IT
LE FATALISTE. xo5
impossible. — Cela est. Je l'ayais accupe'. Je lui donne uximandat de quatre-yingts livres sur mes commettants ; la sommée était écrite ea chiffres ; que fait-il ? Il ajoute un zéro. ^ et se fait payer huit cents livres. — Ah ! Fhorreur I '»— Il n'est pas plus, malhonnête quand il me vole y qu'honnête qi](and il se dépouilla pour un ami ; c'est un original sans principes. Ces quatre-vingts francs ne lui suffisaient pas , avec un trait de plume il s'en procurait huit cents dont il avait besoin. Et les livres précieux dont il me fait présent ? — Qu'est-ce que ces livres ? — Mais Jacques et son maître ? Mais les amours de Jacques ? Ali ! lecteur ^ la patience avec laquelle vous m'écoutez me prouve le peu d'intérêt que vous prenez à mes deux personnages, et je suis tenté de les laisser où ils sont. . . . J'avais besoin d'un livre précieux, il me l'apporte ; quelque temps après j'ai besoin d'un autre livre précieux, il me l'apporte encore; je veux les payer , il en refuse le prix. J'ai besoin d'un troisième livre précieux. Pour celui-ci , dit-il , vous ne l'aurez pas , vous avez parlé trop tard ; mon docteur de Sorbonne est mort. — Et qu'a de commun la mort de votre docteur de Sorbonne avec le livre que je désire ? Est-ce que vous avez pris les deux autres dans sa bibliothèque ? — Assurément ! — Sans son aveu ? — Eh ! qu'en avais-je besoin pour exercer une justice distributive?. Je n'ai fait que déplacer ces livres pour le mieux , eu
io4 JACQUES
les transférant d^un endroit où ils étaient inutiles^^ dans un autre où Ton en ferait un bon usage. . . . — Et prononcez après cela sur Fallure des hommes ! Mais c'est l'histoire de Gousse avec sa femme qui est excellente. ... Je vous entends ; vous en avez assez ^ et votre avis serait que nous allassions rejoindre nos deux voyageurs. Lecteur , vous me traitez comme un automate , cela n'est pas poli ; dites les amours de Jacques , ne dites pas les amours de Jacques , je veux que Vous me parliez de l'histoire de (iousse; j'en ai assez.... Il faut sans doute que j'aille quelquefois à votre fantaisie ; mais il faut que j'aille quelquefois à la mienne , sans compter que tout auditeur qui me permet de commencer un récit s'engage d'en entendre la fin.
Je vous ai dit premièrement ; or, dire un premièrement y c'est annoncer au moins un secondement. Secondement donc Écoutez-moi, ne
m'écoutez pas , je parlerai tout seul Le capitaine de Jacques et son camarade pouvaient être tourmentés d'une jalousie violente et secrète : c'est un sentiment que l'amitié n'éteint pas toujours. Rien de si difficile à pardonner que le mérite. N'appréhendaient-ils pas un passe-ndroit , qui les aurait également offensés tous deux? Sans s'en douter, ils cherchaient d'avance à se délivrer d'un concurrent dangereux, ils se tâtaient pour l'occasion à venir. Mais comment avoir cette idée de
LE FATALISTE. lOO
celui qui cède si généreusement son commandement de place à son ami indigent? Il le cède, il est vrai ; mais s'il en eût été privé, peut-être l'eùt-il revendiqué à la pointe de l'épée. Un paisse-droit entré les militaires, s'il n'honore pas celui qui en profite, déshonore son rival. Mais laissons tout cela , et disons que c'était leur coin de folie. Est-ce que chacun n'a pas le sien ? Celui de nos deux officiers fut pendant plusieurs siècles celui de toute l'Europe; on l'appelait l'esprit de chevalerie. Toute cette multitude brillante , armée de pied en cap, décorée de diverses livrées d'amour, caracolant sur des palefrois , la lance au poing, là visière haute ou baissée , se regardant fièrement , se mesurant de l'œil , se menaçant, se renversant sur la poussière, jonchant l'espace d'un Vaste tournois des éclats d'armes brisées , n'étaient que des amis jaloux du mérite en vogue. Ces amis , au moment où ils tenaient leurs lances en arrêt, chacun à l'ex-* trémité de la carrière , et qu'ils avaient pressé de l'aiguillon les flancs de leurs coursiers , devenaient les plus terribles ennemis ; ils fondaient les uns sur. les autres avec la même fureur qu'ils a,uraient portée sur un champ de bataille. Eh bien ! nos deux officiers n'étaient que deux paladins, nés de nos jours, avec les mœurs des anciens. Chaque vertu et chaque vice se montre et passe dé mode. La force du corps eut son temps , l'adresse aux exercices eut le sien. La bravoure est tantôt plus,
io6 JACQUES
tantôt moins considérée ; plus elle est commune; moins on en estvain^ moins on en fait Féloge. Suivez les inclinations des hommes^ et vous en remarquerez qui semblent être venus au monde trop tard : ils sont d'un autre siècle. Et qu'est-ce qui empêcherait de croire que nos deux militaires avaient été engagés dans ces combats journaliers et périlleux par le seul désir de trouver le côté faible de son rival et d'obtenir la supériorité sur lui ? Les duels se répètent dans la société sous toutes sortes de formes y entre des prêtres y entre des magistr^te y entre des littérateurs , entre des philosophes ; chaque état a sa lance et ses chevaliers 9 et nos assemblées les plus respectables, les plus amusantes y ne sont que de petits tournois où quelquefois on porte les livrées de l'amour dans le fond de son cœur, sinon sur l'épaule. Plus il y a d'assistants y plus la joute est vive ; la présence de femmes y pousse la chaleur et i'opiniàtreté à toute outrance, et la honte d'avoir succombé devant elles ne s'oublie guère.
Et Jacques ? . . . . Jacques avait franchi les portes de la ville , traversé les rues aux acclamations des enfants, et atteint l'extrémité du faubourg opposé, où son ch^al s'élançant dans uae petite porte basse, il y eut entre le linteau de cette porte et la tête de Jacques un choc terrible dans lequel il fallait que le linteau fût déplacé ou Jacques renversé en ar*rière ; ce fut, comme on pense bien , le dernier
LE FATALISTE. loy
qui arriva. Jacques tomba ^ la tête fendue et sans connaissance. On le ramasse , on le rappelle à la vie avec des eaux spiritueuses ; je crois même qu'il fut saigné par le maître de la maison. — Cet homme était donc chirurgien? — Non. Cependant son maître était arrivé et demandait de ses nouvelles à tous ceux qu'il rencontraiL N'auriez-vous point aperçu un grand homme sec^ monté sur un cheval pie? — Il vient de passer^ il allait comme si le diable l'eût emporté; il doit être arrivé chez son maître. — Et qui est son maître? — Le bourreau. — Le bourreau ! -^^ Oui , car ce cheval est le sien. — Où demjeure le bourreau ? — Assez loin ^ mai3 ne vous donnez pas la peine d'y aller^ voilà ses gens qui vous apportent apparemment l'homme sec que vous demandez y et que nous
avons pris pour un de ses valets — Et qui
est-ce qui parlait ainsi avec le maître de Jacques? c'était un aubergiste à la porte duquel il s'était arrêté , il n'y avait pas à se tromper : il était court et gros comme un tonneau; en chemise retroussée jusqu'aux coudes ; avec un bonnet de coton sur la tête , un tablier de cuisine autour de lui et un grand couteau à son côté. Vite, vite, un lit pour ce malheureux , lui dit le maître de Jacques ,
un chirurgien, un médecin, un apothicaire
Cependant on avait déposé Jacques à ses pieds , le front couvert d'une épaisse et énorme compresse, et les yeux fermés. — Jacques? Jacques? — Est-ce
ïo8 . JACQUES
vous, mon maître? — Oui, c'est moî ; regardemoi donc. — Je ne saurais. — Qu'est-ce donc qu'il t'eist arrivé ? — Ah le cheval ! le maudit cheval ! je vous dirai tout cela demain , si je ne meurs pas pendant la nuit. . . — Tandis qu'on le transportait et qu'on le montait à sa chambre , le maître dirigeait la marche et criait : Prenez garde, allez doucement , doucement , mordieu f vous allez le blesser. Toi, qui le, tiens par les jambes, tourne à droite ; toi , qui lui tiens la tête , tourne à gauche Et Jacques disait à voix basse : Il était
donc écrit là-haut !
A peine Jacques fut-il couché, qu'il s'endormit profondément. Son maître passa la nuit à son chevet, lui ta tant le pouls et humectant sans cessq sa compresse avec de l'eau vulnéraire. Jacques le suprit à son réveil dans cette fonction , et lui dit : Que faites-vous là ?
LE MAÎTRE
Je te veille. Tu es mon serviteur, quand je suis malade ou bien portant; mais je suis le tien quand tu te portes mal.
JACQUES
Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain ; ce n'est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets.
LE MAÎTRE
Comment va la tête?
JACQUES
Aussi bien que la solive contre laquelle elle a lutté.
LE MAÎTRE
Prends ce drap entre tes dents et secoue fort. . * Qu'as-tu senti ?
JACQUES
Rien ; la cruche me parait sans fêlure.
LE MAÎTRE
Tant mieux. Tu veux te lever, je crois?
JACQUES
Et que voulez-vous que je fasse là?
LE MAÎTRE
Je veux que tu te reposes.
JACQUES
Mon avis , à moi , est que nous déjeunions et que nous partions.
LE MAÎTRE
Et le cheval? ^
Je l'ai laissé chez son maître, honnête homme, galant homme , qui Fa repris pour Cje qu'il nous l'a vendu.
lïO JACQUES
LE MAÎTRE
Et cet honnête homme ^ ce galant homme , saistu qui il est?
JACQUES
Non.
LE MAÎTRE
Je te le dirai quand nous serons en route.
