L HOTESSE
Moi ^ je n'ai pas peur.... Madame de La Pommeraye disait : Je souffre y mais je ne souffre pas seule. Cruel homme ! j'ignore quelle sera la durée de mon tourment; mais j'éterniserai le tien.,... Elle tint le marquis près d'un mois dans l'attente de l'entrevue qu'elle avait promise , c'est-à-^ dire qu'elle lui laissa tout le temps de pâtir ^ de ^se bien enivrer, et que sous prétexte d'adoucir la longueur du délai , elle lui permit de l'entretenir de sa passion.
LE MAÎTRE
Et de la fortifier en en parlant.
JACQUES
Quelle femme ! quel diable de femme ! Notrc^ hôtesse , ma frayeur redouble.
l'hôtesse.
Le marquis venait donc tous les jours causer avec madame de La Pommeraye , qui achevait de l'irriter, de l'endurcir et de le perdre par les dis-
ROBIANS. TOME II. l5
226 JACQUES
cours les plus artificieux. Il s'informait de la patrie^ de la naissance , de Tëducation y de la fortune et du désastre de ces femmes ; il y revenait sans cesse, et ne se croyait jamais assez instruit et touche'. La marquise lui faisait remarquer le progrès de ses sentiments , et lui en familiarisait le terme , sous prétexte de lui en inspirer de Teffroi. Marquis, lui disait-elle, prenez-y garde, cela vous rnenera loin ; il pourrait arriver un jour que mon amitié , dont Vous faites un étrange abus , ne m'excusât ni à mes yeux ni aux vôtres. Ce n'est pas que tous les jours on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, je crains fort que vous n'obteniez cette fille qu'à des conditions qui , jusqu'à présent , n'ont pas été de votre goût.
Lorsque madame de La Pommeraye crut la marquis bien préparé pour le succès de son dessein , elle arrangea avec.les deux femmes qu'elles viendraient diner chez elle ; et avec le marquis que , pour leur donner le change , il les sujrprendrait en habit de campagne : ce qui fut exécuté.
On en était au second service lorsqu'on annonça le marquis. Le marquis, madame de L^t Pommeraye et les deux d'Aisnon, jouèrent supérieurement l'embarras. Madame , dit-il à madame de La Pommeraye, j'arrive de ma terre; il est trop tard pour aller chez moi où l'on ne m'attend que ce soir, et je me suis flatté que vous ne me refuseriez pas à diner £t tout en parlant, il avait
LE FATALfSTE. ^^f
pris une chaise ^ et s'était mis à tabbe; On ayait disposé lu couvert de maaièré ^'il se trouvât à côté de la mère et en face dé ia fille. Il remercia d^un clinni^œil madame^é La PonSmèraye de cette attention délicate. Après le tremble du premier instant, nos deundévotes se rassurèrent: Ofï causa ^ on fut même gai. Le marquis fut de la plus grande attention pour la mère^ et de la politesse la plus réservée pour la fille. C'était un amusement secret bien plaisant pour cas trois femmes , que lé scrupule du marquis à ne rîén dire ^ à ne se ri^^ pei^ mettre qui pût les effaroucher; Elles euréiitritlkijlmanité de le faire parler dévotion pendant trois heures de suite , et madame dé La Pommeraye lui dirait : Vos discours font merveilleusemeot Fëlôge de vos parents ; les premières leçons qu'on en reçoit ne s'effacent jainais. Vous entendes touteé les subtilités dé l'amour divin ^ comme si vous n'aviez été qu'à saint Françoîs-de-Sales pour toute nourritùreiN'aUriesfrovnus pas été «n peuqui^^iste? — Je ne m'en souviens plus. ....-— Il est inutile de dii'e que nos dévotes mirent dans là conversation tout ce qu'elles avaient dé grâces , d'esprit ^ dé séduction et de finesse. Qn toucha an passant le chapitré des passions^ et mademoiselle Duqiiéuoi ( c'était son nom de famille) prétendît qu'il n'y eri avait qu'une seule de dangereuse. Le marquis fut de son avis. Entre les èix et sept ^ lés deux femmes se retirèrent , sans qu'i^ fit possible de les arrêter;
228 JACQUES
madame de La Pommeraye prétendant avec madame Duquênoi qu'il fallait aller de préférence à son devoir, sans quoi il n'y aurait presque point de journbée dont la douceur né fût altérée par le remords. Les .yoilà parties au grand regret du noiarquis , et le marquis en tête-à-tête avec madame de La Pommeraye,
Jl™«. DE LA. POMMERAYE.
Eh bien ! marquis , ne faut-il pas que je sois bien bonne? Trouvez-moi à Paris une autre femme qui en fs^sse autant.
LE MARQUIS , eu 86 jetant a ses genoux.
J'en conviens ; il n'y en a pas une qui vous ressemble. Votre bonté me confond ; vous êtes la seule véritabk amie qu'il y ait au monde.
M'"^ DE LA POMMERAYE
Ètès-vous bien sûr de sentir toujours également le pcLiL de mon procédé ?
LE MARQUIS
Je serais un «monstre d'ingratitude , si j'en rabattais.
M°*®. DE LA POMMERAYE
Changeons de texte. Quel est l'état de votre cœur?
LE MABQUIS.
Faut - il TOUS Tavouer franchement ? U faut que j'aie cette fille-là, ou que j'en périsse.
M"*®: DE LA POMMEAAYE.
Vous l'aurez sans doute, mais il faut savoir comme quoi.
LE MARQUIS
Nous verrons.
M™^ DE LA POHMERAYE.
Marquis , marquis ^ je vous connais , je les connais : tout est vu. —
Le marquis flit environ deux mois sans se montrer cliez madame de La Pommeraye ; et voici ses démarches dans cet intervalle* U fit connaissance avec le confesseur de la mère et de la fille. C'était un ami du petit abbé dont je vous ai parlé. Ce prêtre , après avoir mis toutes les difficultés hypocrites qu'on peut apporter à une intrigue malhonnête y et vendu le plus chèrement qu'il lui fut possible la sainteté de son ministère , se prêta à tout ce que le marquis voulut.
La première scélératesse de l'homme de Dieu , ce fut d'aliéner la bienveillance du curé 9. et de lui persuiiiider que ces deux protégées de no^adame de La Pommeraye obtenaient de la paroisse, uixe aumône dont elles privaient des indi^nts plus k
a3o JACQUES
plaindre qu'elles. Son but était de les amener à ses vues par la misère.
Ensuite il travailla au tribunal de la confession
à jeter la division entre la mère et la fille. Lorsqu'il entendait la mère se plaindre de sa fille y il aggravait les torts de celle-ci^ et irritait le ressentiment de l'autre. Si c'était la fille qui se plaignît de sa mère^ il lui insinuait que la puissance des pères et mères sur leurs enfants était limitée ^ et que , si la persécution de sa mère était poussée jusqu'à un certain points il ne serait peut-être pas impossible de la soustraire à une autorité tyrannique. Puis il lui donnait pour pénitence de revenir à confesse^
Une autre fois il lui parlait de ses charmes , mais lestement : c'était un des plus dangereux présente que Dieu pût faire à une femme ; de l'impression qu'en avait éprouvée un honnête homme qu'il ne nommait pas , mais qui n'était pas difficile à deviner. Il passait de là à la miséricorde infinie du ciel et à son indulgetice pour des fuutes que certaines circonstances ' nécessitaient ; à la faiblesse de la nature ^ dont chacun trouve l'excuse ^ soi-même ; à ki violence et à la généralité de certains penchants , dont les hommes les plus sainte n'étaient pa^ exempts, il lui demandait ensuite si elle n'avait point de desirs , si le tempérament ne lui parlait pas en rêres^ si la présence des hofinttie^ ne là troublait
LE FATALISTE. 35i
pas. Ensuite ^ il agitait la question st une femme devait ce'der ou résister à un homme passionné , et laisser mourir et damner celui pour qui le sang de Jésusi-Christ a été versé : et il n'osait la décider. Puis il poussait de profonds soupirs ; îî levait les yeux au ciel, il priait pour 1» tranquillité des âmes en peine.... La jeune fille le laissait aller. Sa mère et madame de La Pommeraye , à qui elle rendait fidèlement les propos du directeur y lui suggéraient des confidences qui toutes teodaittit à l'encourager.
JACQUES
Votre madame de La Pommeraye est une méchante femme.
LE MAÎTRE
Jacques , c'est bientôt dit. Sa ipéchanceté , d'oii lui vient-elle ? Du marquis dçs Arcis. Rends celui-ci tel qu'il avait juré et qu'il devait être y et trouve-içoi quelque défaut dans madame de La Pommeraye. Quand nous serons en route , tu l'accuseras, ^* j^ ™® chargerai de la défendre. Pour ce prêtre, vil et séducteur, je te l'abandonne «
JACQUES
C'est un si méchant homme , que je crois que de cette atfaire-ci Je n'irai plus à confesse* Et vous , àotre hôtesse ? .
2^!^ JACQUES
l'hÔtessjs.
Four moi je continuerai mes visites à mon vieux curé , qui n'est pas curieux , et qui n'entend qiie ce qu'on lui dit.
^ JACQ.n£S.
Si nous buvions à la santé de votre vieux cure?
l'hôtesse*
Pour cette fois-ci je vous ferai raison ; car c'est un bon homnàe qui ^ les dimanches et jours de fêtes ^ laisse danser les filles et les gai^çons^ et qui permet aux hommes et aux femmes de venir chez moi ^ pourvu qu'ils n'en sortent pas ivres. A mon cure !
JACQUES
A votre curé !
l'hôtesse.
Nos femmes ne doutaient pas qu'incessamment l'homme de Dieu ne hasardât de renàettre une lettre à sa pénitente : ce qui fut fait ; mais avec quel ménagement ! Il ne savait de qui elle était ; il ne doutait poitit qiie ce ne fût de quelque ame bienfaisante et charitable qui avait découvert leur misère ^ et qui leur proposait des secours; il en remettait aà^z souvent de pareilles. Au demeurant vous êtes sage y madame votre mère est prudente , et j'exige que vous ne l'ou-.-
Triez qu'en sa preseikce. Mademoiselle Duquel^ accepta la lettre et la remit à sa mère ^ qui la £t passer sur-le-champ à madame.de La Pommeraye. CelIeM^i , munie de ee papier 9. fit yenir le prêtre > Taccabla des reproches qu'il méritait > et le menaça de le déférer à ses supérieurs , si elle entendait encore parler de lui. . Dans cette lettre , le marquis s'épuisait en éloges de sa propre personne ^ en éloges de mademoiselle Daquénoi ; peignait sa passion aussi violente qu'elle l'était y et proposait des conditions fortes f même un enlèvement.
