‹ uvres de Édouard Grenier (volume 2)Chapitre 25 sur 41 · N ABOTH · texte numérisé non relu

N ABOTH

C'est un bonheur que j'apprécie, Q.uoiqu'011 le paye un peu trop cher parfois. Mais, ô stellaire chérie, duand tu t'es réveillée aux accents de nos voix (Pardonne 1 ma demande est peut-être indiscrète). N'allais-tu pas chercher sur terre ce bonheur? Ah ! pour notre pauvre planète Ce serait là bien de l'honneur!

Non, j'y viens pour rêver loin des cieux que j'oublie. Seule, en ce coin perdu de l'immense univers. Comme sur un navire, au pied du mat qui plie, Le voyageur s'assied pour contempler les mers. Je me laisse bercer dans ma mélancolie Au roulis éternel du globe dans les airs.

Tu rêves, moi je ris; chacun a sa manière.

Mais quoi ! sur cette taupinière Où l'homme se travaille avec ses passions N'abaisses-tu jamais de ta paupière

Les tristes et divins rayons?

Ah ! voilà le meilleur remède

Pour te çuérir de ton ennui.

La vie humaine est bien le plus drôle intermède Du grand drame que Dieu fait jouer devant lui

Sur la scène de l'infini.

Parfois, pour dérider sa grandeur solitaire, Il se penche rêveur sur l'abîme béant :

Il daigne regarder la Terre, Et l'on dit qu'aussitôt le vieux rire d'Homère Roule de cieux en cieux jusqu'aux bords du néant.

Voilà qui frise l'hérésie

Et mériterait bien le feu !

Tu te forges un Dieu selon ta fantaisie ; Mais je ne te fais pas compliment de ton Dieu... Q.uant aux hommes, malgré la vie et ses misères, Je les estime encor les plus grands de nos frères. Sais-tu tout ce qui vibre au fond du cœur humain'

C'est une lyre plus parfaite

Que celle qui dort sous ta main.

La tienne n'a qu'un seul refrain

Qui rit sur sa fibre incomplète.

Serait-ce donc parce qu'il meurt.

Que tu traites si mal le roi de ta planète? Et si la mort était le sceau de sa grandeur?

Peste ! avec quelle chaleur Tu défends cette sotte racel

Tout cela peut te mener loin.

Mais écoute un conseil, de grâce;

Ton sexe en a toujours besoin.

C'est bien banal ce que j'ose te dire,

Et de dédain tu vas sourire

Et sans doute te récrier :

La solitude n'est point faite

Pour ton ame ardente, inquiète; Belle rêveuse, il faut vous marier.

Voilà le mot; certes, c'est le plus sage. Ces rêves, cet ennui, ce mal, cette langueur

S'éteignent dans le mariage ;

L'on s'occupe de son ménage Et beaucoup moins du vide de son cœur.

Ah! l'idée est plaisante! Enfin, c'est une idée.

J'y songerai plus tard, dans deux ou trois mille ans.

C'est nous faire attendre longtemps.

Mais quand tu seras décidée, Ne t'en va pas chercher partout Et faire un choix à l'aventure :

Les sylphes ont une figure A fixer les regards d'une femme de goût. Ils ont l'esprit, la grâce et la tournure :

1' O E M E s DRAMATIQUES

Ceux d'un certain âge surtout.

Q.ue f.uit-il donc encor pour plaire?

Oh! moins que rien, une misère.

Vous êtes un peuple charmant; Mais vous n'avez ni cœur ni tête.

NABOTII.

Tu n'es pas juste assurément.

Es-tu certaine d'être honnête?

Tu préfères un compliment?

Alors je vanterai ta majesté fluette, Ta grâce et ton air solennel; Et je dirai que jamais sous le ciel,

Aux sons de plus douce musique, On n'avait vu de cour plus magnifique Ni de roi plus galant et plus spirituel.

Comment! ta tristesse infinie Veut bien sourire à nos dépens?

Vraiment, je crois que l'ironie Prête un charme de plus à tes traits languissants.

Non, rien que par coquetterie

Tu devrais te moquer des gens!

Par bonheur, j'ai l'humeur bien faite.

Je suis galant d'ailleurs, et je sais qu'avec vous, Mesdames, même un prince a toujours le dessous. Tu le vois, la grandeur me tourne peu la tête.

Mais si ton séjour parmi nous

A déridé ton front céleste, Viens avec moi, la Terre achèvera le reste.

Ce soir, nous sommes spectateurs D'une scène où joûront tous les esprits moqueurs;

Et, comédie ou mélodrame.

Le morceau sera bon : nous chantons dans les chœurs.

Peux-tu m'en dire le programme?

LE CORYPHEE.

Regarde ! Tout là-bas, vois-tu, comme un point noir, Se dresser dans la brume un antique manoir?

La mer brise à ses pieds ses vagues éternelles, Et le hibou huhule au sommet des tourelles.

Seul comme la douleur, sombre comme la nuit, C'est là que vit Stéphen, le front chargé d'ennui,

l8o POÈMES DRAMATIQUES

L'orgueil, le désespoir, une immortelle envie Lui tissent le linceul où se débat sa vie.

Pauvre fou ! ne vivant qu'au delà du réel, Il croit avoir compris ce grand livre du ciel ;

Il croit avoir dompté les esprits des ténèbres, Et ce soir il prélude à ses charmes funèbres.

Mais qu'il soit maître ou non du monde des esprits, C'est un pacte qu'il fait dont son àme est le prix.

Viens donc ! ce sera gai. La scène est curieuse Et jusques au matin fera la nuit rieuse;

Car les magiciens sont rares aujourd'hui.

Et l'on ne rit plus guère en ce siècle d'ennui.

Ah! voir souffrir vous paraît drôle?

Vite, vite, partons ! peut-être est-il trop tard.

duelle hâte ! bon Dieu ! Mais quel sera ton rôle ?

Ohl j'improviserai. — Mais venez sans retard; Dépêchez-vous, partons! Oui, cela sera drôle.

LE PROLOGUE DE «STÉPIIEN» l8l

C'est un ordre pour moi que ton moindre désir:

Calme-toi, nous allons partir.

— Or donc, qu'à l'instant l'on prépare

Notre équipage solennel;

Q.ne les cors sonnent le rappel.

Et que l'éclatante fanfare Rassemble nos tribus des quatre coins du ciel !

Fanfares.

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