‹ Œuvres de Denis DiderotChapitre 8 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

i64 * JACQUES

L'hôtesse , encouragée par ce propos de maîtire , se lève , entreprend Jacques , porte ses deux poings sur ses deux côtés , oublie qu'elle tient Nicole, la lâche , et voilà Nicole sur le carreau, froissée et se débattant dans son maillot , aboyant à tue-tête , l'hôtesse mêlant ses cris aux aboiements de Nicole , Jacques mêlant ses éclats de rire aux aboiements de Nicole et aux cris de l'hôtesse , et le maître de Jacques ouvrant sa tabatière , reniflant sa prise de tabac , et ne pouvant s'empêcher de sourire. Voilà ^ toute l'hôtellerie en tumulte. — Nanon , Nanon , vive , vite , apportez la bouteille à l'eau-de-vie. . • . Ma pauvre Nicole est morte. . . . Démaillotez-la.... Que vous êtes gauche ! — Je fais de mon mieux. — Comme elle crie ! Otez-vous de là , laissez-moi faire... Elle est morte !... Ris bien , grand nigaud ; il y a en effet de quoi rire... Ma pauvre Nicole est morte! — ^Non, madame, non, je crois qu'elle en reviendra , la voilà qui remue. . . Et Nanon, de frotter d'eau-de-vie le nez de la chienne , et de lui en faire avaler ; et l'hôtesse de se lamenter , de se déchaîner contre les valets impertinents ; et Nanon , de dire : Tenez , madame , elle ouvre les yeux ; la voilà qui vous regarde. — La pauvre bête , comme cela parle ! qui n'en serait touché ? — Madame, caressez-la donc un peu ; répondez-lui donc quelque chose. — Viens , ma pauvre Nicole ; crie, mon enfant , crie si cela peut te soulager. Il y a un sort pour les bêtes comme

LE FATALISTE. r65

pour les gens; il envoie le bonheur à des fainéants hargneux y braillards et gourmands y le malheur à une autre qui sera la meilleure créature du monde. — Madame a bien raison y il n'y a point de justice ici-bas, —Taisez-vous , remmaillotezla y portezr-la sous mon oreiller y et songez qu'au moindre cri qu'elle fera , je m'en prends à vous. Viens , pauvre bête , que je t'embrasse encore tine fois avant qu'on t'emporte. Approchez -la donc, sotte que vous étps.... Ces chiens y cela est si bon ; cela vaut mieux.... ;

JACQUES

Que père, mère, frères, soeurs, enfants, valets, époux.. ..

l'hôtesse.

Mais oui , ne pensez pas rire, cela est innocent , cela vous est fidèle, cela ne vous fait jamais de mal , au lieu que le reste. ...

JACQUES

Vivent les chiens , il n'y a rien de plus parfait sous le ciel.

l'hôtessb.

S'il y a quelque chose de plus parfait, du moins ce n'est pas l'homme. Je voudrais bien que vous connussiez celui du meunier, c'est l'amoureux de ma Nicole ; il n'y en a pas un parmi vous, tous

i66 JACQUES

tant que vous êtes, qu'il ne fit rougir de honte. Il vient, dès la poitite du jour, de plus d'une lieue ; il se plante devant cette fenêtre; ce sont des soupirs , et des soupirs à faire pitié. Quelque temps qu'il fasse y il reste ; la^luie lui tombe sur le corps, son corps s'enfonce dans le sable ; à peine lui voit-on les oreilles et le bout du nez. En feriez-vous autant pour la femme que vous aimeriez le plus ?

LE MAÎTRE

Cela est très-galant.

JACQUES

Mais aussi où est la femme aussi digne de ces soins que votre Nicole ?. . .

La passion de l'hôtesse pour les bêtes n'était pourtant pas sa passion dominante , comme on pourrait l'imaginer ; c'était celle de parler. Plus on avait de plaisir et de patience à l'écouter, plus on avait de mérite ; aussi ne se fit-elle pas prier pour reprendre l'histoire interrompue du mariage singulier ; elle y mit seulement pour condition que Jacques se tairait. Le maître promit du silence pour Jacques. Jacques s'étala nonchalamment dans Un coin , les yeux fermés , son bonnet renfoncé sur ses oreilles , et le dos à demi tourné à l'hôtesse. Le maître toussa, cracha, se moucha , tira sa montre , vit l'heure qu'il était , tii^ sa tabatière , frappa sur le couvercle ,

prit sa prise de tabac ; et Thôtesse se mit en devoir de goûter le plaisir délicieux de pérorer.

L'hôtesse allait débuter^ lorsqu'elle entendit sa chienne crier. Nanon^ voyez donc à cette pauvre béte..... Cela me trouble, je ne sais plus où j'en étais.

JACQUES

Vous n'avez encore rien dit.

l'hôtesse.

Ces deux hommes avec lesquels j'étais eu querelle pour ma pauvre Nicole , lorsque vous êtes arrivé ^ monsieur. ...

JACQUES

Dites messieurs»:

l'hôtesse.

Et pourquoi?

JACQUES

C'est qu'on nous a traités jusqu'à présent avec cette poUtesse , et que j'y suis fait. Mon maître m'appelle Jacques ; les autres, monsieur Jacques.

l'hôtesse.

♦ Je ne vous appelle ni Jacques ni monsieur Jacques , je ne vous parle pas. . : . . ( Madame ? — Qu'est-ce ? — La carte du numéro cinq. — Voyez sur le coin de la cheminée, ) ces deux hommes

168 JACQUES

sont bons gentilshommes ; ils viennent de Paris ^ et s'en vont à la terre du plus âgé.

Qui sait cela ?

l'hôtesse.

Eux qui le disent.

JACQUES

Belle raison ! . . . .

Le maître fit un signe à l'hôtesse ^ sur lequel elle comprit que Jacques avait la cervelle brouillée. L'hôtesse répondit au signe du maitre par un mouvement compatissant des épaules ^ et ajouta : A son âge ! Cela est très-facheux.

JACQUES

Très-fâcheux de ne savoir jamais où l'on va.

l'hôtesse.

Le plus âgé des deux s'appelle le marquis des Arcis. C'était un homme de plaisir^ très-aimable^ croyant peu à la vertu des femmes.

JACQUES

U avait raison.

l'hôtesse.

Monsieur Jacques ^ vous m'interrompez.

JACQUES

MjEiclame l'hôtesse du Grand-Cerf, je ne vous

^parle pas.

Monsieur le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour lui tenir rigueur. Elle s'appelait madame de La Pommeraye. C'était une veuve qui avait dés mœurs , delà naissance , de la fortune et de la hauteur. M. des Arcis rompit avec toutes ses connaissances , s'attacha uniquement à madame de La Pommeraye, lui fit sa cour avec la plus grande assiduité , tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu'il l'aimait , lui proposa même de l'épouser : mais cette femme avait été si malheureuse avec un premier mari, qu'elle

( Madame ? — Qu'est-ce ? — La clef du coffre à l'avoine. — Voyez au clou , et si elle n'y est pas , voyez au coffre. ) qu'elle aurait mieux aimé s'exposer à toutes sortes de malheurs qu'au danger d'un second mariage.

JACQUES

Ah ! si cela avait été écrit là-haut !

l'hôtesse.

Cette femme vivait très-retirée. Le marquis était un ancien ami de son mari : elle l'avait reçu , et elle continuait de le recevoir. Si on lui pardonnait son goût efféminé pour la galanterie.

ijo JACQUES

c*etait ce qu'on appelle un homme d'honneur. La poursuite constante du marquis , secondée de ses qualités personnelles y de sa jeunesse , de sa figure ^ des apparences de la passiqn la plus vraie , de la solitude , du penchant à la tendresse , en un mot , de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes. . . . ( Madame ? — Qu'est-ce ? — C'est le courrier. — Mette^le à la chambre verte , et serve2^-le à l'ordinaire.) eut son effets et madame de La Pommeraye ^ après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis , contre elle-même ^ exigé selon l'usage les serments les plus solennels ^ rendit heureux le marquis^ qui aurait joui du sort le plus doux s'il avait pu conserver pour sa maîtresse les sentiments qu'il avait jurés et qu'on avait pour lui. Tenez ^ monsieur^ il n'y a que les femmes qui sachent aimer; les hommes n'y entendent rien. • . .—^(Madame? — Qu'est-ce? — Le Frère -Quêteur. — Dontnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici f six sous pour moi ^ et qu'il aille diins les autres chambres.) Au bout de quelques années , le marquis commença à trouver la vie de madame de LaPommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la société : elle y consentit ; à recevoir quelques femmes et quelques hommes ': et elle y consentit ;. à avoir un dîner-souper : et elle y consentit. Peu à peu il passa un jour , deux jours sans la voir; peu à peu iL manqua au diner-souper qu'il avait arrangé ; peu à peu il abrégea ses vi-

sites ; il eut des affaires qui l'appelaient : lorsqu'il arriyait il disait un mot y s'étalait dans un fauteuil , prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien , ou s'endormait. Le soir, ss^ santé , qui devenait misérable, voulait qu'il se retirât de bonne heure : c'était l'avis de Tronchin. « C'est un (c grand homme que Tronchin (i) ! Ma foi ! je ne « doute pas qu'il ne tire d'affaire notre amie dont « les autres désespék*aient« » Et tout en parlant ainsi il prenait sa canne et son chapeau , et s'en

(i) Nous empruntons à Texcellent ouvrage biographique de M', y. D. Musset-Pathay (Histoire de la Vie et des Ouvrages de J, J. Rousseau y Paris, 1821, t. n, p. Zio) une partie des renseignements que nous avons à donner sur ce médecin célèbre.