Après avoir fait la leçon au prêtre > madame de La Pommeraye appela le marquis chisz elle; lui représenta conibbien sa conduite était peu digne d'un galant homme ; jusqu'où elle pouvait être compromise; lui montra sa lettre^ et pro— testa que y malgré la tendre amitié qui les unissait^ elle ne pouvait se dispenser de la produire au tribunal des lois « ou de la remettre à madame Durquênoi , s'il arrivait quelque aventure éclatante à sa fille. Ah ! marquis ^ lui dit-elle , l'aijnour vous corrompt ; vous êtes mal né > puisque le, faiseur de grandes choses ne. vous en inspire que d'avilissantes. £t que vous ont fait ces pauvres femmes ^ pour ajouter l'ignominie à la misère ? Fautril que, parce que oette fille est belle, et veut rester vertueuse , vous: en deveoiez le persécuteur ? Est-ce à vous à lui faire détester un
^234 JACQUES
des plus beaux présentSi du ciel ? Par où ai-je mérité y moi , d'être rotre complice ? Allons , marquis ^ jetez - tous à mes pieds ^ dé^iandez»^ inoi pardon ^ et faites serment de laisser mes tristes amies ^i repos.... Le marqtiislui promit de ne plus rien Mtreprendré sans son avet:ï ; mais qu'il fallait qu'il eût cette fille à quelque prix que ce fût.
Le marquis ne iut point du tout fidèle à sa pa-^* rôle; La mère était instruite ; il ne batan^ pas À s'adresser à elle. Il avoua le crime d^ son projet; il offrit une somme considérable > des espérances que le temps pourrait amener ; et sa lettre fut accompagnée d'un écrin de rkhes pierreries.-
Les trois femmes tinrent conseil. La mère et la fille inclinaient à accepter ; mais ce p'était pas là le compte de madame de La Pottimeraye. Elle revint sur la parole qu'on lui avait donnée ; çUe menaça de tout révéler ; et au grand regret de nos deux dévotes, dont la jeune détacha de Ses oreilles des girandoles qui lui allaient si bien , Técrin et la lettre furent renvoyés avec une réponse pleine de fierté et d'indignation.
Madame de La Pommeraye se pla^ignit au marquis du peu de fonds qu'il y avait -à faire sur ses promesses. Le marquis s'excusa sur l'impossibilité de lui proposer uiiecommissi<Mi siindécente. Marquis , marquis , lui dit madame de La Pomy meraye , je vous ai déjà prévenu , et je vous le
LE FATALIS:rE. 255
répète : vous n^eo êtes past)ù vous voudjpiea; maïs il n^est plus temps de vous prêcher , ce seraient paroles perdues : il n'y a plus de ressources» . • . Le marquis avoua qu'il le |>eDsait comme elle ^ et lui demanda la permission de^faire unedernière tentative ; c'était d'assurer des «entes considérables sur les deux têtes , de partager sa fortune avec les deux femmes , et de les rendre propriétaires à vie d'une de ses maisons à la ville ^ et d'une autre à la campagne. Faites y lui dit^ la marquise ; je n'interdis que la violence ; mais croyez, mon ami, que l'honneur et la vertu, quand elle est vraie , n'ont point de prix aux yeux de ceux qui ont le bonheur de les posséder. Vos nouvelles offres ne réussiront pas mieux que les précédentes : je connais ces femmes , et j'en ferais la gageure. »•
Les nouvelles propositions sont faites. Autre coociGabule* des trois femmes. La mère et la fille attendaient en silence la décision de madame de La Pommeraye. Celle-ci se promena un moment sans parler. Non > non , dit-elle , cela ne suffrt pas à mon cœur ulcét'é... Et aussitôt elle prononça le refus ; et aussitôt ces deux femmes fondirent en larmes , se jetèrent à ses pieds , et lui représentèrent combien il était affreux pour elles de repousser une fortune immense, qu'elles pouvaient accepter sans aucune Jl^cheuse conséquence. Madame de La Pommeraye leur i^pondit sèchement :
356 JACQUES
Ëstrce que tous imaginez que ce que je fais 5 je le fais pour tous ? .Qui ètes*-Yous? Que tous doisje ? A quoi tient-il que J0 ne tous renToie l'une et l'autre à votre tripot ? Si ce que Ton vous offre est trop pour vous ^ c'est trop peu pour moi. ÉcriTez y madan»e ^ la réponse que je Tai& tous dicter y et qu'elle parte sous mes yeux. . . . Ces. femmes, s'en retournèrent encore plus effrayées» qu'affligées.
XACQtlES.
Cette femme a le diable au corps , et que Tcutelle donc ? Quoi ! un refroidissement d'amour n'est pas assez puni par le sacrifice de la moitié d'une grande fortime.
Jacques^ tous n'aTez! jamais été femme ^ encoi^ moins honnête femme , et tous jugcfc d'après TOtre caractère qui n'est pas celui de madame de La Pommeraye ! Veux-tu que je te dise ? J'ai bien peur que le mariage du marquis des Ârcis et d'une catin ne soit écrit là-hnut.
JACQUES
S'il est ^crit là-haut , il se fera .
i^'hôtesse.
Le marquis ne tarda pas ai reparaître chez madame de La Pommeraye. Eh bieu> lui dit-elle y Tos nouTeÛes offres?
LE FATALISTE. 25j
LE MARQUIS
Faites et rejelees. J'en suis désespéré. Je voudrais arracher cette malheureuse passion de mon cœur ; je voudrais m'arracher le cœui* , et je ne saurais. Marquise , regardez-moi ; ne trouvez-vous pas qu'il y a entré cette jeune fiUe et moi quelques traits de ressemblance?
M™®. DE liA POMMEEÀYE.
Je ne vous en avais rien dit j mais je m'en étais aperçue. Il ne s'agit pas de cela : que résolvezvous?
LE MARQUIS
Je ne puis me résoudre à rien. Il me prend des epvies de me jeter dans une chaise de poste ^ et de courir tant que terre me portera ; un moment après la force m'abandonne ;^e suis comme anéai^ti , ma tête s^embatrasse : je deviens stupide , et ne sais que devenir.
M™®. DE LA POMMER AYE
Je ne vous conseille pas de voyager. ; ce n'est pas la peine d'aller jusqu'à Villejiçiif pour revenir.
Le lendemain , le marquis écrivit à la mar^ quise qu'il partait pour sa campagne ; qu'il y resterait tant qu'il pourrait, et qu^l la suppliait de le servir auprès de ses amies, si l'occasion
!i58 JACQUES
s'en présentait ; son absence ait courte : il revint avec ht résolution d'épouser.
JACQUES
Ce pauvre marquis m.e fait pitié.
LE HAÎTRE.
Pas trop à moi.
l'hôtesse.
Il descendit à la porte de madame de La Pommeraye. Elle était sortie. En rentrant elle trouva le marquis étendu dans un fauteuil , les yeijLX fermé$, et absorbé dans la plus profonde rêverie. — Ah ! marquis , vous voilà ? la campagn^ n'a pas eu de longs charmes pour vous. . — Non , lui répondit-il ; je ne suis bien ^ulle part^ et j'arrive déterminé à la plus haute sottiçe qi^'un homme de mon état^ de m^on âge et de mon caractère puisse faire. Mais il vaut mieux épouser que dç souffrir. J'épouse*
M™^ DE LA POMMeRAYE;
Marquis^ l'affaire est grave, et demandé de la • réflexion.
LE MARQUIÇ.
Je n'en ai fait qu'une, mais elle fAt» solide ; c'est que je ne pais jamais être pla$ malheureia que je le suis.
LE FATALISTE. 25g
Vpus ppurrlez vous tromper.
JACQUES
La traîtresse !
LE MARQUIS
Voici donc enfin y mon amie , une négociation dont je puis , ce me semble ^ vous charger honnêtement. Voyez la mère et la fille ; interrogez la mère^ sondez le cœur de la fiUe^ et dites-leur mon dessein.
11°^^ DE LA POMMERAYE
Tout doucement , marquis. J'ai cru les connaître assez pour ce que j'en avais à faire ; mais à présent qu'il s'agit du bonheur de mon ami , il me permettra d'y regarder de plus près. Je m'informerai dans leur province , et je vous promets de les suivre pas à pas pendant toute la durée de leur séjour à Paris.
LE MARQUIS
Ces précautions me semblent assez superflues. Des femmes dans la misère^ qui résistent aux appâts que je leur ai tendus^ ne peuvent être que les créatures les plus rares. Avec mes offres, je serais venu à bout d'une duchesse. D'ailleurs , ne m'avez-vous pas dit vous-même ....
:24o JACQUES
Mme* DE 1*X POMMERAYE.
Oui y j'ai dit tout ce qu'il tous plaira ; mais avec tout cela permettez que je n^ satisfasse. -
La chienne ! la coquine ! l'enragëe ! et pourquoi aussi s'attacher à une pareille femme?
LE MAÎTRE
Et pourquoi «aussi la séduire et s'en détacher ?
l'hôtesse*
Pourquoi cesser de l'aimer s^ns rime ni ira^son ?
JACQUES^ montrant h ciel (bi doigt.
Ah! mon maître!
L^ MARQUIS
Pourquoi^ marq»ise> ne tous mariez-TOus pas aussi?
M™«. DE LA POMMERAYE
A qui , s'il vous plaît ?
LE MARQUIS
Au petit comte ; il a de l'esprit , de la naissance > de la fortune. .
M"^ de t.A POMMERA.YE.
Et qui est-ce qui me répondra de sa fidélité? C'est vous y peut-être !
LE MARQUIS
Non ; mais il me semble qu'on se passe aisément de la fidélité d'un mari.
11™^ DE LA POMMERAYE
D'accord ; mais je serais peut-être assez bizarre pour m'en offenser ; et je suis vindicative.
LE MARQUIS
Eh bien ! vous vous vengeriez , cela s'en va sans dire. C'est que nous prendrions un hôtel commim y et que nous formerions tous quatre la plus agréable société*
m"*®, de LA POMMERAYE.'
Tout cela est fort beau ; mais je ne me marie pas. Le seul homme que j'aurais peut-être été tentée d'épouser. ...
LE MARQUIS
C'est moi?
M™^ DE LA POMMERAYE
Je puis vous l'avouer à présent sans conséquence.
