TOU'R. VK. HET^OS
Non, ne tirez pas!
Colonel Klobi
J\ quoi donc servira l'art ou la poésie, Si la muse se tait quand notre âme est saisie D'horreur, d'amers regrets et d'admiration? Qui dira ton grand geste et ta mort magnanime, O Klobb ! soldat-héros, volontaire victime. Plus grand que tous ceux d'Illion?
Je l'essaierai. Si l'âge a refroidi mon âme, Le nom seul de la France en ravive la flamme. Mais l'art demande plus qu'un cœur de citoyen... Oh 1 quels accents Chénier nous eùt-il fait entendre Pour célébrer celui qui mourut sans répandre D'autre sang français que le sien !
La foule a ses héros qui sont d'une autre espèce ; Mais ta mort, digne en tout de Rome et de la Grèce, Par sa simple grandeur le met au premier rang. Le temps qui détruit tout veillera sur ta gloire : Car ta mâle vertu vient du cœur, et l'histoire Ne nous offre rien de plus grand.
Sois fier! Ta ténébreuse et sanglante épopée Montre ce qui se cache au fourreau de l'épée De dévouement obscur, de force et de candeur. Il suffit qu'un rayon jaillisse dans la nue Pour voir que le soleil est là qui continue Son intarissable splendeur.
Hélas ! fallait-il donc que cette mort sacrée Xous révélât si tard ta grande âme ignorée. Toujours maîtresse d'elle et son propre vainqueur? Fallait-il que ce fût une main assassine, — Une main de Français ! — qui perçât la poitrine Où battait un si noble cœur?
Souvent nous ignorons ce qu'un Dieu nous inspire. Toi-même, savais-tu tout ce qu'ils veulent dire, Ces mots — tes derniers mots ! — quand tu les prononçais, Calme et prêt à mourir sans vouloir te défendre : — Ah ! si nous savions, tous, à présent les comprendre ! — Xc tire:^ pas sur des Français !
Puissent-ils, en tombant dans le trouble où nous somme Faire de nous enfin des citoyens, des hommes ! Puisque chaque Français doit être un jour soldat, Marchons vers l'avenir avec cette devise ; Oublions à jamais tout ce qui nous divise, Et combattons le bon combat 1
Adieu, Klobb ! dors en paix dans ta couche de sable ! Ta mort lègue à la France un nom impérissable, Une réplique altière à des rivaux jaloux, A nos drapeaux en deuil une nouvelle gloire, Au monde entier un mot qui vaut une victoire, Un exemple éternel à tous!
^ VH^E XEl'N.E
L'Angleterre, cette puissance orgueilleuse qui ne conuait d'autre équité que la force.
Cardinal de Richelieu.
iN E crains pas que mes vers outragent l'Angleterre, O Reine! quand sa gloire est atteinte en plein vol. Non, la Muse est la sœur de la Justice austère, Et sa tête est au ciel si son pied reste au sol ; Elle juge d'en haut les choses de la terre ; Et, lorsque sa voix prend un accent irrité, C'est pour défendre mieux l'auguste vérité.
Ton peuple, riche, heureux, fier jusqu'à l'insolence,
A cru que sous le ciel tout lui serait permis;
Qu'en jetant son trident de fer dans la balance,
Il pouvait se passer de justice et d'amis;
Q.ue le monde en suspens garderait le silence,
Et que les Boers au bruit d'un seul coup de canon
Tomberaient à ses pieds tout tremblants... Eh bien, non !
Longtemps on croit que Dieu dans son azur sommeille, Et laisse le hasard gouverner les humains. L'incrédule sourit; mais la justice veille, Et creuse sous nos pas d'invisibles chemins. Soudain au fond des cieux le tonnerre s'éveille; Il éclate, foudroie, et brise en un clin d'œil Tout empire bâti sur la force et l'orgueil.
O Justice éternelle ! ô divine ironie 1
C'est le faible qui met le plus fort à néant;
C'est Athènes vainqueur de l'Asie infinie ;
C'est David terrassant Goliath, le géant;
C'est Spartacus debout contre la tyrannie ;
C'est l'humble Jeanne d'Arc, une femme, un enfant,
Délivrant notre sol de l'Anglais triomphant!
Maintenant c'est le Boer qui monte sur la scène ;
A son tour il devient le vrai soldat de Dieu.
Il quitte femme, enfants, ses champs, sa grange pleine,
S'arme, prend un cheval à l'inutile essieu.
Et meurt pour son pays qu'il veut libre et sans chaîne..,
O peuple de héros ! quelles mâles leçons
Pour cette vieille Europe où nous dépérissons!
Mets fin à cette guerre, ô Reine! elle est un crime. Xe fais pas de ces Boers de nouveaux insurgents. Chrétienne, montre à Dieu que son esprit t'anime. Et tends ta main royale à tous ces braves gens ! Le monde applaudira ce geste magnanime ;
Et ton règne si long, qui s'en va finissant, Ne sera pas taché de larmes et de sang.
On dit que l'on t'a vue un jour verser des larmes, En songeant tristement dans ton parc de Windsor Aux maux de cette guerre où s'engageaient tes armes, Et qui coûtait déjà tant de sang et tant d'or. Sans doute la victoire à tout âge a des charmes; Mais au tien ! quand on touche aux portes du tombeau, La paix vaut un triomphe; en e.st-il de plus beau?