TroncAi/t (Théodore) , né à Genève en 1709, d'une ancienne famille originaire d'Avignon , mourut à Paris en 1781. Elève distingué de Boerhaave , il se fit bientôt une grande réputation. L'énu'mération de ses titres nous prendrait trop d'espace. Il n'évita pas l'accusation de charlatanisme malgré son habileté. Yoid une anecdote qui le prouve : /

« Ses ordonnances étaient toutes savonnées. Comme il les pro- « diguait pour toutes sortes d'infirmités, il passait pour un charte latan. Le comte de Gh*** s'étant rendu à Genève exprès pour y « consulter ce médecin renommé , communiqua l'ordonnance qu'il « Tenait de recevoir à plusieurs malades , qui , l'ayant confrontée « avec la leur, y trouvèrent tous du savon; ce qui fit dire que, si « sa blanchisseuse le savait , elle intenterait un procès au docteur. >»

Ce qui peut excuser Tronchin , c'est son expérience ; il avait remarqué que beaucoup de malades he croient au savoir du médecin qu'en raison des remèdes : s'il n'ordonne rien, c'est un ignare à leurs yeux. C'est encore aujourd'hui comme de son temps , et nos plus célèbres médecins sont obligés de prescrire des tisanes. Tronchin disait à ses amis qu'il fdlait oser ne rien faire. Édit*.

17^ JACQUES

allait^ oubliant quelquefois de l'embrasser. Madame de La Pommeraye. . • . ( Madame ? — Qu'estce ? — Le tonnelier. — Qu'il descende à la cave , et qu'il visite les deux pièces de vin.) Madame de La Pommeraye pressentit qu'elle n'était plus aimée ; il fallut s'en assurer : et voici comment elle s'y prît. . . X (Madame? — J'y vais, j'y vais. ) L'hôtesse, fatiguée de ces interruptions, descendit , et prit apparemment les moyens de les faire cesser.

l'hôtesse.

Un jour, après diner, elle dit au marquis :

Mon ami, vous rêvez. — Vous rêvez aussi, marquise. — Il est vrai, et même assez tristement. — Qu'avéz-vous ? — Rien. — Cela n'est pas vrai. Allons , marquise , dit-il en bâillant , racontezmoi cela ; cela vous désennuira et moi. — Est-ce que vous vous ennuyez? — Nonj c'est qu'il y a des jours. ... — Où l'on s'ennuie. — Vous vous trompez, mon amie ; je vous jure que vous vous trompez ; c'est qu'en effet il y a des jours. ... On ne sait à quoi cela tient. —Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une confidence; mais je crains de vous afiliger. — Vous pourriez m'afflîger , vous ? — Peut-être ; mais le ciel m'est témoin de mon innocence. ... — (Madame? Madame? Madame? — Pour qui et pour quoi que ce soit je vous ai défendu de m'appeler ;

LE FATALISTE. lyS

appelez mon mari. — Il est absent. — Messieurs^ je TOUS demande pardon y je suis à vous dans mi moment. )

Voilà rhôtesse descendue, remontée, et reprenant son récit.— -Cela s'est fait sans mon consentenient, à mon insu> par une malédiction à laquelle toute l'espèce humaine est apparemment assujétie, puisque moi, moi-même , je n'y ai pas e'chappé. — Ah ! c'est de vous. ... Et avoir peur ! — De quoi s'agit-il ? — Marquis , il s'agit. . . Je suis désolée; je vais vous désoler : et, tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise. — Non, mon amie, parlez; auriez-vous au fond de votre cœur un secret pour moi ? La première de nos conventions ne fut-elle pas que nos âmes s'ouvriraient l'une à l'autre sans réserve ? — Il est vrai, et voilà ce qui me pèse ; c'est un reproche qui met le comble à un beaucoup plus important que je me fais. Est-ce que vous ne vous apercevez pas que je n'ai plus la même gaité? J'ai perdu l'appétit; je ne bois et je ne mange que par raison ; je ne saurais dormir. Nos sociétés les plus intimes me déplaisent. La nuit je m'interroge et je me dis : Est-ce qu'il est moins aimable? Non. Est-ce que vous avez à vous en plaindre? Non. Auriezvous à lui reprocher quelques liaisons suspectes? Non. Est-ce que sa tendresse pour vous est diminuée? Non. Pourquoi votre ami étant le même, votre cœur est-il donc changé ? car il l'est : vous

174 JACQUES

ne pouvez vous le cacher ; vous ne l'attendez plus avec la même impatience; vous n'avez plus le même plaisir à le voir ; cette inquiétude quand il tardait à revenir ; cette douce émotion au bruit de sa voiture, quand on l'annonçait^ quand il paraissait, vous ne l'éprouvez plus. — Comment, madame ! . • Alors la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses mains , pencha la tête et se tut un moment, après lequel elle ajouta: Marquis, je me suis attendue à tout votre étonnement; à toutes les choses a.mères que vous m'allez dire. Marquis ! épargne^moi. . . • Non , ne m'épargnez pas, dites-les-moi; je les écouterai avec résignation, parce que je les mérite. Oui, mon cher marquis, il est vrai. . . . Oui, je suis... Mais n'est-ce pas un assez grand malheur que la chose soit arrivée, sans y ajouter encore la honte , le mépris d'être fausse , en vous le dissimulant. Vous êtes le même, mais votre amie est changée ; votre amie vous révère, vous estime autant et plus que jamais; mais. ... mais une femme accoutumée comme elle à examiner de près ce qui se passe dans les replis les plus secrets de son ame, et à ne s'en imposer sur rien , ne peut se cacher que l'amouren est sorti. La déçouverteiest affreuse, mais elle n'en est pas moins réelle. La marquise de La Pommeraye, moi, moi, inconstante! légère !.... Marquis , entrez en fureur, cherchez les noms les plus odieux, je me les suis donnés d'avance; don-

LE FATALISTE. ijS

nez-les-moi^ je suis prête à les accepter tous^ tous^ excepté celui de femme fausse^ que vous m'épargnerez^ je l'espère, car en vérité je ne le suis pas. . . (Ma femme? — Qu'est-ce ? — Rien. ... — On n'a pas un moment de repos dans cette maison, même les jours qu'on n'a presque point de monde, et que l'on croit n'avoir rien à faire. Qu'une femme demonétat est à plaindre, surtout avec une bête de mari ! ) Gela dit , madame de La Pommeraye se renversa sur son fauteuil, et se mit à pleurer. \ Le marquis se précipita à ses genoux , et lui dit : Vous êtes une femme charmante, une femme adorable, une femme comme il n'y en a point.

Votre franchise , votre honnêteté me confond , et devrait me faire mourir de honte. Ah ! quelle supériorité ce moment vous donne sur moi ! Que je vous vois grande et que je me trouve petit ! c'est vous qui avez parlé la première , et c'est moi qui fus coupable le premier. Mon amie y votre sincé-rite m'entraine ,* je serais un monstre si elle ne m'entraînait pas ; et je vous avouerai Çue l'histoire de votre cœur est mot à mot l'histoire dii mien. Tout ce que vous vous êtes dit , je m^ le suis dit; mais je me taisais, je souffrais, et je ne sais quand j'aurais eu le courage de parler. — Vrai, mon ami? —Rien de plus vrai; et il ne nous reste qu'à nous féliciter réciproquement d'avoir p«rdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait. — En effet , quel

176 JACQUES

malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre aurait cessé ! — Ou que ce fût en moi qu'il eût cessé le premier. — Vous avez raison, je le sens. — Jamais vous ne m'avez paru ajcissi aimable , aussi belle que dans ce moment ; et si l'expérience du passé ne m'avait rendu circonspect , je croirais vous aimer plus que jamais. « . . Et le marquis en lui parlant ainsi lui prenait les mains, et les lui baisait. . . . — (Ma femme? — Qu'est-ce? — Le marchand de paille. — ^Vois sur le registre. — Et le registre ?. . . . reste, reste, je l'ai.) Madame de La Pommeraye renfermant en elle-même le dépit mortel dont elle était déchirée, reprit la parole et dit au marquis: Mais, marquis, qu'allons-nous devenir? — ^Nous nenous en sommes imposés ni l'un ni l'autre; vous avez droit à toute mon estime; je ne crois pas avoir entièrement perdu le droit que j'avais à la vôtre : nous continuerons de nous voir, nous nous livrerons à la confiance de la plus tendre amitié. Nous nous serons épargné tous ces ennuis , fbutes ces petites perfidies , tous ces reproches, toute cette humeur, qui accompagnent communément les passions qui finissent ; nous serons uniques dans notre espèce. Vous recouvrerez toute votre liberté , vous me rendrez la mienne ; nous voyagerons dans le monde; je serai le confident de vos conquêtes ; je ne vous cèlerai rien des miennes, si j'en fais quelques unes, ce^dont je doute fort, car vous m'avez rendu difficile. Cela

sera délicieux ! Vous m'aiderez de vos conseils , je ne tous refuserai pas les mien^ dans les circonstances périlleuses oit vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut arriver? %

JACQUES

Personne.

^E MARQUIS

Il est très-vraisemblable que plus j'irai ^ plus vous gagnerez aux comparaisons , et que je vous reviendrai plus passionné^ plus tendre > plus convaincu que jamais que madame de La Fommeraye était la seule femme faite pour mon bonheur ; et après ce retour, il y a tout à parier que je vous resterai jusqu'à la fin de ma vie. —S'il arrivait qu'à votre retour vous ne me trouvassiez plus ? car enfin, marquis, on n'est pas toujours juste ; et il ne serait pas impossible que je me prisse de goût, de fantaisie, de passion même pour un autre qui ne vous vaudrait pas. — J'en serais assurément désolé ; mais je n'aurais point à me plaindre ; je ne m'en prendrais qu'au sort qui nous aurait séparés lorsque nous étions unis , et qui nous rapprocherait lorsque nous ne pourrions plus l'être. ••• — Après cette convei^sation , ils se mirent à moraliser sur l'inconstance du cœur humain ^ sur la frivolité des serments , sur les liens

du mariage — (Madame ? — Qu'est-ce ? — Le

coche.) — Messieurs, dit l'hôtesse^ il faut que je

Romans, tomiu. 12

178 JACQUES

TOUS quitte. Ce soir^ lorsque toutes mes affaires

seront faites, je reviendrai, et je vous achèverai

cette aventure , si vous en êtes curieux — •

(Madame?. . • . Ma femme?. . . . Notre hôtesse?. . . . — On y va , on y va.)

