ADAM, EVE, LE SERPENT, UN ANGE
^U [SCILIEU 'DE L'E'DE'K, Adam et Eve prosternés.
ADAM
Le ciel s'est refermé! — Le Seigneur qui nous quitte Dans un nua2;e en feu dérobe au loin sa fuite.
Il nous laisse orphelins dans ce monde, et nos yeux Veulent en vain percer la profondeur des cieux. Mais seuls les chérubins à l'ombre de son aile Peuvent le contempler dans sa gloire éternelle; Adieu donc, Élohim I ô vainqueur du chaos, Père de la lumière et de l'air et des eauxl Tes enfants prosternés, éblouis de ta gloire. De tes bienfaits divins garderont la mémoire.
Il se lève.
Et toi, charme des yeux, délices de mon cœur, Eve, fleur de ma vie, 6 ma femme, ô ma sœur! Ne cherche plus au loin la vision céleste. Lève-toi, prends ma main, ne crains rien, je te reste. Tu reverras partout l'ombre du Tout-Puissant; Car, partout invisible, il est partout présent. Viens donc, sous ses regards parcourons notre empire. Doucement enlacée à mon bras qui t'attire. Et ton corps onduleux appuj-é sur le mien. Visitons cet Éden dont je suis le gardien.
Regarde! dans les cieux que sa lumière inonde Le soleil, se levant sur notre jeune monde. Pénètre au loin les airs de ses rayons de feu, Comme un reflet vivant de la splendeur de Dieu. Tout s'anime, chaque être a frémi d'allégresse Et boit, en respirant, la vie avec ivresse. Sur nos fronts, au-dessus de l'air calme et profond, Comme un fl.'uve muet, immobile et sans fond,
Le ciel de tous côtés enveloppant la terre Partout pour horizon lui donne le mystère. Sur sa courbe infinie et d'un bleu transparent L'arbre détache en vert son feuillage odorant Et, plongeant dans le sol ses pieds couverts de mousse, Fait flotter sur la terre une ombre fraîche et douce. La brise en murmurant passe et courbe les fleurs. Tout est plein de rayons, de parfums, de couleurs; Et le fleuve sacré, dont les eaux fugitives Viennent en frissonnant baiser l'herbe des rives, Roule, et dans son flot clair, frais et silencieux, Reflète le soleil, les grands bois et les cieux.
Ah 1 que la vie est douce, et que la terre est belle
Dans la pure fraîcheur de sa beauté nouvelle I
Tout embaume, tout chante et rayonne et fleurit 1
Le ciel rit à la terre et la terre sourit.
Ces bois pleins de parfums, d'ombrage et de murmures,
Avec ce chœur ailé d'oiseaux dans leurs ramures.
Et ces grands animaux de formes si divers
Que l'on voit à leurs pieds paître les gazons verts;
Ces fleurs, ces tendres fleurs dont l'herbe est toute pleine,
Ces eaux dont le soleil semble boire l'haleine,
Ce ciel immense où l'air flotte en vagues d'azur
Et d'où le jour sur nous descend limpide et pur;
Ce vent léger, cet air que ma bouche respire.
Qui va, vient, passe et fuit, revient, flotte et soupire,
l86 POÈMES draMat IQUES
Et qui semble à la terre apporter du ciel bleu Comme un souffle éloigné de l'haleine de Dieu; Cette paix, ce bonheur qui sort de chaque chose, Tout remplit tellement mou àme à peine éclose Q.ue, pliant les genoux devant tant de beauté, Je ne puis pas suffire à ma félicité !
Oui, cet aspect divin du monde à son aurore, Ce ciel bleu qui sourit, ces fleurs qu'on voit éclore, Cet air, ces eaux, ces bois et leurs hôtes naissants, Sont faits pour enivrer d'extase tous nos sens. Mais de ce jeune Éden où ton âme s'éveille Tu n'as pas contemplé la plus douce merveille. Le chef-d'œuvre t'échappe, et ce monde enchanté Cache encore à tes yeux la fleur de sa beauté.
C'est toi-même, ô ma vie, ô ma sœur, ô ma femme ! Toi, la chair de ma chair et l'âme de mon âme, C'est toi dont la beauté, fille unique de Dieu, De l'esprit créateur fut le dernier adieu. Laisse-moi te le dire : à l'aspect de ton être Un invincible attrait me trouble et me pénètre, Attache mes regards sur tes traits ingénus Et m'y fait voir encor des charmes inconnus. ♦ Sur ton front rayonnant ces longues tresses blondes Dont ma main ne peut pas tenir toutes les ondes. Et qui, t'enveloppant comme un voile jaloux.
Glissent en frissonnant jusque sur tes genoux; Ce bleu fragment du ciel que contient ta paupière Et d'où sort un regard plein d'humide lumière; Cette bouche rosée et fraîche et dont les fleurs Ne pourraient égaler les riantes couleurs; Ces longs cils de tes yeux et dont l'ombre se joue Sur l'incarnat qui teint le duvet de ta joue; Ce sein blanc dont le ferme et gracieux contour Se soulève, s'apaise et s'enfle tour à tour, Et seul de tous les traits dont le corps se compose Jamais, comme le cœur qu'il cache, ne repose; Ta grâce et ta beauté, tous ces trésors charmants Enivrent mon esprit de tels enchantements Que, lorsque pour te voir je lève la paupière. Je sens qu'en mes regards mon âme tout entière Passe et, se consumant dans un ardent désir, Veut sans fin rencontrer ton âme et la saisir.
