I' R O M H T H E E DELIVRE
A l'œuvre, à l'œuvre donc!
A Jiipiler.
Soulève cette chaîne Que sur ses fl.incs meurtris son poids trop lourd entraîne, Tandis qu'en employant la lime et le marteau J'en ferai sous mes doigts éclater un anneau.
— Bien, c'est fait. Maintenant de sa terrible étreinte Dégageons ces deux bras qui gardent son empreinte Puis les pieds; arrachons du sein en dernier lieu Ce clou qui le fixait au roc par le milieu.
— Hélas 1 quelle béante et terrible blessure 1 Voilà donc quelle était ta constante torture ! Mais tout cesse, tes maux et ta captivité. Titan, respire enfin l'air de la liberté!
JUPITER
Lève-toi! prends ma main que je tends à la tienne; Car pour tes premiers pas il faut qu'on te soutienne. Viens, quitte cet aspect morne et silencieux. Laisse-moi voir tes yeux, et ton cœur dans tes yeux. Pourquoi baisser la tête et rester immobile? Parle, ranime-toi.
Pas d'instance inutile; Il vaut mieux le laisser à lui-même un moment. Vois! il secoue enfin son engourdissement.
Son corps brisé ressent une stupeur pareille A celle d'un mortel qu'en sursaut on réveille. Le voilà qui revient à lui-même. II s'assied; Car il ne peut encor se fier à son pied. L'air libre l'étourdit; son sein gonflé soupire; Il porte les deux mains à son front et respire... Hélas! depuis combien de temps le pauvre dieu N'a pas pu dans ses mains poser sa tête en feu 1 Mais il rouvre à la fin ses yeux à la lumière; Il relève la tête et rejette en arrière Ses longs cheveux flottants que l'air fait onduler; Il étend ses deux bras... Silence! il va parler.
PROMÉTHÉE
O lumière du jour! ô voûtes .azurées!
O mondes qui peuplez les plaines éthérées !
Vents à l'aile rapide et qui soufflez toujours,
Comme dans le néant tombent sans fin nos jours!
Je suis Jonc libre enfin ! Ah ! toute créature
Qui n'a pas eu le corps et l'âme à la torture
Ne peut pas soupçonner et comprendre en son cœur
L'immensité qui tient dans ce seul mot : bonheur!
Ah ! celui qui n'a pas subi la servitude
Et senti, frémissant, toute sa turpitude;
Celui qui n'a pas vu la gangrène envahir
La moelle de ses os et son cœur le trahir;
Qui, sagesse ou hasard, sut toujours rester libre.
Ne sait pas quel éclair glisse dans chaque fibre,
Q.uand le pâle captif par l'espoir déserté Entend passer dans l'air ce cri de liberté!
JUPITER
Tu n'es pas seulement libre de corps et d'àme; La puissance t'attend, mon trône te réclame. Viens combattre avec moi notre ennemi commun ; Lève-toi, prends ma main, et ne faisons plus qu'un.
PROMÉTHÉE
Et toi, sœur de mes maux, ô Terre infortunée. Aux misères d'en bas .à jamais enchaînée. D'injustice et d'erreur triste et flottant séjour. Vois! les dieux m'ont enfin délivré dans ce jour! Mais toi, que foule aux pieds leur haine ou leur colère, Quel dieu prendra pitié de ta longue misère Et, brisant les liens de ton joug imposteur. Se fera notre juge et ton libérateur?
Pauvres humains ! la vie est pour vous un supplice. Une arène où le pied à chaque pas vous glisse Dans les larmes, le sang, la sueur du combat. Au sein des rangs pressés malheur à qui s'abat! Sans yeux, sans cœur, sans frein, la multitude roule Et s'élance à son but comme un torrent qui coule, Sans voir le malheureux qu'elle écrase en passant. Q.u'importe que tu sois meurtri, couvert de sang? Esclave, allons, debout! que ta course s'achève;
Traîne-toi, marche ou cours ! Il faut aller sans trêve Et subir jusqu'au but les flagellations De tes plus vils besoins et de tes passions. — Et ce but, que! est-il? Formidable pensée! Sous les pas haletants de la foule insensée Tout à coup il s'entr'ouvre un abîme béant, Où la mort dans la nuit trône avec le néant 1 Là, vainqueurs et vaincus tombent tous pêle-mêle; Puis l'oubli couvre tout de son ombre éternelle ! Et c'est la vie! O Terre! entre tes bras sanglants Pourquoi donc étoufïer sans cesse tes enfants? Pourquoi durant le cours de leur vie éphémère Ne pas leur tendre au moins le doux sein d'une mère. Et jeter sur ces yeux qui ne verront qu'un jour Un voile de bonheur, d'espérance et d'amour? Mais non ! tu te complais à te montrer marâtre. Tu fais asseoir le froid, la faim près de chaque atre. La sueur doit baigner chaque épi des moissons. Le sang doit acheter le moindre de tes dons ! Ah 1 ce n'est pas le sort que mou àme de frère Rêvait pour vous, enfants de cette froide mère 1 Mais j'étais seul, hélas! et seul contre les dieux; Je n'ai pu qu'alléger votre joug odieux Et, vous léguant le feu, les arts et mon audace, D'un céleste ferment animer votre race.
C'est mon crime, ô mortels ! Je l'ai bien expié ! Les dieux, en vrais tyrans, ont été sans pitié. Pour avoir trop aimé la Terre et la justice, L'Olympe, à mon forfait égalant mon supplice.
M'infligea sans mesure et pour mieux me navrer Tous les maux dont mon cœur voulait vous délivrer !
