‹ uvres de Édouard Grenier (volume 2)Chapitre 4 sur 41 · LE PARDON · texte numérisé non relu

LE PARDON

Ahasver se taisait que j'écoutais encore. Cet étrange récit qui venait de se clore Roulait en bouillonnant dans mon esprit rempli Comme un torrent qui gronde à l'étroit dans son lit. Je revoyais, les yeux fermés, la longue route Par où l'humanité passe et disparait toute, Semblable à ces chemins que l'on trouve au désert, Où seuls des os blanchis, laissés à découvert, Marquent de leurs débris, que le chacal profane. Le pli de sable ardent fait par la caravane. L'histoire des vieux jours, labj'rinthe éternel. Où le monde longtemps ne vit qu'une Babel,

Un chaos qui se cherche, une spirale immense Q.ui se détruit toujours et toujours recommence, Se débrouillait enfin à mes regards confus; Et j'admirais de Dieu les desseins préconçus. Je me disais : « L'insecte a sa route connue ; Tourné vers l'Orient, le cygne fend la nue; Et l'homme qui se croit maître de son destin Ne fait que suivre aussi la loi de son instinct. A son insu la terre autour de Dieu gravite. Rétrécissant toujours son incessante orbite; Comme si Dieu voulait la guider par la main Pour l'aider à trouver jusqu'à lui son chemin. »

« Ami, dit Ahasver, mon histoire passée D'un long étonnement trouble encor ta pensée. Tu restes devant moi grave et silencieux. La méditation sur ton front soucieux Depuis quelques instants passe et jette son ombre, Comme sur un ciel bleu glisse un nuage sombre. Peut-être un doute arrête et suspend tes esprits. Dis-le-moi, quel est-il? »

Alors, moi, je repris :

« Non 1 je ne doute pas ; mais je prêtais l'oreille A l'écho que ta voix dans mon âme réveille. Comme le forgeron qui bat le fer en feu, Ta parole, frappant mon esprit qui s'émeut, A fait jaillir en moi des milliers d'étincelles. Et je reste ébloui de ces clartés nouvelles.

Lorsque le pèlerin, le soir, a pénétré D'un pas religieux dans un temple sacré. Il écoute longtemps le son mélancolique De l'orgue qui remplit toute la basilique, Et la voix des enfants et le chœur solennel Du peuple entier qui monte et va frapper le ciel. L'encens, l'orgue, les chants et la cérémonie Cessent; alors, le cœur encor plein d'harmonie, Sur les degrés, avant de suivre son chemin. Il s'assied et, rêveur, met le front dans sa main. Moi, je fais comme lui. Ton récit fut austère : Mais il fit devant moi passer toute la terre; Et je sens mes désirs, mes rêves d'autrefois. Comme un feu mal éteint, s'aviver à ta voix. Il en est un surtout! son ardeur insensée A fait souvent, la nuit, chanceler ma pensée Au bord de cet abîme où Dieu mit les confins De l'esprit des mortels et des anges divins. Ton long récit n'a f;tit qu'en attiser la flamme, Et si je ne craignais de contrister ton âme Par le retour forcé d'un amer souvenir. Je voudrais te prier d'apaiser ce désir !

— Parle 1 ouvre-moi ton cœur, me dit-il ; ma pensée A trop souffert pour craindre encor d'être blessée.

— Eh bien, lui répondis-je, et puisque tu le veux, Je vais te révéler ce plus cher de mes vœux : C'est de voir par tes yeux le Sauveur de la terre.

Tel que dans ta mémoire, où nul trait ne s'altère, Tu le revois sans doute et que tu le peindrais; Car toi seul des vivants as contemplé ses traits; Toi seul de cette image as pu garder la trace. Oh ! que ne l'ai-je aussi contemplé face à face 1 Que n'ai-je au bord des lacs, sur le sommet des monts. De sa lèvre divine aspiré les sermons ! Que n'ai-je de ses pieds adoré la poussière, Foulé le même sol, vu la même lumière. Bu l'air qu'il respirait, et d'un pieux larcin Baisé timidement sa tunique de lin !

