‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 21 sur 21 · SS · texte numérisé non relu

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et bien que je sois accablé d une multitude d'autres affaires , je donnerai un ou deux jours à ce travail. Je pense donc qu'il importe au bien de vos affaire que vous répondiez par un écrit public à lappendix de Voëtius, parceque si vous gardiez un profond silence là-dessus, vos ennemis pourroient peut-être vous insulter comme à un homme vaincu ; mais que votre réponse soit si douce et si mo* deste que vous n'irritiez personne, et en même temps qu'elle soit si solide, que Voëtius s'aperçoive qu'il est vaincu par vos raisons, et qu'il n'ait plus à l'avenir la démangeaison de vous contredire, pottr n'être pas toujours vaincu , et qu'enfin il souffre que vous adoucissiez son humeur sauyage,.

Je vais vous donner en gros le sujet de la réponse que vous devez lui faire , et telle que je la ferois moi-même si j'étois à votre place : je la mettrai partie en françois , partie en latin , selon que les termes se présenteront plus facilement à mon esprit, de peur que si j'écrivois seulement en latin vous ne voulussiez point changer mes paroles, et que mon style négligé ne fît méconnoîtrô le vôtre.

584 X^ETTBES. ,

RÉPOTySE.D'HENW JIEGIUS, etc. A L'APPENDIX,

ou NOTES SUR l'aPPENDIX, ET SUE LES G0ROLLAIfi.ESDETHE0I.O0IS ET DE PHILOSOPHIE DE M. GISBERT VOETIUS, etC.

Je voudrois après commencer par une honnête lettre à M. Voëtius, en laquelle je dîrois, qu'ayant vu ks très doctes, très excellentes et très subtiles thèses qu'il a publiées toucl^ant les formes sub- ^tantielles et autres matières appartenantes à la physique, et qu'il a particulièrement adressées aux professeurs en médecine et en philosophie de cette université , au nombre desquels je suis compris , j*ai été extrêmement aise de ce qu'un si grand homme a voulu traiter de ces inatières , comme ne doutant pas qu'il n'auroit usé de toutes les meilleures raisons qui peuvent se trouver pour prouver les opinions qu'il défepd, en sorte qu'après, les siennes il n'en faudroit plus attendre d'autres , et même que je me suis réjoui de ce que la plupart des opinions qu'il a voulu défendre en ces thèses étant entièrement contraires à celles que j'ai enseignées, il semble que c'a été particulièrement à moi qu'il a adressé sa préface, et qu'il a voulu par là me convier à lui répondre, et ainsi m'inviter , par une honnête émulation , à rechercher d'autant plus curieusement la vérité ; que

JLETTREST. 565

je m'estime bten glorieux ^le ce qu'il m'a voulu faire cet honneur; que je ne puis manquer de tirer de Fs^v^ntage de cette attaque ,. à cause que ce me sera même de la gloire si je suis vaincu par un si fprt adversaire; que je lui en rends grâces très affectueusement, et mets cela au nombre des grâces que je lui ai , et que je reconnois être très grandes. Hic fme commemorarem , quomodo me JU' verit, in prafessione acquirendo, quomodo mihi paironus, mihifautor, tnihi adjutor semper ftierity etc. Je niétendrois ici sur l'obligation que Jç lui ai de ma chaire de professeur , avec quelle bonté il m* a toujours servi de patron et d'aide^ etc. ; enfin , que je n'aurois pas manqué de répondre à ses thèses , et de faire comme lui des disputes publiques sur ces matières , si je pouvois^ espérer une audience aussi favorable et aussi tranquille; mais qu'il a ^n cela beaHcoup d'avantage par-dessus moi, à cause que le respect et la vénération qu'on a pour lui , non seulement à cause de ses qualités de recteur et de ministre, mais beaucoup plus à cause de sa grande piété, de son incomparable doctrine , et de toutes ses autres excellentes qua^ lités , est capable de retenir les plus insolents ^, et d'empêcher qu'ils ne fassent aucun désordre aux lieux où il préside , au lieu que n'ayant pas le même respect pour moî , deux ou trois fripons que quelque ennemi aura envoyés^ à mes disputes

b&6 LETTRSS.

seront suffisants pour les troubler; et, ayant éprouvé cette fortune en mes dernières, je crois m abaisser trop , et ne pas assez conserver la dignité du lieu que notre très sage magistrat m'a fait l'honneur de vouloir que j'occupasse en cette académie^ si jç m'y opposois dorénavant : non pas que je sois fâché pour cela, ni que je pense devoir aucunement être honteux de ce* qui s'est passé ; car , au contraire, ces faiseurs de bruit ayant toujours interrompu mes réponses avant que de les avoir pu enten/dre, il a été très aisé à remarquer que nous n'avons point donné occasion à leur insolence par nos fautes , mais qu'ils étoient venus à nos disputes tout à dessein de les troubler , et d'empêcher que nous ne .puissions avoir le temps de faire bien entendre nos raisons; et l'on ne peut juger de là autre chose, sinon que mes ennemis, se servant d'un moyen si séditieux et si injuste, ont témoigné qu'ils ne cherchent point la vérité, et qu'ils n'espèrent pas que leurs raisons . soient si fortes que tes miennes, puisqu'ils ne veulent pas qu'on les entende. Et quand on ne sauroit pas que ces troubles m'auroient été procurés par l'artifice d'aucuns ennemis, sed a tola juvenum aliquot lascivia y mais encore par la pétulance de quelques jeunes gens , on sait bien que les meilleures choses étant exposées au public sont aussi souvent sujettes à cette fortune que

les plus mauvaises et les plus' impertinentes. Aussi on étoit autrefois fort attentif aux badineries d'un danseur dt corde, là où ceux qui représentoient une très belle et très élégante comédie de Térence étoient chassés du théâtre par de tels battements de mains; ainsi , etc. Ces raisons donc me donnent raison dé publier plutôt cette réponse que de faire des thèses , joint aussi qu'on peut mieux trouver la vérité en examinant à loisir et de sang-froid deux écrits opposés sur un même sujet, que non pas en la chaleur de la dispute, où l'on n'a pas assez de temps pour peser les raisons de part et d'autre, et où la honte de paroître vaincu , si les nôtres étoiént les plus foibles, nous en ôte souvent la volonté. C'est pourquoi je le supplie de la recevoir en bonne part, comme ne l'ayant fait que pour lui plaire , et lui témoigner que je ne suis pas si négligent que de manquer de satisfaire à l'honnête semonce qu'il m'a faite par ses thèses , de faire voir au public les raisons que j'ai pour' soutenir les raisons qu'il a impugnées , et c'est pour le bien général Xoiim rei lit* terariœ^ de la république des lettres^ et particulièrement pour le bien et la gloire de cette université; et que je l'annoncerai et estimerai, ut patroniim , fautorem amicissimum , etc. , cànmie un patron et un protecteur très zélé y etc. Vale. Adieu.

S88 ijettres.

Après une lettre de cet argumeat, je fiprois imprimer:

Domini Gisberti prçefatiuncul^ ^d do0thf%num , expertissimum^ medicum^ etc. ^usgue aid thentn prt^ mam.

Petite préface de M. Gisbert Voetiusy à M

très docte j très expéris^enté médecin y etc., jusqu'à la première thèse» .

RléPOirsk A LA P&éFAGE.

Que je loue si grandement sa civilité et sa courtoisie , de ce que, nonobstant le pouvoir que sa théologie , qui est la principale science, lui donne sur toutes les autres , et celui que sa qualité de recteur lui donne particulièrenient en cette académie , il n'a pas voulu traiter de matière de physique sans user de quelques excuses envers les professeurs en philosophie et en médecine; que je suis fort d'accord avec lui de ce qu'il blâme les adolescentes qui vix démentis ptdlosophiœ imbuti ûbsque evidenti et valida demonstrationum evictiane omnium scholarum philoêophiam exsibilant ante^ quam terminas ejus intellexerinf ^ eorumque wh tione destitutij auctores superiorum facultatum sine fructu legant, lectionesque et disputationes tanquam mutœ personœàut statuai Dedale<Baudire cogantur. Que je blâme ces jeunes gens qui y à peine instruits

des premiers éléments de ta philosophie ^ et destitués de cette conviction ^ue donne à l'esprit l' évidence et la force des démonstrations ^ sifflent tout ce qui est de la philosophie de l'école avant d*en avoir compris tes termes, et qui^ privés de ta connotssance de ces choses , se voient dans la nécessité de lire sans firuit tes auteurs qui traitent des s^ciences supérieures , et se voient réduits à écouter les leçons et les disputée qu'on y fait comme des personnes muettes et comme des statues de Dédale. Sed quia vàtde diligenier ipsosjhoe in exordio admonet, ne tain faciliter id agant. Mats le soin qu'il prend de les avertir dans son exorde de se précautionner contre ces erreurs; et comme si c'était une faute fort ordinaire , laquelle toutefois a été inconnue jusqu'à présent, non immerito suspicor hoc de solis auditoribus meis intelligi; f entre dans des soupçons- légitimas que vous ne par-^ tet' ici que de ceux qui prennent mes leçons ; car f ai déjà su que quelques uns étant jaloux de voir les grands progrès que mes auditeurs faisoient en peu de temps, ont tâché de décrier ma façon d'enseigner, en disant que je négligeois de leur expliquer les termes de la Philosophie, et ainsi que je les laîssois incapables d'entendre les livres et les autres professeurs ; et que je ne leur apprenois que certaines subtilités dont la connoissance leur donnoit après cela tant, de présomption, qu'ils osoient se moquer des opinions communes ;

