‹ uvres de Édouard Grenier (volume 2)Chapitre 40 sur 41 · VULCAIN · texte numérisé non relu

VULCAIN

O Jupiter, crois-moi, ce n'est pas le moment

D'écouter ta colère et ton ressentiment.

Tu le sais, rien n'a pu faire hésiter mon zèle ;

Tu n'eus jamais de fils ni d'ami plus fidèle.

Je te l'ai bien prouvé quand, malgré mes regrets.

J'enchaînai Prométhée à ces affreux sommets.

Mais le temps change tout; en bornant ta puissance

II semble mettre un terme à notre obéissance.

A ta colère aveugle en aveugle obéir,

Ce serait vainement te perdre et nous trahir.

Le Destin a parlé : Prométhée est le maitre.

Lui seul de tous les dieux peut nous sauver peut-être ;

Et ma main séchera plutôt que de toucher

Celui que de ce roc je viens de détacher.

CHŒUR DES DIEUX

o Vulcain, la sagesse a parlé par ta bouche! Nous partageons tes sentiments.

Le moment est passé de la haine farouche

Et des éternels châtiments.

IZh 1 comment pourrions-nous de nos mains parricides

Lier sur ces sommets arides Le bras qui peut sauver nos trônes chancelants?

Puisque dans cet instant le Destin t'abandonne,

Il faut céder, ô Jupiter 1 C'est la Nécessité qui parle et qui l'ordonne.

Sans doute obéir est amer; Mais la Force en ce monde est la raison suprême ;

Et le maître des dieux lui-même Doit incliner son front sous son sceptre de fer.

PROMET H ÉE

Tu l'entends, Jupiter? Il faut courber la tête. Ces voix t'ont condamné; ta ruine s'apprête. Tes pâles courtisans désertent ton malheur : Le parti des vaincus ne fut jamais le leur. La puissance t'échappe, et ton sceptre débile N'est plus, même à leurs yeux, qu'un hochet inutile. La trahison des dieux te livre à ma merci. Sur ce roc que ta foudre a tant de fois noirci Je pourrais à mon tour te charger de ces chaînes Et te faire éprouver ma torture et mes peines. Mais ce serait souiller ces lieux où j'ai soufîert; Et d'ailleurs l'avenir te trarde un autre enfer.

CHŒUR DES DIEUX

O maître souverain et des dieux et des hommes, Seul dieu dont l'esprit soit divin,

O Prométhée, écoute et regarde ! Nous sommes A tes pieds, ô sacré devin I

Ne nous repousse pas à cette heure dernière. Et touché par notre prière,

Dis-nous cet avenir que cache le Destin !

PROMÉTHÉE

Voici votre avenir, ô dieux pusillanimes : L'effroi qui vous porta de l'Olympe à ces cimes N'est pas un vain fantôme ou l'erreur d'un moment; C'est un inexorable et sûr pressentiment. Vous savez qu'un danger vous menace au ciel même. Et vous tremblez au plus pour votre rang suprême. Mais je vais arracher le bandeau de vos yeux : Ce n'est plus de savoir qui régnera des dieux, Quel sera le plus fort et quelle dynastie Gouvernera d'en haut la Terre anéantie, Si vous aurez des fers ou l'exil à souffrir; Non, il s'agit pour vous, pour vous tous, de mourir.

CHŒUR DES DIEUX

Quoi! nous! mourir, perdre la vie, Ainsi que les pâles humains?

Voir notre coupe d'ambroisie

Tarir sous nos tremblantes mains, Et dans l'Hadès aux hôtes sombres,

Comme des ombres, Descendre un jour sans lendemains?

Q.ucl est donc l'ennemi terrible Qui va nous terrasser ainsi?

Son bras est-il donc invincible, Son cœur est-il donc endurci?

Q.uoi 1 faut-il que l'Olympe tombe

En hécatombe Devant ce vainqueur sans merci?

Ah ! puissions-nous goûter encore La douce lumière des cieux !

O Titan, notre chœur t'implore !

Arme ton bras victorieux, Dissipe ces terreurs amères.

Sauve tes frères !

Car tu peux tout, ô roi des dieux!

rROMÉTHjiE.

