DU SEL
La salure de la mer ne coïisiste qu'en ces plus grosses parties de soû eau, que j'ai tantôt dit il^ pouvoir être pliées cxMnme les autres par l'action de la matière .subtile, ni médie agitées sans l'entremise des plus petites. Car, premièrement , si l'eau ki'étoit composée de quelques parties ainsi que j'ai tantôt supposé , il lui seroit également facile ou difficile de se diviser en toutes façons et en tous sens, en sorte quelle n'entreroit pas si facilement qu'elle fait dans les corps qui ont des pores un peu larges, comme' dans la chaux et dani^ le sable , ou bien elle poiUTbit aussi, en quelque façon, pénétrer en ceux qui les ont plus étroits, comme dans le verre et les métaux. Puis « oes parties n'avoient la figure que je leur ai attribuée l(»^u'elles sont dans les pores des autres corps, ellf^ n'en pourroient pas si aiséinent étr^ chassées parla seule a^tation des^ vents ou. de la chaleur, ainsi qu'on l'éprouve assez parles huiles ou autres liqueurs passes, dont nous avons dit
l-yS LES M]ÉTÉORES.
que les parties avoient d'autres figures; car on ne les peut quasi jamais entièrement faire sortir des corps où elles sont une fois entrées. Enfin, pourceque nous ne voyons point de corps en la nature qui soient si parfaitement semblable!» entre eux qu'il ne se trouve presque toujours quelque peu d'inégalité en leur grosseur, nous ne devons faire aucune difficulté de penser que les parties de l'eau ne sont point exactement toutes égales, et particulièrement que dans la mer, qui est le réceptacle de toutes les eaux, il s'en trouve de si grosses qu'elles . ne peuvent être pliées comme les autres par la force qui a coutume de les mouvoir. Et je veux tâcher ici de vous montrer que cela seul est suffisant pour leur donner toutes les qualités qu'a le ^el. Premièrement ce n'est pas merveille qu'elles aient un goût piquant et pénétrant, qui diffère beaucoup de celui de l'eau douce ; car, ne pouvant être pliées par la matière subtile qui les environne, elles doivent toujours entrer de pointe dans les pores de la langue, et par ce moyen y pénétrer assez avant pour la piquer ; au lîeu que celles qui composent l'eau douce coulant seulement par^Jcssus toutes couchées, à cause de la facilité qu'elles ont à se plier, n'en peuvent quasi point du tout être goûtées; et les parties du sel ayant pénétré de pointe en même façon dans les pores des chairs qu'on veut conserver; non seulement en ôtent
DISGOUBâ TROISlicME. 1^9
rhumidité^ mais aussi sont comme autant de petits bâtons plantés çà et là entre leurs parties, où, demeurant fermes et sans se plier, elles les soutiennent et empécHent que les autres plus pliantes qui sont parmi, ne les désarrangent en les agitant, et ainsi ne corrompent le corps qu'elles composent; ce qui fait aussi que ces chairs, par succession 'de temps, deviennent plus dures; au lieu que les parties de l'eau douce, en se pliant et se glissant pat-ci par-là dans Içurs pores , pourroient aider à les ramollk* et à les corrompre. De plus , ce n'est pas merveille que l'eau salée soit plus pesante que la douce , puisqu'elle est composée de parties qui ^ étant plus grosses et plus massives , peuvent s'arranger en moindre espace; car c'est de là que dépend la pesanteur. Mais il est besoin de considérer pourquoi ces parties plus iltassives demeurent mêlées avec les autres qui le sont moins , au lieu qu'il semble qu'dles devroient naturellement aller au-dessous ; et la raison en est , au moins pour celles du sel commun , qu'elles sont également grosses par lès deux bouts et toutes droites, ainsi qu'autant de petits bâtons ; car s'il y en a jamais eu dans la mer qui fussent plus grosses par un bout que par l'autre, ayant été par même moyen plus pesantes, elles ont eu tout loisir d'aller au fond depuis que le monde est; ou, s'il y en a eu de cour-, bées, elles ont eu loisir de rencontrer des corps
l80 LES MÉTÉOll&S.