RouÀHs. TOUX II. 16
2^2 JACQUES
LE MÀ&QtriS*
Et pourquoi ne me l'aToir pas dit?
U'^e DE LA POUMERÂYE.
Par révénement , j'ai bien fait. Celle que vous
allez avoir vous convient de tout point mieux
que moi.
l'hôtesse.
Madame de La Pommeraye mit à ses informations toute l'exactitude et la célérité qu'elle voulut. Elle produisit au marquis les attestations les plus flatteuses ; il y en avait de Paris^ il y en avait de la province. Elle exigea du marquis encore une quinzaine^ afin qu'il s'examinât derechef. Cette, quinzaine lui parut éternelle ; enfin la marquise fut obligée de céder à son impatience et à ses prières. La première entrevue se fait chez ses amies ; on y convient de tout ^ les bans se publient'; le contrat se passe ; le marquis fait présent à madame de La Pommeraye d'un superbe diamant ^ et le mariage est consommé.
JACQUES
Quelle trame et quelle v^ageancel
LE MAÎTRE
Elle est incompréhensible.
JACQUES
Délivrez-moi du souci de la première riuit des
noces ^ et jusqu^à présent je n^y Tois pas un grand mal.
LE XAiTRE.
Tais-toi , nigaud.
l'hôtesse.
La huit des noces se passa fort bien.
JACQUES
Je croyais ....
l'hôtesse.
Croyez à ce que votre maître vient de vousdire. • • £t en parlant ainsi elle souriait , et en souriant , elle passait sa main sur le visage de Jacques y et lui serrait le nez. • • Mais ce fut le lendemain. • • •
JACQUES
Le lendemain ^ ne fut-ce pas comme la veille ?
l'hôtesse.
Pas tout-à«fait. Le lendemain ^ madame de La Pommeraye écrivit au marquis un billet qui l'invitait à se rendre chez elle au plus tôt^ pour affaire importante. Le marquis ne se lit pas attendre.
On le reçut avec un visage où Tindignation se p^gnait dans toute sa force ; le discours qu'on lui tint ne fut pas long; le voici : « Marquis^ lui ditce elle , apprenez à me connaître. Si les autresr
« femmes s'estimaient assez pour ëprourer mon i< ressentiment^ tos semblables seraient moins i< communs.Yous aviez acquis une honnête femme « que vous n'avez pas su conserver; cette femme ^ u c'est moi ; elle s'est vengée en vous en faisant (c épouser une digne de vous. Sortez de chez moi ^ « et allez-vous-en rue Traversière , à l'hôtel de (c Hambourg ^ où l'on vous apprendra le sale mé* ce tier que votre femme et votre belle-mère ont ce exercé pendant dix ans ^ sous le nom de ce d'Aisnon. »
La surprise et la consternation de ce pauvre marc|uis ne peuvent se rendre. Il ne savait qu'en penser; mais son incertitude ne dura que le temps d'aller d'un bout de la ville à l'autre. Il ne rentra point chez lui de tout le jour ; il erra dans les rues. Sa belle-mère et sa femme eurent quelque soupçon de ce qui s'était passé. Au premier coup de marteau ^ la belle-mère se sauva dans son appartement^ et s'y enferma à la clef; i^a femme l'attendit seule. A l'approche de son époux elle lut sur son visage la fureur qui le possédait. Elle se jeta à ses pieds ^ la face collée contre le parquet , sans mot dire. Retirez-votts > lui dit-il ^ infâme ! loin de moi. • . . Elle voulut se relever ; mais elle retomba sur son visage , les bras étendus à terre entre les pieds du marquis.' Monsieur^ lui dit-relle, foulez-moi aux pieds ^ écrasez-moi ^ car je l'ai mérité ; faites de moi tout
ce^qu'il voas plaira; mais épargnez ma mère. . • : •^ Retire2-yous ^ reprit le marquis; retirez-vous l c'est assez de Finfamie dont vous m'avez couvert ; épargnez-moi un crime. ... -—La pauvre créature resta dans ^attitude ou elle était , et ne lui ré-^ pondit rien. Le marquis était assis dans un fauteuil^ la tête enveloppée de ses bras^ et le corps à demi-penché sur les pieds de son lit > hurlant par intervalles^ sans la regarder : Retirez-vous ! ... ; Le silence et l'immobilité de la malheureuse le surprirent; il lui répéta d'une voix plus forte encore : Qu'on se retire ; est-ce que vous ne m'entendez pas ? . . . . Ensuite il se baissa ^ la poussa durement , et reconnaissant qu'elle était sans sentiment et presque sans vie ^ il la prit par le milieu du corps, l'étendit sur un canapé, attacha un moment sur elle des regards oii se peignaient alternativement la commisération et le courroux. U • sonna : des valets entrèrent ; on appela ses femmes , à qui il dit : Prenez votre maîtresse qui se trouve mal ; portez-la dans son appartement,
et secourez-la Peu d'instants après il envoya
secrètement savoir de ses nouvelles. On lui dit qu'elle était revenue de son premier évanouissement; mais que, les défaillances se succédant rapidement, elles étaient'si fréquentes et si longues qu'on ne pouvait lui répondre de rien. Une ou deux heures après' il renfvoya secrètement savoir son état. On lui dit qu'elle suffoquait, et
^46 JACQUES
qu'il lai était survenu une espèce de hoquet qui $e faisait entendre jusque. dans les cours. A la ' troisième fois ^ c'était sur le matin ^ on lui rap^ porta qu'elle avait beaucoup pleure , que le hoquet s'était calmé^ et qu'elle paraissait s'assoupir*
Le jour suivant ^ le marquis fit mettre ses che* vaux à sa chaise ^ et disparut pendant quinze jours^ sans qu'on sût ce qu'il était devenu* Cependant^ avapt que de s'éloigner, il avait pourvu à tout ce qui était nécessaire à la mère et à la fille, avec ordre d'obéir à madame comme à lui-même.
Pendant cet intervalle > ces deux fmmes res^ tèrent l'une en présence de l'autre , sans presque se parler^ la fille sanglotant, poussant quelquefois des cris , s'arrachant les cheveux 9 se tordant tes bras , sans que sa mère osât s'approcher d'elle et la consoler. L'une montrait la figure du désespoir, l'autre la figure de l'endurcissement. La fille vingt fois dit à sa mère : Maman , sortons d'ici ; sau* vons-nous. Autant de fois la mère s'y Opposa, et lui répondit : Non , ma fiUe^ il faut rester ; il faut voir ce que cela deviendra : cet homme ne nous tuera pas. .... Eh ! plût à Dieu, lui répondait sa fille> qu'il l'eût déjà fait ! . • . . Sa mère lui repli** quait : Vous feriez mieux de vous taire , que de parler comme une sotte.
A son retour, le marquis s'enferma dans sou cabinet, et écrivit deux lettres, l'une à sa femm,6> l'autre à sa belle-*mère. CelleH^i partit dans la
LE FATALISTE. ^^f
mêmejouroëe^ et se readit au couvent des Cair^ mai tes de la Tille prochaine ^ où elle est morte il y à quelqueis jours. Sa fille s'habilla ^ et- se txraîna dans rapipartement de son mari où il lui avait apparemment enjoint de venir. Dès la porte^ elle se jeta k f*emmx. Levezr-Tous , lui dit le mai^cpis...^.. Au lieu de se lever, elle s'avança vers lui sursès ^noux; elle tremblait de tous ses membres : elle était échevelëe ; elle avait le corps un peu penché ^ les bras portés de s&a côté , la tête relevée^ le regard attaché sur ses yeux, et le visage inondé dé pleurs. Il me semble , lui dit-* elle , un sanglot séparant chacun de ses mots> que votre cœur justement irrité s'est radouci , et que peut-être avec le temps j'obtiendrai miséri* corde. Monsieur, de grâce, ne vous hâtez pas de ' me pardonner. Tant de filles honnêtes sont de-^ . venues de malhonnêtes femmes, que peut-être serai-je un exemple contraire. Je ne suis pas encore digne que vous vous rapprochiez de moi ; attendez, laissezHoaoi seulement l'espoir du pardon •• Tenez-moi loin de vous; vous verrez ma cojoduite ; vous la jugerez : trop heureuse mille fois , trop heureuse si vous daignez quelquefois m'appeler ! Marques^m^oi le recoin obscur de votre maison où vous permettez que j'habite ; j'y resterai sans murmure. Âh ! si je pouvais m'ar^ racher le nom i^ le titre qu'on m'a fait usurper, et mourir après, à llnstant voui^ seriez satisfait !
^S JACQUES
Je me suis laissé conduire par faiblesse ^ par sé^ duction y par autorité ^ par menaces ^ à jpine action ipfâme ; mais ne croyez pas , monsieur ^ <]U6 je sois méchante : je ne le suis pas^ puisque je n'ai pas balancé à paraître devant vous quand vous m'avez appelée^ et que j'ose à présent lever les yeux sur vous et vous parler. Ah ! si vous pouviez lire au fond de mon cœur^ et voir combien mes fautes passées sont loin de moi ; combien les moeurs de mes pareilles me sont étrangères ! La corruption s'est. posée sur moi; mais elle.x^e s'y est point attachée. Je me connais^ et une justice que je me rends> c'est que par mes goûts ^ par mes sentiments^ par mon caractère^ j'étais née digne de l'honneur de vous appartenir. Ah ! s'il m'eût été libre de vous voir, il n'y avait qu'un mot à dire^ et je crois que j'en aurais eu le courage. Monsieur^ disposez de moi comme il vous plaira ; faites . entrer vos gens ; qu'ils me dépouillent , qu'ils me jettent la nuit dans la rue : je souscris à tout. Quel que soit le sort que vous me préparez , je m'y soumets : le fond d'une campagne, l'obscurité -d'un cloître peut me dérober pour jamais à vos yeux : parlez, et j'y vais. Votre bonheur n'est point perdu
sans ressource , et vous pourrez m'oublier —
Levez-vous , lui dit doucement le marquis ; je vous ai pardonné : au moment même de l'injure j'ai respecté ma femme en vous; il n'est pas sorti de ma bouche une parole qui l'ait huniiliée, ou du
moins je m'en repens, et je proteste qu'elle n'en entendra plus aucune qui Fhumilie^ si elle se souvient qu'on ne peut rendre son époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête^ soyez heureuse^ et faites que je le sois. Levez-vous^ je vous en prie ^ ma femme ^ levez-vôûs et embrassezmoi ; madame la marquise ^ levez-vous ^ vous n'êtes pas à votre place; madame des Arcis^ levez-vous....— Pendant qu'il parlait ainsi ^ elle était restée le visage caché dans ses mains ^ et la tête appuyée sur les genoux du marquis ; mais au mot de ma femme ^ au mot de madame des Ârcis ^ elle se leva brusquement ^ et se précipita sur le m^arquis^ elle le tenait embrassé^ à moitié suffoquée par la douleur et par la joie; puis elle se séparait de lui^ se jetait à terre , et lui baisait les pieds. — Ahl lui disait le marquis^ je vous ai pardonné ; je vous l'ai dit; et je vois que vous n'en croyez rien. — Il fa\it^ lui répondait-elle, que cela soit, et que je ne le croie jamais. — Le marquis ajoutait : En vérité je crois que je ne nie repens de rien ; et que cette Pommeraye , au lieu de se venger, m'aura rendu un grand service. Ma femme , allez vous habiller, tandis qu'on s'occupera à faire vos malles. Nous partons pour ma terre, où nous resterons jusqu'à ce que nous puissions reparaître ici sans conséquence pour vous
et pour moi Us passèrent presque trois ans
de suite absents de la capitale.
aSo JACQUES
JACQUES
)St je gagerais bien qiie ces trois ans s'ëcoizlèreiit comme un jour^ et que le marquis des Areis fut un des meilleurs maris et eut une des meilleures femmes qu'il y edt au monde.
