‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 17 sur 128 · I.IV%E II · texte numérisé non relu

I.IV%E II

20 août iSj8.

J'avais toujours rêvé, dans mon âme enfantine, De visiter un jour les lacs de l'Engadine, Et de prendre du haut de ses glaciers mon vol Vers la plaine lombarde ou les monts du Tyrol. L'Engadine ! Ce nom qui charmait mes oreilles Et semblait me promettre un monde de merveilles, Ce n'est plus maintenant un rêve : Je la vois; Je respire l'air pur et sain de ses grands bois. Où résonne toujours le bruit d'une cascade; Sous ses monts dont mes yeux tentent seuls l'escalade, Au bord de ses lacs bleus qu'à peine émeut le vent. Le cœur rasséréné, je m'assieds en rêvant; Et les regards fixés sur les glaciers sublimes, Ma pensée en plein ciel s'élance de ces cimes Vers mon père et vers Dieu perdus dans l'infini. Engadinc ! à jamais que ton nom soit béni I

Guérissant à la fois mon âme et ma poitrine,

Tu m'as ressuscitée à ta brise divine.

L'air pur de tes glaciers, de tes lacs, de tes monts,

Cicatrisant mon cœur ainsi que mes poumons,

D'une nouvelle vie en secret me pénètre.

Je sens éclore en moi les ailes d'un autre être.

Plus fort, meilleur. De tout ce passé si navrant

Je ne veux rien garder que le bon et le grand ;

Et je n'accepterai dans mon âme nouvelle

Que les choses qui sont immortelles comme elle.

J'emporterai Rosette et mon père; l'oubli,

Comme un écho lointain toujours plus aflfaibli.

Atténuera ce qui me fut triste et funeste;

J'attendrai l'avenir... et Dieu fera le reste.

50 août iSjS.

Ce pays vous retient par un étrange aimant :

C'est qu'il est à la fois grandiose et charmant;

Nul lieu ne doit offrir un pareil caractère.

Je crois avoir trouvé la clef de ce mystère :

L'homme partout ailleurs, dans la création.

Se bâtit des cités ou creuse son sillon ;

Partout il envahit, change, ordonne, rature

Les traits originels de la grande nature.

Il est le maître enfin, et si bien qu'en tout lieu

On ne voit plus que lui dans les œuvres do Dieu.

38 FRAKCIXE

Ici, c'est le contraire, et Dieu prend sa revanche : L'homme n'est rien. Les lacs, les glaciers, l'avalanche, Les torrents, les forêts, régnent incontestés; La nature reprend toutes ses majestés.

La trace des humains est presque disparue : Ou l'herbe ou le granit; ni verger ni charrue. Seuls quelques toits épars, timides et cachés, Une route, un sentier à l'ombre des rochers, Vous rappellent que l'homme est encor de ce monde. La paix des premiers jours, paix limpide et profonde, Où la nature seule élève enpor la voix. Descend de ces sommets, de ces lacs, de ces bois. Le murmure sans fin d'invisibles fontaines, Et la sourde clameur des cascades lointaines. Troublent seuls le silence éternel de ces lieux Où semble errer encor l'ombre des anciens dieux.

O ma chère Engadine ! ô désert dont la brise

Vous rafraîchit le cœur, guérit et cicatrise 1

Lieux charmants où j'ai vu, sous un ciel enchanté,

La beauté de la terre et sa virginité !

Quels beaux jours j'ai vécus au bord de tes eaux claires,

Sous les rameaux penchés de tes pins séculaires.

Assise sur la mousse où croissent mille fleurs,

A l'ombre d'églantiers qu'on ne voit pas ailleurs,

Respirant le silence et les fraîches haleines

Qui sortent des grands bois de parfums toutes pleines,

Seule au monde, et n'ayant d'autres témoins que l'œil

Curieux et furtif d'un timide écureuil.

Qui sautillait de branche en branche sur ma tête, Comme pour mieux me voir! — Pauvre petite bête! Cet étrange inconnu, ce monstre que tu vois Assis parmi les fleurs, à tes pieds, dans tes bois, Q.ui te fait peur et trouble ainsi ta solitude. Ce n'est pas un enfant cruel, un chasseur rude. Un ennemi ! Non, non ! Va ne crains rien de moi ! Je suis ta sœur; mon cœur comprend trop ton émoi : Comme toi, cher petit, je tremble sur ma branche ; Sur la vie, en rêvant, craintive je me penche. Et je laisse tomber des regards effrayés Sur l'abîme inconnu qui s'entr'ouvre à mes pieds.

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J'ai VU plus d'une fois, dans la haute Engadine, Deux pins jumeaux sortant de la même racine. Côte à côte monter ensemble vers le ciel, Dans la svelte fierté d'un essor fraternel. Comme des mains d'amis sur l'épaule passées. Leurs branches à leurs troncs tendrement enlacées. Des deux côtés tombant en cône épanoui. Ne formaient qu'un même arbre au regard réjoui. Immobiles, plongés dans une paix profonde, Ils ne connaissent rien des misères du monde. L'existence pour eux glisse d'un cours égal. Ne sachant pas le bien, ils ne font pas le mal ;

Ils le souffrent, parfois, cependant, quand la neige Dans leurs huit mois d'hiver sans répit les assiège. Mais ils souffrent ensemble, et leur embrassement N'en devient que plus fort encore et plus aimant. C'est ainsi qu'ils vivront des ans, des siècles même, D'une amitié parfaite attendrissant emblème ; Et le temps destructeur, qui sur eux passe en vain, Leur prête seulement un aspect plus divin. Rien ne les disjoindra. Le même jour peut-être Verra mourrir ces pins comme il les a vus naître. D'un même coup de hache au cœur les bûcherons Sur le gazon natal viendront coucher leurs fronts, Unis, toujours unis dans la mort et la vie... Jumeaux de l'Engadine, oh ! que je vous envie !

I) septembre.

Je vais quitter ce ciel, ces glaciers, ces forêts, Cet air pur et ces lacs, mais c'est avec regrets Que je pars; je le sens, mon âme est demeurée Dans cette bienheureuse et charmante contrée. Florence nous attend. Des amis inconnus Nous réclament là-bas en hôtes prévenus. Des amis de Gritty, des parents de mon père, Se disputent à qui recevra l'étrangère; Il me faut donc partir ; il faut voir d'autres lieux. Mais si belle que soit Florence à tous les yeux,

Je doute que jamais dans mon âme elle efface L'Engadine, la vierge aux épaules de glace, Qui baigne ses pieds nus dans ses lacs froids et clairs, Et qui perd dans le ciel son front chargé d'éclairs.

20 seplemlre iSjS.

Pour faire mes adieux à la chère vallée. Par un soleil splendide hier je suis allée Revoir le Morteratsch et ses grottes d'azur. Assise sur la route où, d'un crayon peu sur, J'essayais de fixer les bords de la cascade, Tout à coup j'entendis un bruit de calvacade, Des clameurs, un long cri, puis soudain je me sens Emportée à grands pas entre deux bras puissants. Un tourbillon épais de poussière s'élève ; Un galop furieux passe, et, comme en un rêve. Je me trouve posée à terre doucement Au rebord du chemin; et devant moi, charmant. Un jeune homme debout, rougissant, plein de grâce. Me demande humblement pardon de son audace : « Je ne suis qu'à demi coupable, disait-il : Un taureau furieux vous mettait en péril, Car vous ne paraissiez ni le voir ni l'entendre. M'excusez-vous? » La voix était douce, l'air tendre... Je lui disais merci, non sans quelque embarras, Quand Gritty, qui lisait sur un roc à deux pas,

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