‹ Œuvres de DescartesChapitre 3 sur 90 · DES SENS EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DES SENS EN GÉNÉRAL

Mais il faut que je vous dise maintenant quelque chose de la nature des sens en général, afin de pouvoir d'autant plt^ aisément expliquer en particulier celui de la vue. On sait déjà assez que c'e&t l'ârae qui sent et non le corps ; ear on voit que , lorsqu'elle est divertie par une extase ou forte cont^nplation, tout le corps demeure sans sentiment, encore qu'il y ait divers objets qui le touchent. Et on sait que ce n'est pas proprement en tant qu'elle est dans les membres qui servent d'organes aux sens extérieurs qu'elle sent , mais en tant qu elle est dans le cerveau, où elle exerce cette faculté qu'on appelle le sens commun; car on voit des blessures et maladies qui, n'offensant que le cerveau seul, empêchent généralement* tous les sens, encore que le reste du corps ne laisse point pour cela d'être animé. Enfin, on sait que c'est par l'entremise des nerfe que les impressions que font les objets dans les membres extérieurs parvieiment

jusques à Fâme daas le cerveau : çaj* on voit divers accidents qui, ne nuisant à rien qu'à quelque nerf, ôtent le sentiment de toutes les parties du corps où ce nerf envoie ces branches sans rien diminuer de celui des autres. Mais , pour savoir plus particulièrement en quelle sorte l'âme, demeurant dans le cerveau , peut ainsi , par l'entremise des neifs, recevoir les impressions des objets qui sont au dehors, il faut distinguer trois choses en ces nerfs, à savoir, premièrement ,.les peaux qui les enveloppent , et qui , prenant leur origine de celles qui eii«veloppênt le cerveau , sont comme de petits tuyaux divisés. an plusî^rs branches qui se vont épandre çà et là par tous les membres ^n même façon que les veines et les^ avtères^; puis, leur substance in^* térieure qui s'étend en forme de petits filets tout le lQ9g de ces tuyaux depuis le cerveau, d'où elle prend son origine , jusques aux extrémités des autres membres où elle s'attache , en sorte qu'on peut im^^iner en chacun de ces petits tuyaux plusieurs de ces petits filets indépendants les uns des autres; puis, enfin , les esprits animaux, qui sont cotmrae un air ou un vent très subtil , qui , venant des chdim-bres ou con4Qavilés qui sont dans le ceiiveau , s'écoule par ces mélues ti^aux dans les lecfôcles. Or les anatomistes et médecine avouent assez que ces trois choses se trouvent dans les ner&; mais il ne me semble point qu'aucun d'eux en ait encore bien

distingué les usages ; car, voyant que les nerfs ne servent pas seulement à donner le sentiment aux membres , mais aussi à les mouvoir, et qu'il y a quelquefois des paralysies qui ôtent le mouvement sans ôter pour cela le sentiment , tantôt ils ont dit qu'il y avoit deux sortes de nerfs , dont les uns ne servoient que pour les sens , et les autres que pour les mouvements; et tantôt, que la faculté de sentir étoit dans les peaux ou membranes, et que celle de mouvoir étoit dans la substance intérieure des nerfs, qui sont choses fort répugnantes à l'expérience et à la raison : car qui a jamais pu remarquer aucun nerf qui servît au mouvement sans ' servir aussi à quelque sens ? Et comment , si c'étoit des peaux que le sentiment dépendît , les diverses impressions des objets pourroient-elles par * le moyen de ces peaux parvenir jusques au cerveau? Afin donc d'éviter ces difficultés, il faut penser que ce sont les esprits qui , coulant par les nerfs dans les muscles, et les enflant plus ou moins , tantôt les uns, tantôt les autres, selon les diverses façons que le cerveau les distribue, causent le mouvement de tous les membres, et que ce sont les petits filets dont la substance intérieure de ces nerfs est composée qui servent aux sens. Et d'autant que je n'ai point ici besoin de parler des mouvements, je désire seulement que vous conceviez que ces petits filets , étant enfermés , comme j^ai dit^ en des tuyaux