SgO LJETTAES.

et pour ce sujet, me persuadent que M. Voëtius (^ on rector magni ficus p ou recteur magnifique ^ etc.; donnez-lui les titres les plus obligeants et lès plus avantageux qug vous pourrez), ayant été averti de cette calomnie, en a voulu toucher un mot ici en passant , afin de me donner occasion de m'en purger ; .ce que je ferai facilement , en faisant voir que je ne manque pas d'expliquer tous les termes de ma profession , lorsque les occasions s'en présentent , bien qim^ j'aie encore plus de soin d'expliquer les choses; et je veux bien confesser . que d'autant -que je me sers de raisons qui sont très évidentes et très intelligibles à ceux qui ont seulement le sens coinmun, je n'ai pas besoin de beaucoup de termes étrangers pour les faire entendre; et ainsi, qu'on peut bien plus tôt avoir appris les vérités que j'enseigne, et trouver son esprit satisfait touchant les principales difficultés de la pliilosophie,5 qu'on ne peut avoir appris tous les termes dont les autr^ se servent pour expliquer leurs opinions touchant les mêmes difficultés de la Philosophie, et avec tous lesquels ils ne satisfont jamais ainsi les esprits qui se 'servent de leur raisonnement naturel, mais les remplissent seul^ement de doutes et de nuago»^; et enfin que je ne laisse pas d'enseigner aussi les termes qui me sont inutiles, et que, les faisant entendre en leur vrai sens, celerius a me quant viUgo

ab alii$ dUcuntur^ on les ajff^rend, en moins de temps de moi que du commun des philosophes : ce que je puis *prbuver par l'expérience que plusieurs de mes auditeurs ont faite, et dont ils ont ri&ndu preuve en disputant publiquement, après n'avoir étudié que tant de mois , etc. Or je m'assure qu'il n'y a personne de bon sens qui ose dire qu'il n'y a rien à blâmer en tout ceci, ni même qui ne soit grandement à priser : etsi enim sœpe hinc coMin" gaty ul qui mea audiverunt, ea quœ ab aliis in contrarium docentur ut minus rationi consenianea, contemnant, vel etiamsi placet exsibilent : et s* il arrive souvent de là que ceux qui ont pris mes leçons méprisent ou 9 si vous voulez , sifflent ce que les professeurs enseignent de contraire à mes sentiments, comme moins conforme à la raison, on n'en doit pas rejeter la faute sur ma manière d'enseigner , mais plutôt sur celle des autres, et les conduire à suivre la mienne autant qu'il leur sera possible , plutôt que de la calomiiier , et velle ipsam calum- . nia sua obruere, et vouloir l'ensevelir sous des ruines si odieuses.

AÉPONSE A LA PREMlÈEE THÈSE, etC

• (Version.)

Je souscris ici volontiers au sentiment de M. le recteur, qui dit qu'il ne faut pas chasser sans su-

jet de leur ancien domgine de pauvres innocents, c est-à-dire ces êtres qu'on appelle formes substantielles et qualités réelles ; pour nous jusqu'il nous ne le[S avons pas encore absolument rejetés. Nous déclarons seulement que nous n'avons pas besoin d'eux pour rendre raison des choses naturelles , et nous croyons que nos sentiments sont particulier rement recommandables, en ce qu'ils sont indépendants de ces êtres supposés incertains , et dont on ignore la nature : mais comme en cette occasion c'est presque la même chose de dire qu'on ne veut pas se servir de ces êtres , et de dire qu'on les rejette, pai'ceque la seule raison qui les fait admettre aux autres est qu'ils les croient nécessaires pour expliquer la cause des effets naturels, nous ne ferons pas difficulté d'avouer que nous les rejetons entièrement , et M. le recteur ne nous fera pas un crime décela, comme je l'espère; car il y a déjà long^temps que nous sommes» instruits, sinon parfaitement, du moins médiocrement, de la philosophie des collèges , et nommément de la logique, de la métaphysique ; et nous avons reconnu que ces misévables êtres ne sont d'aucun autre usage que d'aveugler l'esprit de la jeunesse , et de mettre à la place de cette docte ignorance, que M. le recteur rend si fort recommandable , une autre espèce d'ignorance pleine de vanité et de présomption : mais pour n'être pas en reste de libéralité

LETTRES. SgS

avec M. le. recteur, je le loue aussi de vouloir ramener à l'étude de lapbâlosophie les jeunes gens qui^ajoutoient à l'élôignement et au mépris brutal qu'ils avoient pour elle une ignorance grossière, rustique et orgueilleuse ; et il ne sauroit m'entrer dans l'esprit qu'il ait eu ici en vue les plaintes qu'il foçme contre mes écoliers , comme je l'sji déjà dit, de ce qu'après avoir goûté ma philosophie ils n'ont que du onépris pour celle de l'école : car je croirois faire injure à sa piété, à l'élôignement infini qu'il a pour la médisance, et à l'amitié qu'il m'a toujours témoignée, de croire qu'il ait voulu se servir de termes si impropres pour mépriser la philosophie que. j'enseigne, qui est si véritable et si claire, que dès qu'on l'a apprise on méprise les autres, pour la traiter d'idiote et de rustique et d'ignorance orgueilleuse; et pour appeler féroce et fuite de l'étude de la philosophie le mépris que l'on fait des opinions qui sont regardées comme très fausses et (fui ne vient que de la connaissance d'une philosophie plus véritable, comme si par étude de la philosophie il ne falloit entendre que l'étude de ces controverses où ne se trouve jamais une vérité certaine, et non l'étude même de la

vérité.

RÉPONSE A LA SECONDE THESE, etC.

On prouve ici douze points auxquels M. le rec-

tetir a donné à juste titre , un peu auparavant, le nom de préjugés et de ddiites, parcëqii'ils ne donnent occasion de rien assurer, maïs seulement de douter, à ceux qui sont plutôt entraînés par les préjugés que par les raisons, quoique ces doutes n'em- - barrassent pas beaucoup ceux qui examinent la force des raisons.

l>atts la première , il dertiande n âh peut eoncitier avec l'Écriture sainte le sentiment de ceux qui nient les fotmes substantielles. On n'en sauroit douter, pourvu qu'on sache que les prophètes, les apôtres, et les autres écrivains sdcféS, qui ont écrit par l'inspiration du Saint-Esprit, n'ont jamais pensé à ces êtres philosophiques et inconnus^ hors des écoles ; et pour ôter toute équivoque dans les mots , il faut observer que , par les formes substantielles que nous nions, on entend utie cëitainè substance jointe à la matière, et qiii compose avec elle un certain tout purement corporel, et qui n'est pas moins une substance ou un être tjul subsiste par lui-même, que la matière; et l'on petit dire que c'est encore à plus juste titré, ptnëqûé l'on dit qu'elle est un aete^ et que la matière n'est appelée que puissance. Or iious croyons que l'Écriture saînte^ne fait nulle part mention de cette substance ou de cette forme substantielle , différente de la matière dans les choses purement- corporelles; et pour faire connoître auit autres torkibien ces passages de' l'Êcri-

ture que M. le recteur nous oppose sout peu pressants, je crdis qu'il suffira pbur cela de les rapporter tous. II est dit au premier chapitre de la Genèse, Ters. 1 1 : Dieu dit encore que la terre pousse de t' herbe qui "porte de ta graine , et des arbres frui^ tiers qui pâftent des fruits chacun selon son espèce. Et vers. 21 : Dieu créa donc les grands poissons et tous tes animaux qui ont la vie et le mouvement^ que les eaux produisent, eiuicun selon son espèce, et il créa aussi tous les oiseaux selon leur espèce , etc. « Je vous » prie de mettre tous' les autres passages ; car je les » ai tous chercbés , et je ne vois rientjui s^rve aucu- » nement à* ce sujet. » Cai* on rte peut pas dire que les mots de genre ou d'espèce désignent des différences substantielles , puisqu'il y a aussi des genres et des espèces d'accidents et de modes , comme la figuré est genre à l'égard des cercles et des carrés, sans que personne s'avise jamais de croire que ces lihoses aient des formes substantielles , etc.