JACQUES
Et pourquoi pas à présent? Quel mystère y at-il à cela ?
LE MAÎTRE
Mystère ou non , quelle nécessite y a-t-il de te l'apprendre dans ce moment ou dans un autre ?
JACQUES
Aucune.
LE MAÎTRE
Mais il te faut un cheval.
JACQUES
Uhôte de cette auberge ne demandera peut-être pas mieux que de nous céder un des siens.
Dors encore un moment^ et je vais voir à cela. Le maître de Jacques descend, ordonne le déjeuner^ achète un cheval, remonte et trouve
LE FATALISTE: ill
Jacques habillé. Us ont déjeuné et les voilà partis ; Jacques protestant qu'il était malhonnête de s'en aller sans avoir fait une visite de politesse au citoyen à la porte duquel . il s'était presque assommé et qui l'avait si obligeamment secouru ; son maître le tranquillisant sur sa délicatesse par l'assurance qu'il avait bien récompensé ses satellites qui l'avaient apporte à Taubergé; Jacques prétendant que l'argent donné aux serviteurs ne l'acquittait pas avec leur maître ; que c'était ainsi que l'on inspirait aux hommes le regret et le dégoût de la bienfaisance , et que l'on se donnait à soi-même un air d'ingratitude. Mon maître, j'en-^ tends tout ce que cet homme dit de moi par ce que je dirais de lui, s'il était à ma place et moi
à la sienne Us sortaient de la ville lorsqu'ils
rencontrèrent un homme grand et vigoureux , le chapeau bordé sur la tête, Thabit galonné sur toutes les tailles, allant seul si vous en exceptez deux grands chteus qui le précédaient. Jacques ne Feut pas plutôt aperçu , que descendre de cheval , s'écrier : c'est lui ! et se jeter à son cou , fut l'aJBTaire d'un instant. L'homme aux deux chiens paraissait très-embarrassé des caresses de Jacques, le repoussait doucement, et lui disait : Monsieur, vous me faites trop d'honneur. — Et non ! je vous dois la vie, et je ne saurais trop vous en remercier. —Vous ne savez pas: qui je suis* — N'êtes-vous pas lé citoyen officieux qui m'a secouru , qui m'a
saigné et qui m'a pansé ^ lorsque mou cheval. • . « — Il est vrai. — N'êtes-vous pas le citoyen honnête qui a repris ce cheval pour le même prix qu'il me Tavait vendu? — Je le suis. Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur l'autre, et son maître de sourire, et les deux chiens debout, le nez en Fair et comme émerveillés d'une scène qu'ils voyaient pour la première fois. Jacques, après avoir ajouté à ses démonstrations de gratitude , force révérences , que son bienfaiteur ne lui rendait pas , et force souhaits qu'on recevait froidement, remonte sur son cheval, et dit à son maître : J'ai la plus profonde vénération pour cet Jhomme que vous devez me faire connaître.
LE MAÎTRE
Et pourquoi > Jacques , est-il si vénérable à vos yeux?
JACQUES
C'est que n'attachant aucune importance aux services qu'il rend, il faut qu'il soit naturellement officieux et qu'il ait une longue, habitude.de bienfaisance.
LE MAÎTRE
Et à quoi jugez-vous cela ?
JACQUES
A l'air indifférent et froid avec lequel il a reçu ^on remercîment; il ne me salue point, il ne
LE FATALISTE. Il5
me dit pas un mot , il semble me méconnaître y et peut être à présent se dit-il en lui-même avec un sentiment de mépris : Il faut que la bienfaisance soit fort étrangère à ce voyageur , et que l'exercice de la justice lui soit bien pénible , puis-
quHl en est si touché Qu'est-ce qu'il y a donc
de si absurde dans ce que je vous dis, pour vous faire rire de si bon cœur?. . . . Quoi qu il en soit, dites-moi le nom de cet homme y afin q^ue je le mette sur mes tablettes.
LE MAÎTRE
Très-volontiers j écrivez.
JACQUES
Dites. ^
LE MAÎTRE
Écrivez.: l'homme auquel je porte la j^us profonde .vénération. ... .
JACQUES
La plus profonde vénération.
LE MAÎTRE
Est
Est
LE MAÎTRE
Le bourreau de .**'^.
Romans, tomiii. 8.
Ii4 JACQUES
JACQUES
Le bouri'eau !
LE MAÎTRE
Oui j oui , le bourreau»
jà(:ques.
Pourrîèz-vous me dire ou est le sel de cette plaisanterie ?
LE MAÎTRE
Je ne plaisante point. Suivez les chaînons de Totre gourmette. Vous avez besoin d'un cheval , le sort vous adresse à Un pàBsàiit, èf ce passant , c'est un bourreau. Ce cheval vous conduit deux fois entre des fourches patibulaires; la troisième , il vous dépose chez un bourreau ; là vous tombez sans vie; de là on vous apporte^ où? dans une auberge ^ Un gite^ un asile commun, /acques^ savez-vous Ihistoire de la .mort de Socrate ?
JACQUES
Non.
C'était un sage d'Athènes. II y a long-temps que le rôle de sage est dangereux parmi lès fous. Ses concitoyens le condamnèrent à boire la ciguë. £h bien ! Socrate fit comme vous venez de faire; il en usa avec le bourreau qui lui présenta la ciguë aussi poliment que vous. Jacques^ vous êtes une
LE FATALISTE. n5
espèce de philosophe , convenez-en. Je sais bien que c'est une race d'hommes odieuse aux grands devant lesquels ils ne fléchissent pas le genou , aux magistrats , protecteurs gar e'tat des préjuge's qu'ils poursuivent; amx prêtres, *qui les voient rarement aux pieds de leurs autels; aux poètes, gens sans principes et qui regardent sottement la philosophie^ çomme^ la cognée des beaux-arts ^ sans compter que ceux même d'entre eux qui se sont exercés dans le genre odieux de la satire, n'dnt été que des flatteurs; aux peuples, de tout temps les esclaves, des tyrans <jui les oppriment, des fripons qui les trompent, et 4es bouffons qui les amusent. Ainsi je connais , comme vous voyez tout le péril de votre profession et toute l'importance de l'aveu que je vous demande; mais je n'abuserai pas de votre secret. Jacques, mon ami,- vous êtes un philosophe^ j'en suis fôché pour vous; et s'il est pernîis de lire dans les choses présentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui est écrit là-|iaut se manifeste quelquefois aux hommes long-temps avacrt Tévénemeiit, je présume que votre mort sera philo^ sophique , et que vous recevrez le laceè d'aUssi bonne grâce que Srocrate reçut la (îoupe de iaeiguë.
'JACQUES
Mon maître, un prophète nie dirait pas mieux; niais heureusement
Ii6 JACQUES
XE MAITRE
si
Vous n'y croyez pas trop ; ce qm^ achève de ^ donner de la force à mon pressentiment.
JACQUES
Et TOUS, monsieur, y croyez-rous?
LE MAÎTRB*
J'y crois; mais je n'y croirais pas, que ce serait sans conséquence. '.
JACQUES
Et pourquoi ?
LE MAÎTRE
C'est qu'il n'y a du danger que pour ceux qui parlent; et je me tais. . ... ' ^
Jtagques.
' Et aux presjsentimênts ?
LE MAÎTRE
l^en ris y mais j'avoue que c'est en tremblant. Il y en a* qui ont un caractère si frappant I On a été .bercé de ces contes*là de si bonne heure I Si vos révjes s'étaient réalisés cinq ou six fois, et qu'il vous arrivât de rêver que votre ami est mort, vous iriez bien vite le matin chez lui ppur savoir ce qui en est« Mais les, pressentiments dont il est impossible de se défendre , ce sont surtout, ceux
qui se présentent au moment où la chp^e se passe loin de nous> et^qtii,ont ion ai^ syodboliqijfB. ^'
• JACQUES
Vous êtes quelquefois si pjrofond et si sublime^ que je ne vous entends pas. Ne pof rriez-^yoùspas m'eclaircir cela par u» exemple?
LE If AÎTltB»
Rien de plus aiisé. Une femme vivait à la campagne ayec son mari f^ctogénaire et attaqué dé la pierre. Le mari quitte sa femme et vient à la ville se fàîife opérée. La veille de l'opération il écrit à sa femme : w A l'keure où vous recevrez cette u lettre^ je serai sous le bistouri de frère Cosme. • . m Tu connais ces anneaux de mariage qui se séparent en deux parties^ sur chacune desquelles les noms de FépoujL et de sa femme sont gravés. Eh bien ! cette femme en^ avait un parçil au doigt ^ lorsqu'elle ouvrît Ik lettre de ôon mari. A Finstant les deux moiti^ de cet anneau se séparent; celle qui portait son nom reste à son dpigt ; celle qui partait le nom de son mari tombe brisée sur la lettre
qu'elle Iji^ait Dis**moi^ Jacques^ crois-tu
qu'il y ait de tête assez fonte / d'i^me assez ferme, pour n'être pas plus ou moins ébranlée d'un pareil incident . et dans une circonstance pareille ? Aussi/ cette femn>e en pensa mourir. Ses transes durèrent jusqu'au jour de la poste suivante par
ii8 JACQUES
laqtieUe sôn mari lui écrivit que ropération s'était faite heui^iisenieiit, qu'il* était liors de tout danger^ et qu'il se flattait de l'embraser avant la
fin du mois.
jàgqubB.
Et rembnstti"-'t-Hl eh ^et ?
LE aCàlTRE. ' «
Oui.
JACQUES
Je vous ai fait cette question , parce xjue j'ai remarqué'^lusieurs fois que le dcsti4 était caute* leux. On lui dit au premier momei^it qu'il ep aur^ menti ^ et il se trouve au second moment^ qu'il a dit vrai. A|n^i donc^ monsieur^ , vous me croyez dans le ^as du pressentiment symbolique ; et , malgré vous , vou% me croyç? menacé de la niort du philosophe ?