qui sont toujours enflés et tenus ouverts par les esprits qu'ils contiennent , ne se pressent ni empêchent aucunement les uns les autres, et sont.étendus depuis le cerveau jusques aux extrémités de tous les membres qui sont capables de quelque sentiment, en* telle sorte que, pour peu quon touche et fasse mouvoir l'endroit de ces membres où . quelqu'un d'eux est attaché , on fait aussi mouvoir au même instant l'endroit du cerveau d'où- il vient, ainsi que , tirant l'un des bouts d'une corde qui est toute tendue^ on fait mouvoir au même instant l'autre bout : car, sachant que ces filets sont ainsi enfermés en des tuyaux, que les esprits tiennent toujours un peu enflés et entr'ouverts , il est aisé à entendre qu'ehcoi*e qu'ils fussent beaucoup plus déliés que ceux que filent les vers à soie, et plus foibles que ceux des araignées, ils ne lairroient pas de se pouvoir étendre depuis la tête jusques aux membres les plus éloignés sans être en aucun hasard de se rompre, ni que les diverses situations de ces membres empêchassent leurs mouvements. Il faut, outre cela, prendre garde à ne pas supposer que , pour sentir, l'âme ait besoin de contempler cpielques images qui soient envoyées par les objets jusques au cerveau , ainsi que font communément nos pjiilosôphes; ou du moins i) faut Concevoir la nature de ces imagés tout autrement qu'ils ne font: car, d'autant qu'ils ne considèrent en elles autre

chose , sinon qu'elles doivent avoir de la ressemblance avec les objets qu'elles représentent , il leur est impossible de nous montrer comment elles peuvent être formées par ces objets, et reçues par les organes des sens extérieurs , et transmises par les nerfs jusques au cetveau; et ils n'ont eu aucune raison de les supposer, sinon que, voyant que notre pensée peut facilement être excitée par un tableau à concevoir l'objet qui y est peint , il leur a semblé qu elle devoit l'être en même façon à concevoir ceux qui touchent nos sens par quelques petits tableaux qui s'en formassent en notre tête : au lieu que nous devons considérer qu'il y a plusieurs autres choses que des images qui peuvent exciter notre pensée , comme , par exemple, les sîg&es et les paroles, qui ne ressemblent en aucune façon aux choses qu'elles signifient. Et si , pour ne nous éloigner que le moins qu'il est possible des opinions déjà reçues , nous aimons mieux avouer que les objets que nous sentons envoient véritablement leurs images jusques au dedans de notre cerveau , il faut au moins que nous remarquions qu'il n'y a aucunes images qui doivent en tout ressembler aux objets qu'elles représentent , car autrement il n'y auroit point de distinction entre l'ob^ jet et son image , mais qu'il suffit qu'elles leur res^ semblent en peu de choses ; et souvent même iqué leur, perfection dépend de ce qu'elles ne leur res«

DISCOURS QUATRIÈME. 5q

semblent pas tant qu'elles pourroient faire, comme vous voyez que les tailles douces, n'étant faites que d'un peu d'encre , posée çà et là sur du papier, nous représentent des forets, des villes, des hommes, et même des batailles et des tempêtes, bien que, d'une infinité de diverses qualités qu'elles nous font concevoir en ces objets, il n'y en ait aucune que la figulre seule dont elles aient proprement la ressemblance , et encore est-ce une resseiHblancef fort imparfaite, vu que, sur une superficie toute plate, elles nous représentent des corps diversement relevés et enfoncés , et que même , suivant les règles de la perspective , souvent elles représentent mieux des cercles par. des ovales que par d'autres cercles, et des carrés par losanges que par autres carrés , et ainsi de toute^ les autres figures ; en sorte que souvent , pour être plus parfaites en qualité d'images et représenter mieux un objet, elles doivent ne lui pas ressembler. Or il faut que nous pensions tout de même des images qui se forment en notre cerveau , et que nous remarquions qu'il est seulement question de savoir comment elles peuvent donner moyen à l'âme de sentir toutes les diverses qualités des objets auxquels elles se rapportent, et non point comment elles ont en soi leur ressemblance. Comme, lorsque l'aveugle , dont nous avons parlé ci-dessus, touche quelques corps de son bâton , il est certain que ces corps