Oui, tu pouvais pleurer... O larmes éphémères! D'où veniez-vous? Était-ce orgueil, pitié, remords? Hélas ! que d'autres pleurs ont répandus des mères Devant un nom cherché sur la liste des morts! Si ton pouvoir n'est pas au nombre des chimères, Prends un parti viril qui comblerait nos vœux; Dis à ton peuple : « Assez ! Fais la paix ! Je le veux. »
S'il ne t'écoute pas, dépose la couronne ; Laisse à ton fils oisif ce métier de bourreau ! Q.u'il continue alors cette guerre en personne, Et, l'épée à la main, jette au loin le fourreau ! Soit ! qu'il tente le sort, et que Dieu lui pardonne ! Ce Dieu qui souflFre peu de crimes impunis. Veut qu'à son tour l'Afrique ait ses Etats-Unis.
Et le monde saura désormais que la gloire N'est pas de massacrer de pâles nations;
Q.u'un grand homme de bien dépasse dans l'histoire Le conquérant chargé de malédictions; Que la justice est tout et le reste illusoire; Que la force ne peut rien fonder, et qu'un jour Le bon droit et l'honneur peuvent vaincre à leur tour !
Jani'ier i^oo.
^ L'^LS^CE-LOXTl^'lI'^LE
frères séparés ! Chère Alsace-Lorraine, Non, ne croyez jamais que nous vous oublions 1 Nos cœurs ont pour liens même amour, même haine. Même horreur des oppressions !
Nos vainqueurs vous diront que la France meurtrie Ne vous montrera plus ses drapeaux triomphants, Que vous êtes rentrés dans la grande patrie, Et qu'elle veut tous ses enfants.
Ahl la seule patrie, à vous, c'est notre France. Vous avez partagé ses gloires autrefois; Vous l'aimerez bien plus encor pour sa souffrance ; Son malheur rive votre choix.
442 l-LEURS DE GIVRE
Laissez dire ! le temps révélera notre âme. Des nœuds les plus étroits on peut se délier; Le fourreau ne dit pas ce que rêve la lame;
Se taire n'est pas oublier.
La force n'a qu'un temps ; ici-bas rien ne dure ; Et pour les nations un siècle n'est qu'un jour. Patientons ! La foi rend l'attente moins dure Et rien ne peut vaincre l'amour.
O frères séparés de l' Alsace-Lorraine 1 Nous ne voudrons jamais, jamais vous dire adieu. La justice est pour nous : c'est la loi souveraine, Et nous en appelons à Dieu !
Janvier iç)oo.
TE'K.'D^-X.T L^i FETE
nuit resplendissait de mille feux ; la foule, Sans cesse à flots pressés comme un torrent qui rouk Inondait les parvis des palais radieux.
Seul et triste, fuyant les rumeurs de la fête, Voici ce que disait dans l'ombre le poète, Avec des larmes dans les veux :
« O peuple d'oublieux ! race à l'âme légère ! Va, montre à l'univers ta grandeur mensongère, Élève des palais, des temples et des ponts. Fais flotter tes drapeaux au soleil des revues... — Mais à quoi bon, diront nos provinces perdues, Si ce n'est pas pour nous ? Réponds !
« Oui, cherche à t'étourdir, amuse-toi, ris, joue, Cache le trait sanglant qui siUonne ta joue Sous le fard transparent de tes plaisirs menteurs! La honte est toujours là, comme aussi la blessure; Et l'ennemi qui vient t' observer se rassure, Et dit : Je comprends ses lenteurs.
« Laisse-moi te parler comme un ami sincère, Et te montrer d'un mot l'excès de ta misère. Qui jamais fut vaincu plus que toi ? Ton vainqueur, Xon content de toucher sa rançon légitime, S'est taillé dans ta chair, sans rougir de son crime, Un large morceau de ton cœur.
« Quoi ! serait-elle donc déjà cicatrisée. Cette blessure au cœur dont ton âme brisée Devait garder sans fin l'éternel souvenir? Comme un convalescent pâli qui se relève, Hier ta main cherchait le tronçon de ton glaive... Hélas! pouvais-tu le tenir?
« Le temps a maintenant renouvelé ta race ; Des malheurs d'autrefois l'œil cherche en vain la trace ; Ton sang afflue au cœur; tu relèves le front... Mais tu reprends la vie où tu l'avais laissée, Sans songer que ta gloire est à jamais blessée Par un inoubliable aflPront.
« Il fallait avant tout te refoire une autre âme, Ou retremper la tienne à son antique flamme, N'avoir qu'un but, l'atteindre, et par tous les chemins. Mais au lieu d'y bander ton âme et tes pensées, En stériles discords tu les as dépensées, Tu t'es déchiré de tes mains I
« Ah 1 ce n'est pas ainsi qu'un peuple se rachète, Q.u'il répare et qu'il fait oublier sa défaite ; Il faut plus de vertus pour les rédemptions. C'est par le repentir, la foi, le sacrifice. Le m-épris de la mort, Ihorreur de l'injustice, Q.ue renaissent les nations.
« Dieu lui-même l'a dit : elles sont guérissables. Tout fleuve ne va pas se perdre dans les sables, L'hiver voit tous les ans le printemps revenir. O peuple aux grands aïeux, tu peux renaître encore. Et rentrer dans la gloire aux feux d'une autre aurore : Ta vie importe à l'avenir. »
Le poète se tut. Soudain à travers l'ombre, Il crut voir que la nuit n'était plus aussi sombre; L'aube pâle entr'ouvrit timidement les cieux; Le jour vint; tout alors prit une autre apparence. Et le vent du matin, frais comme l'espérance, Sécha les larmes de ses yeux.
Mai 1^00.