» ' <*> LE MAITRE* '
Je ne saurs^s te* le dl^imuler ^ mais pour écarter cette triste idée , ne pourrai^tu pas?. . .
* /AGQUES.
Reprendre l'histoire de mes amours ? . . . Jacques repriï Thistoire de ses amours. Nous l'avions laissé , je crois , avec le chirurgieil.
LE CHIftUftGfEK.
J'ai peur qu'il n'y ait de la J>esogne à votj» genou pour plus d'un jour.
LE FATALISTE. iig
JÀGQUBS.
Il y en aura tout juste pour tout le temps qui est écrit là-haut ^ qu'importe ? .
 tant par jour pour le logement > la nourriture et mes soins ^ cela fera ime30|nme.
Docteur^ il ne s'agit pas de la somme pour tout ce temps ; mais combien par jour.
LE CHIUtlRGIEN.
Vingt-cinq sous ^ serait-ce trop ?
JACQUES
Beaucoup trop; allons ^^ docteur, je suis un pauvre diable : ainsi réduisons la chose à la moitié , et avisez le plus promptement que vous pourrez à me faire transporter ehea vous.
LE CHIRUKGlfEN.
Douze sous et demi, ce n'est £uère; vous mettrez bien les treize sous?
JlGQtfES.
Douze sous et demi , treize sous. • . • Tope.
LE QH1RURGIE17.
Et VOUS paierez tous les jours?
I20 • JACQUES
;rACQU£s* Cest la condition.
LE CHIRURGIEN
C'est que j'ai une diable de femme qui n'entend pas raillerie , yoyez-^vous.
JâCQUES.
Eh ! docteur , faites-moi transporter bien rite auprès de votre diable de femme.
LE CHIRURGIEN
Un mois à treize sous par jour , c'est dix-neuf livres dix sous. Vous mettrez bien vingt francs ?
JACQUES
Vingt francs y soit.
LE CHIRURGI'EN.
Vous voulez être bien nourri , bien soigné , promptement guéri. Outre la nourriture , le logement et les soins 9 il y aura peut-être les médicaments ^ il y aura des linges ^ il y aura...
JACQUES
Après ?
LE CHIRURGIEN
Ma foi^ le tout vaudra bien vingt-quatre francs.
Va pour vingt-quatre francs; mais sans queue.
LE FATALISTE. i^i
LE .CHIRURGIEN
Un mois à vingjt-quatre francs ■; deux moîs^ cela fera quarante-huit livres ; trois rtiois , cela fera soixante et douze. Ah ! que ta doctoresç^e serait contente^ si' vous pouviez lui avancer, en entrant,
la moitié deres soixante et douze livres î
JACQUES
J'y consens. ^ *
LE CHinnB'GIEN. '
Elle serait bien {dus contante encore...... ,
jiOi^UBS.
Si je payais le quartier? JeJe paierai.
Jacques ajouta l Le chirurgien alla retrouver mes hôtes^ les prévirii (£e nqtjçe arrangement^ et unjmoment après, {'homme , ta femme et les en-* fants se rassemblèrent autour de mon lit avec un air serein ; ce furent des questions^sans fin sur ma santé et sur mon genou , des éloges sur le chirurgien, leur compère et sa femme ^ des souhaits "à perte de vue , la plus belle affabilité , un intérêt I un empressement à me servir ! Cependant le chirurgien ne leur avait pa^ dit que j'avais quelque argent, mais ils connaissaient Fliemme; il me' prenait chez lui^ et ils le savaient. Je pa^i ce que je devais à ces gens ; je fis aux enfadts de petites large'sses^ que leur père'fet mère ne laissèrent pas
122 JACQUES
longf-temps entre leu,rs maigs. C'était le matin. L'hôte partit pour s'en aller aux'champs^ l'hôtesse prit Sà hotte sur ses épaules et s'éloigna ; les enfants ^ attristés et içécontents d^avoir été spoliés^ disparurent , et quand il fut question de nie tirer de mon grabat , de me vêtir et de m'arranger sur mon brancard , ^ pe se trouva personne que le docteur qui sa niit à crier à tue-tête , et que personne n'entendit. ,
^ LE MAITRE
r Et Jacques qui atnae à se^arler à lui-même , se disait apparemment : Ne p^yez jamais d'avance, si vous ne voulez pas être mal servi;;
JACQUES
Nott-, ipon maître; ce n'ëtait pas le temps de mwaliser^ mais bien celui des'impatientcr et de jurer. Je m'impatientai, je jurai, je iis de la morale rasuite : et tandis cfue je moralisais, Iç docteur qui m Wart laîssé seul, revint avec deux ]^ysans qu'il avait loues pour mon transport et à mes fw^is , ce qu'il ne me laissa pas ignorer. Ces hommes me raidirent tous les soins préliminaires à mon installattbp sur l'espèce de brancard qu'on me fit avec un matelas étepidu sur des perches.
LE niiTRE.
Dieu soit loué ! te voilà dans la maison du chi-
LE FATALISTE. ia5
rurgien 5 et amoureux de la femme ou de la fille du docteur.
JACQUES
Je crois, mon maître , que vous vous trompez.
Et tu crois que je passerai trois mois dans la maison du docteur avant que d'avoir entendu le premier mot de tes a^^ours? Ah! Jacques , cela ne se peut. Fais-moi grâce , je té prie , et de la description de la maison, et du caractère du docteur, et de l'humeur de la doctoresse, et des progrès de ta guërison ; si^ute^ saute par-dessus tout cela. Au fait, |l11oçs au fait. Voilà ton genou à peu près guéri , te voilà assez bien portant , et tu aimes.
JACQUES
J'aime donc , puisque vous êtes si pressé.
LE MAÎTRE
Et qui aimes-tu?
JACQUES
Une. grande brune de dix-huit ans , faite au tour, grandes yeux noirs, petite bouche vermeille, beaux bras, jolies mains. ... Ah î mon mKîtro , les jolies mains ! . . . C'est que ces tnains-là. ... *
LE MAÎTRE
Tu crois encore les tenir.
124 JACQUES
JACQUES
C'est que tous les avez prises et tenues plus d'une fois à la dérobée ^ et qu'il n'a dépendu que d'elles que tous n'en ayez fait tout ce qu il vous plairait.
Mafoi^ Jacques^ je ne m'attendais pas à celui-là.
JACQUES
Wt moi non plus.
LE MAÎTRE
J ai bf au rêver , je ne me rappelle ni grande brune ^ ni jolies mains : tâche de t'expliquer.
JACQUES
J'y consens ; mais c'est à la condition que nous reviendrons sur nos pas , et que nous rentrerons danâ la maison du chirurgien.
LE MAÎTRE
€rois-tu que cela soit écrit là-haut ?
JACQUES
C'est t(Ais qui me l'allez apprendre ; mais il est écrit ici-bas que chi va piano va sano.
LE MAITRE
Et que chi va sono va lontano^ et je vou^cais bien arriver.
JACQUES
' Eh bien ! qu'avez-vous résolu ?
LE MAÎTRE
Ce que tu voudras.
JACQUES
En ce cas , nous revoilà chez le chirurgien ; et il e'tait écrit là-haut que nous y reviendrions. Le docteur, sa femme et ses enfants se concertèrent si bien pour épuiser ma bourse par toutes sortes de petites rapines , qu'ils y eurent bientôt réu^^i. La guérison de mon genou paraissait bien avancée sans rétre, la plaie était refermée à peu de chose près, je pouvais sortir à l'aide d^une béquille, et il me restait encore dix-huit frànçç. Pas de gens qui aiment plus à parler que les bègues , pas de gens qui aiment plus à marcher que les boiteux. Un jour d'automne, lin après-diner qu'il faisait beau, je projetai une longue course; du village que j'habitais au village voisin , il y avait enviroB deux lieues.
LE MAÎTRE
Et ce vrllage s'appelait ?
JACQUES
Si je vous le nommais , vous sauriez tout. Arrivé là , j'entrai dans un cabaret , je me reposai , je me rafraîchis. Lejour commençait à baisser, et je me
disposais à regagner le gite ^ lorsque , de la maison oà j'étais^ j'entendis une femme qui poussait les cris les plus aigus. Je sortis ; on s'était attroupé autour d'elle. Elle était à terre , elle s'arrachait les cheveux ; elle disait ^ en montrant les débris d'une grande cruche : Je suis ruinée , je suis ruinée pour un mois; pendant ce temps qui est-ce qui nourrira . mes pauvres enfants ? Cet intendant qui a l'ame plus dure qu'une pierre , ne me fera pas grâce d'un sou. Que je suis malheureuse ! Je suis ruinée ! je suis ruinée ! . . . . Tout le monde la plaignait ; je n'entendais autour d'elle que , la pauvre femme ! mais personne ne mettait la main dans sa poche. Je m'approôhai biotsquement et lui dis : Ma bonne^ qu'est-ce qui vous est arrivé ? — Ce qui m'est arrivé ! est-ce que vous ne le voyeas* pas ? On m'avait envoyé acheter ujie cruche d'huile : j'ai fait un faux pas, je suis tombe*e/ma cruche s^est cassée, et voilà l'huile dont elle était pleine. . . . Dans ce moment survinrent les petits enfants de cette femme, ils étaient presque nus, et leé mauvais vêtements de leur mère montraient toute la misère de la famille ; et la mère et les enfants se mirent à crier. Tel que vous me voyez, il en fallait dix fois moins pour me ^toucher ; mes entrailles s'émurent de compassion , les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai à cette femme, d'une Voix entrecoupée, pour combien il y avait d'huile dans sa cruche. Pour combien, meTéponditHelle en levant les mains
en haut? Pour neuf francS;^our plus que je ne sau*rais gagner eH un mois. • • • A rinstant déliai^t hhi bourse et lui jetant dçut gros écns^ tenez; mabona^^
lui dis^je ^en voilà dau2e ^t sans 9l^éi|tdre se&
renoLerciménte^ je repris l^^chemin an village»
Jacques^ vous fîtes là une bellç chose.