4o LA DIOPTRIQUE.

n'envoient autre chose jusques à lui, sinon que, faisant mouvoir diversement son bâton, selon les diverses qualités qui sont en eux , ils meuvent par même moyen les nerfs de sa main, et ensuite les endroits de son cerveau d'où viennent ces nerfs ;, ce qui domie occasion à son âme de sentir tout autant de diverses qualités en ces corps qu'il se trouve des variété» dans les mouvements qui sont causés par eux en s(m cerveau.

DES IMAGES QUI SE FORMENT SUR LE FOND DE l'oÊIL.

Vous voyez, donc assez que, poup sentir, l'âme n'a pas besoin de contempler aucums imag^ qui soient semblables aux choses qu'elle sent; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit vrai que les objets que nous regardons en impriment d'assez parfaites dans le fonct de nos yeux, ainsi que quelques uns. ont déjà très ingénieusement expliqué par la comparaison de celles qui paroissent dans une chambre lorsque l'ayant toutefermée, réservé un seul trou , et ayant mis au-devant de ce trou un verre en forme de lentille ^ on étend derrière à certaine distance un linge blanc sur qui la lumière, qui vient des objets de dehors, forme ces images ; car ils disent que cette chambre représente l'œil ; ce troUy la prunelle; ce verrez l'humeur cristalline ou plutôt toutes celles des parties de l'œil qui caur sentjquefque ré&action; et ce linge, la peau intérieure , qui est composée des extrémités du nerf optique.

4a LA DÏOPTRIQCE.

Mais vous en poui'rez être encore plus c^tain , si prenant l'œil d'un homme fraîchement mort, ou au défaut celui d'un bœuf ou de quelque autre ^ gros aninial, vous coupez dextfement vers ïe fond les trois peaux qui Tenteloppent , en sorte qu'une grande partie de l'humeur M " qui y est demeure découverte sans qu'il y ait rien d'elle pour cela • qui se répande; puis l'ayant recouverte de quelque corps blanc qui soit si délié que le jour passe au travers, comme^par exemjde, d'un morceau de papier çu de la coquille d'un œuf RST , que vous mettiez cet œil dans ,1e troii d'une fenêtre fait exprès, comme Z, en sorte qu'ilait le devant BCD tourné vers quelque lieu où il y ait diverls objets, comme VXY, éclaira par 4e soleil , et le derrière où est le cof p(S blanc RST , vers le dedans de la chambre P où vous «érez, et en laquelle il ne doit entrer aucune lumière que cèle qtti pourra pénétrer au traverô de cet œil, dont vous savez que toutes les parties depuis^ C jusqués à S sont transparentes. Car cela feit , si vous ï^egardez sur ce corps blano RST^ voui y Verrez, non peut-être sans admiration et plaisir, utie peinture qui représentera fort naïvement en perspective tous les objets qui seront au dehors vers VXY, au moins si vous faites en sorte que cet œil retienne sa figure naturelle, proportionnée à la distance de ces ob-

' Figure 14.

DISCOURS CINQUIÈME. l^ù

jets : car , pour peu que vous le pressiez plus ou moins que de raison , cette peinture en deviendra moins distincte ; et il est à remarquer qu'on doit le presser un peu davantage et rendre sa figure un pexi plus longue lorsque les objets sont fort proches que lorsqu'ils sont plus éloignés. Mais il est besoin que j'exfdique ici plus au long comment se forme cette peinture, car je pourrai par même moyen vous faire entendre plusieurs choses qui appartiennent à la vision.