â. Il appréhende que si nous fiions les choses sub^ stantieUes dans les choses purement matérielles', nous ne puissions aussi douter s'il y en a une dans Vhomme^ et que nous ne puissions pas' si heureusement et si sincèrement combattre l'erreur de ceux qui imaginent une âmê unit^erselle du monde , ou quelque chose de sembtabtcy que les partisans des formes substantielle$. On peut ûiowier au second point, qu'au contraire le sentiment qui établit les formes substantielles

peut très facilement nous faire tomber dans l'opi* nion de ceux qui disent que l'âme humaine est corporelle et mortelle , laquelle étant seule reconnue forme substantielle, et les autres ne consistant que dans la configuration et le mouvement des parties , cette seule prérogative qu'elle a sur les autrçs montre clairement iJu^Ue diffère des autres en nature , et cette différence de qature nous fournit un moj^en très facile pour prouver son immatérialité et 3on immortalité^ comme on peut voir dans les Méditations sur la ûiétaphysique qu'on vient d'imprimer depuis peu ; en sorte qu'on ne sauroit inventer là-dessus une opinion qui convienne mieux aux principes de la théologie.

Au cinquième. Ceux qui admettent les formes substantielles tombent dans une grande absurdité en disant qu'elles sont le principe immédiat de leurs actions : ce que l'on ne peut pas imputer à ceux qui ne distinguent point ces fêbnes des <|ualités actives. Pour nous, nous ne nioiis pas les qualités actives , nous disons seulement qu'il ne faut pas leur attribuer aucune entité plus grande qu'une entité de mode; car on ne peut le faire saps les coi^cevoir comme véritables substances. Nous ne niou^ pas aussi les habitudes ; mais nous les comprenons sou^ un double genre, les 'unes purement matérielles , qui dépendent de la seule configuration , ou autre disposition des parties ; et les autres iip-

matérielles ou spirituelles, comme les habitudes de la foi , de la grâce, etc. , dont parlent les théologiens, qui ne dépendent point d'elle, mais qui sont seulement des modes spirituels existants dans l'âme , coHîme ^ mouvement ou la figure est un mode corporel existant dans le corps.

At^l^itième. Je troudrois expliquer comment les automates sont aussi des ouvrages de la nature, et que les hommes en les fabriquant ne font qu'appliquer les choses actives aux passives , comme, par exemple, en semant du grain, ou en procurant la génération d'un mulet; ce qui n'apporte aucune diflérence essentielle^ mais seulement naturelle. Cette différence pourtant du plus ou du moins est grande, comme vous dites, pàrceque le peu de roues qui composent ime horloge ne peuvent entrer en aucune comparaison avec le nombre infini d'os et de nerfs, de vdnes, d'artères, etc., qui se trouvent dans le plus vil de tous les plus petits animaux. Ce seroit encore ici le lieu d'apporter tous les passages qu'il cite de l'Écriture sainte , afin que la calomnie parût , car ils ne forment pas la moindre preuve du monde.

Au dixième. Donc il faudroit rejeter la géométrie et toute la mécanique. On sent le ridicule de cela , et rien n'est plus déraisonnable. Je ne pourrois jamais passer cet article sans rire un peu à ses dépens ; mais je ne vous le conseille pas.

A ^onzième. ]Hous ne disons pas queja terre $e meuve par rapport à sa siti^tioA., à sa position et à sa figure, mais seulement xju'elle est disposée par là au mouvement. Ce n'est point«iion plus faire un cercle dans le raisonnement , de cj^re qu'une choçe est mue par une cause 9 et qu'elle est disposée «au mouvement par une autre; ce n'est poin(g|ttsi un cercle vicieux qu'un corps ep remue un autr^, ce second un troisième , et ce troisième derechef le premier , si le premier cesse derechef d'être mù ; comme ce n'est pas un cercle qu'un homme domie de l'argent à un autre , leqqel le donne à un troisième, e^ ce troisième le r^doqne au preo^er.

Au douzième. Cens; qui se plaignent que nou» n'expliquons rien par ces principes , ^'ont qu'à lire nos Météores , et les confronter avec ceux d'Anstote; ils peuvent lire au^&si ma Dioptrique, avec le« écrits de xeux qui ont travaillé sur la même ma*tière, et ils reconnoîtront sans peine que tout le déshonneur et toute la honte ne retomberont que sur des opinions qui sont si éloignées de la simple nature.

AiPONSE A LA TROISIEME THÀSE, etC.

Toutes les raisons qui servent de preuves au?: formes substantielles se peuvent appliquer à 1^ forme de l'horloge, que personne ne dira jamais être substantielle.

RÉPONSE Â LA QUi^TAlÂlIE THÈSE, etC

Les raisons ou les démonstrations physiques^ ccm* tr^ les formes substantielles, que nous croyons ca-pables de cpn vaincre tout esprit qui aime la vérité, sont principalement les suivantes , tirées de la métaphysique ou théologie naturelle , et qu'on peut appeler a priori ( ou preuve d'un effet par ses eauses ) : il est contre le boa sens que (|ttçlque substwce qu^ ^ j$ait existe de nouveau, si Dieu ne l'a Qféée dç nouveau ; cependant nous voyons toc» les jouiis que plusieurs de ces formes qu'on nomme substantielles commencent d'être de nouveau , quoique ceuji qui les admettent pour substances ne croient pas que Dieu les crée. Ils se trompent doQG^ ce qui est confirmé par l'exemple de l'âme, qui e&t la véritabk forme substantielle de rhomrne; car la véritable raison pour laquelle on croit que Dieu l'a créée imniédiatement dan» chaque corps, c'est qu'elle est une substaiicef et par conséquent comme on ne croit pas que les autres soient cr^es de la même manière , mais i^eulem^it qu'elles sont tirées de la puissance de la matière, il ne faut pas croire au^si qu'elles soient substances. On voit pur là clairement que ce n'est pas ceux qui nient les formas substantielles, maiîs plutôt ceux qjii les admettent, qui méritent à plus juste titve, par une sv&^ nécessaire de raisonnement , le nom de bétes et d'athées. Je ne voudroîs donc pas que vous re-

60O LETTAES.

jetassiez la preuve tirée de l'origine des formes substantielles, et que vous l'appelassiez une preuve de Thersite , parcequ'elle y a du rapport , en ce qu'elle est donnée par des aveugles; je mettrois seulement que ce que les autres ont dit sur cela ne vous regarde point, parceque nous ne suivons point leur opinion. L'autre démonstration se tire de la fin ou de l'usage des formes substantielles; car les philosophes ne les ont introduites que pour rendre raison des actions propres des choses natu^ relies dont cette forme seroit le principe et la source, comme on voit dans la thèse précédente; mais ces fôrmçs substaiitielles ne sauroient jqous fournir une raison solide d'aucune action naturelle , puisque leurs partisans avouent qu'elles sont occràtes, et qu'ils ne les comprennent pas ; car s'ils disent que quelque action procède d'une forme substantielle, c'est la même chose que Aïs disoient qu'elle procède d'une chosie qu'ils ne comprennent pas , ce qui n'explique rien. Ainsi il ne faut se servir en auctine manière de^^s formes pour rendre raison des actions naturelles; au contraire, les formes ei^ntielles telles que nous les admettons, nous fournissent des raisons certaines et mathématiques pour rendre raison des dissions naturelles , comme on le peut voir dans m^ Météores touchant la forme du sel commun. Vous pouvez jeindre ici ce ||iie vous dites du mouvement du cœur.

RÉPONSE A LA CINQUIÈME THÈSE, etC.

^ Ces mots , de docte ignorance , qu'il répète si souvent avec tant de plaisir , méritent une petite explication. Comme la science humaine est fort limitée, et que tout ce que Ton S£Ût,/cqitiparé à ce que l'on ignore, n'est presque rien , c*est une marque de science d'avouer sincèrement qu'on ignore f:e que l'on ignore véritablement , et c'est en cela que consiste principalement cette docte ignorance, parcequ'elle est particulière aux véritables savants ; car les autres, qui font profession de science sans être véritablement savants, n'ayant pas assez d'esprit pour faire le discernement nécessaire de ce que tout vrai savant sait , de ce dont le même savant avoue son ignorance sans craindre qu'il y aille de son honneur; ces faux savants, dis-je, se vantent de tout savoir également, et, pour rendre facilement raison de toutes choses ( si toutefois on peut dire qu'ils rendent raison des choses lorsqu'ils expliquent une chose obscure par une autre qui l'est encOse plus), ils. ont inventé les formes substantielles et les qualités réelles , en quoi leur ignorance n'est point accompagnée de science , et ne mérite que le nom d'orgueilleuse et de pédantesque : car l'orgueil consiste visiblement en ce qu'ignorant la nature de quelque qualité , ils concluent que c'est une qualité occulte, c'est-à-dire impénétrable à l'esprit

6o!2 LETTRES.

humain , comme si leur counoîssance devoît être la règle de toutes les connoissances humaines.

REPOirSE A LA SIXIEME THESE, etC

Je ne vois pas quel est \e railsonnement de cet homme, sut ce qu'il a mis à mon sujet. Il dit que, dans ma Dissertation sur la méthode , je n'ai pas do/iné une démonstration assez évidente de l'existence de Dieu : c'est ce que j'ai dit dans le même endroit. Que peut-il donc inférer à cet égard par ces paroles , je*peme, donc Je suis. Il cite, et il m'oppose là , bien mal à propos , le traité du père Mersenne et le sien, puisque le sien est encore en herbe, et que le père Mersenne n'a jamais rieii fait imprimer dé métaphysique que mes Méditations.