dùi^s , ejfe se joindre à eux , à cause qu'étant utt^ fois entréfefe dans leurs pores , elles n'auroht pu si facilettvènt ^n resisortir que celtes qui sont égà}e^ et droites. Maiscettes-cî , se tenant ^ouchées'de ttavers Tune ^ur l'autre , donnent moyen à Celtes de l'eau douce,, iqui Sont en perpétuelle aviation, de se router fet de s'entx>rtiller autour d'elles, s'y arrangeant et s'y disposant feh certain ordre qui fait qu'ieltes peuvent continuer à se mouVôir plus aisément et plus vite que si elles étolent toutes seules : car, lorsqu'elles sont ainsi roulées autour des autres, lia forcé d^ la maÉière sûbtite qui tes agité n'est employée qu'à faire qu 'elles tourtaent fort prôtaip^ tement autour de celtes qu'elles embrassent, et qu'elles passent çà'et là de l'un'e sur l'autre, sans pour cela lèhangèr aucun de leurs plis; au lieu qu'étant sentes , cônittïé eAte sont lorsquWles composent l'ëau douce , elles s'entrelacent nécessairement en telle sorte qu'il fest besoin qu'une partie de cette force (te la ns^tièt^ subtile soit employée à les plier, pour tes dégager tes Unes des autres; et ainsi elle ne tes peut faire mouvoir pour lors facilement ni sii vite. Étant donc vtai que ces parties dé l'eà\i doi»cé peuvent mieux sfe mouvoir étant rOniées antour de celtes du ^l qu'étant seules , ce b'est pas mei^véille qu'elles s'y routent lorsqu'elles en sont assez proches , et qu'après , tes tenant embrassées, elteà empêchent que llhég^alité de leur
Biscouas TaoïsiàME. 181
pesanteur ne les sépare. D'od YÎent que le ^ se fond aisén^ent en Feau douce, ou seulement étant exposé à l'aÎF en temps humide, et néanniqiiis qu'il ne s'en fond en une quantité d'eau déterminée que jusques à une quantité détenflfiinée, à savoir autant que les parties pliantes de cette eau peuyeiit embrasser des siennes en se roulant i^utour d'elles* £t sachant que les corps qui sont transp^^rents le sont d'autant plus qu'ils empêchent moins le^ topuvements ^e la matière subtile qui est dans leurs pores, on voit encore de ceci que l'eau de la mer doit être naturellement plus transparente et causer des réfractions un peu plus grandes que celles des rivières. £t on voit aussi qu'elle ne se doit pas geler si aisément, en sachant que l'eau ne se* gèle que lorsque la matière subtile qui est entre ses parties n'a pas. la fprce de les agiter; et même on peut encore ici entendre la raison du secret pour faire de la glace en été , qui est l'un dçs plus beauj; que sachent les curieux, eucore qu'il nç soit ps» clés plus rares. Us metteut du sel mêlé avçc égale quantité de neige PU de glace pilée tout autour d'uu vase plein d'eau douce; et, saus autre artifice, à mesure que ce sel et cette neige se fondent ensemble, l'eau qui est enfermée dans le vase devient glace. Dont la raison est que la matière subtile qui étoit autour des parties de cette eau, étant plus grossière ou moins subtile, et par conséquent ayant plus de
l82 LES MÉTÉORES.