Considérez donc premièrement que, de chaque point des objets VXY, il entre ^n cet ceil autant de rayons qiii pénètrent jusques au corps blanc RST que l'ouverture de la prunelle FF en peut comprendre, et que, suivant ce qui a été dit ici dessus tant de la natiire de la réfraction que de celle des trois humeurs K, L, M, tous ceux de ces rayons qui viennent d'un même point se Couï-bent en traversant les tarois superficies BGD, i^5 et 456? en la façon qui est requise pour se rassembler derechef environ vers un même point; et il fout remarquer qu'afin que la peinture dont il est, ici question soit la plus parfaite qu'il est possible, les figures de ces trois superficies doivent être telles, que tous les rayons qui viennent diô l'un des points des objets se rassemblent exactemetit en l'un des points du corps blanc RST; comme vous voyez ici que ceux du point X s'assemblent au point S , en-

44 l'A DIOPTRIQUE.

suite de quoi ceux qui viennent du point V s'assemblent aussi à peu près au point R, et ceux du point Y au point T; et que réciproquement il ne vienne aucun r^yon vers S que du point X, ni quasi aucun vers R que du point V, ni vers T que du point Y, et ainsi des autres. Or, cela posé, si vous vous souvenez de ce qui a été dit ci-dessus de la lumière et des couleurs en général, et en particulier des corps blancs, il vous sera facile à entendre qu'étant enfermé dans la chambre P, et jetant vos yeux sur le corps blanc RST, vous y devez voir la ressemblance des objets VXY. Car premièrement la lumière, c'est - à - dire le mouvement ou l'action dont le soleil ou quelque autre des corps qu'où nomme lumineux, pousse une certaine matière fort subtile, qui se trouve en tous les corps transparents , étant repoussée vers R par TobjetV, que je suppose, par exemple, être rouge? c'est-à-dire être disposé à faire que les petites parties de cette matière subtile, qui ont été seulement poussées en lignes droites par les corps lumineux, se meuvent aussi en rond, autour de leurs een.tres, après les afVoir rencontrées, et que leurs deux mouvements aient entre eux la proportion qui est requise pour faire sentir la couleur rouge, il est certain que l'action de ceà deux mouvements s^r^nt rencontré au point R un corps blanc, c'est^-dire un corps disposé à la renvoyer vers tout autre coté

4tos la changer , doit de là se réfléchir irers vos yeux par les pores de^ ce corps, que j'ai supposé à cet effet fort déhé et comme percé à jour de tous côtés , et ainsi vous faire voir le point R de couleur rouge. Puis la lumière étant aussi repoussée <ie Tobjet X, que je suppose jaune , vers S^ et de Y , que je suppose bleu, vers T, d'où elle est portée vers vos yeux , elle vous doit faire paroître S de couleur jaune, et T de couleur bleue ; et ainsi les trois points R,S,T, paroissant des mêmes couleurs, et gardant entre, eux le même ordre que les trois V, X, Y, en ont manifestement la ressemblance. Et la perfection de cette peinture dépend principalement de trois choses , à savoir de ce que la prunelle de l'œil ayant quelque grandeur , il y entre plusieurs rayons de chaque point de l'objet^ comme ici XBi4S, XCsSS, YD36S, et tout autant d'autres qu'on en puisse imaginer entre ces trois y viennent du seul point X ; et de ce que ces rayons souffrent dans l'œil -de telles réfractions,' que ceux qui viennent de divers points se rassemblent à pe^ près en autant d'autres divers points sur le corps blanc IV&T ; et ehfin de ce que, tant les petits filets EN que le dedans de la peau £F, étant de couleur noire, et la chambre P, toute fermée et obscure, il ne vient d'ailleurs que des objets VXY aucune himière qui trouble l'action de ces rayons : car , si la prunelle étoit si étroite qu'il ne passât qu'un

46 lA DIOPTKIQUi:.