•• JACQUES
Se fis une sottise > ne tous en déplaise. Je ne fus pas à cent pas dii village que'^e me le dis ; je ne fus pas à moitié ch^mià que je me le. dis bien mieux ;^ arrive chez mon .chirurgien > le gousset vide ^ je l&septis bien autrement. ^
LE MAjLTRE.'^ «
Tu pourrais^bien avoir raison^ et mon éloge être aussi déplacé, que ù commisération. ••» . ^bn, non, Jacques, je persiste dans mon premier j[|]!gement , et c'est Toubli de ton propre besçiii ^qtiî fait le principal mérite de ton action. J'en vois Iq^ suites : tu vas être exposé ^ Tinhuinaniié de ton chirurgien et ae sa femme ; ils te chasseront de chez eux; mais quand tu devrais mourir à leur porte sur un fumier^ sur ce fumier tu serais satisfait de toi.
JACQUES
Mon maître , je ne suis pas de cette forcera. Je m'acheminais cahip-H>aha ; et , puisqu'il faut vous
128 JACQUES
Tavouer, regrettant mes deux gros écus , qui n'en ëtaieât pas moins do'nnés / et gâtant par mqm regret ToBuvre que j'avais faite* J'étais à uue égaie dtstafnce <Ves detix villages \ et le jour était tout~àfail tombe 9 lorsque trçis liandits sortent d'entre les broussailles qui bordaient le chemip^ se jettent sur moi, me reaveçsent à terre, me fouillent, . çt sont élonné^ de me trouver aussi peu d'argent que j'en ayais. Ils paient conïj!)te sur unemeilleure proie; témoins de l'aiippiône que j'avais faite ! au village , il^ avaient imdg^é qB^ celui qui peut ^ s# dessaisir aussi lestement d'un demi-louis devait en avoir encore une vJQgtaine. Dans la «rage de #oir leur espérance trompée et de s'être exposés à avoir Içs os brisés sur un écha£audL,'pour une poignée de sous-marqués, si Je les dénonçais , s^Us étaient pr^j^ et qu^e les reconnusse, ils balancèrent un laoment s'ils ne i||'assassinek*aient pas. Heureusement ils entendirent du bruit, ils s'enfiiiKent; et j'en»fiis quitte pour quelques contusions que je me fis en tombant, et' que je reçus tancHs qu'on me volait. Les bandits éloignés , je me retirai ; je regagnai le village comme je pus : j'y arrivai à deux heures de nuijt, pâle, défait, la douleur de mon genou fort accrue , et souffrant , en différents endroits, des coups que j'avais remboursés. Le
docteur Mon maître, qu'avez-vous ? Vous
serrez les dentg, vous vous agiter comme si vous étiez en présence d'un ennemi.
LE FATALISTE. lag
LE MAÎTHE.
J'y suis en effet ; j'ai l'épée à la main; je fonds sur tes voleurs et je te venge. Dis-moi donc comment celui qui a écrit le grand rouleau a pu écrire que telle serait la récompense d'une action 'généreuse ? Pourquoi moi , qui ne suis qu'un misérable composé de défauts^ je prends ta défense ^ tandis que lui qui t'a vu tranquillement attaqué y renversé , maltraité , foulé aux pieds , lui qu'on ' dit être l'assemblage de toute perfection ! . • . .
JACQUES
Mon maître^ paix^ paix : ce que vous dites-là sent le fagot en diable.
Qu'est-Kîe que tu regardes ?
JACQUES
Je regarde s'il n'y a personne autour de nous
qui nous ait entendus Le docteur me tâta le
pouls et me trouva de la fièvre. Je me couchai sans parler de mon aventure^ rêvant sur mon grabat, ayant à faire à deux âmes ! Dieu! quelles âmes! n'ayant pas le sou, et pas le moindre doute que le lendemain , à mon réveil , on n'exigeât le prix dont nous étions convenus par jour.
En cet endroit le maître jeta ses bras autour
du cou de son valet, en s'écriant : Mon pauvre R0MAK8. Toiu II. g
i3o JACQUES
Jacques^ que vas-tu faire? Que vas-tu devenir? Ta position m'effraie.
JACQUES
Mon maître 9 rassurez-vous^ me voilà.
LE MAÎTRE
Je n'y pensais pas ; j'étais à demain^ à côte de toi^ chez le docteur^ au moment où tu t'éveilles , et oii l'on vient te demander de l'argent.
JACQUES
Mon maître, on ne sait de quoi se rejouir, ni de quoi s'affliger dans la vie. Le bien amène le mal , le mal amène le bien. Nous marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie et dans notre affliction. Quand je plexu^e, je trouve souvent qUe je suis un sot.
LE MAÎTRE
Et quand tu ris ?
JACQUES
Je trouve encore que je suis un sot; cependant je ne puis m'empêcher ni de pleurer ni de rire : et c'est ce qui me fait enrager. J'ai cent fois essayé... Je ne fermai pas l'œil de la nuit. .
LE MAITRE
Non , non , dis-^moi ce que tu as essayé.
LE FATALISTE. i3x
JACQUES
De me moquer de tout. Ah ! si j'avais pu y
réussir !
A qiwi cela tVuraitrii servi ?
JACQUES
A me délivrer de souci, à n'avoir plus besoin de rien , à me rendre parfaitement maître de moi , à me trouver aussi bien la tête contre une borne , au coin de la rue , que sur un bon oreiller. Tel je sui^ quelquefois; mais le diable est que. cela ne dure pas y et que dur et fernie comme un rocher dans les grandes occasions , il arrive couvent qu'une petite contradiction j une bagatelle lyiedjéfejrfe : c'est à se donner des $oufflets. J'y ai renoncé ; j'ai pris le parti d'être comme je suijsj et j'ai vu, e».y pensant un peu, que cela revenait pi;e^que au même^ en ajçutant : Qu'inpiporte comme on s^oit? C'est une autre résignation plus facile et plus commode.
Lis MAÎTKfi.
Po«r plus commode, cela est sûr.
JA,OQU:£S.
Dès le matin , le chirurgien tira mes rideaux et me dit : Allons , l'ami, votre genou; car il faut que j'îiiUç .w ioiu. — !Pocteur^ lui dis-je d'un
iSa JACQUES
ton douloureux, j'ai sommeil. •^— Tant mieux! c'est bon signe. — Laissez-moi dormir, je ne me soucie* pas d'être pansé. —Il n'y a pas grand inconvénient à cela, dormez. , . . — Cela dit, il referme mes rideaux ; et je ne dors pas. Une heure après, la doctoresse tira mes rideaux et me dit : Allons, l'ami, prenez votre rôtie au sucre. — Madame la doctoresse, lui répondis-je d'un ton douloureux, je ne me sens pas d'appétit. — Mangez, mangez, vous n'en paierez ni plus ni moins. — Je ne veux pas manger. — Tant mieux ! ce sera pour mes enfants et poui;: moi. . . Et cela dit, elle referme mes rideaux , appelle ses enfants, et les voilà qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre. Lecteur, si je faisais ici une pause, et que je reprisse l'histoire de l'nomme à une seule chemise, parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois , je voudrais bien savoir ce que vous en penseriek. Que je me suis fourré dans un 'impasse à la Voltaire, ou Vulgairement dans un cul-de-sac (i),
(i) fc Gomment sHt-on pu donner, dit Voltaire dans son DUy tionnaire philosophique, le nom de cuMe-'Sac à Vangiportus des Romains? Les Italiens ont pris le nom d'angiporto pour signifier strada senza uscita. On lui donnait autrefois chez nous le nom d'impasse, qui est expressif et sonore. C'est une grossièreté énorme que le mot de cid'-de''Sac ait prévalu. »
On lit encore dans une lettre de Yoltaire aux Parisiens (cette lettre, qui précède Favertissement de la comédie de V Écossaise, est écrite contre Tauteur de \ Année littéraire ) : « J'appelle impasse. Messieurs*, ce que vous appelez cuMe^sac, Je trouve
LE FATALISTE. i33
d'où je ne sais comment sortir^ et que je me jette dans un conte fait à plaisir^ pour gagner du temps et chercher quelque moyen de sortir de celui que j'ai commence'. Eh bien ! lecteur, vous vous àbu*sez de tout point. Je sais très-bien comment Jacques sera tire de sa détresse; et ce que je vais vous dire de Gousse, l'homme à une seule chemise à la fois, parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois , n'est point du tout un conte.