force que celle qui étoît autour des parties de cette neige, va prendre sa place à mesure que les parties de la neige se roulent autour de celles du sel en se fondant; car elle trouve plus de facilité à se mouvoir dans les pores de l'eau salée qu'en ceux de Feau douce, et elle tend incessamment à passer d'un corps en l'autre pour entrer en ceux où son mouvement est le moins empêché ; au moyen de quoi la matière plus subtile, qui étoit dans la neige, entre dans l'eau pour succéder à celle qui en sort ; et pourceqù'elle n'a point assez de force pour y entretenir l'agitation de cette eau, cela est cause qu'elle se gèle. Mais l'une des principales qualités des parties du sel est qu'elles sont grandement fixes , c'est-à-dire qu'elles ne peuvent être élevées en vapeur ainsi que celles de l'eau douce. Dont la cause est non seulement qu'étant plus grosses elles sont plus* pesantes, mais aussi qu'étant longues et droites , elles en peuvent être guère long-temps suspendues en l'air, sojt qu'elles soient en action pour monter plus haut , soit pour en descendre, que l'un de leurs bouts ne se présente vers en bas , et ainsi qu'elles^ ne se tiennent en ligne perpendiculaire vers la terre : car , tant pour monter que descendre, il leur est bien plus aisé à diviser l'air étant en cette situation , qu'en aucune autre. Ce qui n'arrive point en même £açon aux parties de l'eau douce ^ à cause qu'étant faciles à se plier, elles ne
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DISCOURS TROISIEME. l83
se tiennent jamais toutes droites , si ce n'est qii elles tournent en rond avec vitesse, au lieu que celles du sel ne sauroient jamais guère tourner en cette sorte : car se rencontrant les unes les autres et se heurtant sanspouvoirseplierpours'entre-céder,ellesseroient incontinent contraintes de s'arrêter. Mais lors- (ju'eUes se trouvent suspendues en Fair , ayant une pointe en bas, comme j'ai dit , il est évident qu'elles doivent descendre plutôt que monter, à cause que la force qui les pourroit pous$er vers en haut agit beaucoup moins que si elles étoient couchées de travers , et elle agit moins d'autant justement que la quantité de l'air qui résiste à leur pointe est plus petite que ne seroit celle qui résisteroit à leur longueur ; au lieu que leur pesanteur étant toujours égale , agit d'autant plus que cette résistance de l'air est plus petite. A quoi si nous ajoutons que l'eau de la mer s'adoucit quand elle traverse du sable, à cause que les parties du sel, feute de se plier, ne, peuvent couler ainsi que font les parties de l'eau douce par les petits chemins détournés, qui sont autour des grains de ce sable, nous saurons que les fontaines et les rivières n'étant composées que des eaux qui ont été élevées en vapeurs, ou bien qui ont passé au travers de beaucoup de sable, ne doivent point être salées, et aussi que toutes ces eaux douces rentrant dans la mer ne • la doivent point rendre dIus grande ni moins salée j
l84 I^SS HlâTÉORES.
d'autant qu'il en ressort continuellement autant d'autres, dont quelques unes s'élèvent en l'aii: changées en vapeurs , puis vont retomber en pluie ou en neige sur la terre ; mais la plupart pénétrant par des conduits souterrains ju$quea au-dessous des montagnes , d'où la chaleur qui est dans la terre les élevant aussi comme en vapeur vers leurs sommets , elles y vont remplir les sources des fontaines et des rivières. Et noua saurons aussi que l'eau de la mer doit être plus salée sous l'équateùr que vers les pôles , si nous considérons que le soleil y ayant beaucoup de force, en fait sortk* beaucoup de vapeurs , lesquelles ne retombent point par après justement aux mêmes endroits d'où elles sont sorties, mais pour l'ordiqaire en d'autres plus proches des pôles, ainsi que vous entendres^ mieux ci-après. Au reste, sinon que je n'ai pas envie de m'arrêter à expliquer particulièrement la nature du feu, j'ajouterois encore ici pourquoi l'eau de la mer est moins propre à éteindre les embrase* ment s que celle des rivières, et pourquoi elle étincelle la nuit étant agitée; car vous verriez que les parties du sel étant fort aisées à embraser à cause qu'elles sont comme suspendues entre celles de l'eau douce, et ayant beaucoup de force après être ainsi ébranlées, à cause qu*elles sont droites et inflexibles, peuvent non seulement augmenter la flamme lorsqu'on les y jette , mais aussi en causer