seul rayon dç qbnque point de l'objet \ers diaqi^ poiîkt du corpa RST , il n'agiiroit pas asseas de force pour se ivéfléchir de là dans la chambre P Yôrs vas yeux* Et la prunelle étant un peu grande, ^il ne se faisait dayis l'ipeil aucune réfraction ^ les rayons qui viendrPÎ^t de chaque point des objets s'épan^ droiept çà et là en to^t les^ace RST , an sorte que, par eaeinple , les trois points VXY enveiîroient trois rayons vers R^ qui, se réfléchissant de là tous ensemble vers vos yeux , vous feroient paroître ce point R d'une couleur moyenne ^ntre le rouge, le jaune et le bleu , et tout semblable aux points S et T, vers lesquels les mêmes points VXY enverroientaittsi chacun un de leurs rayons^ Et il arriveront aussi quasi 1^ wême^ si la réfraction qui se fait en l'œil étoit plus ou moins grande qu'elle ne doit, à raison de la grandeur de cet œil; car^ étant trop grande j les rayons qui viendroient par exemple du point X s'assembleroient avant que d'être parvenus jusques à S comme vers M; et , aïi contraire, étant trop petite ^ ils ne s'assembleroi^t qu'au-delà y comme vers P , si bien qu'ils touchercûent: le corps blanc RST en plusieurs points, vers lesquels il vicndroit aussi d^utres rayons dei3 autres parties de l'objet.. Enfin, si les corps EN, EF n'étoient noirs , c'est-à-^dire disposés à faire que la lumièt^e qui donne de contre s'y* amortisse , les rayons qui viendroient vers eux du corps blanc

DISCOURS CIJDTQUliME. 4?

RST powToieftt d^ là retouwier, ceux de T vers S et vers R , ceux de R vers T et vers S', et,ceux de S vers R et vers.T, aumoy^i de quoi ils troubletoient ractioQ les uq& des autres; et le même feroit aijissi les rayons qui viendroieut de la chambre P vers RST, s'il y avoit quelque autre lumière en cette chambre que celle qu'y envoient le^ objets VXY,

Mais , après vous avoir parlé des perfections de cette peinture , il faut aus» que je vous fasse considérer ses défauts , dont Je premiep et le principal est que, quelc^s figures que puissent avoir les parties de l'œil, il est impossible qu'elles fassent que les rayons qui viennent de div^^s points s'assembl^ent tous en autant d'autres, divers points , et que tout le mieux quelles puissent. faire c'est seu^ lement ({ue tous ceux qui viennent de quelque point, comme de X, s'assemblent en un autre point, comme S , dans le milieu du fond. de l'œil ; en quel ca$il n'y en peut avoir que quelques uns de ceux du point Y qui s'assembleni; justem^it au point R , ou du point Y qui js'a3âemblent justement au point T ; et les autres s'en doivent écarter quelque peu tout.à l'entour^ ainsi que j'expliquerai ci*après. Et ceci est cause que ceite pdnture n'est jamais si distincte vers ses. extrémités qu'au milieu, comme il a été assez remarqué* par ceux qui ont écrit de l'optique; car c'est pour cela. qu'ils ont £t que la \ision se fait principalement suivant la ligne droite

qui passe par les centres de l'humeur cri^Una et de k prunelle , telle qu'est iei la ligne XK.LS , qu'ils tiodiiimcfnt l'essieu de la vision. Et notez que les rayons, par exemple ceux qui viennent du point V, s'écartent autour du point R d'autant plus que l'ouverture de la jwunelle est plus grande : et ainsi qite, si sa grandeur sert à rendre les couleurs de cette peinture plus vives et plus fortes, elle empêche en revanche que ses figures ne soient si c^tinctes , d'où vient qu'elle ne doit être que médiocre. Notez aussi que ses rayons s'écarteroient encore plus autour du point R qu'ik ne font, si le point V d'où ils viennent étoit beaucoup plus proche de l'œi}, comme vers lo, ou beaucoup plus éloigné, comme vers 1 1, que n'est V à la distance duquel je suppose que la figure de l'ceil est proportionnée ; de sorte qu'ils rendroient la partie R dfe cette peinture encore moins distincte qu'ils ne font. Et vous entendrez facilement les démonstrations de tout ceci , lorsque vous aurez vu ci-après quelles figures doivent avoir les corps transparents, pour faire que les rayons qui viennent d'un point s^as- ^emblent en quelque autre point , après les avoir traversés. Pour les autres délauts de cette peinture, ils consistent en ce que ses parties sont renversées, c'est-^à-dÎFe en position toute contraire à celle des objets, et en ce qu'elles sontappetisséss et raccourcies les unes plus , les autres moins , à raison de la