RÉPONSE A LA SEPTIÈME THÂSE, elC.

Je dirois , en changeant un peu la phrase, nous n'avons cependant rien soutenu là-dessus qui soit conforme aux opinions de Taurellus ou de Oor* leujs , et tout ce que nous y avons avancé s'accorde parfaitement avec le sentitnent le plus commun et le plus orthodoxe des philosophes ; car nous assurons que l'homme est un composé de corps et d'âme , non par la seule présence ou la proximité de l'un à l'autre , mais *par une véritable union suli^tantielle , pour laquelle , à la vérité , il faut na-»

LJ^TTEËS. 6o5

tureUement uue certaûie situation et conformation dans les parties du corps; mais cette union e^t bien différente de celles qui-^n'ont ^our principes que la situation , la figure , et d'autres modes purement corporels, ps^rcequ'elle appartient non seulement au corps , mais encore à l'âipe, qui est incorpor^Ue. Quant à Texpressiotin , bien qu'elle soit peut • être moins usitée , pou^ croyqns pourtant qu'elle est propre pour signifier ce que nous voulons dire ; car nous ne disons pas que l'homnu^ est un être par accident , si ce »'est à rai^pn des parties qui le composent , je veux dire l'âme et le cçyrps y voulant marquer par là qu'il est ep quelque façon accidôntel à ces deux parties d'être unies ensemble , parceqile chacune d'elles peut subsister séparément : ce qui s'appelle un accident qui peut se trouver présent ou absent sans la corruption du sujet. Mais en tant, que nous considérons l'honime totalement en lui-même, nous disoui» qu'il est un être, existant par soi-même^ et non par accident ^ parceque l'union qui joint le corps hur. main et l'âme ensemble n'^st point accidentelle,, mais essentielle , puisque sans elle l'homnoe n'est; point homme, Mai^ parcequ'il y a plus de gens qui se trompent en c^ qu'ils ne croient pas qu^ l'âme soit réellement distinguée du corps qu'en ce qu'après avoir admis cette distinction Us nient l'union substantielle, et que c'est un plus fort ar-

6o4 " LETTRES.

gument pour réfuter ceux qui croient l'âine mortelle, d'établir cette distinction des parties dans l'homme, que d'étabKr cette union ; j'espérois que les théologiens me sauroient meilleur gré en disaat que l'homme est un être par accident, pour marquer cette distinction ; que si ) n'ayaut considéré que l'union des parties, j'avois dit que l'homme est un être par sai : ainsi ce n'est pas à moi de répondre à ce que Ion objecte au long contre les opinions de Taurellus et de Gorleus, mais de me plaindre de ce qu'on me prête si injustement et avec tant de sévérité les erreurs d'autrui. Au reste , je me suis étendu plus que je ne voulois sur ces choses , et comme je ne sais point si vous ferez usage de cet écrit,* je ne veux pas en écrire davantage ; mais si vous trouvez à propos de vous en servir, je vous prie de me le faire savoir au plus tôt, et j'achèverai sur-le-champ le reste jusqu'à la fin. Mandez-moi aussi en quelle langue vous aimez mieux que je vous écrive. Quand j'ai mis un etc. , ma pensée est qu'il manque quelque chose que vous devez suppléer. Vous communiquerez toutes ces choses , et , si vous le trouvez bon , à notre Achille et notre Nestor , M. V. L. ' , et vous n'entreprendrez rien sans son conseil ; et s*il y a quelque chose qu'il feigne de ne pas savoir, vous vous ser^ virez du conseil de M. Émilius , dont la prudence

I « Van Lecuw. »

LETTRES. 6o5

est égale à l'amitié dont il nous honora, et vous ajouterez plus de foi à leurs paroles qu'aux ipiennes, parcequ'ils ont plus d'esprit que moi, et qu'étant sur les lieux, ils sont plus en état de porter un ju** gement exact, que moi de deviner d'ici. ee qu'il y aura à faire. Je ne crois pas que vous puissiez'employer des termes trop honnêtes pour parler de Voëtius. Je vous prie aussi de prendre garde de ne pas donner lieu de soupçonner que vous avez employé l'ironie, qu'autant qu'elle naîtra de la bonté de votre cause, afin que dan» la svite^ s'il nous contraignoit de changer de style , nous fussions d^autant plus en état de le fiaûre et le rendre plus ridicule. Il est aussi important que votre ré^ponse voie au plus tôt le jour , et avant la fin même des vacances, s'il est possible.

J'ai'été éti:angement surpris de ce que vous m'é- Clivez que vous craignez pour votre chaire de professeur si vous faites une réponse à Voétiqs ; car je ne sa vois pas qu'il eût une autorité souveraine dans votre ville. Jécroyoîs qu'elle jouissoit d'une plus grande liberté,i et j'ai compassion d'elle, voyant qu'elle veut être sous l'esclavage d'un si vil pédagogue et d'«n si misérable tyran : puisque vous êtes iobligé d'y vivre , je vous exhorte à la patiepée, et de ne faire que ce que MM. vos magistrats trouveront bon ; c'est pourquoi mon sentiment est qu'il faut non seulement ne pas répondre à Voëtius par

6o(i LETTRES.

vous-même, mais encore par quelque autre que ce soit, par^qu'il ne s'en sentiroit pas moins offensé. }e vous envoie pourtant ces petites notes que j'ai écrites sur-le<^champ , et qui «e sont présentées à mon esprit comme je conférois votre écrit avec toutes ses thèmes. Vous en ferez usage si vous le trouvezi;bon ; mais c'est faire outrage à notre phi^ losophie de la produire à des gens qui n'en Veulent point ; bien plus , de la comsàuniquer à d'au*très qu'à c6ux qui la demanderont avec empressement. Je me*> souviens que vous m'avez autrefois remerqîé d'avoir eu par son moyen votre chaire de professeur, ce qui me faisoit croire qu'elle ne dépkôsoit pas à vos magistrats. Si la chose est autrement , et s'ils aiment mieux que vous enseigniez ce qui plaît à Voëtius-que ce que vous croyez plus conforme a la vérité, je vous conseille d'obéir,' et d'enseigner plutôt les Bibles d'Ésope que de leiir déplaira en cela.

Je'ne comprends pas ce que vous dites à la fin-de votre lettre sur les globules étbérés, parceque je ne cr^is'pas qu^ls soient mus par Ja matière subtile , maià par eux-méhieâ| puisqu'ils ont un mouvement qui leur a été communiqué dès le commencement du monde ; je ne crois pas non plus que leà p|us grands aient u^ mouvement pliA grand que celui dés plus petits. Je pense absolument le conU*aire. J'ai dit à la vérité, dahs les Météores^ que les plus

grands étatit plus agités^ produisent une plut grandes chaleur, mais ils ne sont pas mus pour cela avec plus de facilité. Adieu.

A. M. REGIU8'.

(Lettre 9a du tome I. Version.') m^^

Monsieur,

J'apprends par mesami^ que personne ne }it votre réponse à Yoëtius qu'il n'en isoit très content , et qu'une infinité de gens l'ont lue. Us ajoutent qu'il n'y a personne qui ne se moque de Voëtîus, et ne dise qu'il désespère de la bonté de s^ cause, puisqu'il a eu recours à vos magistrats pour la défen- ' dre. Tout le monde siffle lés formes substai^tielles ; et Ton dit tout haut que si le reste de notre philosophie étdit expliqué comme cet article , chacun Temhrasseroit. Vous ne devez pas être fâché de ce qu'on vous a interdit l'explication des problèmes de la physique. Je voudrois même qu'on vous défendît de les enseigner en particulier. Tout cela tpurneroit à voti*e honneur et à la honte <}e vos ad.-

> « C'est une réponse à la lettre de M. Leroy da 27 féviier 164a , c*est pourquoi je la date da i*' mars 16 J2. »

6o8 LETTRES.

versaires. Pour xnçA^ si j'éjois à la place de vos consuls, et que je voulusse ruiner Yoëtius, je ne me coDûporterois pas aull'enient à son égard qu'ils iant ; et qui sait ce qu'ils ont dans Tàme , au moins je ne doufe point que M. Y. H.' ne soit pour vous : vous devez suivre exactement ses conseils et ses ordres. Je suis ravi qu'il n'ait pas voulu que vous montrassiez à qui que ce soit les lettres que je vous écrivis dirnière^ient; car bien qu'avant de vous les envoyer j'çusse pbtenu de moi-même d'effectuer, s'il étôit besoin, ce que je promettois par elles à Yoêtius , j'aime cependant mieux que cela ne soit pas nécessaire. Bien des choses me détournent tous les jours de ma Philosophie, que j'ai pourtant résplu d'acheve^r cette année ; au reste obéissez exactement et avec plaisir à tout ce que MM. vos magistrats vous ordonneront, et soyez assuré qu'il ne sauroit «vous en arriver aucun déshonneur* Méprisez .les disputes que l'on fera contre vous; et dites seulement que s'ils ont qiielque chose de bon à dire, ils n'ont qu'à vous le donner par écrit, et que vous ne pouvez y répondre autrement. Adieu.

