‹ uvres de Édouard Grenier (volume 2)Chapitre 5 sur 41 · XII · texte numérisé non relu

XII

Et lui me répondit avec un doux sourire : « Le but est plus lointain : hausse encor ton esprit. Dieu connaît mieux que toi ce que ton cœur désire. Je te mène où des morts s'étend le pale empire. Et tes yeux vont revoir ceux que la mort te prit. »

Alors livrant mon .âme à cette joie amère, J'oubliai les soleils sur ma route semés Pour penser à tous ceux qu'en me laissant ma mère, Dieu m'a repris, après un bonheur éphémère, Et que depuis leur mort je n'ai que plus aimés.

Ah ! les revoir avant que mon temps ne s'acliève, Ces chers absents du ciel, ces parents, ces amis ! Les revoir un instant, rien qu'un seul, même en rêve 1 Je l'ai tant demandé le jour, la nuit, sans trêve, Que je m'étonnai peu que Dieu me l'eût permis.

Et nous volions toujours au zénith. Nous franchîmes

Ce monde radieux de constellations;

Nous vîmes lentement tous ces globes sublimes

Scintiller et plonger à travers les abîmes.

Et nous suivre longtemps de leurs derniers rayons.

Combien de temps dura notre vol? Je l'ignore. Le sentiment de l'heure et du temps m'avait fui : Celui de l'étendue était plus faible encore. Ces cieux-là n'avaient point de couchant ni d'aurore; J'étais comme un nageur égaré dans la nuit.

La région céleste où bientôt nous entrâmes N'avait plus de soleils ni d'astres dans ses cieux. Un jour pâle y régnait plein de lueurs sans flammes. L'ange me dit alors : « C'est le pays des âmes. Le premier paradis des morts silencieux. »

Et dans le crépuscule où palpitaient nos ailes

Ces étranges lueurs se rapprochaient de nous ;

Et mon œil étonné reconnaissait en elles

Des êtres dont le corps composé d'étincelles

Gardait leurs traits humains, mais plus purs et plus doux.

Et je vis par milliers, comme des lucioles, Des étincelles d'or qui sillonnaient l'air bleu; Et toutes, sans se perdre au gré des brises folles, Venaient directement se fondre en auréoles Dans les traits rayonnants de ces spectres de feu.

Et mon esprit cherchait à comprendre ces choses, Quand l'ange, suspendant son vol, dit : « C'est en vain due tu tenterais seul de remonter aux causes. Je t'apprendrai le sens de ces métamorphoses : L'homme n'a pas tout lu dans le livre divin.

« Je te l'ai déjà dit : cette région noire

Est l'asile où les morts montent directement.

Dieu mit dans ces hauts lieux leur premier purgatoire.

Du monde des vivants ils gardent la mémoire.

Et c'est là que commence, hélas ! leur châtiment.

« Non pas que tous ces morts puissent regarder vivre Ceux qu'ils aimaient sur terre avant que de mourir. Ah ! si l'âme des morts pouvait encor les suivre, Et lire dans leurs cœurs comme on lit dans un livre, Les morts que l'on oublie auraient trop à souffrir!

« Non ! Dieu dans sa justice a mis plus de tendresse. Aux regards de l'esprit chaque monde est fermé. Mais de ses souvenirs l'âme est toujours maîtresse; Les vivants et les morts peuvent s'aimer sans cesse; Ici même, on ne vit que si l'on est aimé.

« Vois-tu de tous côtés ces milliers d'étincelles Qui tracent dans les airs de légers sillons d'or? Des âmes des vivants c'est autant de parcelles Q.ui montent de la terre, et se mêlent à celles Des morts à qui l'on pense et que l'on aime encor.

« C'est la condition de cette autre existence; C'est le seul air vital de ces ombres de feu. Tout penser qu'on leur donne à travers la distance Se revêt de lumière et forme la substance Des corps aériens qu'ils reçurent de Dieu.

« Ainsi, telle est la loi de la seconde vie Qu'ici mènent les morts dans ces cercles mouvants : Vivants, tant qu'on leur donne une pensée amie, Ils meurent dans ce ciel sitôt qu'on les oublie; Car la seconde mort, c'est l'oubli des vivants.

— Ah 1 m'écriai-je alors, reprends-moi sur ton aile. Emporte-moi vers ceux que pleure mon amour! Nul mort ne doit briller d'une splendeur plus belle. A ceux qui ne sont plus ma pensée est fidèle ; Elle monte vers eux comme la plante au jour. »

Et mon guide, docile à ma tendre prière, Reprit soudain son vol parmi les trépassés. Leurs traits en feu semaient la route de lumière; Et l'ange ralentit son essor de manière A laisser mes regards sonder leurs rangs pressés.

Comme à l'appel joyeux de l'oiseleur perfide Des nuages d'oiseaux s'abattent dans les rets; Comme on voit sous l'effort de l'aquilon rapide Les blancs flocons de neige emportés dans le vide. Ou s'envoler au loin les feuilles des forêts ;

Comme dans l'or mouvant d'un rayon de lumière Les atomes de l'air se poursuivent sans fin ; Ou comme, autour d'un char lancé dans la carrière, Sous les pieds des chevaux s'élève la poussière Qui d'un long tourbillon l'accompagne en chemin;

Ainsi les morts en foule accouraient sur nos traces Pour contempler de près ces deux nouveaux venus. Mes avides regards se plongeaient dans leurs masses. Mais en vain; et mes yeux sur ces milliers de faces Ne rencontraient partout que des traits inconnus,

Qiiand l'ange dans un coin de l'atmosphère obscure Me fit voir un vieillard aux traits pleins de douceur. Auprès de cette noble et sereine figure Se tenait une vierge, une enfant calme et pure... Anges du ciel 1 c'étaient mon aïeul et ma sœur !