Combien de fois ce rêve a hanté ma jeunesse! Combien de fois, le cœur accablé de tristesse. Penchant sur l'Évangile un front découragé, Et regardant la vie ainsi qu'un naufragé, N'ai-je pas cru le voir, sous ma lampe incertaine. Comme autrefois au puits de la Samaritaine, Assis auprès de moi sur le bord de mon lit 1 Son regard ineffable où tant d'amour se lit Pénétrait tout mon être et versait dans mon âme La paix et la tendresse ainsi qu'un sûr dictame; Et mes premiers ennuis et mes jeunes chagrins Se fondaient aux rayons de ses regards divins ! Depuis deux fois mille ans la terre pécheresse S'est prise pour le Christ d'une immense tendresse. Et répand à genoux, les cheveux éplorés, Ses fleurs et ses parfums sur ses pieds adorés. Depuis plus de mille ans les saints et les artistes Veulent fixer ses traits majestueux et tristes.

Chaque âge, s'exerçant sur ce thème sans fin, N'a rendu qu'un côté du modèle divin; Et toujours quelque part, sur le marbre et la toile. L'homme par trop charnel trahit le Dieu qu'il voile. J'ai fouillé vainement ces reliques de l'art; Le Christ que j'ai rêvé n'existe nulle parti Toi donc, toi qui l'as vu sous sa forme mortelle Quand il vint apporter la céleste nouvelle, Fais-m'en par la parole un fidèle portrait; Mets-le devant mes j'eux; rends-le-moi trait pour trait. Tel que tu dois toujours le revoir en idée. Tel que sous les palmiers l'admira la Judée. Dis-moi quel vêtement tombait sur ses genoux, Si son front était pale et bien plus haut que nous, Quelle était sa démarche, et sa voix et son dire Quand il parlait au peuple, et s'il savait sourire; Quels étaient ses cheveux, sa bouche, et si ses yeux Étaient comme la nuit ou l'.izur clair des cieux. »

Je n'avais pas fini de parler de la sorte Que j'entendis un coup retentir à la porte. J'ouvris : « Qui que tu sois, dis-je à l'hôte inconnu. Entre dans ma demeure et sois le bienvenu ! »

Mais comment peindre aux sens la céleste figure Qui m'apparut alors dans la pénombre obscure? Une robe de lin tombait jusqu'à ses pieds; Ces cheveux sur le cou mollement repliés; Cet ausruste visa<?e où l'âme était visible:

Ce regard d'un éclat si doux et si terrible... Non 1 je n'essairai pas de retracer aux yeux Ce qui n'a de contour et de forme qu'aux cieux! Non ! je n'essairai pas dans un mot périssable D'enfermer l'infîni, de dire l'ineffable 1 Le mot et la couleur, et la forme et le son En vain pour l'exprimer créeraient à l'unisson. Même dans les transports du plus juste délire, Ce n'est pas au poète à dépasser la lyre. Grâce, beauté, grandeur, douceur et majesté. C'est l'homme encore. Ici, c'est la divinité!

Ahasver, à genoux et baisant la poussière,

Répandait devant lui son âme tout entière

Et, versant à ses pieds ses sanglots et ses pleurs,

Semblait évanoui d'extase et de douleurs.

Le Christ (car c'était lui), le relevant du geste,

Lui dit avec sa voix d'une douceur céleste :

« Ami, ne pleure plus ! Puisque ton cœur touché

Comprend et lave ainsi dans les pleurs ton péché;

Puisque l'homme outragé par toi jusqu'en Dieu même

Est ton frère à présent; puisque enfin ton cœur aime.

J'apporte le pardon, prix de ton repentir.

Sois heureux ! Maintenant, tu peux enfin mourir. »

Alors, fermant les yeux d'Ahasver immobile. Le Christ parut bénir sa dépouille d'argile. Je comprenais enfin... quand, se tournant vers moi. Il me toucha le front en disant : « Souviens-toi ! »

Mais, son œil me perçant comme un dard de lumière, Je tombai sur les mains, le front dans la poussière, Et sentis que mon âme élancée après lui Oubliait là mon corps que la vie avait fui !