L'hôtesse partie , le maître dit à son valet : Jacques, as-tu remarque une chose?

JACQUES

Quelle?

L& MAÎTRE

C'est que cette femme raconte beaucoup mieux qu'il ne convient à une femme d'auberge.

JACQUES

Il est vrai. Les fréquentes interruptions des gens de cette maison m'ont impatiente plusieurs fois.

Et moi aussi.

Et vous, lecteur, parlez sans dissimulation; car vous voyez que nous sommes en beau train de franchise ; vOulez-vous que nous laissions là cette élégante et prolixe bavarde d'hôtesse, et que nous reprenions les amours de Jacques? Pour moi, je ne tiens à rien. Lorsque cette femme remontera , Jacques le bavard ne demande pas mieux que de reprendre son rôle , et de Itii fermer la porte au nez ; il en sera quitte pour lui |

dire par le trou de la serrure : Bonsoir^ madame; mon maître dort; je vais me coucher : il faut re^ mettre le reste à notre passage»

Le premier serment que se firent deux êtres de chair^ ce fat au pied d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas un instant le même; tout se passait en eux et autour d'eux , et ils croyaient leurs cœurs ajGfranchis de vicissitudes. enfants ! toujours enfants ! ... Je ne sais de qui sont ces réflexions^ de Jacques, de son maître ou de moi; il est certain qu'elles sont de l'un des trois , et qu'elles furent précédées et suivies de beaucoup d'autres qui nous auraient menés ^ Jacques > son maître et moi ^ jusqu^au souper, jusqu'après le souper, jusqu'au retour de l'hôtesse, si Jacques n'eût dit à son maître : Tenez , monsieur, toutes ces grandes sentences que vous venez de débiter à propos de botte, ne valent pas une vieille fable des écraignes de mon village (i).

(i) Écraignes ou Escraignes, vieiUMiHol; veillées de village^ Voici Tétymokigie qu^ donne à ce mot le Seigneur désaccords clans ses Escraignes dijonrwises,V»n9^.iS^Si et^ la suite des Bigarrures et Touches, Paris, 1662.

«r La nécessité , dit-il , ceste mère des arts , a appris à de pauvres rignerons , qui n'ont pat le moyen d'acheter du bois pour se def«» fendre de Tinjure de Thyrer, ceste invention de faire c» quelque rue escartée un taudis ou bastiment , composé de plusieurs perches fichées en terre en forme ronde , repliées par le dessus et à la sommité ; en telle scîrte , qu'elles représentent la testière d'un

i8o JACQUES

LE MAÎTRE

Et quelle est cette £able?

JACQUES

C'est la fable de la Gaîue et du Coutelet. Un jour la Gaine et le Coutelet se prirent de querelle ; le Coutelet dit à la Gaine : Gaine ^ ma mie , vous êtes une friponne^ car tous les jours vous recevez

chapeau, leqael après on reoouyre de fqrçe motes, gazon et fur mier, si bien lié et meslé que Feau ne le peut pénétrer. Là, ordinairement les après-coupées , s^assemblent les plus belles filles de ces vignerons avec leurs quenouilles et autres ouvrages , et y font la veillée jusques à la minuict : dont elles retirent ceste commodité , que , tour à tour, portant une petite lampe pour s'esdairer et une trape de feu pour eschauffer la place , elles espargnent beaucoup, et travaillent autant de nuict que de jour pour aider & gaigner leur vie , et sont bien deffendties du froid. Quelquefois , s'il fait beau temps , elles vont d'escraigne à autre se visiter , et là font des demandes les unes aux autres. H a convenu faire cest« description parce que Tarchîtecture ne se trouvera pas en Vitruvo ni en Du Cerveau, et semble plustost que ce soit quelque ouvrage d'arondelle (hirondelle) que autrement. Chacun an après Thyver on la rompt , et au commencement de Tautre hyver on la rebastist. L*on rappelle une escmigne par dérivation du mot d*escrin qui vaut autant à dire comme un petit cofire : combien que d'autres le dérivent de ce mot btin, scrmium, ce qui est fort vray semblable , d'autant qu'à telles assemblées de filles , se trouve une infinité de jeunes varlots et amoureux , que l'on appelle autrement des voueurs , ^i y vont pour descouvrir le secret de leurs pensées à leurs amoureuses. »

• Les Bigarrures et Touches du Seigneur des Accords, l'un des ouvrages les plus originaux du temps , contiennent une foule de contes et de facéties dans le genre de la fable du Coutelet. On a

LE FATALISTE. i8i

de nouveaux Coutelets La Gaine répondit au

Coutelet : Mon ami Coutelet , vous êtes un fripon , car tous les jours vous changez de Gaine*. • Gaine ^ ce n'est pas là ce que vous m'avez promis. •— Coutelet, vous m'avez trompée le premier. ... — Ce débat s'était élevé à table ; Cil , qui était assis entre la Gainé et le Coutelet, prit la parole et leur dit : Vous, Gaine, et vous Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous duisai t ( i ) ; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet , ne voyais-

long-temps ignoré le yrd nom de Fauteur : il ravaît cependant rérélë par un moyen aussi ingénieux que peu ordinaire. En effet , en réunissant les premières letti-es des. vingt-deux chapitres dont se compose l'édition de 1572 , on trouve ces mots :

ESTIENNK TABOXmOT m'à FAIT.

. C*est à tort que quelques biographes ont avancé que Tabourot (Estienne), était né àLangres, pays de Diderot; il naquit en i547 ^ D^on» où il devint avocat au parlement ou procureur du roi ; il y mourut en iSgo. Ce qui d<nina lieu k cette méprise, c'est que son onde Tabourot (Jehan) , connu par soq Orchésographie ou Traicté par lequel toutes personnes peuvent JàcHement ap" prendre et practiquer Phonneste exercice des dances (Langres , iSSp , in-4*. ) , était chanoine et officiai de Langres , où il mourut en 1596. ÈoiT'.

(1) Duire^ vieux mot; plaire, cont^enir.

Je vous donne avec grand plaisir De trois présents un à choisir , La belle , c^est k vous de prendre Celui des trois qui plus vous duit.

Les voici , sans vous faire attendre , Bon iour, bon soir et bonne nuit.

Sarsaiiv. Paris, i685« Édit',

i82 JACQUES

tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaines; et toi^ Gaine, pour recevoir plus d'un Coutelet ? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient Toeu de se passer à forfait de Gaines , et comme folles certaines Gaines qui faisaient vœu de se fermer pour tout Coutelet : et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous lorsque vous juriez, toi , Gaine, de t'en tenir à un seul Coutelet ; toi , Coutelet , de t'en tenir à une seule Gaine.

Ici le maître dit à Jacques : Ta fable n'est pas trop morale ; mais elle est gafte. Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe pai* la tête. Je te marie avec notre hôtesse ; et je cherche comment un mari aurait fait , lorsqu'il aime à parler, avec une femme qui ne déparle pas«

JACQUES

Comme j'ai fait les douze premières années de ma vie, que j'ai passées chez mon grand-père et ma grand'mère.

LE MAÎTRE

Comment s'appelaient-ils ? Quelle était leur profession ?

JACQUKS.

Us étaient brocanteurs. Mon grand-père Jason eut plusieurs enfants. Toute la famille était sérieuse ; ils se levaient , ils s'habillaient, ils allaient

LE FATALISTE. i85

à leurs aâfaires ; ils reyenaient ^ ils dînaieùt ^ ils retournaient sans avoir dit un mot. Le soir^ ils se jetaient sur des chaises ; là mère et les filles filaient ^ cousaient / tricotaient sans mot dire ; les garçons se reposaient ; le père lisait l'Ancien Testament.

L£ MAÎTRE

Et toi, que faisais- tu ?

J ÀCQUES.

Je courais dans la chambre avec un bâillon.

LE MAÎTKE.

Avec un bâillon !

JACQUES

Oui, ayec un bâillon; et c'est à ce maudit bâillon que je dois la rage de parler. La semaine se passait quelquefois sans qu'on eût ouvert la bouche dans la maison des Jason. Pendant toute sa vie , qui fut longue , ma grand'mère n'avait dit que chapeau à pendre ^ et mon grand-père, qu'on voyait dans les inventaires, droit, les mains sous sa redingotte , n'avait dit qvCun sou* Il y avait des jours où il était tenté de ne pas croire à la Bible.

LE M AIT RE

Et pourquoi ?

i84 JACQUES

JACQUES

A cause des redites qu'il regardait comme un bavardage indigne de l'Esprit Saint. Il disait que les rediseurs sont des sots^ qui prennent ceux qui les écoutent pour des sots.

LE MAÎTRE

Jacques ^ si pour te dédommager du long silence que tu as garde pendant les douze années du bâillon chez ton grand-père et pendant que l'hôtesse a parlé

JACQUES

Je reprenais l'histoire de mes amours?

LE MAÎTRE

Non; mais une autre sur laquelle tu m'as laissé > celle du camarade de ton capitaine.

JACQUES

Oh I mon maître y la cruelle mémoire que vous avez ! *

LE MAÎTRE

Non y Jacques ^ mon petit Jacques* . • • .

De quoi riez-vous ?

LE MAÎTRE

De ce qui me fera rire plus d'une fois ; c'est de

LE FATALISTE. l85

te Toîr dans ta jeunesse chez ton grand-père avec le bâillon.

JACQUES

Ma grand'mère me Tôtart lorsqu^iln'y avait plus personne ; et lorsque mon grand-père s'en apercevait , il n'en était pas plus content ; il lui disait : Continuez , et cet enfant sera le plus effréné bavard qui ait encore existé. Sa prédiction s'est accomplie.

LE MAÎTRE

Allons^ mon Jacques^ mon petit Jacques ^ l'histoire du camarade de ton capitaine.