Je serais de moitié ; mais en yërité je ne sais pourquoi ^ car je n'ai point ëtë satisfait de cette fille p^idant tout le cours des menées de la dame de La Pommeraye et de.sa mère. Pas un instant de crainte, pas le moindre si^e d'incertitude^ pas un remords > je l'ai vue se prêter, sans aucune répugnance, à cette longue horreur. Tout ce qu'on a voulu d'elle, elle n'a jamais hésité de le faire ; elle va à coiïfesse; elle communie ; elle joue la religion et ses ministres. Elle m'a semblé aussi fausse , aussi méprisable , aussi méchante que les
deux autres Notre hôtesse, vous narrez assez
bien ; mais vous n'êtes pas encore profonde dans l'art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât, il fallait lui donner de la franchise , et nous la montrer victime innocente et forcée de sa mère et de La Pommeraye , il fallait que les traitements les plus cruels l'entraînassent , malgré qu'elle en eût, à concourir à une suite de forfaits continus pendant une année ; il fallait préparer ainsi le raccommodement de cette femme
LE FATALISTE. aSi
avec son mari. Quand on introduit un personnage sur la scène ^ il faut que son rôle soit un ; or je TOUS demanderai 9 notre charmante hôtesse^ si la fiUe qui complote avec deux scélérates est bien la femme suppliante que nous ayons vue aux pieds de son mari ? Vous avez péché contre les règlecl d'Aristote, d'Horace , de Vida et de Le Bossu (i).
l'hôtesse.
Je ne connais ni bossu ni droit : je vous ai dit la chose comme elle s'est passée ^ sans en rien omettre ^ sans y rien ajouter. Et qui sait ce qui se passait au fond du cœur de cette jeûne fille i et si ^ dans les moments où elle nous paraissait agir le plùè lestement , elle n^était pas secrètemeiit dévorée de chagrin.
JACQUES
Notre hôtesse^ pour cette fois, il faut que je sois de l'avis de mon maître qui me le pardonnera, car cela m'arrive si rarement; de son Bossu^ que je ne conn&is point ; et de ces autres messieurs qu'il a ^ités, et que je ne connais pas davantage. Si mademoiselle Duquénoi, ci-nlevant la d'Aisnôn , avait été une jolie enfant, il y aurait paru.
(4) Le Bossu, auteur d'un Traité du Poème épique, tient ici le rang auquel un goût édairë a élevé Boileau. Les quatre poétiques sont d* Aristote , Horace , Vida et Despréaux ; Tabbé Batteux en a donné e» 1771 «ne édition em 9 Tcd. îikS!. Èdr".
a5a JACQUES
l'hôtesse.
Jolie enfant ou non^ tant y a que c'est une excellente femme; que son mari est avec elle content comme un roi^ et qu'il ne la troquerait pas contre une autre.
LE MAÎTKE.
Je l'en félicite : il a été plus heureux que sage.
Et moi ^ je vous souhaite une bonne nuit. JU est tard^ et il faut que je sois la dernière couchée et la première levée. Quel maudit métier! iBonsoir^. messieurs^ bonsoir. Je vous avais promis^ je ne sais plus à propos de quoi^ l'histoire d'un mariage saugrenu : et je crois vous avoir tenu parole. Monsieur Jacques y je crois que vous n'aurez pas de peine à vous endormir; car vos yeux sont plus d'à demi-fermés. Bonsoir^ monsieur Jacques.,
LE MAITRE
Eh bien, notre hôtesçe^ il n'y a dwc pas moyen de savoir yos aventures ?
l'hôtesse.
Non.
JACQUES
Vous avez un furieux goàt pour les contes !
LE MAÎTRE
Il est vrai ; ils m'instruisent et m'amusent. Un bon conteur est im homme rare.
JACQUES
Et voilà tout juste pourquoi je n'aime pas les contes^ à moins que je ne les fasse.
LE MAÎTRE
Tu aimes mieux parler mal que te taire.
JACQUES
Uest
vrai.
LE MAITRE
Et moi^ j'aime mieux entendre mal parler que de ne rien entendre.
JACQUES
Cela nous met tous deux fort à notre aise. — Je nesais où l'hôtesse^ Jacques et son maître avaient mis leur esprit ^ pour n'avoir pas trouvé une seule des choses qu'il y avait à dire en faveur de mademoiselle Duquênoi. Est-te que cette fille comprit rien aux artifices de la dame de. La Pommeraye^ avant le dénouement ? Est-ce qu'elle n'aurait pas mieux aimé accepter les offres que la main du marquis^ et l'avoir pour amant que pour époux? Est-ce qu'elle n'était pas continuellement sous les menaces et le despotisme de la marquise? Peut-on
254 JACQUES
là blâmer de son horrible aversion pour un ëtat infâme ? et si Ton prend le parti de l'en estimer davantage^ peut-on exiger d'elle bien de la délicatesse, bien du scrupule dans le choix des moyens de s'en tirer?
Et TOUS croyez ^ lecteur^ que l'apologie de madame de La Pommeraye est plus difficile à faire? Il TOUS aurait été peut-être plus agréable d'entendre là-dessus Jacques et son maître ; mais ils avaient à parler de tant d'autres choses plus intéressantes^ qu'ils auraient vraisemblablement négligé celle-ci. Permettez donc que je m'en occupe un moment.
Vous entrez en fureur au nom de madame de La Pommeraye^ et vous tous écriez : Ah I la femme horrible ! ah ! l'hypocrite ! ah ! la scélérate ! • . . • Point d'exclamation ^ point de courroux , point de partialité : raisonnons. Il se fait tous les jours des actions plus noires^ sans aucun génie. Vous pouvez haïr ; vous pouvez redouter madame de La Pommeraye : mais vous ne la mépriserez pas. Sa vengeance est atroce ; mais elle n'est souillée d'aucun motif d'intérêt. On ne vous a pas dit qH^'elle avait jeté au néz du marquis le beau diamant dont il lui avait fait présent; mais elle le fit : je le sais par les voies les plus sûreis. Il ne s'agit ni d'augmenter sa fortune ^ ni d'acquérir quelques titres d'honneur. Quoi ! si cette femme en avait fait autant ^ pour obtenir à un mari la récompense de
ses serrices; si elle s'était prostituée à un ministre ou même à un premier commis ^ pour un cordon ou pour une colonelle ; au dépositaire de la feuille des Bénéfices^ pour une riche abbaye , cela yous paraîtrait tout simple , l'usage serait pour tous : et lorsqu'elle se yenge d'une perfidie^ tous tous réToltez contre elle aii. lieu de voir que son ressentiment ne vous indigim que parce que tous êtes incapable d'en éprouTer un aussi profond > ou que TOUS ne fiiites presque aucun cas de la Tertu des femmes. ATez-Tous un peu réfléchi sur les sacrifices que madame de La Pommeraye aTait jEsiits au marquis? Je ne tous dirai pas que sa bourse lui aTait été ouTcrte en toute occasion^ et que pendant plusieurs années il n'aTait eu d'autre maison ^ d'autre table que la sienne : ùela TOUS ferait hocher de la tête ; mais elle s'était as^ sujettie à toutes ses âtntaisies y à tous ses goûts ; pour lui plaire elle aTait reuTcrsé le plan de sa^ Tie» Elle jouissait de la plus haute considération dans le monde ^ par la pureté de ses mœurs : et elle s'était rabaissée sur la ligne commune. On dit d'elle, lorsqu'elle eut agréé l'hommage du marquis des Arcis : Enfin celte mérTeilleuse madame de La Pommeraye s'est donc faite comme une d'entre nous. . . . Elle aTait remarqué autour d'elle les souris ironiques; elle aTait entendu les plaisanteries, et souTent elle en aTait rougi et baissé les yeux ; elle aTait aTalé tout le calice de
a56 JACQUES
ràmertume prépare aux femmes dont la conduite réglée a fait trop long-temps la satire des mau- Taises mœurs de celles qui les entourent; elle avait supporté tout Téclat scandaleux par lequel on se venge des impudentes (i) bégueules qui affi* ciient de Fhonnéteté. Elle était vaine ; et elle serait morte de douleur plutôt que de promener dans le monde 9 après la honte de la vertu abandonnée^ le ridicule d'une délaissée. Elle touchait au moment où la perte d'un amant ne se répare plus; Tel était son caractère ^ que cet événement la condamnait à Tennui et à la solitude. Un homme en poignarde un autre pour un geste , pour un àé^ menti ; et il ne sera pas permis à une honnête femme perdue , déshonorée ^ trahie , de jeter le traître entre les bras d'une courtisane? Ah ! lecteur f vous êtes bien léger dans vos éloges ^ et bien sévère dans votre blâme. Mais , me direzvous y c'est plus encore la manière que la chose que je reproche à la marquise. Je ne me fais pas à un ressentiment d'une si longue tenue ; à un tissu de fourberies ^ de mensonges ^ qui dure près d'un an. Ni moi non plus ^ ni Jacques y ni son maître y ni l'hôtesse. Mais vous pardonnez tout à \m premier mouvement ; et je vous dirai que , si le premier mouvement des autres est court , celui de madame de La Pommeraye et des femmes de son caractère est long. Leur ame reste quel-
(i) On lit imprudentes dans toutes les éditions. Ebix*.