Qiiand le vieux serviteur monta de la vallée Pour frapper avant l'aube à ma porte isolée, Il recula d'horreur; car son premier coup d'œil Vit en entrant deux corps prosternés sur le seuil. Le vieillard nous crut morts et frappés par la foudre. Il releva mon front qui traînait dans la poudre. Ses pleurs, ses cris, ses soins et la clarté des cieux Me firent lentement rouvrir enfin les yeux. Longtemps je regardai devant moi comme un homme Qu'un rêve obsède encore au sortir d'un long somme. Mais un regard tombé sur le corps d'Ahasver Me rendit à moi-même, et, prompt comme l'éclair, Mon esprit revit tout dans une seule image : L'hôte et ses longs récits durant la nuit d'orage. Où les siècles passaient comme un jour, puis enfin L'inefïiible grandeur du visiteur divin...

Je rendis grâce à Dieu qui veille sur nos âmes. Et, le vieux serviteur et moi, nous relevâmes Ahasver qui restait sur la face couché. Tous nos soins furent vains ; la mort l'avait touché.

Mais quels mots, quels discours pourront jamais redire La paix et le céleste et bienheureux sourire Qui rayonnaient encor sur ses traits solennels? Sublime adieu de l'ame à ses restes mortels 1 Jamais ravissement de saint dans le martyre, Enthousiasme ardent de poète en délire, Ivresse d'une pure et chaste volupté, N'ont empreint un mortel d'une telle beauté!

L'orage avait cessé; l'aurore tout en larmes Dissipait dans le ciel les dernières alarmes, Et ses premiers rayons au bord de l'Orient Semblaient promettre au monde un jour pur et riant. Le soleil vint ensuite et monta dans sa gloire. Au sortir d'une nuit si terrible et si noire, La terre, à ses rayons se ranimant un peu, Se livrait tout humide à ses baisers de feu. Partout, au flanc des rocs, sur les monts, dans les plaines. Ruisselaient de longs pleurs comme au bord des fontaines. L'eau, se frayant un lit éphémère et nouveau, S'élançait en cascade ou glissait en ruisseau. Les arbres, les buissons, mouillés par la tempête, Frissonnaient au soleil et secouaient leur tête. Les oiseaux, sous la feuille humide encor des bois, Joyeux, battaient de l'aile et retrouvaient la voix. Hommes, bêtes, oiseaux, tous quittaient leur refuge. C'est ainsi qu'autrefois, au sortir du déluge, Du. haut de l'Ararat le monde nouveau-né Chantait l'hymne de grâce au ciel rasséréné.

Cependant, par les soins du vieux pâtre robuste, Un lit fait de mélèze et de branches d'arbuste Recevait d'Ahasver ce qui restait encor. Chargés de ce fardeau, d'un pas réglé d'accord. Nous gravîmes tous deux le sentier à mi-côte Qui gagne en serpentant la cime la plus haute. Nous marchions sans mot dire en mesurant nos pas ; Car l'œil plongeait parfois sur l'abîme d'en bas. Les rameaux des sapins, au bord de notre route, . Sur le front d'Ahasver pleuraient à large goutte; L'oiseau le saluait de petits cris joyeux. Plus tard, oiseaux, buissons disparurent aux yeux. Plus de fleurs, l'herbe même était rare et menue. Nous entrâmes bientôt au milieu de la nue. Le but se rapprochait; et déjà le sentier Côtoyait les pieds bleus de l'éternel glacier. « C'est ici ! » dis-je au pâtre ; et nos bras, sans secousse, Posèrent Ahasver sur un plateau de mousse. Là, le vieillard et moi, nous creusâmes le sol Que l'orage nocturne avait rendu plus mol. Quand la fosse funèbre eut une longueur telle Qu'elle pût contenir la dépouille mortelle. J'y reçus Ahasver, et sur son dernier lit Ma main pieusement, doucement l'étendit.