■ « Van der Hoolck. »

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( Lettre 60 dn tome II. )

Mon révérend père ,

Je suis extrêmement obligé à M. de Sainte-Croix de la bonne volonté que vous me mandez qu'il me témoigne; j'estime beaucoup les conseils qu'il me fait la faveur de me donner, et je ne .manquerai de les suivre , autant qu'il sera en mon pouvoir ; et même je ne plaindrois pas d'aller faire un voyage en France tout exprès pour les pouvoir apprendre

de sa bouche , mais la mer et les Dunkerquois i-en-

■ <* Cette lettre n*est pas datée , mais Je la crois certainement «crite le 10 mars 164a ; car si elle avoit été écrite plus tard, M; Descartes n*aaroit pas manqué d'avertir le P. Mersenne du fameux jugement rendu contre Ini le 17 mars. Or, depuis le 10 jusqu'au 17 il n*y a voit point de jour de poste; donc cette lettre est écrite le 10 mars. Mais ce qui me détermine à croire que cette lett^'e est écrite le xo mars , c'est que M. Descartes y dit an P. Mersenne qu'il faut qu'il lui renvoie la réponse qu'il a faite à Voëtius, et qu'il l'envoie par M. de Zaytlichem. Or, M. de Zuyt- Kchém,. dans une lettre an P. Mel^enne, datée du 7 avril 1-642, dit ces paroles ; Par mes dernières ifçus aurez reçu la défense de M, Dûseartes.,, D'où je conclus que pour envoyer ces réponses de ^M. Descastes à M. de Znytlichem , et pour les envoyer au P. Mersenne , on peut bien remonter jusqu'au 10 mars , vu qu'on ne peut avancer cette lettre davantage. » 8. 39

6lO L£TTRCS.

dent 'maintenant le passage trop difiBcile et trop périlleux.

Pour ce qui est de témoigner publiquement que je suis catholique romain , c'est ce qu'i) me semble avoir déjàfait très expressément par plusieurs fois^ comme en dédiant mes Méditations à MM. de la Sorbonne , en expb'quant comm^fit les espèces demeurent sans la substance du pain en l'eucharistie, et ailleurs; et j'espère que dorénavant ma demeure en ce pays ne donnera sujet à personne d^avoir mauvaise opinion de ma religion , vu qu'il est le refuge des catholiques, témoin la R., qui y est arrivée depuis peu , et la R. qu'on dit y devoir bientôt retourner.

Je vous envoie les trois premières feuilles des objections du père B. : c'est la négligence du libraire qui est cause que je ne vous puis encore en* voyer le tout. Je vous prie de garder la copie écrite à la main que vous en ave^, afin qu'il ne puisse dire que j'ai fait changer quelque chose en sa copie, laquelle j'ai été soigneux de faire iiftprimer le plus correctement qu'il m'a été possible, et sans y changer une seule lettre. Vous vous étonnerez peut-être de ce que je l'accuse tant de fausseté, mais vous v^rre^ bien encore pis au rMl;e,«t toutefois je l'ai tr^té le plus courtoisement qu'il m'a été possible, mais je n'ai jamais vu d'écrit si rempli de fautes ; j'espère toutefois séparer tellement sa cause de celle

LETTASS. &11

de ses confrères , qu'ils ne m'en pourront vouloir mal , si ce n'est qu'ils yeuillent ouvertement se dé* claier ennemie de la vérité, et fauteurs de la calomnie.

J'ai cherché dans saint Augustin les passages que vous m'aviez ipandés sur le psaume quatorzième , mais je ne les ai su trouver , ni rien de lui sur ce psaume. J'y ai aussi cherché les erreurs de Priagius , pour savoir sur quoi se peuvent fonder ceux qui disent que je suis de son opinion , laquelle j'avois ignorée jusqu'à présent; mais j'admire que ceux qui ont envie de médire s'avisent d'en chercher des prétextes si ptu véritables et si tirés par les cheveux. Pelagius a dit qu'on pouvoit faire, de bonnes œuvres et mériter la vie éterqelle sans la grâce , ce qui a été condamné de l'église; et moi je dis qu'on peut ccmnoître par la raison natur^le que Dieu existe , mais je ne dis pas pour cela que cette connoissanq^ naturelle mérite de soi, et sans la gr✠, la gloire surnaturelle que nous attendons dans le ciel : car au contraire il est évident que cette gloire étant surnaturelle , il faut des forcer» plus que naturelles pour la mériter. £t je n*ai rien dit touchant la*connoissance de Dieu, que tous les théologiens ne disent aussi ; mais il faut remarquer que oe qui se connoit par raison naturelle, comme qu'il est tout bon, toot-puifsanty touttéritabla^etc^,

peiit bien servir à préparer les infidèle» A recevoir

6l2 LETTRES.

la foi 9 mais non pas suffire pour leur faire gagner le ciel ; car pour cekkil faut croire en Jésus-Christ, et aux autres choses révélées , ce qui dépend de la grâce.

Je vois qu'on se méprend fort aisément touchant les choses que j'ai écrites , car la virîté étant indivisible , la moindre chose qu'on en ôte ou qu'on y ajoute la falsifie, comme par exemple vous me mandez comme ^n axiome qui vienne de moi, ^«e tout ce que nous concevons clairement est ou existe; ce qui n'est nullement de moi : mais seulement que tout ce que nous apercevons clairement est vrai , et ainsi qu'il existe , si ^nous apercevons qu'il ne puisse ne pas exister, ou bien qu'il peut exister, si nous apercevons que son existence soit possible; car bien que l'être objectif de l'idée doive avoir une cause réelle, il n'est pas toujours besoin que cette cause la contienne formalitery mais seulement eminenter.

Je vous remercie de ce que vous me mandez du concile de Constance sur la condamnation de Wiclef , mais je ne vois point que cela fasse rien du tout contre moi ; car il auroit dû être condamné en même façon ; si tous ceux du doncile eussent suivi mon opinion , et en niant que *la substance du pain et du vin demeure pour être le sujet des accidents , ils n'ont pointipour cela déterminé que ces accidents fussent réels , qui est tout ce que j'ai

LETTRES. 6l3

écrit n'avoir point lu dans les conciles : cependant je vous suis extrêmement obligé de tant de soin que vous prenez pour tout ce qui me regarde.

Je suis bien aise que M. de Z. ' vous ait fait voir l'imprudence de Voëtius qui vous cite contre moi; j'avois eu envie de vous le mander, mais j'en avois fait si peu de cas , que je l'avois toujours oublié. Sa grande animosité contre moi vient de ce qu'il y a un professeur * à Utrecht qui enseigne ma philosophie : et ses disciples ayant goûté ma façon de raisonner , méprisent si fort la vulgaire , qu'ils s'en moquent ouvertement , ce qui a excité une extrême jalousie contre lui de tous les autres professeurs dont V. est le chef, et ils importunent tous les jours le magistrat, pour lui faire défendre cette façon d'enseigner. Il faut que vous voyiez la réponse que j'ai faite* à Voëtius à quelques unes de ses thèses où il a compris tout ce qu'il a pu de ma Philosophie. Je les enverrai à M. de Z. pour vous les adresser , car autrement le port en coûteroit trop. Au reste j'ai lu le favorable jugement que M. Chanut a fait de moi, m'estimant capable de répondre aux objections du père B. Je tâcherai de faire voir qu'il est en cela aussi véritable que l'autre ne l'est pas , et je serai bien aise qu'il sache que je suis, etc.

> K Zuytlicheni. »

• « Leroy. »

6l4 LETTRES.

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A M. KEGIUS '.

(Lettre 9) du tome I. V^rsioti. )

Monsieur,

Je vous félicite de la persécution que vous souffrez pour la vérité; je vous en félicite, dis-je, de tout mon cœur, car je ne vois pas qu'il puisse vous arriver le moindre mal de tous ces troubles ; au contraire je prévois pour vous une augmentation de gloire. Vous devez vous réjouir de ce que Dieu a ôté à vos ennemis la prudence et le bon esprit. Vous voyez ce quils ont gagné en faisant xléfendre votre livre; on n'est que plus empressé à Tacheter, on l'examine plus attentivement, la bonté de votre cause et la malignité de votre ennemi en sont connues d'un plus grand nombre de personnes. Plus de personnes s'apercevront désormais que ce n'est que par jalousie et sans sujet qu'il vous a attaqué le premier avec aigreur et malignité , tandis que vous de votre côté , ayant tous les sujets du monde d'entrer dans une juste défense, lui avez répondu

' « Cette lettre sert de réponse, â celle de M. Leroy , datét 4n, 5 ttmrt t64a. C*est pourquoi je la fixe vij^ jpmn 1642.»