LE FATALISTE. ^Bj
cpiefois toute leur vie comme au premier moment de Tinjure ; et quel inconvénient , quelle injustice y a-t-il à cela? Je n'y vpis que des trahisons moins communes ; et j'approuverais fort une loi qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme ^ l'homme commun aux femmes communes.-—
Tandis que je disserte , le maître de Jacques ronfle comme s'il m'avait écouté ; et Jacques, à qui les muscles des jambes refusaient le service , rode dans la chambre , en chemise , et pieds nus , culbute tout ce qu'il rencontre , et réveille son maiti*e qui lui dit d'entre ses rideaux : Jacques , tu es ivre. — Ou peu s'en faut. — A quelle heure as-tu résolu de te coucher? — Tout-à-l'heure, monsieur ; c'est qu'il y a. . * . c'est qu'il y a . . . . — Qu'est-ce qu'il y a ? — Dans cette bouteille un reste qui s'éventerait. J'ai en horreur les bouteilles en vidange ; cela me reviendrait en tête , quand je serais ^uché; et il n'en faudrait pas da*vantage pour m'empêcher de fermer l'oeil. Notre faôtesseiest, parma foi, une excellente femme, et son vin de Champagne un excellent vin ; ce serait dommage de le laisser éventer. . . . IjC voilà bientôt
à couvert. . . . . et il ne s'éventera plus Et tout
en balbutiant, Jacques, en chemise, et pieds nus , avait sablé deux ou trois rasades sans ponctuation , comme il s'exprimait, c'est-à-dire, de la bouteille au verre , du verre à la bouche. Il y a deux ver-
RoMÀlfS. TOUS II. 1 7
sions sur ce qui suivit après qu'il eût éteint les lumières* Les uns prétendent qu'il se mita tâtonner le long des murs ;sans pouvoir retrouver son lit, et qu'il disait : Ma foi ^ il n'y est plus ^ ou, s'il y est y il est écrit là4iàut que je ne le retrouverai pas ; dans l'un et l'autre cas il fi^ut s'en passer ; et qu'il pritle parti de s'étendre sur des el^ises> D'autres> qu'il était écrit là-haut qu'il ^'embarrasserait les pieds dans les. chaises, qu'il tomberait sur le carreau , et qu'il y resterait. De ces deiq;: versions , demain , après-demain , vous choisirez , à tête re-»posée , celle qui vous cpnviendra.le mieux.
Nos deux voyageurs , qui s'étaient couches tard et la tête un peu chaude d^ vin , dormirent la grasse matinée ; Jacques à terre ou sur des chaises , selon la version que vous aurez préférée ; son maître plus à sou aise dan$ son lit. L'hôtesse monta , et leur annonça que la JQuruée ne serait pas belle ; mais que 9 quand le temps leur per-« mettrait de continuer leur route, ils risqueraient leurjv'ie ou seraient arrêtés par le gonflement des eau^ du ruisseau qu'ils juraient H traverser ; et que plusieurs hommes de cheval ^ qui n'avaient pas voulu l'en croire , avaient été* forcés de rebrousser chemin. Le maître dit à Jacques : Jac^ ques, qjue ferons-nous? Jacques répondit : Nous déjeunerons^ d'abord avec notre lidiesse : ce qui nou^ avisera. L'hôtesse jura que c'était sagement pensé. On servit à déjeûner. L'hvtesse ne deman-^
dait ptfs miéu*x (Jûe d'ett^ gâte? le maHre de Jae-^ ques sry serait pfêtë ; mais Jaôqnes commençait à sotlfërlr ; il mangea de mauvaise grâce , il but peu , il se tut. Ce detnîer symptôme était surtout ficheux : c'était la suite de la mauvaise nuit qu'il avait pas^ée^ et du màuvaîft it qu'il avait etl. Il s6 plaigbaftt de dottleups dans les membres ; Wvoix rattque aùcioDçait un mal de gorgé. Son maiti^ lui conseilla de sis' coucher : il n'en voulut^ ri^n faire« L'hôtesse lui préposait une soupe à Toignoii^ Il demanda qu'oafît du feu daùs la chambre^ caf il ressentait du frisson ; qu'on lui préparât de la tisane , et qu'on lui apportât une bouteille de vin blanc : ce qui fut • exécuté sur-le-champ. Voilà l'hôtesse partie , et Jacques en tête-à-tête avec son toaitre. Ç<elui - ci allait à la fenêtre ^ disait : Quel diable de temps f regardait à s« montre ( car c'était la seule en qui il eût confiance ) quelle hetiré il était , prenait sa prise de tabac , recom»^ meitiçait la même chose d'heure en heure, s'écriant 4 chaque fois : Quel diable de temp^ ! se toul*Dâfttt vfers Jacques et ajoutant* : La belle occa* sion pour reprendre et achever l'histoire de %eè ailiottrs J mais on parlé ihal d'amour et d'autre chose quand on sotiffre. Vois.., tâte-tôi , si tu peux continuer ^ continue; sin<ni ^ bois ta tisane^ et dors.
Jucques prétendit que le silence M était .^^^1sain ; qu'il était un animal jaseùr ; et que le prin-
a6o JACQUES
cipal avantage de .sa condition^ celui qui le touchait le plus, c'était la liberté de se dédommager dcts douze années de bâillon qu'il avait passées chez son grand-père, à qui Dieu fasse miséricorde.
LE •lAÎTRE.
. Parle donc , puisque cela nous fait plaisir à tous deux. Tu en étais à je ne sais quelle proposition malhonnête de la femme du chirurgien ; il s'agissait , je crois ,. d'expulser celui qui servait au château , et d'y installer son mari.
M'y voilà; mais un moment, s'il vous plaît.
Humectons.
Jacques remplit un grand gobelet de tisane, y versa un peu de vin blanc ^ et l'avala. C'était une recette qu'il tenait de son capitaine, et que M. Tissot (i), qui la tenait de Jacques, recommande dans son. traité des maladies populaires. Le vin blanc, disaient Jacques et M. Tissot^ fait pisser, est diurétique , corrige la fadeur de la tisane , et soutient le ton de l'estomac et des intestins. Son verre de tisane bu , Jacques continua :
Me voilà sorti de la maison du chirurgien , monté dans la voiture , arrivé au château , et entouré de tous ceux qui l'habitaient.
(i) Tksot, célèbre médecin suisse, né en 1727, mourut à Lausanne le i5 juin 1797. Ëdit'.
LE MàÎTBe/
Est-ce que tu y étais counu ?
JACQUES
Assurément ! Voifcs rappelleriez-vous »ne certaine femme à la cruche d'huile ?
LE MaItRE.
Fort bien !
JACQ^UES
Cette femme était la commissionnaire de Tiiitendant et des domestiques. Jeanne avait prôné dans lé château l'acte de commisération que j'avais exercé envers elle ; ma bonne œuvre était parvenue aux oreilles du maîtye-^: on ne lui avait pas laissé ignorer les coups de pieds et de poings dont elle avait été récompensée la nuit sur le grand chemin* 11 avait ordonné qu'on me découvrît et qu'on .me transportât chez lui. M'y voilà. On me regarde ; on m'interroge , on m'admire. Jeanne mi'embrassait et me remerciai!;. Qu'on le loge commodément , disait le maître à ses gens , et qu'on ne le laisse manquer de rien ; au chirurgien de la maison : Vous le visiterez assidûment.... Tout fiit exécuté de point en point. Eh bien ! mon maître, qui sait ce qui est écrit là-haut ? Qu'on dise à présent que c'est bien ou mal fait de donner son argent; que c'est un malheur d'être assommé. . .
36a JACQUES '
Sans ces deux ëve'nements , M. Desglands n'aurait jamais entendu parler de Jacques.
LE MAÎTRE
M. Desglands , seigneur de Miremont ! C'est au château de Miremont qii^ tu es ? chez mon vi^il ami, le père de M. Desforges, l'intendant de la proyince ?
JACQUES
Tout juste. Et la jeune brune à la taille le'gère , aux yeux noirs» . .
LE maIthe.
Est Denise > la fille de Jeanne?
JACQUES
Elle-m^me.
Tu a« raison, c'est une des plus belles et d<e& plus, honnêtes créatures qu'il y ait à Tingt lîeues à la. ronde. Moi ,. et la plupart de ceux qui fréquentaient le cliâ|;eau de Desglands , avaient tout mis en oeuvre inutilement pour là séduire ; et il n'y en avait pas un de nous qui n'eût fait de grandes sottises pour elle , à conditicjn d'en faire une petite pour lui.
Jacques , cessant ici de parler ; son maître lui dit : A quoi penses-tu ? Que fais-tu ?
Je fais ma prière.
LE FATALISTE. î65
' LE MAÎTàE,
Est-ce que tu .pries ?
JACQUES
Quelquefois.
LE MAÎTRE
Et que dis-tu ?
, JACQTJES»
Je dis : « Toi qui as fait le grand rouleau , i< quel que tu sois^ et dont le doigt a tracé toute (c récriture qui est là-haut, tu as su de toiis les w tenaps ce qu'il me fallait ; que ta volontjp soit ,<c faite. Amen* w
Est-ce qup tu ne ferais pas aussi bien de te taire?
JACQUES
Peut-être que oui , peut-être que non. Je prie à tout hasard ; et quoi qu'il m^ayînt , je ne m'en réjouirais ni m'en plaindrais, si je me possédais ; mais c'est que je suis inconséquent et violent, que j'oublie mes principes ou les leçons de mon capitaine , et que je ris et pleurp comme un sot.
LE MAÎTRE
Est-cef que ton capitaine-ne pleurait point , ne riait jamais ? «^
^64- • JACQUES
JàGQUES.
Rarement. . . • Jeanne m'amena sa fille un matin ; et s'adressant d'abord à moi y elle me dit : Monsieur ^ vous voilà dans un beau château , où vous serez un peu mieux que chez votre chirurgien. Dans les commencements surtout , oh !
vous serez soigné à ravir ; mais je connais les domestiques^ il y £^ assez long-temps que je le suis ; peu à peu leur beau zèle se ralentira. Les maîtres ne penseroiit plus à vous ; et si votre maladie dure 9 vous serez oublié ^ mais si parfaitement oublié y que s'il vous prenait fantaisie de mourir de faim , cela vous réussirait .... Puis se toui'nant vers sa fille : Ecoute^ Denise^ lui dit-elle , je veux que tu visites cet honnête homme-là quatre fois par jour : le matin, à l'heure du dîner, sur les cinq heures, et à l'heure du souper. Je veux que tu lui obéisses comme à moi. Voilà qui est dit , et n'y manque pas.