JACQUES

Je ne m'y refuserai* pas; mais vous ne fa croii^ez point.

CE HAÎTRE.

Elle est donc bien merveilleuse t

Non, c^est qu'elle est déjà arrivée à un autre, à un militaire français, appelé, je crois , monsieur de Guerchy (i).

LE MAÎTRE

Eh bienf je dirai comme im poète français,

(z) Guercky ou GuercM ÇCh^de-homs^ de Régnier, comte de) , oflicier de la cour de Louis XV, fit ses premières armes en Italie , servit arec diitinctioa en Bohême et en Flandre, et mourut en 176S. Éoix*.

i86 JACQUES

qui ayait fait une assez bonne épigramme , disait à quelqu'un qui se l'attribuait en sa présence : Pourquoi monsieur ne l'aurait-il pas faite ? je l'ai bien faite ^ moi. • . . Pourquoi l'hbtoire de Jacques ne serait-elle pas arrivée au camarade de son capitaine^ puisqu'elle est bien arrivée au militaire français de Guerchy ? Mais, en me la racontant, tu £^as d'une pierre deux coups, toi m'apprendras l'aventure de ces deux personnages, car je l'ignore.

JACQUES

Tant mieux ! mais jurez-le-moi.

LE MAÎTRE

Je te le jure.

Lecteur, je serais bien tenté d'exiger de vous le même serment; mais je vous ferai seulement rer marquer dans le caractère de 'Jacques une bizarrerie qu'il tenait apparemment de son grand-père Jason, le brocanteur silencieux; c'est que Jacques, au rebours des bavarda, quoiqu'il aimât beaucoup à dire, avait en aversion lesi redites. Aussi disaitil quelquefois à son maigre : Monsieur me prépare le plus triste avenir ; que deviendrai-je quand je n'aurai plus rien à dire ? *-t Tu recommenceras. — Jacques , recommencer ! Le contraire est écrit là-haut ; et s'il m'ar rivait de recommencer, je ne pourrais m'empêcher de m'écrier : Ah ! si ton grand-père t'entendatit ! . . . i et je regretterais le bâillon.

JACQUES

Dans le temps qu'on jouait aux jeux de hasard aux foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent. . .

LE MA.ÎTIIS.

Mais c'est à Paris ^ et le cam:arade de ton capitaine était commandant d'une placé frontière.

JACQUES

Pour Dieu^ monsieur y WHuse?^|noi dire. • . Plusieurs officiers entrèrent dans une bputique^ et y trouvèrent un autre c^ier qui causait ayec la maîtresse de la boutique. L'un d'eux proposa à celui-ci de jouer au passe-dix ; car il faut que vous sachiez qu'après la mort de mon capitaine^ son camarade^ deyenu riche ^. était aussi devenu joueur. Lui donc, ou M. de Guercl^., accepte. Le sort met le cornet à la main de «son ^d^fôa^ire qui passe, passe, passe, que. cela ni^fifii^Bait point. Le jeu s'était échaufffi , et l'on a)[;^it joué le t<mt, le tout du tout, les petites moitiés, les grandes moitiés^ le grand tout, le grand tout du tout, lorsqu'un des -assistants s'avisa de dire à M. de Guerchy, ou au camarade de mon capitaine, qu'il ferait bien de s'en tenir là et de cesser de jouer , parce qu'on en savait plus que lui. Sur ce propos, qui n^était qu'une plaisanterie, le camarade de moa capitaine, ou M. de Guercfay, crut qu'il avait affaire à un filou ; il mit subitement la main à sa

i88 JACQUES

poche , en tira un couteau bien pointu , et lorsque son antagoniste porta la main sur les des pour les placer dans le cornet , il lui plante le couteau dans la main ^ et la lui cloue sur la table ^ en lui disant : Si les dés sont pipés ^ vous êtes un fripon; s'ils sont bons^ j'ai tort. . . Les dés se trouvèrent bons. M, de Guerchy dit : J'en suis très-fâché, et j'offre

telle réparation qu'on voudra Ce ne fiit pas

le propos du camarade de mon capitaine; il dit : J'ai perdu mon argent ; j'ai percé la main à un galant homme : mais en revanche j'ai recouvré le

plaisir de me battre tant qu'il me plaira

L'officier cloué se retire et va se faire panser. Lorsqu'il est guéri, il vient trouver l'officier cloueur et lui demande raison ; celui-ci , ou M. de Guerchy, trouve la demande juste. L'autre , le camarade de mon capitaine, jette les bras à son cou , et lui dit : Je vous attendais avec uiffe impatience que je ne saurais vous exprimer*. • Us vont sur le pré ; le <^oueur, M. de Guerchy, ou le camarade de mon capitaine , reçoit un bon coup d'épée à travers le corps; le cloué le relève, le fait porter chez lui , et lui dit : Monsieur, nous

nous reverrons M. de Guerchy ne répondit

rien ; le camarade de mon capitaine lui répondit : Monsieur, j'y compte bien. Us se battent une seconde , une troisième , jusqu'à huit ou dix fois , et toujours le cloueur reste sur la place. C^étaient tous les deux des officiers de distinction , tous les

deux gens de mérite; leur aventure fit grand bruit ; le ministère s'ei^ mêla. Uon retint Tun à Paris, et Ton fixa Fautre à son poste. M. de Guerchy se soumit aux ordres de la cour; le camarade de mon capitaine en fut désolé ; et telle est la différence de deux hommes braves par caractère, mais dont Tun est sage, et l'autre a un grain de folie.

Jusqu^ici l'aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon capitaine leur est commune :

c'est la même ; et voilà la raison pour laquelle je les ai nommés tous deux, entendez-vous, mon maître ? Ici je vais les séparer et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que le reste n'appartient qu'à lui. Ah! monsieur, c'est ici que vous allez voir combien nous sommes peu maîtres de nos destinées , et combien il y a de choses bizarres écrites sur le grand rouleau !

Le camarade de mon capitaine , ou le doueur, sollicite la permission de faire un tour dans sa province : il l'obtient. Sa route était par Paris. Il prend place dans une voiture publique. A trois heures du matin , cette voiture passe devant l'Opéra ; on sortait du bal. Trois ou quatre jeunes étourdis masqués projettent d'aller déjeuner avec les voyageurs; on arrive au point du jour à la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien étonné ? Ce fîit le cloué de reconnaître son cloueur. Celui-ci

igo JACQUES

lui présente la main > l'embrasse et lui témoigne combien il est enchanté, d'une si heureuse rencontre; à Finstant ils passent derrière une grange^ mettent l'épée à la main , Fun en redingote , l'autre en domino ; le cloueur^ ou le camarade de mon capitaine^ est encore jeté sur le carreau. Son adversaire envoie à son secours^ se met à table avec ses amis et le reste de la carrossée^ boit et mange gaiment. Les uns se disposaient à suivre leur route y et les autres à retourner dans la capitale^ en masque et sur des chevaux de poste ^ lorsque l'hôtesse reparut et mit fin au récit de Jacques»

La voilà remontée ^ et je vous préviens, lecteur, qu'il n'eA plus en mon pouvoir de la renvoyer. — Pourquoi donc? — C'est qu'elle se présente avec deux bouteilles de Champagne , une dans chaque main , et qu'il est écrit là-haut que tout orateur qui s'adressera à Jacques avec cet exorde s'en fera nécessairement écouter.

Elle enti^ , pose ses deux bouteilles sur la table, et dit : Allons , monsieur Jacques , faisons la paix. . . L'hôtesse n'était pas de la première jeunesse ; c'était une femme grande et replète , ingambe , de bonne mine, pleine d'embonpoint, la bouche un -peu grande, mais de belles dents, des joues larges , des yeux à fleur de tête , le front carré , la plus belle peau, la physionomie ouverte, vive et gaie, les bras un peu forts, mais les mains

superbes y des mains à peindre ou à modeler.

Jacques la prit par le milieu du corps , et Tembrassa fortement ; sa rancune n'avait jamais tenu contre du bon vin et une belle femme ; cela était e'crit là-haut de lui, de vous, lecteur, de moi et de beaucoup d'autres. Monsieur, dit-elle au niaitre , est-ce que vous nous laisserez aller tout seuls ? Voyez, eussiez-vous encore -cent lieues à faire, vous n'en boirez pas de meilleur de toute la route. ... En parlant ainsi elle avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux, et elle en tirait le bouchon ; ce fut avec une adresse singulière qu'elle en couvrit le goulot avec le pouce , sans laisser échapper une goutte de vin. Allons , ditelle à Jacques ; vite , vite , votre verre. . . . Jacques approche son verre; l'hôtesse, en écartant son pouce un peu de côté , donne vibt à la bouteille , et voilà le visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques s'était prêté à cette espièglerie, et l'hôtesse de rire, et Jacques et son maître de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour s'assurer de la sagesse de la bouteille , puis l'hôtesse dit : Dieu merci ! ils sont tous dans leurs lits, on ne m'interrompra plus, et je puis reprendre mon récit.... Jacques, en la regardant avec des yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité naturelle, lui dit ou à son maître : Notre hôtesse a été belle comme un ange; qu'en pensez-vous , monsieur ?

19^ JACQUES

LE MAÎTRE

A été ! Pardieu, Jacques^ c'est qu'elle l'est encore I

JACQUES

Monsieur^ vous avez raison ; c'est que je ne la compare pas à une autre femme ^ mais à ellemême quand elle était jeune.

l'hôtesse.

Je ne yaux pas grand'chose à présent ; c'est lorsqu'on m'aurait prise entre les deux premiers doigts de chaque main qu'il me fallait voir ! On se détournait de quatre lieues pour séjourner ici. Mais laissons là les bonnes et les mauvaises têtes que j'ai tournées^ et revenons à madame de La Pommeraye. il

JACQUES

Si nous buvions d'abord un coup aux mauvaises têtes que vous avez tournées ^ ou à ma santé ?

l'hôtesse.