LETTRES. 6l&

avec modestie, avec douceur, el même (triste sir toation peur un hoiméte bcmiitie) avec un respect qu'il ne mérite pas; Plus de personnes , dis^je, con-^ noitront la faiblesse des raisons avec lesquelles il attaque vos opinions, et en même temps la force ' de vos répm39es. De là plus de personnes condu* font quil n'a plus rien de bon à vous répondre ^^ et seront justement indignées contre lui de œ qu'il a assez de pouvoir dans votre ville , cohtre toute justice, pour vous traiter impun^nent, dans uii écrit pid>lic , d'atbée et de bete, vous dominer d^aurtrès noms odieux, et employer mille mauvaises raisons pour vous charger de crimes supposés et débiter ses calomnies , tandis qu'il ne vous est. pas permis d'avoir recours à là vérité ^ et de vous jus^ tiâer en vous servant dea termes les plus modestes* Je trouve en vérité admirable qu'il proposé qu'il, lui soit permis de disputer avec vous devaiit des commissaires qui puissant juiger du fond de l'affaire } apparemment qiie âes raisons sont de ta.natureidc; ces potions qu'il faut a valôr toutes chaudes, et q«û ne sont plus bonnes quaii4 elles sont froides : vérif table ^ngé en cela, comme ep plusieurs 9iitv^ choses, dé notre St.' £n bonne £oi^ j^ ne voi^)pa$ que vous ayez rien à craindre d'un tel adversaÂr^/ Que peut-^il faire centre vous davantage? vqus faille peut^tre défendre par le magisti'at d'enseigner ce

' « Statii[>ion. »

que vous avez coutume d'enseigner, ou de Eure condamner votre doctrine comme fausse et héré* tique; ou enfin , ce qui seroit de pis , vous obliger de vous démettre de votre chaire : mais je ne crois pas que vos consuls poussent leur complaisance pour lui jusqu'au pc»nt de statuer tout ce qui pourroit lui plaire. Bien plus , je lie crois pas qu'il y ait un seul d'eux tous qui ne sente les motife qui poussent Voëtius, et la plupart de vos autres collègues, à attaquer avec tant d'aigreur votre philosophie : je veux dire qu'elle est plus vraie qu'ils ne souhaiteroient, et que vos raisons sont si claires , qu'elles sapent jusques au fondement leurs opinions erronées, et les rendent même ridicules sans les attaquer ; car enfin ils ne sauroieht lui £siire un crime de ce qu'elle est nouvelle, puisqu'ils mettent toute leur gloire à enfanter tous les jours de nouvelles opinions , sans que jamais aucun s'y soit opposé; et la raison pourquoi ils ne se portent aucune envie là-dessus, c'est qu'ils iie les croient pas véritables , et ils n'aiiroient aucune jalousie contre lè^ vôtres , s'i Is les croyoîen t fausses ; mais du moins les' ntogii^trats qtii • ne les ont pas empêchés jusques i^ itfenfteigner <5es opinions nouvelles et fausses, ne voctô empêcheront pas, je pense, d'enseigner les vôtres qui sont nouvelles, mais véritables; et quoique peut-être quelques- utls'd'em^e eiix qui n'ont jamais appris toutes ces chicanes de l'école, comme

très peu utiles au gouvernement de la république, ne voient pas la bonté de votre cause, cependant je me repose tellement sur leur équité et leur prudence que je ne saurois croire qu'ils s'en rapportent plutôt au témoignage de vos adversaires qu'au vôtre, et je suis persuadé que le seul W D. V. , qui sBtïs doute entend très bien le fond de la question , aura assez d'autorité sur l'esprit de ses collègues pour empêcher qu'il ne vous soit fait aucun tort. Mais quand la chose arriveroit autrement, et que par un événement aussi extraordinaire qu'absurde , et sans exemple , vous vous verriez pfivé de votre chaire de professeur, je ne crois pas que vous dussiez vous inquiéter le moins du monde. Je n'y vois aucun déshonneur pour vous , mais une honte éternelle pour les autres , et alors votre ville aurôit le déplaisir de voir exposées aux yeux de l'uniyers, ou l'ignorance crasse , ou la haine de la vérité, ou un usage ridicule du pouvoir de ses magistrats, fi^n plus, si j'étois à votre place, je voudrois î&a* voir des consuls combien j'aurois de maîtres, et renoncer plutôt à mon emploi que de ramper devant Voëtius. Je suis sûr qu'en peu de temps , si vous le vouliez , vous auriez facilement ailleurs uhechaire de professeur plus honorable et plus utile, et on en trôuveroit plutôt mille qui enseignercrient les-mémes choses que vos adversaires, qu'un seul qui en-

> «< Vaa der Hoolck. »

6l8 LETXHES.

seigiiàt ce que vous enseignez ;el cependant ce seul horome seroit peut-être plus recherché par les amateurs de la science que tous les autres ensemble. Pour ce qui me regarde^ j^ai cru jusques ici avcHr une véritable obligation à vos magistrats, qui , cachant bieta que vous n'étiez pas éloigné de mes principes de philosophie, n'ont pas été moins dis* posés à vous donner une chaire de professeur , ou peut-être même y ont été principalement portés par ce motif, comme vous avee voulu me le persuader.

Cest ce qui m'a attaché d'une manière particulière à eux, et c'est ce qui fait que je souhaite passionnément que la postérité puisse dire que votre ville a été la première de tontes où notre philosophie ait été publiquement reçue, ce qui ne leur fera, comme je l'espère, aucun déshonneur; au lieu qu'il seroit honteux pour eux s'il étoit jamais dit qu'ils n'ont pas su vous mettre à couvert des mauvais traitements de vos ennemis. Car ceux qui vous ont nommé à la chaire du professeur ont dû savoir que les opinions que vous ens^gnez ne pouvoient avoir quelque chose d'excellent, sans exciter infailliblement l'envie de plusieurs de vos collègues qui n'avoient pas assez d'esprit pour embrasser les mêmes sentiments ; ils ont donc dû être prêts à vous protéger contre eux.

Ce qui ne leur sera pas difficile; car enfin de

LEXTRBS. ( 619

quoi la Galomni^ peut-^Ue vous accuser? Que vous enseignez des choses nouvelles ^ comine si ce n'étoit pas un usage commun dans la philosophie, que ceux qui ont quelque esprit inventent de nouvelles opinions, et cherchent par là à se faire un nom ; mais enfin ils ne se portent point naturel-flement envie, parcequ'ils nie les croient pas véritables, comme on n'envieroit point les vôtres, si on les croyoit fausses. Mais quoi , est-il de la justice que , tandis qu'on sou£Fre les opinions des autres , qui sont nouvelles et Élusses , on rejette les vôtres^ parcequ'elles sont nouvelles et véritables? On vous fait encore iin grand crime d'avoir écrit contre Yoëtius ; mais pour peu de bon sefts qu'on ait, on verra en lisant l'écrit de l'un et de l'autre, et sachant ce qui s^est passé auparavant de ^ part, que c'est Voëtius qui a écrit contre vous d'ui^ manière très aigre et très piquante, et qu'il a tâché de vous perdre por ses calomnies , «t que toute la faute qui se trouve en vous ^ c'est de lui avoir répondu avec trop d'honnêteté et trop de modé«* ratio»; de sorte qu^on pourrait vous comparer k un homme qui seroit poursuivi par un ennemi l'épée nue, et qui ne feroit que détourner avec ia main le coi^ mortel ^ sans &ire autre chose que de tâcher par des paroles très douces de ralentir sa colère, tandis que lui^ plein de fureur et de nage, vous accuseroit de ne vouloir pas souffrir qu'il

VOUS tuât. Mais peut-être, dirà-t-on, ce n'est pas Voètius qui forme contre vous ces accusations, mais d'autres de vos collègues; comme si Ton ne savoit pas bien qu^ils ne le font qu'en se confor* mant à ses desseins, et qu'ils sont tourmentés de la même jalousie , et comme si on avoit raisôii de vous faire un crime d'avoir repoussé celui qui vous attaquoit, eiifin si on ne devoit pas le punir comme un véritable agresseur et un vrai calomniateur. Je Jui donne le nom de calomniateur , parcequ'il vous a accusé méchamment d'avoir ensdgné certaines propositions contraires à votre théologie , quoique vos opinions s'accordent mieux avec la théologie que les vulgaires ; et il seroit facile de prouver par des conséquences certaines et évidentes tirées seulement de ses thèses que j'ai vues sur l'athéisme , qu'il est plutôt lui-même ce qu'il voùdroît faire croire faussement de vous. Bien plus, s'il étoit nécessaire de le représenter tel qu'il est et de découvrir tous ses artifices, il paroîtroit peut-être tel, que ce seroit un déshonneur pour votre ville de le conserver plus long-temps dans le^poste de prédicateur et de professeur ; car enfin la force de la vérité est grande. La dernière et la plus forte objection que l'on fait, est le dommage que votre académie recevroit, dit-on, des inimitiés qui se forment entre les professeurs : mais je ne vois pas en quoi ces inimitiés peuvent nuire à votre université; au