Puis je roulai sur lui cette terre infertile. Poussière de granit, l'argile sur l'argile 1 G prodige ! pendant que je le recouvrais. Le céleste sourire augmenta sur ses traits.

Un étrange bonheur rayonnait sur sa bouche. On eût dit qu'étendu sur sa dernière couche, Ce vieux corps fatigué par vingt siècles d'effort Goûtait encore mieux le bienfait de la mort.

Et c'est là qu'il repose, inconnu, solitaire, Perdu dans la nuée au-dessus de la terre 1 Nul monument funèbre attirant le regard Ne révèle sa tombe aux pas du montagnard. Le glacier qui défend cette gorge isolée En est le seul gardien et le seul mausolée. Nulle épouse, nul fils n'y sanglote sur lui, Et la seule rosée y vient pleurer la nuit. Nul mortel ne connaît sa demeure dernière. Personne, excepté moi, n'y versa de prière. Et seul l'aigle se pose à la cime où ses os Savourent dans la mort un éternel repos.

LE TIÊFE

Il y a plusieurs demeures dans la maison de mou père.

Saint Jeax .

Et ceci est la seconde mort.

Apocalypse.

J'ai rêvé cette nuit. — Était-ce bien un rêve? Un ange m'emportait dans l'espace sans bruit; Comme des cygnes blancs que la brise soulève, Vers le ciel étoile, sans secousse et sans trêve, Nous montions tous les deux dans l'air pur de la nuit.

Et je voyais la terre à mes pieds étendue Arrondir en fuyant son globe dans l'éther, Et je n'entendais plus au-dessous de la nue Q.ue deux rumeurs monter à mon oreille émue Les clameurs des cités et le bruit de la mer.

Tout bruit cessa bientôt; à travers la distance

Rien ne s'éleva plus et de l'air et du sol.

Nous franchissions alors dans l'atmosphère immense

Le muet océan de l'éternel silence

Que froissait seulement l'essor de notre vol.

Et mes yeux effrayés s'attachaient à la place Où la terre fuyait sous un voile incertain; Et je la vis bientôt, vaine ombre qui s'efface, S'atténuer, pillir, s'enfoncer dans l'espace, Comme un vaisseau qui sombre à l'horizon lointain.

Et nous montions toujours! Ce vol doux et rapide M'enivrait. Qui de nous n'a rêvé dans ses vœux De planer librement dans l'air calme et limpide? Mais bientôt, en sondant l'immensité du vide, Le frisson de la peur fit dresser mes cheveux.

Comme un petit oiseau qui, dans son vol sublime, Pour revoir le soleil veut traverser le*s mers, S'effraie à contempler devant lui tant d'abîme Et, lassé, cherche au loin du regard une cime Et n'aperçoit partout rien que les flots amers.

Ainsi je fus saisi d'une mortelle crainte

Qj-iand je me vis perdu comme un point sous le ciel

A peine si j'osai murmurer une plainte;

Et, fermant les deux yeux, je redoublai l'étreinte

Dont j'enlaçais les reins de mon guide immortel.

Mais l'ange alors me dit : « Relève ta paupière I Ne cherche plus la terre et regarde les cieux. Si ton corps est pétri de fange et de poussière, Dieu te fit par ton âme un fils de la lumière; La lumière est en haut. Mortel, lève les j'eux ! »

Et je levai les yeux; et je vis d'autres mondes Sur un autre univers dans l'ombre se lever. Plaines de l'infini, solitudes profondes. Océan de soleils dont Dieu seul meut les ondes, Qui ne vous a pas vus ne peut pas vous rêver!

Nos cieux inférieurs sont sans clarté pareille; Auprès de ces foyers tous nos astres sont morts. L'extase vous saisit devant tant de merveille, Et l'œil est tellement ébloui que l'oreille Croit entendre onduler d'ineffables accords.

Et ma peur disparut; et, tournant mon visage Vers l'ange, je lui dis : « duel spectacle divin I Sans doute nous touchons au terme du voyage; Vers quel port fortuné du céleste rivage Allons-nous aborder tous deux, ô séraphin? »

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