Très-volontiers ; il y en avait qui en valaient la peine ^ en comptant ou sans compter la vôtre. Savez-vous que j'ai été pendant dix ans la ressource des militaires 9 en tout bien et tout honneur ? J'en ai obligé nombre qui auraient eu bien de la peine à faire leur campagne sans moi. Ce sont de braves gens ^ je n'ai à me plaindre d'aucun^

LE FATALISTE. tgS

ni eux de moi. Jamais dé billets: ils m^>nt fait ijpidjqaefoh attendre; au bout de deux > d^ trois^ de quatre ans mou argent m'est revisbu.. . Et puis la Toilà qui se met à fiiirë Fénumération des officiers qui lui avaient fait, l'honneur de puiser dans sa bourse , et monsieur un tel ^ cplonèl du régiment de ^^**, et monsieur un tel ^ capitaine au régiment de *** ; et voilà Jacques qui se met à faire un cri : Mon capitaine ! mon pauvre capitaine ! vous l'avez connu ?

l'hôtesse^

Si je l'ai connu ! un grand homme ^ bien fait ^ un peu sec^ l'air noble et sévère , le jarret bien tendu^ deux petits points ]:t>uges à la tempe droite. Vous avez donc, servi ?

Si j'ai servi ! •

l'hôtcsss.

Je vous en aime davantage ; il doit vous rester de bonnes qualités de votre premier état. Buvons à la santé de votre capitaine.

JâCQ^UES.

S'il est encore vivant.

l'hôtessb.

Mort ou vivant, qu'est-ce que cela fiit? Est-ce qu'un militaire n'est pas fait pour être tué? Est-^

RoMÀVfr. TOME II. I ^

194 JACQUES

qu'il ne doit pas être enragé , après dix sièges et cinq ou six batailles , de mourir au milieu de cette canaille de gens noirs !•••• Mais revenons à notre histoire , et buvons encore un coup.

LE HAItRE.

Ma foi y notre hôtesse ^ vous avez raison.

l'hôtesse.

Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.

LE MAÎTRE

Car votre vin est excellent.

l'hôtesse.

Ah ! c'est de mon vin que vous pariiez ? Eh bien I vous avez encore raison. Vous rappelezvous oii nous en étions ?

le MAÎTRE.

Oui ^ à la conclusion de la plus perfide des confidences.

l'hôtesse.

M. le marquis des Ârcis et madame de La Pommeraye s'embrassèrent ^ enchantés l'un de l'autre^ et se séparèrent. Plus la dame s'était contrainte en sa présence , plus sa douleur fut violente quand il fut parti. Il n'est donc que trop vrai y s'écria-telle y il ne m'aime plus I . • . . Je ne vous ferai point le détail de toutes nos extravagances quand on

LE FATALISTE. igS

BOUS dëlais9e,> vous en seriez trop Tains. Je tous ai dit que cette femme aTait de la fierté; mais elle était bien autrement TindicàtiTe. Lorsque les premières fureurs furent calmées^ et qu'elle jouit de toute la, tranquillité de son indignation^ elle songea à se Teqger^ mais à se Tenger d'une manière cruelle^ d'une manière à effrayer tous ceux qui seraient tentés à l'aTonir de séduire et de tromper une honnête femme. Elle s'est Tengée , elle s'est cruellement Tengée ; sa Tengeance a éclaté et n'a corrigé personne; nous n'en aTons pas été depuis moins Tilainement séduites et trompées.

JACQUES

Bon pour les autres , mais tous !.•••

I'hôtësse.

Hélas ! moi toute la première. Oh I que nous sommes sottes ! Encore si ces Tilains hommes gagnaient au change !.... . Mais laissons cela. Que fera-t-elle? Elle n'en sait encore rien; elle y réTcra; elle y reTC.

JACQUES

Si tandis qu'elle y reTe.

l'hôtesse.

C'est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont

vides Jean? — Madame. — Deux bouteilles,

de celles qui sont tout au fond, derrière les fagots.

igfi JACQUES

-^ J'entends*. •• — A force d'y rêver, voici ce qui lui vint en idée. Madame de La Pomiheraye avait autrefois connu une fomme de province qu'un procès avait appelée à Paris , avec sa fille , jèune> belle et bien élevée. Elle avait appris que cette fomine, ruinée par la perte de son procès , en a^ait été réduite à tenir tripot. On s'assemblait chez elle , on joiiait , on soupait , et communément un ou deux des convives restaient, passaient la nuit avec madame et mademoiselle , à leui' choix. Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra , on les invita à faire visite à madame de La Pommeraye , qu'elles se rappelaient à peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de madame et de mademoiselle d'Aisnon , ne se firent pas attendre ; dès le lendemain , la mère se rendit chez madame de La Pommeraye^ Après les premiers compliments, madame de La Pommeraye demanda à la d'Aisnon ce qu'elle avait fait , ce qu'elle faisait depuis la perte de son procès. Pour vous parler avec sincérité , lui répondit la d'Aisnon, je fais un métier périlleux, infâme , peu lucratif, et qui me déplaît , mais la nécessité contraint la loi. J'étais presque résolue à mettre ma fille à l'Opéra , mais elle n'a qu'une petite voix dé chambre, et n'a jamais été qu'une danseuse médiocre. Je l'ai promenée , pendant et après mon procès , chez des magistrats , chez dés grands, chez des prélats , chez desjBnaneiers, qui

s'en sont accon^modés pour un terme et qui l'ont laissée là. Ce n'est pas qu'elle ne soit belle comme un ange ^ qu'elle n'ait de la finesse ^ de la grâce ; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents propres à réveiller la langueur d'homnpiés blasés- Mais ce qui nous a le plus nui > c'est qu'elle s'était entêtée d'un petit abbé de qualité , impie , incrédule , dissolu , hypocrite , antir-piiilo-r soph€ y que je ne tous nommerai pas; mais c'est le dernier de ceux qui , pour arî^iver à l'épiscopat, ont pris la route qui est en mêine tempjs la plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais ce qu'il faisait entendre à ina fille , à. qui il venait lire tous les matins le$ feuillets de son dîner , de son souper , de sa rapsodie. Sera-t-il évêque , ne le sera-t-il pas? Heureusement ils se sont brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s'il connaissait ceux contre lesquels il écrivait, et l'abbé lui ayant répondu que non ; s'il avait d'autres sentiments que ceux qu'il ridiculisait , et l'abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa vivacité , et lui représenta que son rôle était celui du plus méchant et du plus faux de$ hommes..... Madame de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues. — Beaucoup trop ^ malheureusement. — A ce que je vois , vous ne tenez point à votre état? — Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la conflition la plus malheureuse lui parait préférable

igS JACQUES

à la sienne; elle en est d'une mélancolie qui achève d'éloigner d'elle.. • — Si je me mettais en tête de TOUS faire à Tune et à l'autre le sort le plus brillant , vous y consentiriez donc ? — A bien moins. — - Mais il s'agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous conformer à la rigueur des conseils que je vous donnerai. •*— Quels qu'ils soient vous pouvez y compter. — '- Et vous serez à mes ordres quand il me plaira? -^ Nous les attendrons avec impatience. — Cela me suffit ; retournez-vous-en ; vous ne tarderez pas à les recevoir. En attendant , défaites-vous de vos meubles > vendez tout^ ne réservez pas même vos robes y si tous en avez de voyantes : cela ne cadrerait point à mes vues.

Jacques , qui commençait à s'intéresser , dit à rhôtesse : Et si nous buvions à la santé de madame de La Pommeraye?

Volontiers.

JACQUES

Et à celle de madame d'Aisnon.

l'hôtesse.

Tope.

JACQUES

Et VOUS ne refuserez pas celle de mademoiselle d'Aisnon > qui a une jolie voix de chambre , peu de

talents poiuf la danse ^ et une mélancolie qui la réduit à la triste nécessité d'accepter un nouvel amant tous les soirs.

l'hôtesse«

Ne riez pas , c'est la plus cruelle chose. Si vous saviez le supplice quand on n'aime pas !....

JACQUES

A mademoiselle d'Âisnon , à cause de son supplice.

l'hôtesse.

'" Allons.

JACQUES

Notre hôtesse , aimez-vous votre mari ?

l'hôtesse.

Pas autrement.

JACQUES

Vous êtes donc bien à plaindre ; car il me semble d'une belle santé.

l'hôte&se.

Tout ce qui reluit n'est pas or*

JACQUES

A la belle santé de notre hôte.

l'hôtesse.

Buvez tout seul.

300 JACQUES

Jacques^ Jacques^ mon ami> tu te presses beaucoup.

l'hôtesse.

Ne craignez rien^ monsieur ^ il est loyal; et demain il n'y paraîtra pas.

JACQUES

Puisfqu'il n'y paraîtra pas demain ^ et que je ne fais pas ce soir grand ci^s de ma raison ^ mon maître , ma belle hôtesse ^ encore une santés une santé qui me tient fort à cœur^ c'est celle de l'abbé de mademoiselle d'Aisnon.

l'hôtesse.

Fi donc> monsieur Jacques; un hypocrite^ un ambitieux , un ignorant^ un calomniateur^ im intolérant ; car c'est comme cela qu'on appelle ^ je crois , ceux qui égorgeraient volontiers quiconque ne pense point comme eux.

LE MAÎTRE

Cest que toixs ne savez pas ^ notre hôtesse ^ que Jacques que voilà est une espèce de philosophe ^ et qu'il fSstit un cas infini de ces petits imbéciles qui se déshonorent eux-mêmes et la cause qu'ils défendent si mal. Il dit que son capitaine les appelait le contre^poison des Huet^ des Nicole ^ des

LE FATALISTE. 20ï

Bossuet. Il o^entendait rien à cela^ ni tous non plus Votre mari est-il couche ?

l'hôtesse.

Il y a belle hçure !

LE MAITRE

Et il VOUS laisse causer comme cela ?

l'hôtesse.