C'était un jour de Pentecôte , le matin, que je reçus un billet de Gousse , par lequel il me suppliait de le visiter dans une prison oii il était confiné. En m'habillant je révais à son aventure ; et je pensais que son tailleur, son boulanger, son marchand de vin ou. son hôte avaient obtenu et mis à exécution contre lui une prise-de-corps. J'arrive, et je le trouve faisant chambrée commune avec d'autres personnages d'une figure omineuse. Je lui demandai ce que c'étaient que ces
qu'une rue ne ressemble ni à un cul ni à un sac. Je vous prie de vous servir du moi impasse, qui est noble , sonore , intelligible , nécessaire , au lieu de celui de cul , en dépit du sieur Fréron , cidevant jésuite. »
Le Breton, imprimeur de TAlmanach royal, s'étant servi du mot de cul-de-'Sac en donnant l'adresse de quelques personnages ; Voltaire s'écrie encore dans le Prologue de la guerre civile de Genève : « Comment peut-on dire qu^un grave président demeure' dans un cul? Passe encore pour Fréron : on peut babiter dans le lieu de sa naissance ; mais un président , un conseiller ! Fi ! M. Le Breton ; corrîge^vous , servez-vous du mot ifnpasse, qui est le mot propre; l'expression. ancienne est impasse, » Édit».
l54 JACQUES
gens-là. — Le vieux que vous voyea avec ses lunettes sur le nez y est un homme adroit qui sait supérieurement le calcul y et qui cherche à £iire cadrer les registres qu'il copie avec ses comptes. Cela est difficile^ nous en avons causée mais je ne doute point qu'il n'y réussisse. — Et cet autre? — C'est un sot. — Mais encore? — Un sot, qui avait inventé îine machine à contrefaire les billets publics, mauvaise machine , machine vicieuse qui pèche par vingt endroits.-^ Et ce troisième, qui est vêtu d'une livrée, et qui joue de la basse? — Il n'est ici qu'en attendant; ce soir peut-être ou demain matin, caî* son affaire n'est rien^ il sera transfère à Bicêtre. — Et vous? — Moi? mon affaire est moindre encore. . . Après cfette réponse il se lève, pose son bcmhet sur le lit, et à l'instant ses trois camarades de prison disparaissent. Quand j'entrai, j'avais trouvé Gousse en robe de chambre assis à une petite table, traçant des figures de géométrie , et travaillant aussi tranquillement que s'il eût été chez lui. Nous voilà siCuls. Et vous, que faites-vous ici? — Moi, je travaille, comme vous voyez. — Et qui vous y a fait mettre? — Moi. — Comment vous ? — Oiiî , moi, monsieur. — Et comment vous y êtes-vous pris ? — Comme je !m'y serais pris avec un autre. Je me suis fait un procès à moi-même ; je l'ai gagné , et en conséquence de la sentence que j'ai obtenue contre moi, et du décret qui s'en est suivi, j'ai été appréhendé
LE FATALISTE. i55
et conduit ici, — Etes-vous fou? — Non, monsieur; je TOUS dis la chose telle qu'elle est. — Ne pourriez-vous pas vous faire un autre procès à Yous-méme , le gagner, et en conséquence d'une autre sentence et d'un autre décret, vous faire élargir ? — - Non, monsieur.
Gousse avait une«servante jolie, et qui luiser-* vait de moitié plus souvent que la sienne. Ce partage inégal avait troublé la paix domestique. Quoique rien ne fàt plus difficile que de tourmenter cet homme , celui de tous qui s'épouvantait le moins du bruit, il prit le parti de quitter sa femme et de vivre avec sa servante. Mais toute sa fortune consistait en meubles , en machines , en dessins , en outils et autres effets mobiliers ; et il aimait mieux laisser sa femme toute nue que d# s'en aller les. mains vides; en conséquence, voici le projet qu'il conçut. Ce fut de faire des billets à sa servante, qui en poursuivrait le paiement, et obtiendrait la saisie et la vente de ses effets , qui iraient du pont Saint-Michel dans le logement où il se proposait de s'installer avec elle. Il est en* chanté de l'idée , il fait les billets , il s'assigne , il a deux procureurs* Le voilà eoui^nt de l'un chez l'autre ; se poursuivant lui*même avec toute la vivacité possible , s'attaquant bien , se défendant mal ; le voilà condamné à payer sous les peines portées par la loi ; le voilà s'emparant en idée de tout ce qn'il pouvait y avoir dans sa maison ; mais
l56 JACQUES
il n'en fat pas tout-à-fait ainsi. Il avait à &ire à une coquine très-rusée , qui , au lieu de le faire exécuter dans ses meubles^ se jeta sur sa personne^ le fit prendre et mettre en prison ; en sorte que quelque bizarres que fussent les répofises énigmatiques qu'il m'avait faites^ elles n'en étaient pas moins vraies.
Tandis que je vous faisais cette histoire , que vQus prendrez pour un conte. ... — Et celle de l'homme à là livrée ^ q^i raclait de la basse ? — Lecteur, je vous la promets; d'honneur, vous ne la perdrez pas ; mais permettez que je revienne à Jacques et à son maître. Jacques et son maître avaient atteint le gite où ils avaient la nuit à passer. Il était tard; la porte de la ville était fermée, #t ils avaient été obligés de s'arrêter dans le faubourg. Là , j'entends un vacarme. ... — Vous entendez ! Vous n'y étiez pas ; il ne s'agit pas de vous. — Il est vrai. Eh bien! Jacques, son maître... On entend un vacarme eHroyab]le« Je vois deux hommes. ... — Vous ne voyez rien ; il ne s'agit pas de vous , vous n'y étiez pas. — Il est vrai. Il y avait deux hommes à tablé , causant assez tranquillement à la porte de la chambre qu'ils occupaient ; une femme , les deux poings sur les cotés, leur vomissait un torrent d'injures, et Jacques essayait d'apaiser cette femme , qui n'écoutait non plus ses remontrances pacifiques, que les deux personnages à qui elle s'adressait ne faisaient at-
LE FATALISTE. iSy
tention à ses iiiTectives. Allons^ ma bonne, lui disait Jacques , patience , l'emettez-vous ; voyons , de quoi s'agit-ii? Ces messieurs me semblent d'honnêtes gens. — Eux, d'honnêtes gens ! Ce sont des brutaux , des gens sans pitié, sans hun^nitë , sans aucun sentihient. Eh ! quel mal leur faisait cette pauvre Nicole pour la maltraiter ainsi? Elle en sera peut-être estropie'e pour le reste de sa vie.
— Le mal n'est peut-^tre pas aussi grand que vous le croyez, -r— Le coup a été effroyable, vous dis-je; elle en sera estropiée, -r— Il faut voir; il faut envoyer chercher le chirurgien. — On *y est allé. -^ — La faire mettre au lit. — Elle y est, et pousse des cris à fendre le cœur. Ma pauvre Nicole! ... Au milieu de ces lamefitations on sonnait d'un côté , et Ton criait : Notre hôtesse ! du vin. . . . Elle répondait. On y va. On sonnait d'un autre côté , et l'on criait : Notre hôtesse ! du linge. . . . Elle répondait. On y va. — Les côtelettes et le canard ! — On y va. — Un pot à boire, un pot de chambre ! — On y va , on y va. ..
— Et d'un autre coin du logis un homme forcené criait : Maudit bavard ! enragé bavard ! de quoi te mêles-tu ? As-tu résolu de me faire attendre jusqu'à demain ? Jacqties ? Jacques? . . . — L'hôtesse un peu remise de sa doulçuret de sa fureur, dit à Jacques : Monsieur,, laissez-moi , vous êtes trop bon. — Jacques ? Jacques? — Courez vite. Ah ! si vous saviez tous les malheurs de cette
i58 JACQUES
pauvre créatnrc ! . . . — Jacques ? Jacques ? — Allez donc , c'est , je crois, votre maître qui vous appelle. — Jacques ? Jacques ? . . . — C'était en effet le maître de Jacques qui s'était déshabillé seul, qui se mourait de faim, et qui s'impatientait de n'être pas servi. Jacques monta; et un moment après Jacques , l'hôtesse qui avait vraiment l'air abattu : Monsieur, dit-elle au maître de Jacques , mille pardons ; c^est qu'il y a des choses dans la vie qu'on ne saurait digérer. Que voulezvous ? J'ai des poulets , dés pigeons , un râble de lièvre excellent , des lapins : c'est le canton des bons lapins. Âimei^iez-vous mieux un oiseau de rivière ? . • . Jacques ordcttina le souper de son maître comme pour lui, selon son usage. On servit, et tout en dévorant, le maître disait à Jacques, Eh ! que diable faisais-tu là-bas ?
JACQUES
Peut-être bien , peut-être mal : qui le sait? •
LE MAÎTRE
Et quel bien ou quel mal faisais-tu là-bas?
JACQUES
J'empêchais cette femme de se faire assommer elle-même, par deux hommes qui sont là-bas et qui ont cassé tout au moins un bras à sa servante.
LE FATALISTE. x5g
LE MAITRE
Et peut-être ç^aurait été pour elle un bien que d'être assommée. ... -
JACQUES
Par dix maisons meilleures les unes que les autres. Un des plus grands boi^heurs qtti me soient a];'riyés de ma vie y à moi qui vous parle...
LE MAÎTRE
Cesf devoir été assonlmé ?.. (A boire.)
Oui^ monsieur^ assommé^ assommé sur le grand chemin , la nuit; en révenant du village, comme je vous le disais, après avoir fait, selon moi, la sottise; selon vous, la belle oeuvre de donner mon argent.
LE MAÎTRE
Je me rappelle (A boire. ) Et Torigine
de la querelle que tu apaisais là-bas , et du mauvais traitement fait à la fille ou à la servante de l'hôtesse?
JACQUES
Ma foi, j e l'ignore . . ,
LE MAÎTRE
Tu ignores le fond d'une affaire, et tu t'en
i4^ JACQUES
mêles ! Jacques y cela n'est ni selon la prudence y
ni selon la justice^ ni selon les principes
( A boire. )
JACQUES
Je ne sais ce que c'est que des principes y sinon des règles qu'on prescrit aux autres pour soi. Je pense d'une façon^ et^e ne saurais m'empécher de faire d'une autre. Tous les sermons ressemblent aux préambules des édits du roi ; tous les prédicateurs voudraient qu'on pratiquât leurs leçons^ parce que nous nous en trouyerioçs mieux peutêtre ; mais eux à coup sûr. ... La vertu. ...
La vertu y Jacques y c'est une bonne chose ; les
méchants et les bons en disent du bien
(A. boire).
JACQUES
Car ils y trouvent les uns et les autres leur compte.
LE MAÎTRE
Et comment fut«-ce un si grand bonheur pour toi d'être assommé ? .
JACQUES
Il est tard y vous avez bien soupe et moi aussi ; nous sommes fatigués tous les deux; croyez-moi, couchons-nous.