BISGOCRS TROISIÈME. l85
d'elles-n^mes en s'élançant hors de Teau où elles sont. Comme si la mer qui est vers A' étant poussée avec force vers C, y rencontre un banc de sable ou quelque autre obstacle qui la fasse monter vers B, le branle que cette agitation donne aux parties du sel peut faire que les premières qui viennent en l'air s'y dégagent de celles de . l'eau douce qui les tenoient entqrtillées , et que, se trouvant seules vers B à certaine distance l'une de Tautre, elles y engendrent des étincelles assez semblables à celles qui sortent des cailloux quand on les frappe. Il est vrai qu'à cet effet il est requis que ces parties du sel soient fort droites et fort glissantes, afin qu'elles se puissent plus aisément séparer de celles de l'eau douce ; d'où vient que ni la saumure, m l'eau de mer qui a été long*temps gardée en quelque vase , n'y sont pas propres. Il est requis aussi que celles de l'eau douce n'embrassent point trop étroitement celles du*sel; d'où vient que ces étincelles paroissent plus quand il fait chaud que quand il fait froid : et que l'agitation de la mer soit as$ez forte ; d'où vient qu'en même temps il ne sort pas du feu de toutes ses vagues : et enfin que les parties du sel se meuvent de pointe comme des flèches, et non de travers; d'oùvient que toutes les gouttes qui rejaillissent hors d'une même eau n'éclairent pas en même sorte.
• Figure 3.
l86 LES MÉTiORËS.
Mais considérons maintenant comment le sel flotte sur l'eau quand il se £sdt, nonobstant que ses parties soient fort fixes et fort pesantes, et comment, il s'y forme en petits grains qui ont une figure carrée, presque semblable à celle d'un diamant taillé en table, excepté que la plus large de leurs faces est un peu creusée. Premièfement il est besoin à cet effet que l'eau de la mer soit retenue en quelques fosses, pour éviter tant l'agitation continuelle des vagues que l'affluence de l'eau douce , que les pluies et les rivières amènent sans cesse en l'océan; puis il est besoin aussi d'un temps chaud et sec, afin que l'action du soleil ait assez de force pour foire que les parties de l'eau douce, qui sont roulées autour de celles du sel , s'évaporent. Et il faut remarquer que la superficie de l'eau est toujours fort égale et unie, comme aussi celle de toutes les autres liqueurs ; dont la raison est que ses, parties se remuent entre ^ elles de même façon et de même branle, et que les parties de l'air qui la touchant se remuent aussi entre elles tout de même l'une que l'autre, mais que celles-ci ne se remuent pas de même façon ni de même mesure que celles-là : et particulièrement aussi que la matière subtile qui est autour des parties de l'air se remue tout autrement que celle qui est autour des parties de l'eau; ce qui est cause que leurs superficies, en se frottant l'une contre l'autre, se polis-
sent en même façon que si c'étoient deux corps durs, excepté que c'est beaucoup plus aisément , et presque en un instant, pourceque leurs parties,, n'étant attachées en aucune façon les unes aux autres, s'arrangent toutes dès le premier coup, ainsi qu'il est requis à cet effet. Et ceci est aussi cause que la superficie de l'eau est beaucoup plus malaisée à diviser que n'est le dedans, ainsi qu'on voit par expérience en ce que tous les corps assez petits, quoique de matière fort pesante, comme sont de petites aiguilles d'acier, peuvent flotter et être soutenues au-dessus lorsqu'elle n'est point encore divisée, an lieu que lorsqu'elle l'est ils descendent jusqu'au fond sans s'arrêter. Ensuite de quoi il faut considérer que , lorsque la chaleur de l'air est assez grande pour former le sel , elle peut non seulement faire sortir hors de l'eau de mer quelques unes des parties pliantes qui s'y trouvent et les Êdre monter en vapeur, mais aussi les y faire monter avec telle vitesse, qu'avant qu'elles aient eu le loisir de se développer d'autour de celles du sel, elles arrivent jusques au-dessus de la superficie de cette eau, où, les apportant avec soi, elles n'achèvent de s'en développer qu'après que le trou qu'elles ont fait en cette superficie pour en sortir s'est refermé, au moyen de quoi ces parties du sel y demeurent toutes seules flottantes dessus , comme vous les voyez représentées
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l88 LES HIST]é0S.E^.