contraire, il arriveroit de là que chacun en particulier craignant les reproches des autres,, ils s'attacheroient avec d'autant plus de soin à leur 4i^voir. D'ailleurs quand ces brouilleries nuiroient au corps, il faudroit déposer ceux qui sont Jes auteurs de ces iiiimitiés, et non pas ceux qui les fuient; du moins il ne diroitpas, je pei^se, que vos dogroes sont de nature à détourner les jeunes gens des études de votre académie, car je sais que vous avez grand nombre d'auditeurs et des plus illustres. Jusqu'ici nos opinions ont eu non seulement chez vous, mais dans tous les/ autres lieux, le bonheur d'être goûtées et estimées des plus grands génies , çt si quelqu'un ne les a pas estimées , ce n'a été que les pédants qui savent n'être parvenus à quelque réputation d'érudition que par de faux artifices, et qui craignent de la perdre quand la vérité sera connue ; et si j'en dois croire ^pion pressentiment, je me flatte qu'un jour vous attirerez plus de monde que tous vos. autres adversaires , à quoi peut-être ne nuira pas l'édition de la Philosophie que je prépare : en sorte que si les magistrats sont attentifs à l'utilité et à l'ornement de leur académie, ils ôteront plutôt vos ennemis de leurs postes que vous,' car ils en trouveront plutôt mille autres qui enseignent les mêmes choses , que vous : d'ailleurs je ne crains pas que quelques uns de vos consuls , peu instruits des études académiques ,

comme très peu nécessaires pour le gouvernement, croient plntôt vos adversaires que vous, car je ne les crois pas assez peu fins pour ne pas s'apercevoir de leur jaloulie. Outre cela le seul M. Y. R., qui sait l'état de la dispute, qui connoît la bonté de votre cause , et qui est très versé dans toutes ces matières, aura assez d'autorité auprès de ses collègues pour vous mettre à couvert de tout ressentiment. Je sais qu'il est doué d'une intégrité et d'une prudence si rares, que je n'appréhende nullement qu'il favorise vos adversaires aux dépens de la vérité : enfin ce qui doit surtout vous faire plaisir, c'est que votre cause est de telle nature , qu'après qu'elle aura été jugée par vos magistrats , elle sera encore jugée par les habitants de toute la terre ; et comme c'est ici une affaire d'honneur, si les premiers juges vous ôtent quelque chose de votre bon droit , les autres vous le rendront avec usure. Adieu.

LETTRES. iistS

A MONSIEUR ***'

(Lettre io6 du tome III.)

Monsieur,

JjQS nouvelles que j'apprends de divers lieux touchant ce qui se passe à Utrecht me donnent beaucoup de sujet d'admiration , quoiqu'elles ne m'étonnent ni ne me fâchent en aucune façon , sinon en tant qu'elles touchent M. Leroy : car on ne dit rien moins à Leyde , sinon qu'il est déjà démis de sa profession ; ce que je ne puis toutefois croire , ni même m'ima^ner que cela puisse jamais arriver , et je ne vois pas quel prétexte ses. ennemis aiu*oient pu forger pour lui nuire. Mais , quoi qu'il arrive , je vous prie de l'assurer de ma part que je m'emploierai pour lui en tout ce que je pourrai plus que je ne ferois pour moi-même, et qu'il nesie doit nullement fâcher, pourceque cette cause est si célèbre et si connue de tout le monde,

Cette lettre eit adressée à qaelqae ami qo*il avoit à Utrecht. Elle n'est pas datée, mais comme Descartes n'y paroit pas savoir encore positivement le jagemcntdn sénat académique d*Utrecht, rendn le 17 mars 1642 , on ne peat mal dater cette lettre en la datant dn 8 avril 164a. i>

624 LKTTRF.S.

qu'il ne s'y peut commettre aucune injustice qui ne tourne entièrement au désavantage de ceux qui la commettroient, et à la gloire, et même peutêtre avec le temps au profit de ceux qui la souffriroient. Pour moi, jusqu'ici, en ne jugeant que des choses que je sais assurément , je ne puis tant blâmer MM. d'Utrecht , comme je vois que tout le monde les blâme, et il semble que cejqu'ils ont fait peut aisément tourner à bien , et faire qu'ils soient loués de tout le monde, en cas qu^ils se veuillent défaire de leur pédagc^e prétendu, lequel , à ce qu'on me dit encore à présent , se mêle de prêcher contre eux , à cause qu'ils n'ont pasdéfendu mon livre ; car pour ces derniers bruits qui sont que M. Leroy est démis , je ne les croîs point; mais on m'a assuré qu'ils xmt fiait une loi en leur académie , par laquelle ils' défendent expressément qu'on n'y enseigne aucune autre philosophie que celle d'Aristote : je serai bien aise d'en avoir copie, s'il est pos^ble, ce que je ne demanderois pas si je pensois qu'ils ]^ trouvassent mauvais ; mais puisqu'ils Font publiée, je crois qu'ils veulent bien qu'on la sache , et qu'ils sont trop sages pour suivre les impertinentes règles d'un homme qui me nomme in aliéna republica curiosus^ et qui se plaint de tous ceux qui osent écrire les fautes qu'il ose faire en public. Toutefois je ne voudrois pas que mes amis m'écrivissent aucune chose qui ne pût être vue de

tous , comme je n'écris rien que je «e veuille bien que tout le monde voie ; et surtout je vous prie de ne vous £giire aucuns ennemis à mon occasion, je vous suis déjà trop obligé sans cela, et cela ne me servirôit point. Je mis , etc.

A M, REGIUS

(Lettre 94 du tome I. Version.)

Monsieur,

J'ai ri de bon cœur en lisant les lettres de \o6* tins l'enfant , je veux dire Yoëtius le fils , et en voyant le jugement de votre académie, à qui le nom d'enfant sied peut -être aussi bien. Je loue MM. iEmilius et Cyprien de n'avoir pas voulu prendre part k tant de puérilités; mais je suis en même temps un peu en colère contre vous de ce que vous prenez trop à cœur tout cela. Vous devriez plutôt, être fort joyeux de voir que vos ad* versaires se percent par leurs propres armes : pour peu de bon sens qu'on ait, on s'apercevra en lisant les écrits de vos adversaires qu'ils manquait tle raisons pour réfuter les vôtres , et de prudence

' « Réponse à la lettre de Leroy, do 3i mars. C'est poarqooi je la date da 8 d'avril 164a. »

pour couvrir leur ignorance. J'ai appris aujour-» d*hui pour la seconde fois que Lemoine prépare la réponse de votre Voëtius ; la nouvelle est certaine, et ellç vient du libraire qui Vwprime; elle sera environ de dix feuilles ; Tapp^ndix de Voëtius y sera une seconde fois impriuié ayç^c notes : j'aime de tels écrivains, et vous devez aussi vous en réjouir. Rien de plus doux à mon sens et de plus sage que le décret de vos- magistrats pour se délivrer des importunités de vos collègues. Si vous m'en croyez, vous acquiescerez à leurs ordres avec la dernière exactitude , et avec une espèce de satisfac* tion intérieure > et vous vous contenterez d^expli* queî^ vos leçons de médecine selon les: principes d^ippQO^ate etdè Galie») et rjen plus; si quelques bons esprits vous en .demandent davantage , vous vous en excuserez bien honnêtement, Ten lieur di*' saut qu'on yùu$ l'a défendu, et vous éviterez sur* tout' d'expliquer la moindre chose parcicutiére , ^ V0U3 direz , comme c'est la vérité , que ces choses sotit tellement liées les unes avec les autres , que l'une se peut bien comprendre sans' l'autre,. Tant que vous.vous comporterez de la sorte , si les cfao* ses que vous avez enseignées jusqu'ici sont dignes d'«tre apprises , et que vous trouviez; des disciples dignes de les apprendre, je suis sur qti'en* peu de temps vous aurez toute permission de les enseigner publiquement à Utrecht ou ailleurs avec plus

LETTKKS. 62^

d'honneur que vous n'avez «u encore ; cependant je.croi& qu'il ne vous, est arrivé aucun maU ^u (56Àtraire beaucoup de bien; car tout le monde voust loue, et vous estime davantage qu'on n'auroit &jt st vos ennemie' se fussent tenus en repos : ajoutez^ à cela le loisir que vous gagnez , puisque vous êtes délivré d'une partie de votre; travail ^ sans que yous perdis rien de vos appointements ^ iLne vous mânp que qu'une chose, de prendre cela avec modération./IVanquillisez-vousdonov je vous p?ie, et^ries^ de tout ceci : u'appréhendez pas que vos adversaire^; ne soient assez tôt punj[s de leur fQlie : enfin VOUS; remporterez une pleine victoire si votts> savez vous taire,, au lieu que^ si vous recomm^icee le wcombat , vous vous exposes^ derechef aux traita, de la fortune. Aidiea.

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A M. REGIUS'

(Lettre 9S du tome L Version.)

Monsieur, . ' '

Je suis ràvî que notre histoire de Voetîus n^âi^ pas déplu à vos amis. le n ai encore vu personne ,'

•. « Réponse à la lettre de Leroy, datée du i**" juin. Je la date du 8 ^uin 1642. " .