LE FATALISTE. i4i
LE MiaTRE*
Cela ne se peut , et Thôtesse nous doit encore quelque chbse. En attendant^ reprends Fhistoire de tes amours.
JACQUES
Où en étais-je ? Je vous prie, .mon maître , pour cette fois-ci , et pour toutes les autres , de me remettre sur la voie.
LE MAÎTRE
Je m'en charge , et pour entrer en ma fonction de souffleur^ tu étais ^ dans ton lit y sans argent , fort empêche de ta personne^ tandis que la doctoresse et ses enfants mangeaient ta rôtie au sucre.
JACQUES
Alors on entendit un carrosse s'arrêter à la porte de la maison. Un v%let entre et demande : N'est-ce pas ici que loge un pauvre homme , un soldat qui marche avec une béquille y qui revint hier au soir du village prochain? — Oui, répondit la doctoresse, que lui voulez-vous? — Le prendre dans ce carrosse et l'amener avec nous. — Il est dans ce lit; tirez les rideaux et parlez-lui.
Jacques en était là , lorsque l'hôtesse entra et leur dit : Que voulez-vous pour dessert? — Le maître : Ce que vous avez. — L'hôtesse , sans se donner la peine de descendre , cria de la chambre : Nanon , apportez des fruits, des biscuits, des con-
i4^ JACQUES
fitures. . . . • — A ce moftte Nanon, Jacques dit à part lui : Ah ! c'est sa fille qu'on a maltraitée^ on se mettrait en colère à moins. • . . Et le maître dit à l'hôtesse : Vous e'tiez bien fachëe tout à l'heure?
l'hôtesisb.
Et qui est-ce qui ne se fâcherait pas? La pauvre créature ne leur avait rien fait; elle était à peine entrée dans leur chambre^ que je l'entends jeter des cris^ mais des crijs. • . • • Dieu merci ! je suis un peu rassurée ; le chirurgien prétend que ce ne sera rien ; elle a cependant deux énormes contusions^ l'une à la tête, l'autre à l'épaule.
LE MAÎTHE.
Y a-t-il long-temps que vous l'avez ?
l'hôtesse.
Une quinzaine au plus. Elle avait été abandonnée à la poste voisine.
LE MAÎTRE
Comni€»nt, abandonnée !
l'hôtesse.
Eh, mon Dieu, oui! C'çst qu'il y a des gens qui sont plus durs que des pierres. Elle n pemsé être noyée en passant la rivière qui coule ici près; elle est arrivée ici comme par miracle, ^ je l'ai reçue par i^harité.
LE FATALISTE. i45
Quel âge a-t-elle?
l'hôtesse.
Je lui crois plus d'^ an et demi
A ce mot, Jacques part d'un éclat de rire et s'écrie : C'est une chienne !
l'hôtesse.
La plus jolie btéte du immdt; je ne donneraî:» pas ma Nicole pour dix louis. Ma pauvre Nicole !
LE MAÎTRE
Madame a le cœur bon (i). •
l'hôtesse.
Vous l'avez dit, je tiens à mes bêtes et à mes gens.
C'est fort bien fait. Et qui sont ceux qui ont si fort maltraité votre Nicole ?
l'hôtesse.
Deux bourgeois de la ville prochaine. Ils se parlent sans cesse à l'oreille ; ils s'imaginent ^u'on ne sait ce qu'ils disent , et qu'on ignore ieur aven-* ture. Il n'y a pas plus de trois 'heures qu'ils sont ici , et il ne me manque pas un mot de toute leur
(i) On lit dans Védition originale, Madame a le cœur tendre, Émt». * '
i44 JACQUES
affaire. Elle est plaisante ; et si tous n'étiez pas plus pressés de vous coucher que moi 9 je vous la raconterais tout comme leur domestique l'a dite à ma servante , qui s'est trouvée par hasard être sa payse 9 qui l'a redite à mon mari^ qui me la redite. La belle-mère du plus jeune des deux a passé par ici il n'y a pas plus de trois mois; elle s'en allait assez malgré elle dans un couvent de province où elle n'a pas fait vieux os ; elle y est morte; et voilà pourquoi nos deux jeunes gens sent en deuil.' • . • Mais voilà que ^ sans m'en apercevoir, j'enfile leur histoire. Bonsoir, messieurs, et bonne nuit. Vous avez trouvez le vin bon ?
Très-bon.
LE MAÎTtlE.
Vous avez été conteats de votre souper ?
LE MAÎTRE
Très-contents. Vos épinards étaient un peu salés.
l'hôtesse.
J'ai quelquefois la main lourde. Vous serez bien couchés , et dans des draps de lessive ; ils ne servent jamais ici deux fois.
Cela dit , l'hôtesse se retira , et Jacques et son maître se mirent au lit en riant du quiproquo qui leur avait fait prendre une chienne pour la fille ou la servante de la maison , et de la passion de
LE FATALISTE. ï45
rhotesse pour une chienne perdue qu'elle possédait depuis quinze jours. Jacques dit à son maître , eiî attachant le serre-tête à son bonnet de nuit 9 je gagerais bien que de tout ce qui a yie dans l'auberge^ cette femme n'aime que sa Nicole. Son maître lui répondit : Cela se peut y Jacques ; mais dormons.
Tandis que Jacques et son maître reposent ^ je vais m'acquitter de ma promesse^ par le récit de l'homme de la prison^ qui raclait de la basse ^ ou plutôt de son camarade y le sieiir Gousse.
Ce troisième 9 me dit-il > est un intendant de
grande maison. Il était devenu amoureux d'une
pâtissière de la rue de l'Université. Le pâtissier
était un bon homme qui regardait de plus près à
son four qu'à la conduite de sa femme. Si ce n'était
pas sa jalousie 9 c'était son assiduité qui gênait nos
deux amants. Que firent7ils pour se délivrer de
cette contrainte ? L'intendant présenta à son maître
un placet où le pâtissier était traduit comme un
homme de mauvaises moeurs^ un ivrogne qui ne
sortait pas de la taverne , un brutal qui battait sa
femme ^ la plus honnête et la plus malheureuse
des femmes. Sur ce plàcet il obtint une lettre de
cachet , et cette lettre de cachet , qui disposait de
la liberté du mari y fut mise entre les mains d'un
exempt^ pour l'exécuter sans délais II arriva par
hasard que cet exempt était l'ami du pâtissier. Us
allaient de temps en temps chez le marchand de Romans, tomk ii. i O
i46 JACQUES
vin; le pâtissier fournissait les petits pâtés ^ Texempt payait la bouteille. Celui-ci , muni de la lettre de cachet, passe devant la porte du pâtissier, et lui fait le signe convenu. Les voilà tous les deux occupés à manger et à arroser les petits pâtés ; et l'exempt demandant à son camarade comment allait son commerce ? — Fort bien. — S'il n'avait aucune mauvaise affaire ? — Aucune. — S'il n'avait point d'ennemis ? — Il ne s'en connaissait pas.— -Comment il vivait avec ses parents, ses voisins, sa femme? — En amitié et en paix. -^ D'où peut donc venir, ajouta l'exempt, l'ordre que j'ai de t'arrêter? Si je faisais mon devoir, je te mettrais la main sur le collet ^ il y aurait là un carrosse tout près , et je te conduirais au lieu prescrit par cette lettre de cachet. Tiens, lis. ... Le pâtissier lut et pâlit. L'exempt lui dit : Rassuretoi, avisons seulement ensemble à ce que nous avons de mieux à faire pour ma sûreté et pour la tienne. Qui est-ce qui fréquente chez toi? — Personne. — Ta femme est coquette et jolie. — Je la laisse faire à sa tête. — Personne ne la couche-t-il enjoué? — Ma foi non, si ce n'est un certain intendant qui vient quelquefois lui serrer les mains et lui débiter des sornettes ; mais c'est dans ma boutique , devant moi , en présence de mes garçons , et je crois qu'il ne se passe rien entre eux qui ne soit en tout bien et en tout honneur. — Tu es un bon homme ! — Cela se peut ; mais le mieux
LE FATALISTE* l^j
de tout point est de croire sa femme honnête , et c'est ce que je fais. — Et cet intendant , à qui est-il?-^ A monsieur de Saint-Florentin (i). — Et de quels Bureaux crois-tu que vienne la lettre de cachet ? — Des bureaux de monsieur de Saint- Florentin , peut-être, — Tu Tas dit. — Oh ! manger ma pâtisserie^ baiser ma femme et me faire enfermer, cela est trop noir, et je ne saurais le croire ! — Tu es un bon homme ! Depuis quelques jours, comment* trouves-tu ta femme ? — Plutôt triste que gaie. — Et l'intendant, y a-t-il longtemps que tu ne Tas vu ? — Hier, je crois ; oui, c'était hier. — N'as tu rien remarqué ? — Je suis fort peu remarquaiitj mais il m'a semblé qu'en se séparant ils se faisaient quelques signes de la tête, comme quand l'un dit oui et que l'autre dit non. — Quelle était la tête qui disait oui ? — Celle de l'intendant. — Us sont innocents ou ils sont complices. Écoute, mon ami, ne rentre pas chez toi; sauve-toi en quelque lieu de sûreté, au Temple, dans l'Abbaye, où tu voudras, et cependant laissemoi faire ; surtout souviens-toi bien. ... — De ne me pas montrer et de me taire. — C'est cela.
Au même moment ia maison du pâtissier est entourée d'espions. Des mouchards, sous toutes
(i) Saint-Fiorentin (Phelipeaux de la Vrillière , comte de) , fils de Louis Phelipeaux de la Yrillière , a été ministre au département du clergé depuis 1^4^ jusqu'en 1757, en survivance de son père qui avait occupé le même ministère de 171 S à 174^* Edit%
i48 JACQUES
sortes de i^êtements, s'adressent à 1^ pâtissière ^ et lui demandent son mari : elle répond à Pun qu'il est malade ^ à un autre qu'il est parti pour une fête , à un troisième pour une noce* Quand il reviendra ? Elle n'en sait rien.