diverse cKstance et situation des choses qu'elles représentent quasi en méttie façon que dans un tableau de perspective. Comme vous voyez ici clairement que T, qui est vers le côté gauche , représente Y, qui est vers le droit; et que R, qui est vers Iç droit , représente V, qui est vers le gauche; et , de plus, que la figure de l'objet V ne doit pas occuper plus d'espace vers H que celle de l'objet i o , qui est plus, petit, mais j^us proche ; ni moins que celle de l'objet 1 1 , qui est plus grai^ , mais à proportion plus éloigné, sinon en tant qu'elle est un peu plus distincte; et , enfin , que la ligne dr<Mté VXY est représentée par la courbe RST.

Or, ayant ainsi vu cette peinture dans l'œil d'un animal mort, et en ayant considéré les raisons , on ne peut douter qu'il ne s'en forme une toute semblable en celui d'un homme vif, sur la peau intérieure, en la place de laquelle nous avions substitué le* corps blanc RST, et même qu'elle ne s'y forme beaucoup mieux , à cause que ses humeurs, étant pleines d'esprits , sont plus transparentes et ont plus exactemenrt la figure qui est requise à cet eflFet. Et peut-être aussi qu'en l'œil d'un bœuf fa figure de la prunelle, qui n^est pas ronde, empêche que cette peinture n'y soit si parfaite.

On ne peut douter non plus que les images qu'on fait paroître sur un linge blanc dans une chambre

obscure ne s'y forment tout de même et pour la

même raison qu'au fond de l'œil; même à cause qu'elles y sont ordinairement beaucoup plus grandes et s'y forment en plus de façons , on y peut plus commodément remarquer diverses particula<rites dont je désire ici vous avertir, afin que vous en fassîet; l'expérience, si vous ne l'avte encore jamais faite. .Voyefc donc pretnierement que, si on ne met aïK^un verre au-devant du trou qu'on aura fait en cette chambre^ il paroitra bien quelque» images s«r le linge , pourvu que le trou soit fort étroit, mais qui seront fort confiiaes et impar&ites, et qui le seront d'autant plus que ce trou sera moins étroit; et qu'elles seroût aussi d'auta&t plus grandes qu'il y aura plus de distance entre lui et le linge: en sorte <que le«ir grandeur doit avoir à peu près même proportion avec cette distance que la gran- Ae\w des objets qui les causent avec la distaivce qui est efttre eux et ce même trou, ijomme il est évident que , si ACB ' est l'objet , D le trou , et EGF l'image, EG est k FD comme AB est à CD. Puis, ayant mis uai verre en forme de lentille au^evant de ce trou , considérez qu^il y a ^certaine distance délëfmûiée à laquelle, tenant le tinge, les imi^ies parpitsent fort distinctes , et qtie, pour peu qu'on l'éloigné ou qu'on l'approdhie davantage du verre , elles cdVDtnencent à l'êlre moins ; et que cette dis^ tance doit être mesurée par l'espace qui est , ïwm

' » Fignre i5.