Je ne puis vous sauver ni me sauver moi-même. Pour moi, comme pour vous, ce moment est suprême ; Et tout ce qui me reste encor de mes grandeurs C'est que je sais comment, quand et par qui je meurs. Mais, dans le sombre Hadès avant que de vous suivre. Je veux bénir de loin le Dieu qui me délivre. Salut, ô Dieu vainqueur! Du fond de l'Orient

PROMET HHE DÉLIVRÉ 267

Je le vois qui vers nous s'avance en souriant. Ce n'est qu'un faible enfant enimailloté de langes. Comme des messagers divins, des miHiers d'anges Le portent sur leurs bras dans l'air silencieux Et viennent repeupler l'immensité des cieux. L'enfant divin bénit le ciel, la terre et l'onde, Et déjà son regard change l'aspect du monde. La grâce, la tendresse et la sérénité Y tempèrent l'éclat de la divinité.

Une douceur terrible y réside et rayonne... Mais sur son front sanglant quelle étrange couronne 1 Quoi! tu sauras souffrir, même avant de régner! Qiioi ! ton cœur et ton front devront aussi saigner ! O doux Nazaréen ! Je comprends ta victoire ; Car tu n'exiges rien que d'aimer et de croire. Je comprends l'univers qui t'attend à genoux; Car ta loi sera libre et ton joug sera doux. Viens donc régner! Remplis et les cieux et la terre! — Mais j'éprouve à ta vue un trouble involontaire. Mon cœur est partagé : je t'aime et je te hais. Je pèse avec le mal le bien que tu me fais : C'est bien toi qui brisas mes fers à cette place; Mais tu me fais mourir avec ceux de ma race. Si tu chasses du ciel ces tyrans orgueilleux. Tout en vengeant mes droits, tu me perds avec eux... N'importe! sois béni! ma haine est satisfaite; J'acclame ta victoire en voyant leur défaite. Triomphe donc! le Sort te livre l'univers. La terre t'applaudit, les cieux te sont ouverts.

Va l'asseoir sur l'Olympe ! Où s'étalait le vice Fais trôner la vertu, l'amour et la justice. Souviens-toi ^ue les dieux n'étaient que des tyrans; Sois l'ami des petits, des faibles, des souffrants. Mais ne crois pas régner à jamais sans conteste. J'ai dans les cœurs mortels mis un ferment céleste Q.ui leur fait secouer tout joug, même divin : C'est de la liberté l'amer et fort levain.

O pâle humanité, que ton chemin est rude ! Quand reposeras-tu ta longue lassitude?

Les générations se succédant toujours.

Comme les flots pressés de l'océan des jours, Roulent vers le néant avec un bruit sublime. Mais, avant de tomber sans retour dans l'abîme. Chaque vague en passant a réfléchi les cieux, Et chaque homme en son cœur a pu juger les dieux.

Pour vous, depuis longtemps, la terre vous condamne

Puisqu'elle a déserté votre culte profane.

Dieux oubliés, dieux morts, dieux d'un monde passé,

Dissipez dans les airs votre spectre effacé !

Vous n'êtes plus qu'une ombre, une vapeur légère.

D'un être mensonger la forme mensongère.

Disparaissez, fuyez! La justice a vaincu.

Laissez-moi mourir seul, seul comme j'ai vécu !

SOn.'K.ET T)'^iT)IEU

\J Muse, arrête ici ton vol précipité ! Avant de parcourir de nouveau la carrière, Respire, et laisse-moi regarder en arrière Le chemin que j'ai fait loin du monde agité.

Ces tranquilles hauteurs où tu m'as transporté Me rendent ma jeunesse et ma force première : Mon âme, en s'approchant plus près de la lumière, A retrouvé l'amour, l'espoir, la liberté.

La terre est sous mes pieds. Nos passions mesquines.

Nos colères d'un jour, nos luttes intestines

Ne sont plus qu'un vain bruit qui se perd à moitié;

La paix descend du ciel dans mon âme sereine ;

Et, sans perdre ma foi, je dépose la haine;

Car je n'ai plus au cœur qu'une immense pitié.

^-^is*-

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