LE MAÎTRE
Sais-tu ce qui lui est arrivé à ce pauvre Desglands ?
JACQUES
Non , monsieur ; mais si les souhaits que j'ai faits pour sa prospérité n'ont pas été remplis, ce n'est pas faute d'aik)ir été sincères. C'est lui qui me donna au commandeur de La Boulaye , qui
périt en passant à Malte ; c'est le commandeur de La Boulaye qui me donna à son frère aine le capitaine ^ qui est peut-être mort à présent de la fistule ; c'est ce capitaine qui me donna à son frère le plus jeune, Tavocat-général de Toulouse , qui devint fou , et que la famille fit enfermer. C'est M. Pascal , avocat-général de Toulouse , qui me donna au comte de Tourville y qui aima mieux laisser croître sa barbe sous lu habit de capucin que d'exposer sa vie ; c'est le comte de Tourville qui me donna à la marquise du Belloy , qui s'est sauvée à Londres avec un étranger ; c'est la marquise du Belloy qui me donna à un de ses cousins y qui s'est ruiné avec les femmes y et qui a passé aux îles ; c'est ce cousin-là qui me recommanda à un monsieur Hérissant > usurier de pro-» fession y qui faisait valoir l'argent de M. de Rusai , docteur de Sorbonne, qui me fit entrer chez mademoiselle Isselin , que vous entreteniez , et qui me plaça chez vous , à qui je devrai un morceau de pain sur mes vieux jours ; car vous me l'avez promis si je vous restais attaché : et il n'y a pas d'apparence que nous nous séparions* Jacques a été fait pour vous, et vous fûtes fait pour Jacques.
LE MAÎTRE
Mais y Jacques y tu as parcouru bien des mai-* sons en assez peu de temps.
^66 JACQUES
JACQUES
Il est Trai ; oq m'a renvoyé quelqijiefois^
LE MAiTHE.
Pourquoi? î
JACQUES
C'est que je suis né bavard , et que tousces genshd Toûlaiënt qu'on se tût. Ce n'était p^s comme vous, qui me remercieriez demain si je me taisais. J'avais tout juste le vice qui vous convenait. Mais qu'est-ce donc qui est arrivé à M. Desglands? dîtes-moi cela, tandis que je m'apprêterai an coup de tisane*
LE MAÎTRE
Tu as demeuré dans son diàteau, et tu n'as jamais entendu parler de son emplâtrp?
JACQUESt
Non. ..
I<£ MAÎTRE
' Cette aventuré-là sera pour la route ; l'autre est courte. Il avait fait sa fortune au jeu. Il s'attacha h une femme qtie tu auras pu voir dans son château, femme d'esprit, mais sérieuse, taciturne, originale et dure. Cette femme lui dit un jour : Ou vous m'aimez mieux que le jeu, et en ce cas; donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez jamais ; ou Vous airiicz mieux le jeu que moi, et en ce cas ne me parlez plus de votre
passion^ et jouez tant qu'il vous plaira Desglands donna sa parole d^honneur qu'il ne jouerait plus. — Ni gros ht petit jeu? — Ni gros ni petit jeu. Il y avait environ dix ans qu'ils vivaient ensemble dans le château que tu connais, lorsque Desglands, appelle à la ville par une affaire d'intérêt , eut le malheur de rencontrer chez son notaire une de ses anciennes connaissances ^e brelan, qui l'entraîna à dîner dans un tripot où il perdit en une seule séance tout ce qu'il possédait. Sa maîtresse fut inflexible; elle était riche; elle fît à Desglands une pension modique , et se sépara dé lui pour toujours.
JACQUES
J'en suis fâché , c'était un galant homme.
LE MAÎTRE
[ Comment va la gorge ?
Mal.
tE MAITRE.
C'est que tu parles trop , et que tu ne bois pas assez.
; JACQUES
^ C'est que je n'aime pas la tisane, et que j^aime à parler (i).]
*^ (i) Le passage renfermé entre deux crochets ne se trouve pas dà"ns Tédition originale. Édit».
^68 JACQUES
LE MAITRE
Eh bien ! Jacques^ te voilà chez Desglands^ près de Denise y et Denise autorisée par sa mère à te faire au moins quatre visites par joui*. La coquine ! préférer un Jacques !
JACQUES
Un J&cques ! un Jaèques y monsieur^ est un homme comme un autre.
liE MAÎTRE.
Jacques , tu te trompes , un Jacques n^est point un homme comme un autre.
JACQUES
C'est quelquefois mieux qu'un autre.
LE MAÎTRE
•Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l'histoire (Je vos amours, et souvenez-vous que vous n'êtes et que vous ne serez jamais qu'un Jacques.
JACQUES
Si , dans la chaunâière où nous trouvâmes les* coquins, Jacques n'avait pas valu un peu mieux' que son maître. ....
LE MAÎTRE
Jacques, vou^ êtes un insolent : vous abusez de
ma bonté. Si j'ai fait la sottise de vous tirer de votre place ^ je saurai bien vous y remettre. Jacques , prenez votre bouteille et votre coquemard^ et descendez là-bas.
JACQUES
^ Cela vous plaît à drre, monsieur ; je me trouve bien ici ^ et je ne descendrai pas là-bas.
LE MAÎTBE.
Je te dis que tu descendras.
JACQUES
^ Je suis sûr que vous ne dites pas vrai. Com-^ ment 7 monsieur^ après m'a voir accoutumé pendant dix ans à vivre de pair à compagnon. . . . .
LE MAÎTItE.
Il me plsdt que cela cesse*
JACQUES
Après avoir souffert toutes mes impertinences. . .
LE MAÎTRE
Je n'en veux plus souffrir.
JACQUES
Après m'avoir fait asseoir à table à côté de vous, m'a voir appelé votre ami
^7^ JACQUES
lE MAÎTRE.
Youjs ne sayez; pag ce qnec'est que le nom d'ami donné par un supérieur à son subalterne.
JACQUES
Quand ou sait qne tous tos ordres ne sont que des clous à soufflet , s'ils n'ont été ratifiés par Jacques ; après avoir si bien accolé votre nom au mien^ que l'un ne va jamais sans l'autre^ et que tout le monde dit Jacques et son maître; toilt à coup il VOÙ& plaira de les séparer ! Non, monsieur, cela ne sera pas. Il est écrit là-haut que tant que Jacques vivra, que tant que son maître vivra, et même après qu'ils seront morts tous deux, on dira Jacques et son maître*
LEv MAÎTEE*
Et je dis, Jacques, que vous descendrez, et que vous defiCMidrez sur-le-champ, parce que je vous l'ordonne.
JACQUES
Monsieur, commandez-moi toute autre chose, si vous voulez que je vous obéic^e.
• Ici le maître de Jacques se leva, le prît à la boutonnière, et lui dit gravement : Descendez.
Jacques hti répondit froidemeM : Jene descends pas.
Jje maître le secouant fortement • lui dit : Descendez ^ m^i^oufle ! obëissez^moi.
Jacques lui répliqua froidement encore : Maroufle 9 tant qu'il vous plaira ; mais le marouflé ne descendra pas. Tenez , monsieur , ce que j'ai à la tête , comme on dit , je ne Fai pas au t^lon. Vous vous échauffez inutilement ^ Jacques restera où il e^^.et ne, descendra pas.
Et puis Jacques et son maître ^ après s'être modérés jusqu'à ce moment ^ s'échappeut tpu.s les deux ^la fois , et se mettent à crier à tue^téjCe t Tu descendras. Je ^e descendrai pas. Tu descendras. Je ne descendrai pas.
A ce Iiruit , l'hôtesse monta , et s'inforii!ka de ce que c'était ; mais cç ue fut paa dans le premier instant qu'on lui répondit ; on continua à crier: Tu descendras* Je ne descendrai pas. Ensuite Ift maître , le cœur gros > se promenant dan& la chambre, disait en grommelant i Â-t*-on jamais rien vu de pareil? — L'hôtesse ébahie et debout J Eh bien ! messieurs, de quoi s'agit-il? — Jacques , sans s'émoiiLYoir, à l'hôtesse : C'est mon maître à qui la tête tourne ; il est fou. — rLe maître : C'est bête que tu veux dire. —Jacques: Tout comme il y(ms plaira. -^ Le majore à l'hôtesse : L'avez-^vous entendu? -^L'hôtesse : il si tort; mais la paix, la paix; parlez l'un ou l'autre^ et que je sache ce dont il s'a^. — Le maître à Jacques :- Parle , maroufle^ — Jacques à son maître : Parka vous-même. — -
273 JACQUES
— L'hôtesse à Jacques : Allons^ monsieur Jacques^ parlez^ votre maître vous Fordonne ; après tout, un maître est un maître ... — Jacques expliqua la chose à l'hôtesse. L'hôtesse, après avoir entendu , leur dit : Messieurs , voulez^vous m'accepter pour arbitre ? — Jacques et son maître , tous les deux à la fois : Très-volontiers , très-volontiers, potre hôtesse. — Et vous vous engagez d'honneur à exécuter ma sentence ? •^- Jacques et sùtx maître : D'honneur, d'honneur... — Alors! l'hôtesse s'asseyant sur la table , et prenant le ton et le maintien d'un grave magistrat , dit :
(c Ouï la déclaration de monsieur Jacques , et (c d'api^ès des &its tendant à prouver que son « maître est un bon , un très-bon , un trop bon (( maître ; et que Jacques n'est point un mauvais « serviteur, quoiqu'un peu sujet à confondre la « possession absolue et inamovible avec la con- « cession passagère et gratuite , j'annuUe l'égalité « qui s'est établie entre eux par laps de temps , u et la recrée sur-le-champ. Jacques descendra , « et quand il aura descendu , il remontera : il lï rentrera dans toutes les prérogatives dont il a <( joui jusqu'à ce jour. Son maître lui tendra la <cc main, et lui dira d'amitié : Bonjt)ur, Jacques, « je suis bien aise devons revoir.... Jacques lui « répondra : Et moi, monsieur, je suis enchanté « de vous retrouver. .. . Et je défends qu'il soit ja- « mais question entre eux de cette affisiire, et que
LE FATALISTE. ^yS
« la prérogative de maître et de serviteur soit « agitée . à l'avenir. Voulons que Vun or^onpe et (( que l'autre obéisse^ chacun de son mieux; et (( qu'il soit laissé , e%trexe,que l'un peut et ce que « l'autre dcvit^ la niéme obscurité c(ue ci-de- « vaut» »
En achevant ce prononcé , qu'elle avait pillé dans quelque ouvrage du temps ^ publié à l'occasion d'une querelle toute pareille^ et où l'on avait entendu^ de l'une des extrémités du royaume à l'autre , le maître crier à son serviteur : Tu descendras ! Et le serviteur crier de son côté : Je ne descendrai pas ! Allons , dit-elle à Jacques ^ vous , donnez-moi lé bras sans parlementer davantage, • . . Jacques s'écria douloureusement : Il était donc écrit là-haut que je descendrais ! • . . — L'hôtesse à Jacques : Il était écrit là-haut qu'au moment où l'on prend maître y 9n descendra f on montera ^ on avancera j on reculera ^ on restera y et cela sans qu'il soit jamais libre aux pieds de se refuser aux ordçes de la tête. Qu'on me donne le bras ^ et que mon ordre s'accomplisse . • • .—Jacques donna le bras à l'hôtesse; mais à peine eurent-ils passé le seuil de la chambre , que le. maître se précipita sur Jacques , et l'embrassa ; quitta Jacques pour embrasser l'hô^ tesse ; et lesiembrassant l'un et l'autre . il disait : Il est écrit là-haut que je né me déferai jamais de cet origiQ^Mà^ et que tant que je vivrai il
ROMÂMS. TOÎfE II. lO
274 JACQUES
sera mon maître et que je serai son serviteur. • • . L'hôtesse ajouta : Et qu'à vue de pays ^ tous ne vous en trouverez pas plus mal toirs deux.