Nos maris sont aguerris Madame de La

Pommeraye monte dans son carrosse y court les faubourgs les plus éloignés du quartier de la d'Aisnon, loue \m petit appartement en maison honnête ^ dans le voisinage de la paroisse ^ le fait meubler le plus succinctement qu'il est possible ^ invite la d'Aisnon et sa fille à dîner, et les installe , ou le jour même , bu quelques jours après, leur laissant un précis de la conduite qu'elles ont à tenir.

JACQUES

Notre hôtesse , nous avons oublié la santé de madame de La Pommeraye, celle du marquis des Arcis ; ah ! cela li'est pas honnête.

Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n'est

pas vide Voici ce prëciis, ou ce que j'en ai

retenu :

202 JACQUES

a Vousne frëqueaterez point les promenades puce bliques; car il ne faut pas qu'on tous découvre.

« Vous ne recevrez personne^ pas même vos « voisins et vos voisines , parce qu'il faut que vous « affectiez la plus profonde retraite.

« Vous prendrez^ dès demain ^ l'habit de dë- « votes , parce qu'il faut qu'on vous croie telles.

(c Vous n'aurez chez vous que des livres de dé- (c votion , parce qu'il ne faut rien autour de vous ce qui puisse vous trahir.

ce Vous serez de la plus grande assiduité aux ce offices de la paroisse^ jours de fêtes et jours (c ouvrables.

ce Vous vous intriguerez pour avoir entrée au ce parloir de quelque couvent ; le bavardage de ce ces recluses ne nous sera pas inutilece Vous ferez connaissance étroite avec le curé ce et les prêtres de la paroisse^ parce que je puis ce avoir besoin de leur témoignage.

i< Vous n'en recevrez d'habitude aucun.

ce Vous irez à confesse et vous approcherez des ce sacrements au moins deux fois le mois.

ce Vous reprendrez votre nom de famille y parce ce qu'il est honnête^ et quon fera tôt ou tard des ce informations dans votre province.

« Vous ferez de temps en temps quelques petites ce aumônes, et vous n'en recevrez point, sous « quelque prétexte que ce puisse être. Il faut ce qu'on ne vous croie ni pauvres ni riches.*

LÉ FATAIilSTE. ao5

a Vous filerez^ vous coudrez, vous tricoterez , « vous broderez, et vous donnerez aux dames de « charité votre ouvrage à vendre.

w Vous vivrez de la plus grande sobriété ; deux a petites portions d'auberge ; et puis c'est tout.

« Votre fille ne sortira jamais sans vous , ni vdùs « sans elle. De tous les moyens d'édifier à peu de (( frais, vous n'en négligerez aucun.

« Surtout jamais chez vous, je vous le répète, ce ni prêtres, ni moines, ni dévotes.

(c Vous irez dans les rues les yeux baissés; à tf l'église, vous ne verrez que Dieu. »

J'en conviens , cette vie est austère , mais elle ne durera pas , et je vous^ en promets la plus signalée récompense. Voyez, consultez-vous : si cette contrainte vous paraît aandessus de vos forces, avouezle-moi ; je n'en serai ni offensée, ni surprise^ J'oubliais de vous dire qu'il serait à propos que vous vous fissiez un verbiage de la mysticité, et que l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testa- TOient vous devint familière, afin qu'on vous prenne pour des dévotes d'ancienne date. Faites-vous Jansénistes ou Molinistes , comme il vous plaira ; mais le mieux sera d'avoir l'opinion de votre curé. Ne manquez pas à tort et à travers, dans toute occasion, de vous déchaîner contre les philosophes ; criez que Voltaire est l'Antéchrist, sachez par cœur l'ouvrage de votre petit abbé, et colportez-le, s'il le faut Madame de La Pôm-

204 JACQUES

meraye ajouta : Je ne vous veirai point chea TOUS ; je ne suis pas digne du commerce d'aussi saintes femmes ; mais n'en ayez aucune inquië-. tude : vous viendrez ici clandestinement quelquefois, et nous nous dédommagerons, en petit comité, de votre régime pénitent. Mais, tout en jouant la dévotion, n'allez pas vous en empêtrer. Quant aux dépenses de votre petit ménage, c'est mon affaire. Si mon projet réussit, vous n'aurez plus besoin de moi ; s'il manque sans qu'il y ait de votre fatité, je suis assez riche pour vous assurer un sort honnête et meilleur que l'état que vous m'aurez sacrifié. Mais surtout soumission , soumission absolue, iUin^itée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien pour le présent, et ne m'engage à rien pour l'avenir.

LE MAÎTRE, €71 frappant sur sa tabatière et re-r gardant à sa montre F heure qu^il est :

Voilà une terrible tête de femme ! Dieu me garde d'en rencontrer une pareille.

l'hôtesse.

Patience , patience , vous ne la connaissez pas encore.

JACQUES

En attendant, ma belle, notre charmante hô-^ tesse, si nous disions un mot à la bouteille?

LE FATALISTE. 2o5

Monsieur Jacques > mon vin de Champagne hi'embellit i vos yeux*

LE MAÎTRE

Je suis presse depuis si long-temps de vous faire une question ^ peut-être indiscrète , que je n'y saurais plus tenir^

l'hôtesse.

Faites votre question.

le MAÎTREé

Je suis sûr que vous n'êtes pas née dans une hôtellerie.

l'hôtesse«

Il est vrai.

lE MAITRE.

Que vous y avez été conduite, d'un état plus élevé par des circonstances extraordinaires.

x'hôtesse.

J'en conviens.

LE MAÎTREé

Et si nous suspendions un moment l'histoire de madame de La Pommeraye.....

ao6 JACQUES

l'hôtesse.

Cela ne se peut. Je raconte assez volontiers les aventures des autres y mais non pas les miennes. Sachez seulement que j'ai été élevée à Saint-Cyr^ où j'ai peu lu l'Évangile et beaucoup de romans. De l'abbaye royale à l'auberge que je tiens il y a loin.

LE MAÎTRE

Il suffit ; prenez que je ne vous aie rien dit.

l'hôtesse.

Tandis que nos deux dévotes édifiaient ^ et que la bonne odeur de leur piété et de la sainteté de leurs mœurs se répandait à la ronde y madame de La Pommeraye observait avec le marquis les démonstrations extérieures de l'estime y de l'amitié y de la confiance la plus parfaite. Toujours bien venu ^jamais ni grondé^ ni boudé ^ même après de longues absences : il lui racontait toutes ses petites bonnes fortunes^ et elle paraissait s'en amuser franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions d'un succès difficile ; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage^ mais c'était d'un ton si désintéressé y qu'on ne pouvait la soupçonner de parler pour elle. Si le marquis lui adressait quelques uns de ces propos tendres ou galants dont on ne peut guère se dispenser avec une femme qu'on a connue^ ou elle en souriait y on elle

les laissait tomber. A Fen croire y son cœur était paisible ; et^ c^ qu'elle n'aurait jamais imaginé ^ elle éprouvait qu'un ami tel que lui suffisait au bonheur de la vie ; et puis elle n'était plus de la première jeunesse > et ses goûts étaient bien émoussés. — Quoi! vous n'avez rien à me confier? -^ Non* — ^ Mais le petit comte > mon amie , qui vous pressait si vivement de mon règne?.— Je lui ai fermé ma porte, et je ne le .vois plus. — C'est d'une bizarrerie î Et pourquoi l'avoir éloigné? — C'est qu'il ne me pfaît pas. — Ahl madame , je croîs vous deviner : vous m'aimez encore. — ^Cela se peut. —Vous comptez sur un retour. — Pourquoi non? — Et vous vous ménagez tous les avantages d'une conduite sans reproche. — Je le crois. — - Et si j'avais le bonheur ou le malheur de reprendre , vous vous feriez au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes torts. — Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.— Mon amie, après ce que vous avez fait y il n'est aucune sorte d'héroïsme dont vous ne soyez capable. — Je ne suis pas trop fâché que vous le pensiez. — Ma foi , je cours le plus grand danger avec vous , j'en suis sûr.

JACQUES

Et moi aussi.

l'hôtessb.

Il y avait environ trois mois qu'ils en étaient au

â08 JACQUES

même point y lorsque madame de La Pommeraye crat qu'il était temps de mettre en jeu ses grande ressorts. Un jour d'été qu'il faisait beau^ et qu'elle attendait le marquis à dtner ^ elle fit dire à la d'Aisnon et à Isa fille de se rendre au jardin du Roi. Le marquis yint; on servit de bonne heure; on dina : on dîna gaîment^ Après dîner ^ madame de La Pommeraye propose une promenade au mar^ quis y s'il n'ayait rien de plus agréable à faire. U n'y avait ce jour<-là ni Opéra y ni comédie ; ce fut le marquis qui en fit la remarque ; et pour se dé*dommager d'un spectacle amusant par un spectacle utile y le hasard voulut que ce fui lui-même qui invita la marquise à aller voir le cabinet du Roi. U ne fut pas refusé y comme vous pensez bien. Voilà les chevaux mis; les voilà partis; les voilà arrivés au jardin du Roi ; et les voilà mêlés dans la foule^ regardant tout^ et ne voyant rien> comme les autres.

Lecteur^ j'avais oublié de vous peindre le site des trois personnages dont il s'agit ici, Jacques , son maître et l'hôtesse; fauté de cette attention vous les avez entendus parler ; mais vous ne les avez point vus ; il vaut mieux tard que jamais. Le maître y à gauche y en bonnet de nuit y en robede-chambre y était étalé nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie y son mouchoir jeté sur le bra^ du fauteuil y et Sa tabatière à la main. L'hôtesse sur le fond , en face de la porte ^.proche

de la table ^ son yçrre devant elle. Jacques^ sans chapeau ^ à sa droite ^ les deux coudes appuyës sur la table ^ et la tét^ penchée enti*e deux bouteilles : deux autres étaient à terre à côté de lui.