vers D' ; car, y étant couchées de leur long, elles ne sont point assez pesantes pour s'y enfoncer, non plus , que les aiguilles d'acier dont je viens de parler, et elles la font seuleinent un peu courber et plier sous elles à cause de leur pesanteur, tout de même que font aussi ces aiguilles : de façon que les premières éïa^t semées par-ci par-là sur cette super^cie, y font plusieurs petites fosses ou courbures j puis les autres qui viennent après , se trouvant sur les pentes de ces fosses, roulent et glissent vers le fond, où elles se vont joindre contre les premières. Et il hj^t particulièrement ici remarquer que, de quelque part qu'elles y viennent , elles se doivent coucher justement côte à côte de ces premières, comme vous les voyez vers E% au moins les secondes, et souvent aussi les troisièmes, à cause que par ce moyen elles descendent quelque peu plus Jbas qu'elles ne pourroient faire si elles demeuroient en quelqiie autre situation, comme en celle qui se voit vers F, ou vers G, ou vers H. Et le mouvement de la chaleur, qui ébranle toujours quelque peu cette superficie, aide à les arranger en cette sorta Puis , lorsqu'il y en a ainsi en chaque fosse deux ou trois côte à côte l'une de l'autre , celles^ qui y viennent de plus se peuvent joindre encore à elles en même sens si elles s'y trouvent aucunement disposées; mais s'il arrive qu'elles pencheqt davantage vers
» Fignre 4. — ' Figure 5.
les bouts des précédefites que vers les côtés , elles se vont coucher de contre à angles droits , comme vous voyez vers R, à causé que par ce moyen elles descendent aussi un peu plus bas qu'elles ne pourroient faire si elles s'arrangeoient autrement , comme elles sont vers L, ou vers M. Et pourceiqu'il s'en trouve à peu près autant qui se vont coucher contre les bouts des deux ou trois premières^ que de celles qui se vont coucher contre leurs côtés, de là vient que, s'arrangeant ainsi plusieurs centaines toutes ensemble, elles forment premièrement une petite table qui, au jugement de la vue, paroît très carrée, et qui est comme la base du grain de sel qui commence à se former. Et il faut remarquer qu'y en ayant seulement trois ou quatre couchées en m^oie sens, comme vers N , celles du milieu s'abaissent im ped plus que celles des bords; mais qu'y en venant d'autres qui s'y joignent en travers, comme vers O, celles-ci aident aux autres des bords à s'dbaisser presque autant que cdles du milieu , et en telle sorte que la petite table carrée, qui sert de base à un grain de sel , se formant ordinairaosent de plusieurs centaines jointes ensemble, ne peut pâroître à l'œil que toute plate, en-» coîfe qu'elle soit toujours tant soit peu courbée. Or, à- mesure que cette table s'agrandit , elle s'abaisse de plus en plus, mais si lentement qu'elle fait pli^r sous soi la superficie de l'eau sans la rom-
igO LES MÉTÉORES.