Le troisième jour, sur les deux heures du matin , on vient avertir l'exempt qu'on avait vu un homme , le nez enveloppe dans un manteau y ouvrir doucement la porte de la rue y et se glisser doucement dans la maison du pâtissier. Aussitôt l'exempt,, accompagné d'un commissaire, d'un serrurier, d'un fiacre et de quelques archers , se transporte sur les lieux. La porte est crochetée, l'exempt et le commissaire montent à petit bruit. On frappe à la chambre de la pâtissière : point de réponse ; on frappe encore : point de réponse ; à la troisième fois on demande du dedans : Qui est-ce ? — Ouvrez. — Qui est-ce ? — Ouvrez , c'est de la part du roi. — Bon ! disait l'intendant à la pâtissière avec laquelle il était couché ; il n'y a point de danger : c'est l'exempt qui vient pour exécuter son ordre. Ouvrez : je me nommerai ; il se retirera, et tout sera fini.
La pâtissière , en chemise , ouvre et se remet dans son lit. L'exempt : Où est votre mari ? — La pâtissière : Il n'y est pas. — L'exempt écartant le rideau : Qui est-ce qui est donc là ? L'intendant : C'est moi; je suis l'intendant de M. de Saint- Florentin. — Vous mentez, vous êtes le pâtissier.
car le pâtissier est celui qui couche avec la pâtissière. Levezr-Tous.^ habillez-yous , etsuivez^moi.
Il fallut obéir ; on le conduisit ici. Le ministre ^ instruit de la scélératesse de son intendant, a approuvé la conduite de l'exempt , qui doit venir ce soir à la chute du jour le prendre dans cette prison ^ pour le transférer à Bicétre , où , grâces à l'économie des administrateurs, il mangera son quarteron de mauvais pain, son once de vache , et raclera de sa basse du matin au soir. . . . Si j'allais aussi mettre ma tête sur un oreiller, en attendant le réveil de Jacques et de son maître ; qu'en pensez-vous ?
Le lendemain Jacques se leva de grand matin, mit la tête à la fenêtre pour voir quel temps il faisait, vit qu'il faisait un temps détestable, se recoucha , et nous laissa dormir, son maître et moi , tant qu'il nous plut.
Jacques, son maître et les autres voyageurs qui s'étaient arrêtés au même gîte , crurent que le ciel s'éclaircirait sur le midi ; il n'en fut rien ; et la pluie de l'orage ayant gonflé le ruisseau qui se*parait le faubourg de la ville, au point qu'il eût été dangereux de le passer , tous ceux dont la route conduisait de ce côté prirent lé parti de perdre une journée, et d'attendre. Les uns se mirent à causer ; d'autres à aller et venir, à mettre le nez à la porte, à regarder le ciel , et à rentrer en jurant et frappant du pied ; plusieurs à politiquer et à
i5o JACQUES
boire; beaucoup à jouer; le reste à fumer, à dormir et à ne rien faire. Le maître dit à Jacques : J'espère que Jacques va reprendre le récit de ses amours , et que le ciel , qui veut que j'aie la satisfaction d'en entendre la fin , nous retient ici par le mauvais temps.
JACQUES
Le ciel qui veut ! On ne sait jamais ce que le ciel veut ou ne veut pas, et il n'en sait peut-être rien lui-même. Mon pauvre capitaine qui n'est plus, me Ta re'pété cent fois; et plus j'ai vécu,
plus j'ai reconnu qu'il avait raison A vous,
mon maître.
LE MAÎTJRE-.
J'entends. Tu en étais au carrosse et au valet, à qui la doctoresse a dit d'ouvrir ton rideau et de te parler.
JACQUES
Ce valet s'approche de mon lit, et me dit :
Allons, camarade, debout, habillez-vous et partons. — Je lui répondis d'entre les draps et la couverture dont j'avais la tête enveloppée, sans le voir, sans en être vu : Camarade, laisses^moi dormir et partez'. — Le valet me réplique qu'il a des ordres de son maître , et qu'il faut qu'il les exécute. — Et votre maître qui ordonne d'un homme qu'il ne connaît pas, a-t-il ordonné de payer ce que je dois ici ? — C'est une affaire faite «
LE FATALISTE. l5i
Dépéchez-vous^ tout le monde vous attend au château y où je vous réponds que vous serez saieux qu'ici ^ si la suite répond à la curiosité qu'on a de vous voir.
Je me laisse persuader ; je me lève^ je m'habille ^ on me prend sous les bras. J'avais fait mes adiei^x à la doctoresse 9 et j'allais monter en carrosse , lorsque cette femme y s'approchant dé moi y me tire par la manche^ et me prie de passer dans un coin de la chambre , qu'elle avait un mot à me dire. Là, notre ami, ajputa-t-elle, vous n'avez point, je crois, à vous plaindre de nous; le docteur vous a sauvé une jambe, moi , je vous ai bien soigné, et j'espère qu'au château vous ne nous oublierez pas. — Qu'y pourrais~je. pour vous? — Demander qucf ce fût mon mari qui vînt pour vous y panser ; il y a du monde là ! C'est la meilleure pratique du canton ; le seigneur est un homme généreux, on en est grassement payé ; il ne tiendrait qu'à vous de faire notre fortune. Mon mari a bien tenté à plusieurs reprises de s'y fourrer, mais inutilement. — Mais , madame la doctoresse, n'y a-t-il pas un chirurgien du château ?—' Assurément ! — Et si cet autre était votre mari, seriezvous bien aise qu'on le desservît et qu'il fût expulsé ? — Ce chirurgien est un homme à qui vous ne devez rien, et je crois que vous devez quelque chose à mon mari : si vous allez à^ de\u, pieds comme ci-devant, c'est son ouvrage, — Et parce que votre
i52 JACQUES
mari m'a fait du bien^ il faut que je fatôe du mal à un autre ? Encore si la place était vacante. * • . • Jacques allait continuer ^ lorsque l'hôtesse entra tenant entre ses bras Nicole emmaillotée ^ la baisant 5 la plaignant^ la caressant^ lui parlant comme à son enfant. Ma pauvre Nicole , elle n'a eu qu'un cri de toute la nuit. Et yous^ messieurs^ avez-^TOUS bien dormi ?
Très-bien.
LE MAÎTRE
l'hôtes»e.
Le temps est pris de tous côtés.
JACQUES
Nous en sommes assez f&chés.
l'hôtesse.
Ces messieurs yont-41s loin?
JACQtTES;
Nous n'en savons rien.
l'hôtesse.
Ces messieurs suivent quelqu'un?
Nous ne suivons personne.
l'hôtesse.
Ils vont^ ou ils s'arrêtent 5 selon les affaires qu'ils ont sur la route ?
LE FATALISTE. i55
JACQUES
Nous n'en^vons aucune.
l'hôtesse.
Ces messieurs voyagent pour leur plaisir?
JACQUES
Ou pour leur peine.
l'hôtesse.
Je souhaite quefce soit le premier.
JACQUES
Votre souhait n'y fera pas un zeste; ce sera selon qu'il est écrit là-haut.
Oh ! c'est un mariage ?
JACQUES
Peut-êtrç que-oui, pekit-être que non.
l'hôtesse.
Messieurs y prenez-y garde. Cet homme qui est là-bas , et qui a si rudement traite ma pauvre Nicole 5 en a fait un bien saugrenu^..., Viens > ma pauvre bête; viens que je te baise ; je te promets que cela n'arrivera plus. Voyez comme elle tremble de tous ses membres !
i54 JACQUES
LE MAÎTRE
Et qu'a donc de si singulier le mariage de cet homme ?
A cette question du maître de Jacques ^ l'hôtesse dit : J'entends du bruit là-bas^ je vais donner mes ordres , et je reviens vous conter tout cela.... Son mari ^ las de crier^ Ma femme ^ ma femme , monte ^ et avec lui son compère qu'il ne voyait pas. L'hôte dit à sa femme : Eh ! que diable faites-vous là ?, . . . . Puis se retournant et apercevant son compère : M'apportez-vous de l'argent ?
LE COMPERE
Non y compère , vous savez bien que je n'en ai point.
l'hôtis.
Tu n'en as point? Je saurai bien en faire avec ta charrue , tes chevaux , tes bœufs et ton lit. Comment , gredin ! • • . •
LE COMPÈRE
Je ne suis point un gredin.
l'hôte.
Et qui es-tu donc ? Tu es dans la misère, tu ne sais où prendre de quoi ensemencer tes champs ; ton propriétaire , las de te fiaiire des avances , ne te veut plus rien donner. Tu viens à moi; cette
LE FATALISTE. l55
femme intercède; cette maudite bavarde^ qui est la cause de toutes les sottises de ma vie, me résout à te prêter ; je te prête ; tu promets de me rendre ; tu me manques dix fois. Oh ! je te promets , moi, que je ne te manquerai pas. Sors d'ici....
Jacques et son maître se préparaient à plaider pour ce pauvre diable ; mais l'hôtesse , en posant le doigt sur sa bouche , leur fit signe de se taire.
l'hôte.
Sors d'ici.
LE COMPERE
Compère , tout ce que vous dites est vrai ; il l'est aussi que les huissiers sont chez moi , et que dans un moment nous serons réduits à la besace , ma fille , mon garçon et moi.
l'hôte.
C'est le sort que tu mérites. Qu'es-tu venu faire ici ce matin? Je quitte le remplissage de mon vin y je remonte de ma cave et je ne te trouve point. Sors d'ici , te dis-je.
LE COMPERE
Compère, j'étais venu ; j'ai craint la réception que vous me faites ; je m'en suis retourné ; et je
m'en vais.
l'hôte.