L'hôtesse 5 après avoir apaisé cette querdile^ qu'elle prit pour la première , et qui n'était pas la centième d)s la même espèce^ et réinstallé Jacques k sa place ^ s'en alla à ses affaires^ et le maître dit à Jacqiïes : A présent que nous voilà de sang-4reid >et en état de juger sainement , ni^ conviendras-tu
pas ?
JACQUES
Je conviendrai que quand on a donné sa parole d^onneur^ il faut la tenir; et puisque nous avons promis au juge sur notre parole d'honneur de ne pas revenir sur cette affaire^ il n'en faut ,plus parler.
LE MAÎTRE
Tu as raison.
JACQUES
Mais sans revenir sur cette affaire ^ ne pourrions-nous pas en prévenir cent autres par quelque arrangement raisonnable?
LE MAÎTRE
J'y consens.
JACQUES
Stipulons : P. qu'attendu qu4l est écrit là-haut que je vous suis essentiel y et que je Stas , que je
LE FATALISTE. ayS
sais que vous ne pouvez pas vous passer de moi ^ j'abuserai de ces avantages toutes et quantes fois que l'occasion s'en présentera.
LE MàÎTBE.
Mais^ Jacques^ on n'a jamais rien stipule de pareil.
JACQUES
Stipule ou non stipulé, cela s'est fait de tous les temps ^ se fait aujourd'hui, et se fera tant que le monde durera. Croyez-vous que les autres n'aient pas cherché comme vous à se soustraire à ce décret, et que vous serez plus habile qu'eux? Défaites-vous de cette idée , et soumettez-vous à la loi d'un besoin dont il n'est pas en votre pouvoir de vous affranchir.
Stipulons : 2*. qu'attendu qu'A est aussi impossible à Jacques de ne pas connaître son ascendant et sa force sur son maître , qu'à son maître de méconnaître sa faiblesse et de se dépouiller de son indulgence, il faut que Jacques soit insolent, et que, pour la paix, son maître nç s'ep aperçoive pas. Tout cela s'est arrangé a notre insu , tout cela fut scellé là-haut aju m<mi$nt où la nature., fît Jacques et son maître. Il fut arrêté que ,vo^s. .auriez, les titres, et que j'aurais la c^ose. Si: vous vouliez vous opposer à la volonté de nature , vous XL Y ^\^ que de l'e^ claiiret .
276 JACQUES
LE MAITRE
Mais , à ce compte^ ton lot vaudrait mieux que le mien.
JACQUES
Qui TOUS le dispute ?
LE MAÎTRE
Mais^ à ce compte^ je n'ai qu'à. prendre ta place et te mettre à la mienne.
Save^vous ce qui en arriverait ? Vous y perdriez le titre 9 et vous n'auriez pas la chose. Restons comme nous sommes , nous sommes fort bien tous deux; et que le resté de notre tie soit employé à faire un proverbe.
ik MAÎTRE.
Quel proverbe ?
JACQUES
Jacques mène son maitrel N<yus serons les premiers dont on l'aura dit; mais on le répétera de mille autres qui valent.mieux que vous et moi.
LE MAÎTRE
Cela me semble dur , très-dur.
JACQUES
Mon maître ^ mon cher maître , vous allez re-
LE FATALISTE. n^*]
gimber contre un aiguillon qui n'en piquera que plus vivement. Voilà donc qui est convenu entre nous.
L£ MAÎTRE
Et que fait notrç consentement à une loi nécessaire ?
Beaucoup. Croyez-vous qu'il soit inutile de savoir une bonne fois^ nettement^ clairement^ à quoi s'en tenir ? -Toutes nos querelles ne sont venues jusqu'à présent que parce que nous ne nous étions pas encore bien dit^ vous^ que vous vous appelleriez mon maître^ et que c'est moi qui serais le vôtre. Mais voilà qui est entendu; et nous n'avons plus qu'à cheminer en conséquence. .
LE MAÎTRj:.
Mais où diable as-tu appris tout c^ ?
JACQUES
Dans le grand livre. Âh I mon maître ^ on a beau réfléchir, méditer, étudier dans tous les livres du monde , on n'est jamais qu'un petit clerc quand on n'a pas lu dans le grand livre. ....
L'après-dînér , le soleil s'éclaircit. Quelques voyageurs assurèrent que le ruisseau était guéable. Jacques descendit ; son maître paya l'hôtesse, trèslargement. Voilà à la |)orte de l'auberge un assez
iyS JACQUES
grand nombre de passager» que le mauirais iÈffrpà y avait retenus, se préparant à contintier leuf route ; parmi ces passagers , Jacques et son maître, l'homme au mariage saugt^nuet son compagnon.
Les piétons ont pris leurs bât6ns et leurs bissaes ; d'autres s'arrangent dans leurs fourgons ou leurs voitures; les cavaliers sont sur leurs chevaux, et boivent le vin de l'étrier. L*hôtesse affable tient une bouteille à la main, présente deS verres, et les remplit , sans oublier lé sien ; on lui dît des choses obligeaiites ; isllè y répond avec politesse et gaieté. On pique des deux, on se Saliie, et Ton s'éloigne.
Il arriva que Jacques et son maître , le marquis des Arcis et son compagnon de voyage , avaient la même route à faire. De ces quatre personnages il n'y a que ce dernier qui ne vous soit pas connu. 11 avait à peine atteint Tâge de vingt-dçux ou de vingt-trois ans. Il était d'une timidité qui se peignait sur son visage ; il portait sa tête un peu penchée sur l'épaule gauche ; il était silencieux , et n'avait presque aucun usage du monde. S'il faisait la révérence , il inëlinait la partie supérieure de son corps sans^i*emuer ses jambes; assis , il avait le tic de prendre lea basqvues de' son habit, et de leâ croiser sur ses cuisses ; de tenir ses maiïï'sdans les fentes, et d'écouter ceux qur parlaient, les yeux presque. fermés. A cette allure singulier Jacques le déchiffra; et s'approchant de l'oreille de son
maîtm y il lui dit : Je gage que ce Ji^une homme a porte l'habit de moine? — Et pourquoi eela^^ Jacques ? — Vous verrez.
Nos quatre voyageurs allèreut de compagnie 5 s'entretenaot de la pluie ^ du beau temps ^ de l'hôtesse ^ de l'hôte^ de la quenelle du marquis des Arcis y au sujet de Nicole. Cette chienne affamée et malpropre venaii sans cesse s'essuyer à ses bas ; après l'ayoir inutilement chassée plusieurs fois avec sa serviette^ d'impatience il lui avait 'détache
un assez violent coup.de pied Et voilà tout de
suite la conversation tournée sur cet attachement singulier des femmes pour les animaux. Chacun en dit son avisé Le ipaître de Jacques , s'adressant à Jacques /lui dit : £t toi y Jaoïf ues^ qu'en penses^tu ?
Jacques demanda à son maître s'il n'avait pas remarqué que y quelle que Mtla misère des petites gens^ n'ayant pas de pain peur eux^ ils avaient tous des chiens ; s'il n'avait pas remarqué que ces chiens y étant tous instruits à faire des tours^ à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine , à faire le mort , cette éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D'où il conclut que tout homme voulait commander à un autre; et que l'animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des der^i^rs citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quel-
28o JACQUES
qu'un. Eh bien ! dit Jacques , chacun a son dhien. Le ministre est le chien du roi , le premier commis est le chien du ministre ^ la femme est le chien du mari , ou le mari le chien de la femme ; Favori est le chien de celle-ci, et Thîbaud est le chien de l'homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand je voudrais me taire ^ ce qui, à la vérité, m'arrive rarement, continua Jacques; lorsqu'il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est très-diiEcile ; lorsqu'il më demande l'histoire de mes amours, et que j'aimerais mieux causer d'autre chose ; lorsque j'ai commencé Phistoire de lîTes amours , et qu'il l'interrompt : que suis-Je autre chose que son chien ? les hommes faibles sont les chiensieles hommes fermes.
LE MAÎTRE
Mais , Jacques , cet attachement pour les animaux , j[e ne le remarque pas seulement dans les petites gens ; je connais de grandes dames entourées d'une meute de chiens, sans compter les chats, les perroquets, les oiseaux.
Cest leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles n'aiment personne ; personne ne les aime : et elles jettent aux chiens un sentiment dont elles ne savent que faire.
LE MAEQUiS DES ARGIS.
Aimer les aninlapx ou jeteirson cçeur aux chiens^ cela est singulièrement vu.
LE MAITRE
Ce qu'on donne à ces animaux-là suffirait à la nourriture de deux ou trois malheureux.
JACQUES
A pre'sent en êtes- vous surpris ?
LE MAÎTRE
Non.
Le marquis des Arcis tourna les yeux sul* Jacques / sourit de ses idées; puis, s'adressant à son maître , il lui dit : Vous avez là un serviteur qui n^est pas ordinaire.