Au sortir du cabinet , le marquis et sa bonne amie se promenèrent dans le jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite en entrant > proche l'école des arbres^ lorsque madame de L'a Pommeraye fit un cri de surprise y en disant : Je ne me trompe pas y je crois que ce sont elles ; oui > ce sont elles-mêmes. Aussitôt on quitte le mar**» quis y et l'on s'avance à la rencontre de nos deux dévotes. La d'Aîsnon fille était à ravir sous ce vête* ment simple y qui n'attirant point le regard y fixe l'attention toute entière sur la personne. -^ Ah ! c'est vous , madame? — Oui, c'est-moi. — Et comment vous portez- vous, et qu'êtes-vous devenue depuis une éternité ? — Vous savez nos malheurs ; il a fallu s'y. résigner, et vivre retirées comme il convenait à notre petite fortune; sortir du mondie, quand on ne peut plus s'y montrer décemment. — Mais moi , me délaisser, moi qui ne suis pas du monde , et qui ai toujours le bon esprit de le trouver aussi maussade qu'il Test ! — Un des inconvénients de l'infortune , c'est la méfiance qu'elle inspire : les indigents craignent d'être importuns. — - Vous , importunes pour moi ! ce soupçon est une bonne injure. — Madame , j'en suis tout-^à-fait innocente, je vous ai rappelée dix fois à unaman ,

EoHAlfS. TOMEU. * ^4

2IO JACQUES

mais elle me disait : madame deIjaPommeraye... personne^ ma fille ^ ne pense plus à nous. — Quelle injustice ! Asseyons-nous, nous causerons. Voilà monsieur le marquis des Arcis; c'est mon ami ; et sa présence ne nous généra pas. Comme mademoiselle est grandie ! comme elle est embellie depuis que nous ne nous sommes vues I — Notre pQ^ition a cela d'avantageux, qu'elle nous prive de tout ce qui nuit à la santë ; voyez son visage, voyez ses bras; voilà ce qu'on doit à la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à la bonne conscience ; et c'est quelque chose. . . — On s'assit , on s'entretint d'amitié. La d'Aisnon mère parla bien , la d'Aisnon fille parla peu. Le ton de la dévotion fut celui de Tune et de l'autre , mais avec aisance et sans pruderie. Long-temps avant la chute du jour, nos deux dévotes se levèrent. On leur représenta qu'il était encore de bonne heure ; la d'Aisnon mère dit assez hsmt, à l'oreille de madame de La Pommeraye, qu'elles avaient encore un exercice de piété à remplir, et qu'il leur était impossible de rester plus long -temps. Elles étaient déjà à quelque distance, lorsque madame de La Pommeraye se reprocha de ne leur avoir pas demandé leur demeure , et de ne leur avoir pas appris la sienne ; c'est une faute , ajouta-telle , que je n'aurais pas commise autrefois. Le marquis courut pour la réparer ; elles acceptèrent l'adresse de madame de La Pommeraye ; mais ,

LÉ FATALISTE. 2îi'

quelles que furent les instances du marquis ^ il n^ put obtenir la leur. Il n'osa pas leur offrir sa Toiturç y en avouant à madame de La Pommcraye qu'il en avait été tente» «

Le marquis ne manqua pas de demander à madame de La Pommeraye ce que c'étaient que ces deux femmes. — Ce sont deux créatures plus heureuses que nous. Voyez la belle santé dont elles jouissent! la sérénité qui règne sur leur visage ! l'innocence 5 la décence qui dictent leurs propos ! On ne voit point cela , on n'entend point cela dans nos cei'cles. Nous plaignons les dévots; les dévots nous plaignit : et à tout prendi^ ^ je penche A croire qu'ils ont raison. — Mais^ marquise y est^e que vous seriez tentée de devenir dévote? — Pourquoi pas? — Prenez-y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c'en est une, vous menât jusques-là. — Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte?*'— Beaucoup mieux.— ^ Et vous me le conseilleriez? — Sans balancer. . « . — Madame de La Pommeraye dit au marquis ce qu'elle savait du nom , de la province , du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant tout l'intérêt et tout le pathétique possible, ptiis elle ajouta : Ce sont deux femmes d'un mérite rare , la fille surtout. Vous concevez qu'avec une figure comme la sienne on- ne manque de rien ici quand on veut en faire ressource ; mais elles ont préféré une honnête modicité à un^ aisance honteuse ; ce

212 JACQUES

qui leur reste est si mince ^ qu'en yërite je ne sais comment elles font pour subsister. Cela trayaille nuit et jour. Supporter Tindigence quand on y est né^ c'est «e qu'une multitude d'hommes savent faire ; mais passer de l'opulence au plus étroit nécessaîhe , s'en contenter, y trouver la félicité , d'est ce que je ne comprends pas .Voilà à quoi sert la religion. Nos philosophes auront l>eau dire^ la religion est une bonne chose. — Surtout pour les malheureux. —Et qui est-ce qui ne l'est pas plus' oumoins ? — Je veux mourir si vous ne devenez dévote. — Le grand malheur ! Cette vie est si peu d^ chose quand on la compare à une éternité à venir ! — Mais vous parlez déjà comme un missionnaire. — Je parle comme une femme persuadée. Là, marquis 9 répondez-moi vrai ; toutes nos richesses ne seraient-elles pas de bien pauvres guenilles à nos yeux , si nous étions plus pénétrés de l'attente des biens et de la crainte des peinesd'une autre vie ? Corrompre une jeune fille ou une femme attachée à son mari > avec la croyance qu'on peut mourir entre ses bras, et tomber tout-à-coup dans des supplices sans fin , convenez que ce serait le plus incroyable délire, r— Cela se fait pourtant tous les jours. — C'est qu'on n'a point de foi , c'est qu'on s'étourdit. — C'est que nos opinions religieuses ont peu d'influence sur nos moeurs. Mais , mon amie , je vous jure que vous vous acheminez à toutes jambes au confessionnal.— C'est bien ce

LE FATALISTE. 3i5

que je pourrais faire de mieux. — Allez , vous êtes folle ; vous avez encore une vingtaine d'années de jolis péchés à faire : n'y manquez pas ; ensuite vous vous en repentirez , et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre , si cela vous convient Mais voilà une conversation d'un tour

bien sérieux; votre imagination se noircit furieusement^ et c'est l'efTet de cette abominable solitude où vous vous êtes reqfoncée. Croyez-moi, rappelez au plus tôt le petit comte , vous ne verrez plus ni diable ,: ni enfer^ et vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le reproche si nous nous raccommodons jamais ; mais d'abord nous ne nous raccommoderons peut-être pas; et par une appréhension bien ou mal fondée y vous vous privez du plaisir le plus do|ix : et en vérité, l'honneur de valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice. — Vous dites bien vrai, aussi n'est-ce pas là ce qui me retient. . • . — Us dirent encore beaucoup d'autres choses que je ne me rappelle pas.

JACQUES

Notre hôtesse , buvons un coup : cela rafraîchit la mémoire.

l'hôtessï.

Buvons un coup Âpres quelqi^es tours

d'allées ^ madame de La Pommeraye et le marquis remontèrent en voiture* Madame de Ij$i Pomipe-»

2i4 JACQUES

raye dit : Comme cela me vieillit ! Quand cela vint à Paris ^ cela n'était pas plus haut qu'un chou. — Vous parlez de la fille de cette dame*que nous avons trouvée à la promenade ? — Oui. C'est comme dans un jardin oîi les roses fanées font place aux roses nouvelles.. L'avez-vous regardée? — Je n'y ai pas manqué. — Comment la trouvezvous ? — C^est la tête d'une vierge de Raphaël sur le corps de sa Galathée-; et puis une douceur dans la voix ! — Une modestie dans le regard ! — Une bienséance dans le maintien !. — Une décence dans le propos qui ne m'a frappée dans aucune fille comme dans celle-là. Voilà l'effet de l'éducation. — ^Lorsqu'il est préparé par un bon naturel. Le marquis déposa madame de La Pommeraye à sa porte ; et madame de La Pommeraye n'eut rien de plus pressé que de témoigner à nos deux dévotes combien elle était satis^ite de la manière dont elles avaient rempli leur rôle.

JACQUES

Si elles continuent comme elles ont débuté, monsieur le marquis des Arcis, fussiez-vous le diable, vous ne vous en tirerez pas.

i LE MAÎTRE.

Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

Moi , j'en serais bien fâché : cela gâterait tout.

LE FATALISTE, 2i5

l'hôtesse,

De ce jour ^ le marquis devint plus assidu che^ madame de La Pommeraye ^ qui s'en aperçut saus lui en demander la raison. Elle ne lui parlait jamais ia première des deux de' votes j elle attendait quHl entamât ce texte : ce que le marquis faisait toujours d'impatience, et avec une indifférence mal simulée,

LE MARQUIS

Avez-vous vu vos amies ?

M^c. DE LA POMMERAYE,

Noto.

LE MARQUIS

Savez-vous que cela n'est pas trop bien ? Vous êtes riche : elles sont dans le malaise ; et vous ne les invitez pas même à manger quelquefois !

M™*'. DE LA POMMERAYE

Je me croyais un peu mieux connue de monsieur le marquis. L'amour autrefois me prêtait des vertus; aujourd'hui l'amitié me prête des défauts. Je les ai invitées dix fois sans avoir pu les obtenir une. Elles refusent de venir chez moi, par des idées singulières; et quand je les visite, il faut que je laisse mon carrosse à l'entrée de la rue , et que j'aille en déshabillé , sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas trop s'étonner de leur circons-

^l6 JACQUES

pection : un faux rapport suffirait pour aliéher l'esprit d'un certain nombre de personnes bienfaisantes^ et les priver de leurs secours. Marquis ! le bien apparemment coûte beaucoup à £aiire.

LE MARQUIS

Surtout aux dévots.

M"^^ DE LA POMMERAYE

Puisque le plus léger prétexte suffit pour les en dispenser^ si Ton savait que j'y prends intérêt, bientôt on dirait : madame deLaPommeràyeles protège : elles n'ont besoin de rien. ... Et voilà les charités supprimées.

LE MARQUIS

Les charités !

M™^ DE LA POMMERAYE

Oui , monsieur, les charités !

LE MARQUIS

Vous les connaissez , et elles en sont aux charités ?