pre. Et lorsqu'elle est parvenue à certaine grandeur, elle se trouve si fort abaissée que les parties du sel qui viennent de nouveau vers elle, au lieu de s'arrêter contre ses bords, passent par-dessus, et y roulent en même sens et en même façon que ^les précédentes rouloient sur l'eau, ce qui fait qu'elles y forment derechef une table carrée qui s'abaisse en même façon peu à peu; puis les parties du sel qui viennent vers elle peuvent encore passer par-dessus, et y former une troisième table, et ainsi de suite. Mais il est à remarquer que les parties du sel qui forment la deuxième de ces tables ne roulent pas si aisément sur la première que celles qui ont forpué cette première rouloient sur l'eau ; car elles n'y trouvent pas une superficie du tout si unie, ni qui les laisse couler si librement; d'où vient que souvent elles ne roulent point jusqu'au milieu , qui , par ce moyen , demeurant vide, cette seconde table ne s'abaisse pas sitôt à proportion qu'a voit fait la première, mais deviefnt un peu plus grande avant que la troisième commence à se former ; et derechef, le milieu de celle-ci demeurant vide, elle devient un peu plus grande que la seconde , et ainsi de suite, jusqu'à ce que le grain entier, qui se compose d'un grand nombre de telles petites tables posées l'une sur l'autre, soit achevé, c'est-à-direjusques à ce que, touchant aux bords des autres grains voisins, il ne puisse devenir phis
DISCOURS TROISIÈME. ig\
large. Pour ce qui est de la grandeur de la première table qui lui sert de base, elle dépend du degré de chaleur qui agite Feau pendant qu'elle se forme, car plus Feau est agitée, plus les parties du sel qui nagent dessus font plier sa superficie ; d'où vient que cette base demeure pîi^s petite , et même Teau peut être tant agitée, que les parties du sel iront au fond avant qu'elles aient formé aucuns grains. Pour le talus des quatre faces qui sortent des quatre côtés de cette base, il ne dépend que des causes déjà expliquées, lorsque la chaleur est égale pendant tout le temps que le grain est à se former ; mais si elle va en augmentant , ce talus en deviendra moindre, et au contraire plus grand si elle diminue, en sorte, que si elle augmente et diminue par intervalles, il se fera comme de petits échelons de long.de ces faces. Et pour les quatre querres ou côtés qui joignent ces quatre faces, elles ne sont pas ordinairement fort aiguës ni fort unies ; car les parties qui se vont joindre aux côtés de ce grain s'y vont bien quasi toujours appliquer de long, comme j'ai dit; mais pour celles qui vont --rouler contre ces angles , elles s'y arrangent plus aisément en autre sens, à savoir comme elles sont représentées vers P*; ce qui fait que ces querres sont un peu mousses et inégales , et que les grains de sel s'y fendent souvent plus aisément qu'aux au-
' Figure 6.
192 LES MET^ORESk
très lieux, et aussi que l'espace vide qui demeure au milieu se fait presque rond plutôt que carré. Outre cela, pourceque les parties qui composent ces grains se* vont joindre confusément, et sans autre ordre que celui que je viens d'expliquer, il arrive souvent que leurs bouts, au lieu de se toucher, laissent entre eux assez d'espace pour placer quelques parties de l'eâU douce ^ qui s'y enferment et y demeurent pliées ea rond, comme vous voyez vers R ', pendant qu'elles ne s'y meuvent que moyennement vite ; mais lorsqu'une fort violente chaleur les agite , elles tendent avec beaucoup de force à s'étendre et se déplier en même £siçon qu'il a tantôt été dit qu'elles font quand l'eau se dilate en vapeur, ce qui fait qu'elles rompent leurs prisons tout d'un coup et avec éclat. Etc'^st la raison pourquoi les grains de sel étant entiers se brisent eïi sautant et pétillant quand on les jette dans le feu , et pourquoi ils ne font point le même étant mis en poudre, car alors ces petites prisons sont déjà rompues. De plus , l'eau de la mer ne peut être si purement composée des parties que j'ai dédites qu'il ne s'y en rencontre aussi quelques autres parmi qui sont de telle figure qu'elles ne laissent pas de pouvoir y demeurer encore qu'elles soient beaucoup plus déliées , et qui , s'allant engager entre les parties du sel lorsqu'il se forme ,
« Figure 7.