LE MAÎTRE
Un serviteur , vous avez bien de la bonté : c'est moi qui suis le sien ; et peu s'en est fallu que ce matin, pas -plus tard , il ne me l'ait prouve' en forme.
Tout en causant oh arriya à la couchée , et l'on fit chambrée commune. Le* maître de Jacques et le marquis des Arci&soùpèrent ensemble. Jacques et le jeune homme.furent servis à part. Le.ipaître ébaucha en quatre mots au marquis l'histoire de Jacques et son tour de tête fataliste. Le marquis
282 JACQUES
p^rla du jeune homme qui le suivait. II avait été Frémontré. Il était sorti de sa maison par une aventure bizarre ; des amis le lui avaient recommandé; et il en avait fait son secrétaire en attendant mieux. Le maître de Jacques dtt : Cela est plaisant. — Le marquis des Arcis : Et que tréaveai-vdns de plaisant à cela ? — Je parle de Jacques. A peine sommes-nous entrés dans le logis que nous venons de quitter ^ que Jacques m'a dit à voix basse : Monsieur , regardez bien ce jeune homme ^ je gagerstis qu'il a été moine. — Le marqiiis : Il a rencontré juste ^ je ne sais sur quoi. Vous couchezrvous de bonne heure? — Non, pas ordinairement; et ce soir j'en suis d'autant moins pressé que nous n'avons fait que demi-journée. *— Le marquis des Arcis : Si vous n'avez rien qui v^s occupe plus utilement ou plus agréablement, je vous raconte-* rai l'histoire de mon secrétaire ; elle n'est pas commune. — Le maître : Je l'écouterai volontiers.
Je vous entends , lecteur ; vous me dites : Et les amours de Jaeques?. . • . Croyez-vous que je n'en sois pas ^ussi curieux que vous ? Avez-vous oublié que Jacques aimait à parler, et surtout à parler de lui ; manie générale des gens de son état; manie qui les tire de leurabjectif n , qui les place dans la tribune , et qui les transfi>rme tout à coup en personnages intéressants ? Qael est , à votre avis , le motif qui attire la -populace aux exécutions publiques ? L'inhumanité ? Vous vous trompez :
le peuple! i>'est point inhu^nain ; ce ttialheuréui^ fttttoùr de Pëèhafaïkl duquel il s'attroupe , il Farracheràit des mains de la justice s'il le pouvait. Il va chercher en Grève tiné scène qu'il puisse raconter à son retour dans le faubourg ; celle-là oii une autre, cela lui est indifférent, pourvu qu'il jfosse un rdle , qu'il rassemble ses voisins , et qu'il s'en fasse écouter, tiùimet au boulevard une fête amusante ; et vous verrez que la place des éxecutions sera vide. Le peuple est avide de spectacles ; ^ et y court , parce qu'il est a muse quand il en jouit , j , et qu'il est encore amuse par le récit qu'il en fait quand il en est revenu. Le peuple Bst terrible dans Sâ fureur; maidelle Ue dure pas. Sa misère propre l'a rendu compatissant ; il détourne les yeux dii spectacle d'horreur qu'il est allé chercher ; il s'attendrit , il s'en retourne en pleurant Tout ce
que je vous débite là , lecteur ^ j« le tiensde Jacques, je vous l'a voue , parce que je- n'aime pas à me^falre honneur de l'esprit d'autrui. Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu; il prétendait qu'on était heureusémetit ou malheureusement néb Quand il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il haussait les épaulesw Selon lui la récompense était l'encou-^ ragement diés bons; le châtîriient, l'efTi^oi des méchants. Qu'est-ce autre chase , disait-il , s'il n'y a point de liberté , et que notre destinée soit écrite là -haut? Il croyait qu'un homme s'acheminait
2^4 JACQUES
aus^l nécessairement à la gloire ou à l'ignominie^ qu'une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d'une niontagne ; et que ^ si l'enchaînement dçs causes et des effets qui forment la vie d'un homme depuis le premier instant dfi sa naisr sance jusqu'à son dernier soupir nous était connu , nous restei:ioQa conyaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire défaire. Je l'ai plusieurs fois contredit ^ mais sans avantage et sans fruit. En effet ^ que ré]^iqaer à oelui qui vous dit : Quelle que soit la- somme des éléments dont je suis composé-^ je suis un ; or ^ une cause n'a qu'un effet ; j'ai toujoursété:^ne cause une; je n'ai donc j.amais eu qu'un effet à produire; ma durée n'est donc qu'une suite d'effets nécessaires. C'est ainsi que Jacques raisonnait d'après son capitaine La dis^ tinçtion d'un monde physique et d'un monde moral lui ^mblait vide de sens. Son capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions qu'il avait puisées f lui ^ dans son Spinosa qu'il savait par cœur. D'après ce système ^ on pourrait imaginer que Jacques iie se réjouissait^ ne s'affligeait de rien; cela n'était pourtant pas vrai» Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur^ pgur qu'il lui fit encore du bien. Il se mettait en colère contre l'hon^roe injuste ; et quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l'a frappé ; Nenni y disait- il ,' la pierre mordue par le chien ne se
LE FATALISTE. sSS
corrige pas; Fhomme injuste est modifie par le bâton. Souvent il était inconséquent comme vous et moi , et sujet à oublier ses principes , excepté dans quelques circonstances où sa philosophie le dominait évidemment ; c'était alors qu'il disait': Il fallait que cela fût , car cela était écrit là^haut. Il tâchait à prévenir le mal ; il était prudent avec le plus grand mépris pour* la prudence. Lorsque Faccident était arrivé , il en i*e venait à son refrain ; et il gétait. consolé. Du reste ^ bon homme ^ franc ^ honnête^ brave , attaché , fidèle , très-têtu , encore plus bavard^ et af&igé comme vous et moi d'avoir commencé l'histoire de ses amours sans presque aucun espoir de la finir. Ainsi je vous conseille y lecieur> de prendre votre parti ; et au défaut des amours de Jacques , de vous accommoder 4es aventures du secrétaire du marquis des Ârcis. D'ailleurs , je le vois , ce pauvre Jacques y le cou entortillé d'un large mouchoir ; sa gourde ^ çidevant pleine de bon vin y ne contenant que de la tisane ^ toussant ^ jurant contre l'hôtesse qu'ils ont quittée , et contre son vin de Champagne^ ce qu'if ne ferait pas s'il se ressouvenait que tout est écrit là-haut y même son rhume. Et puis , lecteur y toujours des contes d'amocn*; un^ deut> trois ^ quatre contes d'amour que je vous ai faits ; trois ou quatre autres^ contes d'amour qui vous reviennent encore : ce sont beaucoup de contes d'amour. Il est vrai d'un autre côté que^ puisqu'on écrit pour vous^ il
386 JACQUES
faut Qu se passer de votre applaudissement ^ ou vous servir k votr^ goiit y et que yoj^ l'avez bien décidé pour les contes d'amour. Toutes vos nou-** velles en vçrs ou en prose sont des coptes d'amour; presque tous vos poèmes , élég^s , églogues^ idyl*les^ chansons ^ epîtreis 9 comédies^ tragédies^ opéra y sont des contes d'a£aour . Fresque toutes vo^ peintures et vos sculptures ne sont que des contes d'amour. Vous êtes aux contes d'amour pour toi^ite nouniture depuis que vous existe^ , et vous, ne vous en l^sfydz point. L'on vous tient à ce r^inie et l'on vous y tiendra long*temp$ encore , hommes et femj^es;^ grands et petite enfstnts ^ sans que vous vous en liassiez* En vérité cel^ est merveilleux. Je voudrais que l'histoire du secrétaire du marquis d^ Arcis fût eijicore un conte d'anaour ; mais j'ai peuï* qu'il n'en spit.rieu , et que vofis a'en soyez ennuyé. Tant pis pour le marquis des Arcis ^ pour le maître de Jacques , pour vous , J^ecteur ^ et pour mjoi.
Il vi^t un mome^it où presqi^e tout^ l^s jeuues filles et les jeunes garçoxis toml>ie»,t dans la mé-^ lancoUe; ils sont tourtiueatés d'une ipquié^od^ v^ue qui su? prpmène sw tout ^ et qui ne t^TOUVf rien qui jjà calm^. Us cherchiCnt JU solitude ; Uf pleurent ; le silence des cloîtres l^s tAucbe ; Vixfmg/^ de la paix qui seijnble régner daps Içs n^iisons religieuses les séduit^ Us prennent poji^r 1a voix de pi^^ qui Ips appi^Ue k Jl^i l^ pç^içf^ gffofl*
LE FATALI&TE. 287
,d'un tçmpël^maat qui se développe : et c^est préxi$émeiit lûràque la. nature les sollioâte , qu'il» ejnbrasseûit mi gejoiretiç yie contraire au to&u de H nature.. L'erreur ne dure pas ; l'expmssioa de la nature devient pl^s claire : 0a la recojmaii ; et l'être séquestré, tombe dans les regrets , là langueur , les vapeurs , la folie ou le désespoir
Tel fut le préambule du marquis des Arcis. Dégoûté du nftonde à l'âge de dix-se{^ an$^ Bicbard ( c'est le nom de mon secrétaire ) se sftuva de^ la n^spn pateriielle ^ ^ prit l'babit de ' JPréinon^ tré (i). • .
LE MAÎT^RE
De Prémoritré? Je lui en sais gré. Ils sont blancs comme des cygnes, et Saint Norbert qui les fonda n*omit qu'une chose dans ses conditions ....
L£ MARQUIS DES ARCI$.
D'assigner un vis-à-yis à cha^nn de ses religieuit.
LE MAÎTRE
Si CQ n'était pas l'usage des ainnars d'aller tout nus (2), ils se diviseraient en Promoatrés. Il
(i) Les Prémontrés doivent leur nom à un vallon où Saint Norbert VfondateUtr 'de leur Ordre, se retira en ii!20. Ce ne fut j^'en i584 * <!^9^ cei)t clnquanUsaiu «près U vàoH^ Narherc , que le pape Grégoijre XIII lui fit preudre place dai^s 1^ catalogue des Saints. £I>I3:^
(2) Les Prémontrés portaient Thabit blanc , tout en laine et fwint de liage. Éoit*. » '
388 JACQUES
règne dans cet Ordre une politique singulière. On TOUS permet la duchesse , la marquise , la corntesse^ la présidente^ là conseillèi'e^ niéme la financière^ mais point la bourgeoise; quelque jolie que soit la marchande ^ tous Terrez rarement un Prémontrë dans une boutique.