DISCOURS CIITQUIÈME. 5l

pas entre le linge et le trou , mais entre le linge et le verre : en sorte C[ue , si Fon met le verre un peu au-delà du trou de part ou d'autre , le linge en doit aussi être d'autant approché ou reculé; et qu'elle dépend en partie de la figure de ce verre, et en par^ tie aussi de Téloignement des objets : car, en laissant l'objet en même lieu , moins les superficies dû verre sont courbées , plus le linge en doit être éloigné ; et , en se sefVant du même verre , si les objets en sont fort proches, il en fiiut tenir le linge un peu plus loin que s'ils en sont plus éloignés , et que de cette distance dépend la grandeur des images quasi en même façon que lorsqu'il n'y a point de verre au-devant du trou; et que ce trou peut être beaucoup plus grand lorsqu'on y met un verre que lorsqu'on le laisse tout vide , sans que les images en soient pour cela de beaucoup moins distinctes ; et que plus il est grand, plus elles paroissent claires et illuminées : en sorte que,>si on couvre une partie de ce verre , dles paroîtront bien plus obscures qu'auparavant , mais qu'elles ne lairront pas pour cela d'occuper autant d'espace sur le linge f et que plus ces images sont grandes et claires , plus elles se voient parfaitement : en.sorte que , si oii pouvoit aussi faire im œil dont la profondeur fut fort grande et la prunelle fort large , et que les figures^ de celles de ses superficies qui causent quelque réfraction fussent proportionnées à cette grandeur,

Sa • LA l>IOPTRlQUE.

les images s'y formeroient d'autant plus visibles. Et que si, ayant deux ou. plusieurs verres en forme de lentilles, mais assez plats, on les joint l'un contre l'autre , ils auront à peu près le même effet qu'aiiroitun seul qui seroit autant voûté ou convexe qu'eux deux ensemble , car le nombre des superficies où se font les réfractions n'y fait pas grand chose; mais que , si on éloigne ces verres à certaines distances les uns des autres , le second pourra redresser l'image que le premier aura renversée , et le troisième la renverser derechef, et ainsi de suite : qui sont toutes choses dont les raisons sont fort aisées à déduire de ce que j'ai dit ; et elles seront bien plus vôtres , s'il vous faut user d'un peu de réflexion pour les concevoir, que si vous les trouviez ici mieux expliquées.

Au reste, les images des objets ne se forment pas seulement ainsi au fond de l'œil , mais elles passent encore au-delà' jusques au cerveau , comme vous entendrez facilement , si vous pensez que , par exemple ', les rayons qui viennent dans l'œil de l'objet V touchent au point R l'extrémité de l'un des petits filets du nerf optique , qui prend son origine de l'endroit 7 de la superficie imjtérieure dji cerveau 789; et ceux de l'objet X touchent au point S l'extrémité d'un autre de ces filets dont le commencement est au point 8; et ceux de l'objet Y

« Figure i6.

en touchent un autre au point T,' qui répond à Fendroit du cerveau marqué 9 , et ainsi des autres ; et que la luitiière n'étant autre chose qu'un mouvement ou une action qui tend à causer quelque mouvement , ceux de ses rayons qui viennent de V vers R ont la force de mouvoir tout le filet R 7, et par conséquent l'endroit du ceryeau marqué 7 ; et ceux qui viennent de X vers S , de mouvoir tout le nerfs 8 , et même de le mouvoir d'autre façon que n'est mû R 7, à cause qiie les objets X et V sont de deux diverses couleurs ; et aitisi que ceux qui viennent d*Y meuvent le point 9; d'où il est manifeste qu'il se forme derechef une peinture 789, assez semblable aux objets VXY, en la superficie intérieure du cerveau qui regarde ses concavités ; et de là je pouTPois encore la transporter jusques à une certaine petite glande qui se trouve environ le milieu de ses concavités , et est'proprement le siège du sens commuta. Même je pourrois encore plus outre vous montrer comment quelquefois elle peut passer de là par les artères d'une fnnme enceinte jusques à quelque membre déterminé de l'enfant quelle porte en ses entrailles, et y former ces marques d'envie qui causent tant d'admiration à tous les ddctes. '

54 l'A DIUPTRIQUE.

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