DISCOURS TROISlilME. igS
lui peiivent donner, et cette odeur de violette très agréable qu'a le sel blanc quand il est fraiehement fait, et cette couleiu* sale qu'a le noir, et toutes les autres variétés qu'on peut remarquer dans les sels, et qui dépendent des diverses eaux dont ils se fornaent. Enfin vous ne vous étonnerez pas de ce que le sel ert si Jfriable et si aisé à rompre comme il est , en pensant à la façon dont se joigi\ent ses parties; ni de ce qu'il est toujours blanc ou transparent étant pur, en pensant à leur, grosseur et à la nature de la couleur blanche qui sera ci-après expliquée; ni de ce qu'il se fond assez facilement sur le feu quand il est entier, en considérant qu'il y a plusieurs parties d'eau douce enfermées entre les siennes; ni de ce qu'il se fond beaucoup plus difficilement étant bien pulvérisé et bien séché, en sorte qu'il n'y reste plus rien de l'eau douce, en remarquant qu'il ne se peut fondre étant ainsi seul, si ses parftes nejse plient, et qu'elles ne peuvent que difficilement se plier. Car, encore qu'on puisse feindra qu'autrefois celles de la mer ont été toutes, par degrés, les unes plus pliantes, les autres moins, on doit penser que toutes celles qui ont pu s'entortiller autour de quelques autres se sont amollies depuis peu à peu, et rendues fort flexibles ; au lieu que celles qui ne sont point ainsi entortillées sont demeurées entièrement roides ; en sorte qu'il y a maintenant en cela grande différence entre
ig4 LES METEORES.
celles du sçl et celles de l'isau douce : mais les unes et les autres doivent être rondes, à savoir celles de l'eau douce comoïe des cordes, et celles du sel co^me des cylindres ou des bâtons, à cau^ que tous les corps qui ^ meuvent en diverses £siçons et long-temps ont coutume de s'arrondir. Et on peut ensuite connoître quelle est la nature de cette eau extrêmement aigre et forte, qui peut soudre l'or, et que les alchimistes nomment l'esprit ou l'huile de sel ; car d'autajit qu elle ne se tire que par la violence d'un fort grand feu, ou du sel pur, ou du sel mêlé avec quelque autre corps fort sec et fort fixe , comme de la brique qui ne sort qu àl'empêclîer de se fondre, il est évident quip ses parties sont les mêmes qui ont auparavant composé le sel, mais qu'elles n'ont pu monter par l'alambic, et ainsi de fixes devenir volatiles, sinon après qu'en se choquant les unes contre les autres, à force d'être agitées par le feu, de roides et inflexibles comme elles étoient , elles sont devenues Êiciles à plier, et par même moyen de rondes en forme de cylindres , elles sont devenues plates et tranchantes, ainsi que des feuilles de flambe ou de glaïeul ; car sans cela elles n'auroient pu se plier. Et ensuite il est aisé à juger la cause du goût qu'elles ont fort différent de celui du sel; car se couchant de long sur la langue , et leurs tranchants s'appuyant contre les extrémités de ses nerfe, et coulant dessus en les
coupant , elles le; doivent bien agiter d'une autre sorte qu elles ne faisoient auparavant, et par conséquent causer un autre goût, à savoir celui qu'on nomme le goût aigre. On pourroit ainsi rendre raison de toutes les autres propriétés de cette *eau, mais la chose iroit à l'infini, et il sera mieux que, retournant à la considération des vapeurs, nous commencions à examiner comment elles se meuvent dans l'air, et comment elles y causent les vents.
igtt LES MÉTÉORES.