JUPITER
Ton âme à ces pensers ne doit plus être ouverte. Prends ma main ; je te l'ai depuis longtemps offerte. Ce n'est pas le moment de songer au passé; Ma présence en ces lieux doit l'avoir effacé. Avec trop de périls le présent nous réclame Pour perdre en de vains mots la vigueur de ton âme. J'ai détaché tes fers et j'attends les effets Du pacte qui nous lie et des pas que j'ai faits.
PROMÉTHHE.
Q.ui me parle? Une voix a frappé mon oreille!
JUPITER
C'est ma voix, ô Titan! qu'enfin elle t'éveille! C'est moi; c'est Jupiter (peux-tu donc l'oublier?) Qui, selon ton désir, vient de te délier.
PROMÉTHÉE
Toi, Jupiter? Mais non; tu m'éprouves sans doute.
Ce n'est pas Jupiter que je vois et j'écoute.
Il n'aurait pas subi ce pacte humiliant;
Il ne me tendrait pas la main d'un suppliant.
La modération sur ta face est empreinte;
Je vois même à ton front la pâleur de la crainte...
Non, tu n'es pas le Dieu que je connais trop bien.
Il n'oserait poser son regard sur le mien.
L'injustice, la haine et son ingratitude
L'exilent à jamais de cette solitude.
Il sait bien n'y trouver pour légitime accueil
Qu'un mépris écrasant plus fort que son orgueil.
JUPITER
Malheureux! où t'emporte une aveugle furie? Quoi ! ton àme s'abaisse à tant de fourberie 1 Que devient donc l'honneur, la foi, la probité? Tremble 1 on ne brave pas Jupiter irrité.
PROMET HÉE
Ah ! je te reconnais ! Ton masque tombe à terre
Et laisse voir ton âme et ton vrai caractère.
La menace à la bouche, implacable, orgueilleux...
Je reconnais enfin le souverain des dieux.
Cette feinte douceur, ce front qui s'humilie.
Cette abnégation, cette main qui délie,
Ce retour du mensonge et de l'iniquité
Aux notions du juste et de la vérité.
Cette force qui sait se régler et se vaincre,
Etonnaient mon esprit sans pouvoir me convaincre.
C'était un Jupiter inconnu jusqu'alors.
Quel dieu t'eût soupçonné sous ces humbles dehors?
Il faut qu'en foudroyant ton cœur pusillanime
La terreur t'ait fait voir sous tes pieds un abîme,
Pour changer, même une heure, à ce point tes esprits.
Mais quel aveuglement 1 Quoi 1 tu n'as pas compris
Que tu ne pouvais plus exploiter ma misère
Et te servir de moi comme au temps de ton père,
Quand, malgré les Titans et le reste des dieux,
Je combattis Saturne et le chassai des cieux?
Je sais trop maintenant la part de ton complice :
A qui te donne un trône il échoit un supplice.
Ah ! je l'ai mérité, puisque dans ma candeur
J'ai cru que le pouvoir t'apprendrait la grandeur.
Sans doute tu t'étais complu dans l'espérance
De me voir énervé par ma longue souffrance,
Comme ces vieux captifs longtemps martyrisés
Dont l'âme s'est éteinte avant leurs corps brisés :
Vrais sépulcres vivants de leur esprit débile
Qui traînent au grand jour leur liberté sénile.
Mais dans les fers mon âme, au lieu de s'énerver.
Mieux que vous dans l'Olympe a su se conserver.
Aux grands coeurs la souffrance est comme un feu céleste
Qui sépare l'br pur et consume le reste.
Ton captif, Jupiter, n'a pas souffert en vain.
Au feu de mes douleurs attisé par ta main
Toute mon énergie et mon intelligence
N'ont au fond du creuset laissé que la vengeance.
Cette heure doit paj-er un siècle de tourments.
Et j'en veux savourer les rapides moments.
Quand le tigre affamé se jette sur sa proie,
Son reil dévore avant que sa grifTe ne broie; Et j'éprouve une étrange et sombre volupté A voir sous mes regards trembler ta lâcheté!
Misérable! à la fin ta coupable insolence A tous mes sentiments fait trop de violence. Ce sceptre, que tu crois défaillant dans mes mains, Va te montrer sa force en te brisant les reins; Ces chaînes dont tes flancs portent encor la trace A ma voix dans tes chairs vont reprendre leur place ; Pour punir tant d'astuce et l'oubli des serments Je saurai bien trouver quelques nouveaux tourments ; Et la Terre, en voyant châtier le blasphème, Rapprendra le respect qu'on doit au rang suprême, Tandis que dans tes fers, ô captif insensé. Tu maudiras le jour où tu m'as offensé !
PROMÉTHÉE
Je le bénis cent fois, au lieu de le maudire;
Car c'est le jour et l'heure où tu perdras l'empire.
Tu crois vivre et régner comme par le passé;
Mais tu n'es plus qu'une ombre, un fantôme effacé,
Q.ue la Terre repousse et que le ciel renie.
Tu peux douter encor de ta lente agonie.
Mais je la suis des j'eux; car seul je vois ton sort,
Et l'invisible Dieu qui t'apporte la mort.
JUPITER
Avant de perdre ainsi la vie et mou roj'aume, Je t'apprendrai du moins ce que peut un fantôme. Holà! Vulcain, Mercure et Mars, jetez-vous tous Sur l'insolent captif qui s'est joué de nous ! Remettez-lui ses fers, et qu'un mal sans relâche Le force à révéler le secret qu'il nous cache !