M*"*. DE LA ]^OMMERAYE.

Encore une fois, marquis , je vois bien que vous ne m'aimez plus , et qu'une partie de votre estime s'en est allée avec votre tendresse» Et qui est-ce qui vous a dit que, si ces femmes étaient dans le

besoin des aumônes de la paroisse^ c'était de ma faute ?

LE MARQUIS

Pardon 3 madame^ mille pardons^ j'ai toi*t.

Mais quelle raison de se refuser à la bienveillance d'une amie ?

M™«. DE LA POMMERA YE

Ah! marquis^ nous sommes bien loin ^ nous autres gens du monde ^ de connaître les délicatesses scrupuleuses des âmes timorées. Elles ne croient pas pouvoir accepter les secours de toute personne indistinctement.

LE MARQUIS

C'est nous ôter le meilleur moyen d'expier no« folles dissipations.

M™^. DE LA POMMERAYE

Point du tout. Je suppose , par exemple , que M. le marquis des Arcis fût touché de compassioa pour elles; que ne fait*il passer ces secours par des mains plus dignes ?

LE MARQUIS

Et moins sûres.

M'"^ DE LA POMMERAYE

Cela se peut.

3i8 JACQUES

LE MARQUIS

Dites-moi y si je leur envoyais une vingtaine de louis ^ croyez-^ous qu'elles les refuseraient ?

M™^ DE LA POMMERAYE

J'en suis sûre ; et ce refus vous semblerait déplacé dans une mère qui a un enfant charmant?

LE MARQUIS

Savez-vous que j'ai été tenté de les aller voir?

M"^ DE LA POMMERAYE

Je le crois. Marquis y marquis^ prenez garde à vous ; voilà un mouvement de compassion bi^p subit et bien suspect.

LE MARQUIS

Quoi qu'il en soit, m'auraient-elles reçu ?

M™®. DE LA POMMERAYE

Non certes ! Avec l'éclat de votre voiture, de vos habits, de vos gens, et les charmes de la jeune personne , il n'en fallait pas davantage pour apprêter au caquet des voisins, des voisines, et les perdre.

LE MARQUIS

Vous me chagrinez ; car, certes , ce n'était pas mon dessein. Il faut donc renoncer à les secourir et à les voir ?

M"®. DE LA POMMÉRAYE.

Je le croîs. '

LE MARQUIS

Mais si je leur faisais passer mes secours par votre moyen ?

M™^ DE LA POMMERAYE

Je ne crois pas ces secours-là assez purs pour m'en charger.

LE MARQUIS

Voilà qui est cruel !

M™*^. DE LA POMMERAYE

• Oui , cruel : c'est le mot.

LE MARQlfjTV.

Quelle vision ! marquise, vous vous moquez.

Une jeune fille que je n'ai jamais vue qu'une fois

M"'®. DE LA POMMERAYE

Mais du petit nombre de celles ,qu'on n'oublie pas quand on les a vues.

LE MARQUIS

Il est vrai que ces figures-là vous suivent:

M^S DE LA POMMERAYE

Marquis, prenez garde à vous; vous vous préparez des chagrins ; et j'aime mieux avoir à vous

220 JACQUES

en garantir que d'avoir à vous en consoler. N'allez pas confondre celle-ci avec celles que vous avez connues : cela ne se ressemble pas ; on ne les tente pas^ on ne les séduit pas^ on n'en approche pas^ elles n'écoutent pas ^ on n'en vient pas à bout.

Après cette conversation , le marquis se rappela ''tout-à-<:oup qu'il avait une affaire pressée ; il se leva brusquement et sortit soucieux.

Pendant un assez long intervalle de temps y le marquis ne passa presque pas un jour sans voir madame de La Pommeraye ; mais il arrivait y il s'asseyait , il gardait le silence : madame de La Pommeraye parlait ^eule ; le marquis , au bout d'un quart-d'heure, se levait et s'en allait.

Il fit ensuite une éclipse de près d'un mois, après laquelle il reparut; mais triste, mais mélancolique , mais défait. La marquise , en le voyant, lui dit : Comme vous voilà fait ! d'où sortez-vous? Est-ce que vous avez passé tout ce temps en petite maison ?

LE MARQUIS

Ma foi , à peu près. De désespoir, je me suisi précipité dans un libertinage affreux.

M™*. DE LA POMMERAYE

Comment! de désespoir?

LE MARQUIS

Oui , de désespoir. . . .

LE FATALISTE. 2:ii

Après ce mot il se mit à se promener en long et ^n large sans mot dire ; il allait aux fenêtres ^ il . regardait le ciel , il s'arrêtait devant madame de La Pommeraie; il allait à la porte ^ il appelait ses gens à qui il n'avait rien à dire ; il les renvoyait ; il rentrait ; il revenait à madame de la Pommeraye , qui travaillait sans Tapercevoir ; il voulait parler^ il n'osait ; enfin madame de La Pommeraye en eut pitiëyet lui dit : Qu'a vez-vous ? On est un mois sans vous voir ; vous reparaissez avec un visage de déterré , et vous rôdez comme ime ame en peine.

LE MARQUIS

Je n'y puis plus tenir, il faut que je vous dise tout. J'ai été vivement frappé de la fille de votre amie ; j'ai tout, mais tout fait pour l'oublier; et plus j'ai fait, plus je m'en suis souvenu» Cette créature angélique m'obsède ; rendez-moi un service important.

M™*. DE LA POMMERAYE

Quel?

LE MARQUIS

Il faut absolument que je la revoie, et que je vous en aie l'obligation. J'ai mis mes grisons en campagne. Toiite leur venue , toute leur allée est de chez elles à l'église, et de l'église chez elles. Dix fois je me suis présenté à pied sur le chemin ;

222 JACQUES

elles ne m'ont seulement pas aperçu ; je me suis planté sur leur porte inutilement. Elles m'ont d'abord rendu libertin comme un sapajou^ puis déTOt comme un ange ; je n'ai pas manque la messe une foi^ depuis quinze jours. Ah ! mon amie, quelle figure ! qu'elle est belle !....

Madame de La Pommeraye savait tout cela.

C'est-à-dire , re'pondit-elle au marquis , qu'après avoir tout mis en oeuvre pour gue'rir, vous n'avez rien omis pour devenir fou , et que c'est le dernier parti qui vous a réussi ?

LE MARQUIS

Et réussi, je ne saurais vous exprimer à quel point. N'aurez-vous pas compassion de moi , et ne vous devrai-je pas le bonheur de la revoir ?

M™f. DE LA POMMERAYE.

La chose est difficile, et je m'en occuperai, mais à une condition ; c'est que vous laisserez ces infortunées en repos, et que vous cesserez de les tourmenter. Je ne vous cèlerai point qu'elles m'ont écrit de votre persécution avec amertume, et voilà leur lettre

La lettre qu'on donnait à lire au marquis avait été concertée entre elles. C'était la d'Aisnon fille qui paraissait l'avoir écrite par ordre de sa mère : et l'on y avait mis, d'honnête, de doux, de touchant, d'élégance et d'esprit^ tout ce qui pouvait ren-

verser la tète du m%rquis. Aussi' en accompagnaitil chaque mot d'une exclamation ; pas une phrase qu'il ne relût ; il pleurait de joie ; il disait à madame de La Pommeraye : Convenez donc, madame, qu'on n'écrit pas mieux que cela. — J'en conviens. — Et qu'à chaque ligne on se sent péne'tré d'admiration et de respect pour des femmes de ce caractère ! — Cela devrait être. — Je vous tiendrai ma parole ; mais songez, je vous en supplie, à ne pas manquer à la vôtre.

M"**^. DE LA POUTMERAYE.

En vérité, marquis , je suis aussi folle que vous. Il faut que vous ayez conservé un terrible empire sur moi ; cela m'effraie.

LE MARQUIS

Quand la reverrai-je ?

M"**. DE LA POMMERAYE

Je n'en sais rien. Il faut s'occuJ)er premièrement du moyen d'arranger la chose , et d'éviter tout soupçon. Elles ne peuvent ignorer vos vues ; voyez la couleur que ma complaisance aurait à leurs yeux , si elles s'imaginaient que j'agis de concert avec vous. .. .. Mais*, marquis, entre nous, qu'ai-je besoin de cet embarras-là ? Que m'importe que vous aimiez, que vous n'aimiez pas? que TOUS extravaguiez ? Démêlez votre âisée vous-*

^H JACQUES

même; Lé rôle que tous me faites faire est aussi trop singulier.

LE MARQUIS

Mon amie, si vous m'abandonnez , je suis perdu ! Je ne vous parlerai point de moi , puisque je vous ofienserais; mais je vous conjurerai par ces intéressantes et dignes créatures qui vous sont si chères ; vous me connaissez, épargnez-leur toutes les folies dont je suis capable. J'irai chez elles ; oui, j'irai, je vous en préviens; je forcerai leur porte , j'entrerai malgré elles , Je m'asseyerai , je ne sais ce que je dirai , ce que je ferai; car que n'avez-vous point à craindre de l'état violent où je suis?....

Vous remarquerez, messieurs, dit l'hôtesse, que depuis le commencement de cette aventure jusqu'à ce moment, le marquis des Arcis n'avait pas dit un mot qui ne fût un coup de poignard dirigé au coeur de m^adame de La Pommeraye. Elle étouffait d'indignation et de rage; aussi répondit-elle au marquis, d'une voix tremblante et entre-coupée :

Mais vous avez raison. Ah ! si j'avais été aimée comme cela , peut-être que. . . Passons là-dessus. . . Ce n'est pas pour vous que j'agirai, mais je me flatte du moins , monsieur le marquis , que vous liie donnerez du temps.

LE MARQUIS

Lç moins , le moins que je pourrai.

JACQUES

Ah! notre hôtesse^ quel diable de femme!

Teiifer n'est pas pire. J'en tremble : et il faut que je boive un coup pour me rassurer.... Est-ce que TOUS me laisserez boire tout seul ?

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