Jette aussi les regards un instant sur toi-même, O mon époux, mon maître, ô seul être que j'aime 1 Dieu sut te revêtir de la même beauté En y mêlant la force avec la majesté.
J'éprouve comme toi ce charme qui t'attire, Ç) mon unique ami ! je t'aime et je t'admire. Rien n'est si beau que toi dans ce vaste univers. Notre forme est pareille et nos corps sont divers. Ta brune chevelure ombrage mieux ta tête
Et verse un flot plus sombre à ton cou qui l'arrête. Tes yeux noirs et brûlants ont un plus fier éclat; Ta bouche brille aussi d'un plus vif incarnat; Sous le duvet touffu qui sur ta lèvre pousse On dirait une fleur qui rougit dans la mousse. Ton sein vaste et sonore aspire et boit plus d'air. Ta voix résonne aussi d'un son mâle et plus clair. Tout dans tes traits puissants où la bonté respire Parle de majesté, de grandeur et d'empire. Roi des êtres vivants du céleste jardin, Toi seul es d'Elohim le chef-d'œuvre divin.
Comme ta douce voix et ta douce parole
Me pénétrent le cœur en frappant l'air qui vole!
Q.uand tu parles, la brise expire sans efforts.
Et l'Éden se remplit d'ineffables accords.
Mais viens, de nos bonheurs épuisons le délire.
Prenons possession de notre jeune empire.
Asseyons-nous tous deux, là, sur ce tertre vert,
D'où l'œil embrasse au loin l'Éden à découvert;
Sous tes regards charmés je vais faire apparaître
Tous les êtres créés dont Dieu m'a flùt le maître.
Chacun des animaux, au signe de mon doigt.
Viendra rendre en tes mains l'hommage qu'il te doit,
Et, tandis qu'à ton cou la colombe se pose,
Le lion prosterné léchera ton pied rose.
SU'll LE TE'SJTXE
Ils viennent! les voici qui sortent, à nos voix,
Des campagnes du ciel ou de l'ombre des bois.
Comme ils sont beaux et doux ! Et comme dans les herbes
Eclate la splendeur de leurs formes superbes !
Leurs flancs sont blancs, gris, noirs, unis, tigrés, zébrés;
Pourquoi donc Éloliim nous a-t-il moins parés?
Auprès de leur poil lisse où chaque couleur tranche
Qu'est-ce que notre peau si nue et toujours blanche?
Et les oiseaux! A voir l'éclat de leurs couleurs,
On dirait dans les airs un nuage de fleurs.
Les fleurs même, à mes yeux, sont peut-être moins belles :
Les fleurs ont leurs parfums, les oiseaux ont leurs ailes.
Ah ! comme pour les suivre au milieu de leur vol
Je donnerais ces pieds qui m'enchaînent au sol!
Q.ue j'aimerais planer sur la nature entière Pour m'enivrer au ciel d'air pur et de lumière! Dieu ne le permet pas. — Allez, allez en paix! Dans les plaines de l'air ou sous les bois épais Retournez, chers oiseaux; et vous, bêtes dociles, Sous nos regards amis regagnez vos asiles. Doux hôtes de l'Ëden, ne soyez pas jaloux : Dieu vous a faits plus beaux et plus heureux que nous.
Ne parle pas ainsi ! C'est toi que tout envie,
Tout aime, tout admire et bénit dans la vie.
Ne parle pas ainsi! Quel don nous manque encor?
Peux-tu bien aux oiseaux envier leur essor?
S'ils volent, nous pensons, et plus loin que leurs ailes
Notre âme monte et fuit aux plaines éternelles.
Pour ta peau blanche et lisse et que veine un sang pur
Le paon même oublirait son plumage d'azur.
L'Éden célèbre en chœur ta beauté sans pareille.
A ces bruits ravissants prête un instant l'oreille.
Tout parle; le silence a même ses accents.
Et Dieu nous a permis d'en comprendre le sens.
Comme le son lointain d'une aile qui palpite. D'un doux frémissement la brise au loin s'agite. Du sol, de l'air, des eaux, de la plaine et des bois
Le premier jour de l édem 191
Un murmure s'élève et prend comme une voix... J'écoute en regardant le ciel; et du silence L'hymne des éléments se détache et s'élance.
CHŒUR DE l'air.
Salut, fleur de beauté!
O jeune souveraine, Salut! Je suis l'haleine De ce monde enchanté.
Jamais je ne me pose Comme le fait l'oiseau ; Invisible réseau, J'enserre toute chose.
J'effleure ta beauté Sans voile et sans mystère ; Et je berce la terre ■ Sur mon sein agité.
Mon haleine inquiète Dans les plaines du ciel, Comme un hymne éternel.
Plane, vole ou s'arrête.
A toute heure, en tout lieu, Je descends et je monte ; D'une aile lente ou prompte Je vais de l'homme à Dieu.
Pour parfumer le monde Je viendrai cliaque jour Baiser avec amour Ta chevelure blonde;
Et sur tes yeux d'azur, Sur ta lèvre vermeille J'irai comme l'abeille Butiner un miel pur!
Air caressant du ciel, souffle et chante sans cesse! Tu verses à mes sens une charmante ivresse; Et je sens, aux soupirs, aux accents de ton chœur. Une ineffable paix descendre dans mon cœur.