6fl8 LETTRES.

pas même parmi les théologiens , qui n'ait été bien aise ée lui voir donner sur tes oreilles. On ne peut pas m'accuser d'avoir été trop piquant dans ma narration; Je n'ai fait que raconter la chose comme elle s'est passée. J'ai écrit encore' avec plus de vivacité contre un père jésuite. J'ai lu en courant ce que vous m'avez envoyé, je n'y ai rien trouvé qui ne fût fort bon et tjui n'allât droit à la chose , excepté ceci qui est peu de chose : i *^ Le style n'est pas. assez châtié en bien des endroits; outre çela^ page /\6jOn vous dites que la matière n'est pas un corps naturel, j'ajouteix)is : selon le sentiment de ceux qui définissent le corps naturel de cette manière, etc. , car selon nous, qui croyons qu'elle est une substance véritable et complète , je ne vo^ pas pourquoi nous dirions que la matière n'est pas un corps naturel. Et, page 66, il paroît que vous établissez une plus grande différence entre les choses vivantes et celles qui ne le sont point, qu'entre une horloge ou tout autre automate , et une clef, une épée, et tout autre instrument qui ne se remue pas de lui-même, ce que je n'approuve point; mais comme se mouvoir de soi-même ^st genre à l'égard des machines qui se remuent d'elles-mêmes , à l'exclusion des autres. machines qui ne se remuent pas ainsi, de même la vie ne peut être prise pour le genre qui embrasse les formes de tous les êtres vivants. Et page 96, où vous dites, certe multo ma*

jorem e/peaciam , que son effet est beaucoup plus grand , etc. » j'aîmerois mieux , certe non minorent efp,caciam, etc. , que son effet n'est pas moindre; car il n'est pas plus grand dans l'un que dans Fautre. Enfin, page 106, vous dites que dans cet endroit de l'Ecclésiàste , Salomon fait parler les impies ; et moi, page 3o3, tome II, des Méditations, j'ai expliqué le même endroit prononcé par le même Ecclésiaste, en tant que pécheur lui-même; mais je ne vois pas de quelle utilité pourra être votre réponse , parceque le Cappadocien ne la mérite pas, à moins qu'il ne fasse quelque nouvelle équipée , et en ce cas-là elle pou rr oit paroître avec votre réponse à ce qu'il pourroit dire de nouveaii sous le nom de quelqu'un de vos disciples. Présentement je crois qu'il faut se tenir en repos; vous ne devez pas même mêler dans vos leçons mes sentiments avec ceux de Galien et d'Aristote, à moins que vous ne sachiez que cela ne déplaît pas au magistrat qui vous protège, J'aîmerois mieux que vous n'eussiez point d'auditeurs, et cela ne vous tounJeroit pas à déshonneur. Quant à la solution que vous demandez sur l'idée de Dieu , il faut remarquer qu'il ne s'agit point de l'essence de l'idée selon laquelle elle est seulement un mode existant dans l'âme ( ce mode n'étant pas plus parfait que l'homme ) , mais qu'il s'agit de la perfection objective, que les principes de métaphysique enseignent'

devoir être contenus formellement ou éminem* ment, dans sa cause. De même qu'il faudroit ré* pondre à celui qui diroit que chaque homme peut peindre un tableau aussi bien qu'Apelles , puisqu'il ne s'agit que des couleurs diversement appliquées^ et que chacun peut les mêler en toutes;, sortes d^e manières, il faudroit^. dis- je, réppndre à cette pe^ sonne-la, que, lorsque nous parlons de la peinture d'A pelles, nous ne considéroq^ pas seulement en elle un certain mélange de couleurs, mais ce mér lange qui est produit par l'art du peintre pour représenter certaines ressemblances des chpses,, mélange par conséquent qui ne peut être exécuté q;ue par les plus habites de Fart. Je réponds au second , que , de ce que vous avoues^ que la pensée est un attribut de la subatance qui n'enferme aucune étendue , et qu'au contraire l'étendue est l'attribut de la substance qui ii'enferme aucuçiç pe^-^ sée, il faut par là que vous ayp\iîe% aussi que la substance qui pense est distingué^ de cell^ qui est étendu^; car npiijs/n'avons^point, d'autre mai^iue pour connoître qu'^nç substai^ce djffère d§ Tauti:^ que dç ce que nous comprenons l'une indépendamment de l'autre; et, en effet, Dieu petut £eûi;e tout ce que npus pouvons comprendra çl^irenient;. et s'il y ^ d'autresi choses qu'on dit ,qu^ Dieii 1 1}^ peut faire, c'est qu'elles impliquent-cpQtradîctioli dans leurs idées , c'e$t-à-dire qu'el^s ne sont. p9S

LETTRES. 65l

intelligibles. Or nous pouvons comprendre clairement une substance qui pense et qui ne soit pas étendue , et une substance étendue qui ne peiîse pas, comme vous l'avouez : cela étant, que Dieu lie et unisse ces substances autant qu'il le peut, il ne pourra pas pour cela se priver de sa toutepuissance, ni s'ôter le pouvoir de les séparer, par conséquent elles, demeureront distinctes.

Je n'ai pu remarquer dans votre écrit si par Cappadocien vous entendez Lemôîne ou Voè'tius. J'ai trouvé cela bien. Se l'appliquera qui voudra, mais j^apprends qu'on ne sait pas le pays de Voè'tius ; ainsi vous lui procureriez un bien de lui assigner la Cappadoce pour patrie. Vous avez beaucoup d'obligation au Moine de ce qu'il grossit votre auditoire. Au reste , j'ai appris de M. P. que vous aviez dessein de nous venir voir ; je vous y invite de tout mon coçur, non seulement vous, mais madame votre épouse et mademoiselle votre fille : je me ferai un plaisir très sensible de vous recevoir. Les arbres sont déjà revêtus d'un nouveau feuillage, et bientôt nos cerises et nos poires seront mûres. Adieu, et aimez-moi toujours un peu.

A MONSIEUR

Tkitik

(Lettre 120 du tome III.)

Monsieur,

J'employai la journée d'hier à lire les dialogues de Mundo , que vous m'avez fait la faveur de m'envoyer > mais je n'y ai remarqué aucun lieu où l'auteur ait voulu me contredire : car pour celui où il dit qu'on ne sauroit faire des lunettes d'approche plus parfaites que celles que l'on a déjà, il y parle si avantageusement de moi, que je serois de mauvaise humeur si je le prenois en mauvaise part. Il est vrai qu'en plusieurs autres endroits il a des opinions fort différentes des miennes , mais il ne témoigne pas là qu'il pense à moi , non plus qu'en ceux où il en a de conformes à celles que j'ai ; et j'accorde volontiers aux autres la liberté que je leur demande pour moi , qui est de pouvoir écrire ce que l'on croit être le plus vrai , sans se soucier s'il est conforme ou différent de quelques autres.

Je trouve plusieurs choses fort bonnes dans ses

S <c Cette lettre est adressée à M. de Zuytlichem, da 8 octobre 1642. Voyez-en la raison dans le nonvean cahier. »

trois dialogues; mais pour le second, où il a voulu imiter Galilée , je le trouve trop subtil. Je voudrois bien pourtant qu'on publiât quantité d'ouvrages de cette SiOrte ; car je crois qu'ils pourroient préparer les esprits à recevoir d'autres opinions que celles de l'école , et je ne crois pas qu'ils puissent nuire aux miennes;

Au reste, monsieur, je vous suis doublement obligé de ce que ni votre affliction , ni la multitude des occupations qui , comme je crois , l'accompagnent, ne vous ont point empêché de penser à moi, et de preadre la peine, de m'envoyer ce livre. Je sais que vous avez beaucoup d'affection pour vos proches , et que leur perte ne peut manquer de vous être extrêmement sensible ; je sai» bien aussi que vous avez l'esprit très* fort, et que vous n'ignorez aucun des remèdes qui peuvent servir à adoucir votre douleur; mais je ne saurois m'abstenir de vous en dire un que j'ai trouvé très puissant, non seulement pour me faire supporter la mort de ceux que j'ai le plus aimés , mais aussi pour m'empêcher de craindrela mienne, nonobstant quej'estime assez la vie ; il consiste dans la considération de la nature de nos âmes , que je pense connoître si clairement devoir durer après cette vie , et être nées pour des plaisirs et des félicités beaucoup plus grandes que celles dont nous jouissons en ce

monde , pourvu que par nos dérèglements nous ne

fi. il

DOUft en rendions point indignes , et que nous ne ilouft exposions point aux châtiments qUi sont préparés aux méchant» , que je ne puis concisvoir autre chose de la plupart de ceux qui meuretat , sinon qu'ils passent dans une vie plus douce et plus tranquille que la nôtre, et que nous les irons trouver quelque jour, même avec la souvenance du passé; car je trouve en nous une mémoire intellectuelle , (|uiestassurément indépendante du corps: et qù6i<* que la religion nous enseigne beaucoup de choses sur ce sujet ^ j'avoue néanmoins en moi ime infir^mité, qui m'est, ce me semble, commune avet la plupart des hommes ^ à savoir, que, nonobstant que nous voulions croire et même que nous passions croire très fermement tout ce qui nous est enseigné par la religiota , nous n'avons pas néanmoins coutume d'être 9i touchés des choses que la seule foi nous enseigne , et où notre raison ne peut atteindre, que de celles qui nous sont avec cela persuadées par des raisokis naturelles^ fort évidentes. Je suis, etc.

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