Tu feras bien.
i56 JACQUES
LE COMPÈRE
Voilà donc ma pauvre Marguerite , qui est si sage et si jolie, qui s'en ira en condition à Paris !
l'hôte.
En condition à Paris ! Tu en veux donc faire une
malheureuse ?
LE compère.
« Ce n'est pas moi qui le veux ; c'est l'homme dur
à qui je parle.
l'hôte.
Moi, un homme dur ! Je ne le suis point : je ne le fus jamais; et tu le sais bien.
le compère.
Je ne suis plus en ëtat de nourrir ma fille ni mon garçohs; ma fille servira , mon garçon s'engagera.
l'hôte.
Et c'est moi qui en serais la cause ! Cela ne sera pas. Tu es un cruel homme ; tant que je vivrai, tu seras mon supplice. Ça , vojons ce qu'il te faut.
LE compère.
Il ne me faut rien. Je suis désolé de vous devoir, et je ne vous devrai de ma vie. Vous faites plus de mal par vos injures que de bien par vos services. Si j'avais de l'argent, je vous le jeterais au visage ;
LE FATALISTE. i5j
m^is je n'en ai point. Ma fille deviendra tout ce qu'il plaira à Dieu ; mon garçon se fera tuer s'il le faut ; moi , je mendierai^ mais ce ne sera pas à Totre porte. Plus^ plus d'obligations à un vilain homme comme vous. Empochez bien l'argent de mes boeufs^ de mes chevaux et de mes ustensiles : grand bien vous fasse. Vous êtes né pour faire des ingrats , et je ne veux pas l'être. A4ieu.
l'hôte.
Ma femme, il s'en va ; arrête-le donc.
l'hôtesse.
Allons, compère , avisons au moyen de vous secourir.
LE COMPÈRE
Je ne veux point de ses secours , ils sont trop chers
L'hôte répétait tout bas à sa femme : Ne le laisse pas aller, arrête-le donc. Sa fille à Paris ! son garçon à l'armée ! lui à la porte de la paroisse ! je ne saurais souffrir cela.
Cependant sa femme faisait des efforts inutiles ; le paysan , qui avait de l'ame , ne voulait rien accepter, et se faisait tenir à quatre. L'hôte, les larmes aux yeux, s'adressait à Jacq;ues et à son maître , et leur disait : Messieurs , tâchez de le
fléchir Jacques et son maître se mêlèrent de
la partie; tous à la fois conjuraient le paysan. Si j'ai jamais vu.. ... — Si vous avez jamais vu !
ï58 JACQUES
Mais vous n'y étiez pas. Dites si Ton a jamais vu. — Eh bien ! soit. Si Ton a jamais vu un homme confondu d'un refus, transporte qu'on voulût bien accepter son argent y c'était cet hôte , il embrassait safemme, il embrassait son compère, il embrassait Jacques et son maître , il criait : Qu'on aille bien vite chasser de chez lui ces exécrables huissiers.
LE COMPÉBE.
Mon compère, convenez aussi
l'hôte.
Je conviens que je gâte tout ; mais, compère, que veux-tu? Comme je suis, me voilà. Nature m'a fait l'homme le plus dur et le plus tendre ; jç ne sais ni accorder ni refuser.
LE COMPÈRE
Ne pourriez-vous pas être autrement ?
l'hôte.
Je suis à l'âge où l'on ne se corrige guère ; mais si les premiers qui se sont adressés à moi m'avaient rabroué (i) comme tu as fait , peut-être en serais-
(i) Rabrouer, vieux mot. Rudoyer, relever avec rudesse.
Oa lit dans le secoud volume de la traduction de Lucien par Perrot d'Jblancourt, Amsterdam, 1709 : « Si Ton vous siffle, rabrouez les auditeurs. »
Ce d'Ablancourt , un peu rabroueur comme on sait , avait été choisi par Golbert pour écrire Thbtoire de Louis XIV ; mais le roi
je devenu meilleur. Compère, je te remercie de ta
leçon , peut-être en profiterai-je Ma femme ,
va vite , descends , et doonç-lui ce qu'il lui faut. Que diable, marche donc, mordieu ! marche donc ; tu vas L . • . IVIa femme , je te prie de te presser un peu , et de ne le pas faire attendre ; tu reviendras ensuite retrouver ces messieurs avec
lesquels il me semble que tu te trouves bien
La femme et le compère descendirent ; l'hôte resta encore un moment ; et lorsqu'il s'en fut allé , Jacques dit à son maître : Voilà un singulier homme ! Le ciel qui avait envoyé ce mauvais temps qui nous retient ici , parce qu'il voulait que vous entendissiez mes amours , que veut-il à présent ?
Le maître, en s'étendant dans son fauteuil, bâillant , frappant sur sa tabatière , répondit : Jacques, nous avons plus d'un jour à vivre ensemble, à moins que
JACQUES
Cest-à-dire que pour aujourd'hui le ciel veut que je me taise, ou que ce soit l'hôtesse qui parle ; c'est une bavarde qui ne demande pas mieux; qu'elle parle donc.
LE maItre.
Tu prends de l'humeur.
ayant appris qu'il était protestant , dit : Je ne veux point d'un historien qui soit d'une autre religion que moi, £dit\
i6o JACQUES
JACQUES
Cest que j'aime à parler aussi.
LE MAÎTRE
Ton tour viendra.
JACQUES
Ou ne viendra pas.
Je vous entends^ lecteur; voilà, dites-vous, le vrai dénouement du Bourru bienfaisant (i). Je le pense. J'aurais introduit dans cette pièce , si j'en avais été l'auteur, un personnage qu'on aurait pris pour épisodique , et qui ne l'aurait point été- Ce personnage se serait montré quelquefois, et sa présence aurait été motivée. La première fois il serait venu demander grâce ; mais la crainte d'un mauvais accueil l'aurait fait sortir avant l'arrivée de Géronte. Pressé par l'irruption des huissiers dans sa maison , il aurait eu la seconde fois le courage d'attendre Géronte ; mais celui-ci aurait refusé de le voir. Enfin , je l'aurais amené au dénouement, où il aurait fait exactement le
(i) Le Bourru bienfaisant de Goldoni, sumommé le Molière italien, fut joué pour la première fois à Paris le 4 novembre 177 1 •
On a accusé Diderot d'avoir imité son Père de Famille d'une pièce italienne de Goldoni. On verra dans TAvertbsement qui doit précéder ce drame , comment Diderot a été disculpé de ce reproche. Ëdit".
LÉ FATALISTE. x6l
rôle du paysan avec l'aubergiste ; il aurait eu , comme le paysan^ une fille qu'il allait placer chez une marchande de modes, un fils qu'il allait retirer des écoles pour entrer en condition ; lui, il se serait détermine' à mendier jusqu'à ce qu'il se fût ennuyé de vivre. On aurait vu le .Bourru bienfaisant aux pieds de cet homme; on aurait entendu le Bourru bienfaisant gourmande comme il le méritait; il aurait été forcé de s'adresser à toute la famille qui l'aurait environné, pour fléchir son débiteur et le contraindre à accepter de nouveaux secours- Le Bourru bienfaisant aurait été puni ; il aurait promis de se corriger : mais dans le moment même il serait revenu à son caractère , en s'impatientant contre les personnages en scène, qui se seraient fait des politesses pour rentrer dans la maison; il aurait dit brusquement : Que le. diable
emporte les cérém Mais il se serait arrêté
court au milieu du mot, et d'un ton radouci il aurait dit à ses nièces : Allons, mes nièces, donnez-moi la main, et passons^^ — Et pour que ce personnage eût été lié au fond , vous en auriez fait un protégé du neveu de Géronte ? — Fort bien ! — Et c'aurait été à la prière du neveu que l'oncle aurait prêté son argent? — A merveille ! — Et ce prêt aurait été un grief de l'oncle contre son neveu ? — C'est cela même. — Et le dénouement de cette pièce agréable n'aurait pas été une répétition générale, avec toute la famille en corps, de ce
Romans, t. ii. xi
qu'il a fait auparavant avec chacun d'eux en particulier? — Vous avez raison. — Et si je rencontre jamais M. Goldoni^ je lui réciterai la scène de Fauberge. — Et vous ferez bien ; il est plus habile homme qu'il ne faut, pour en tirer bon parti.
L'hôtesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit : Inespéré que vous aurez un bon dîner; le braconnier vient d'arriver; le garde du seigneur
ne tardera pas Et, tout en parlant ainsi, elle
prenait une chaise. La voilà assise , et son récit qui commence.
l'hôtesse.
Il faut se méfier des valets ; les maîtres n'ont . point de pires ennemis.. ••
JACQUES
Madame , vous ne savez ce que vous dites ; il y en a de bons, il y en a de mauvais, et l'on compterait peut-être plus de bons valets que de bons maîtres.
LE MAÎTRE
Jacques , vous ne vous observez pas ; et vous commettez précisément la même indiscrétion qui ' vous a choqué.
JACQUES
C'est que les maîtres....
LE MAÎTRE
C'est que les valets.....
LE FATALISTE. l65
Ëhbien î lecteur , à quoi tient-il que je n- élève une violente querelle «ntre ces trois personnages? Que Fhôtesse ne soit prise par les épaules^ et jetée hors de la chambre par Jacques ; que Jacques ne soit pris par les épaules^ et chasse par son maître ; que Fun ne s'en aille d'un côté , l'autre d'un autre ; et que vous n'entendiez ni l'histoire de l'hôtesse , ni la suite des amours de Jacques ?Rassure2Z-voùs^ J€f n'en ferai rien. L'hôtesse reprit donc :
Il faut convenir que s'il y a de bien méchants hommes ^ il y a de bien méchantes femmes.
JACQUES
Et qu'il ne faut pas aller loin pour les trouver.