Et mon cœur éperdu bondit dans ma poitrine Jusqu'à vouloir briser son étroite prison. Chancelant comme un homme au bord d'une ruine. Je' m'élançai. — Mais l'ange avec sa main divine Me retint et me dit : « Rappelle ta raison !

« Ces esprits ne sont pas ce que ton cœur espère. Tes yeux contemplent bien Tàme de tes parents; Mais leur corps est un spectre, une vapeur légère, Et tu verrais ta sœur ainsi que ton grand-père Echapper comme l'ombre à tes embrassements. »

Et je contins mon cœur, et je laissai mon âme Parler par mes regards et passer dans mes yeux. O morts aimés 1 ô noms écrits en traits de flamme! Jours heureux dont l'amour a seul tissé la trame ! Quel regret vous laissez, triste et délicieux!

Q.uanJ on a savouré vos douceurs sans égales. Il n'est plus de bonheur pour nous dans l'avenir. Comme un proscrit chassé de ses forêts natales Qui voit à l'horizon bleuir leurs cimes pales, Je me tournais toujours vers votre souvenir.

due vous m'avez manqué ! Dans la joie ou la peine. J'étais sûr de trouver un écho près de vous. L'un me donnait son calme et sa force sereine, L'autre son rire frais dont son aube était pleine. Et tous deux le bonheur. — Mais est-il fait pour nous?

Ail ! chères amitiés ! mains pleines de caresses Que j'aimais, en marchant, à tenir dans ma main ! La vie entre vous deux n'avait point de détresses ! Pourquoi m'avoir si tôt sevré de vos tendresses? Pourquoi m'avoir laissé si tôt seul en chemin?

N'importe ! Dieu pétrit nos cœurs de tant de flamme Que nos liens d'un jour n'ont pas été dissous. Rien, pas même la mort, n'en peut rompre la trame. Votre chair est ma chair et votre âme est mon âme; Vous vivez avec moi, je suis mort avec vous!

El dans l'enivrement de leur douce présence Je sentais ruisseler mes larmes à longs flots. Pendant longtemps j'eus peine à rompre le silence; Mais, de mon trouble enfin domptant la violence, Je retrouvai la voix à travers mes sanglots ;

Et je leur dis : « O père ! ô sainte et chère image ! Grande âme dont le souffle a passé sur mon front! Et toi, ma jeune sœur morte à la fleur de l'âge, Parlez-moi, douce enfant ! Parlez, vieillard si sage ! Mon cœur écoutera ce que vos cœurs diront.

— O mon fils ! dit l'aïeul d'une voix attendrie (Et ses traits raj'onnaient d'une douce fierté), Avant tout, malgré tout, aime et sers ta patrie 1 Et si jamais un jour sa devise est flétrie, Toi, restes-y fidèle : honneur et liberté! »

Et ma petite sœur vint à moi souriante. En secouant au vent ses longues tresses d'or : « Ma mère, dit l'enfant, trouve la mort bien lente. Je le sais; mais retiens son âme impatiente. Remplace-moi près d'elle ; aime-la plus encor.

« Dis-lui qu'ici mes jours sont heureux et rapides, due dans mon ciel lointain je vis de votre amour. Quand tu poses le soir un baiser sur ses rides. Redis-lui que Dieu seul fait et comble les vides, Et qu'il unit sans fin ceux qu'il sépare un jour 1 »

Et des groupes épars deux figures nouvelles Accoururent vers nous en se donnant la main. La grâce et le génie étincelaient en elles ; Et mon cœur reconnut deux femmes immortelles, Deux ange? i'amitié tombés sur mon chemin.

Et celle qui me fut de tout temps la plus chère Me dit, les yeux en pleurs : « Aime ceux que j'aimais; Donne-leur comme à moi ton âme presque entière. Reste avec mes enfants, aime-les, sois leur frère, Et que mon souvenir vous unisse à jamais ! »

L'autre figure alors, âme ardente, inquiète, Dont le feu rayonnait dans un profond regard, Mit le doigt sur mon front, puis me dit : « Sois poète ; du'aux autres voix d'en bas ton âme soit muette! Ton culte, ta patrie et ton amour, c'est l'art ! «

Les quatre ombres alors, m'entourant de caresses, S'approchèrent ensemble et, la main sur mon cœur. Semblèrent y verser de nouvelles tendresses; Puis, mariant soudain leurs voix enchanteresses : « Aime-nous à jamais ! » disaient-elles en chœur.

« Il me faut t'arracher à ces tendres étreintes. Dit l'ange. Le temps presse; au fond du noir nadir. Les cimes de la terre en ce moment sont teintes Des premiers feux du jour. Quitte ces Ombres saintes, Et retourne achever de vivre et de souffrir ! »

74 p li T ri' s p o li M E s

Va d'un trait, comme on voit de la nue entassée L'cchiir en un clin d'œil traverser tous les cieux, Son aile vigoureuse, un instant balancée, D'un essor foudroyant plus prompt que la pensée Me rendit à la terre, — et je rouvris les yeux.

L' ELKOV^'K.

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