LE \" O Y A G E
Ah ! c'est donc là que bat rame de la patrie ? Au retour, un pensum payait ta rêverie, Et même la prison sous l'œil du vieux Hongrois. Jours tristes et charmants ! jours sacrés d'autrefois ! Comme je vais souvent vous chercher en idée ! Je revois les tilleuls et l'arbre de Judée, Avec sa fleur si rose et son grand rameau noir Q.ui traînait jusqu'à terre, où tu venais t'asseoir, En t'isolant des jeux, pour lire les poètes ; Où, sentant s'éveiller en toi des voix secrètes, Sur des rythmes boiteux et comptés sur tes doigts Tu cherchais en cachette à traduire ces voix. Car la Muse aux grands yeux, à la douce parole, Jetait déjà sur toi son regard qui console, Dans tes premiers chagrins venait à ton secours, Comme elle fait encore au midi de tes jours.
— Chassant bientôt du ciel les dernières étoiles, L'aurore en feu sourit à travers ses longs voiles. Rends- moi pour un instant les rêves du passé : Mon cœur, mon pauvre cœur, où donc t'ai-je laissé ?
— Seize ans ! la liberté ! Pour séjour et domaine Besançon, vieille ville espagnole et romaine.
Au lieu du grand dortoir, une chambrette à soi; Plus de maître et de frein ! Ton caprice est ta loi. Seize ans ! la liberté ! C'est le bonheur sans doute ; La vie est devant toi comme une longue route ; Tu peux la parcourir à grands pas ou t'asseoir ; Tu peux lire, chanter ou rêver jusqu'au soir. Te baigner dans le Doubs, en face de Chaudanne, Ou sur la citadelle, à l'angle d'où l'œil plane, Regarder à tes pieds, dans l'étroit horizon, Les murs de ta nouvelle et plus douce prison. Seize ans! la liberté! C'est le bonheur sans doute... Quant à la liberté, la femme la prend toute. Son image remplit tes jours, même tes nuits, Dans un trouble mêlé de bonheurs et d'ennuis. Ton adoration innocente et commune Vole de fleur en fleur sans en cueillir aucune. L'âge de Chérubin et des larcins furtifs, De la pensée ardente et des regards craintifs. — Puis ce n'est plus le Doubs à la teinte azurée Ki la France. A présent, c'est une autre contrée. Le ciel n'est pas changé ; c'est le même soleil, La même terre aussi; pourtant rien n'est pareil. C'est le Rhin, le Neckar, la sombre forêt Noire, L'Allemagne rêveuse ! Autres mœurs, autre histoire ; D'autres yeux pleins d'azur aux regards ingénus, D'un langage étranger les accents inconnus, Enfin un autre Dieu, du moins un nouveau culte. Tout assiège le seuil de ton âme en tumulte, Et le vaste horizon de ce monde nouveau,
En fécondant ton âme élargit ton cerveau. Gœthe, en qui l'univers se retrouve et respire, Te présente à Byron, et Schiller à Shakspeare. Herder et Spinoza, Kant, la Bible et Luther Font reculer ton ciel dans un plus vaste éther; Mozart et Beethoven, te prenant sur leurs ailes. Te font connaître encor des extases nouvelles; Et l'amour, sans lequel il n'est point de douceurs. Te donne à l'amitié de deux charmantes sœurs. Jours d'étude et de paix, d'ardente poésie, Dont chaque heure, apportant sa coupe d'ambroisie, T'enivrait de bonheur, de génie et d'amour I... Et le parfum t'en reste encor jusqu'à ce jour.
— Sous les pieds des chevaux la neige crie et vole ; Le soleil a percé sa brumeuse auréole.
Que de rêves, d'espoirs, d'amours, t'ont traversé! Mon cœur, mon pauvre cœur, où donc t'ai-je laissé?
— C'est Paris maintenant, le monde et ses orages. C'est la vie à vingt ans avec tous ses mirages,
Ses rêves de grandeur, ses folles passions,
Et le flot débordé de ses ambitions.
Paris, cerveau du monde où la pensée afflue :
Mecque de l'avenir que tout peuple salue;
Gai théâtre rempli d'acteurs toujours divers,
Qui fait rire, pleurer, ou trembler l'univers;
Paris, vaste océan où, perdu dans la foule,
L'on n'est qu'un grain de sable au gré du flot qui rou..
Fourmilière confuse où, s'agitant sans fin.
Chacun cherche à la hâte ou poursuit son chemin !
Vingt ans! l'âge du rêve où le monde trop vide
Fait de tout un problème à l'esprit trop avide ;
Où la vérité fuit comme l'eau sous nos doigts;
Où l'on cherche en vain Dieu dans des cieux trop étroits
Alors, las de sonder l'insondable mystère.
L'esprit ferme son aile, et, retombé sur terre.
Retourne se mêler au tourbillon humain.
Que de fleurs à cueillir au hasard du chemin !
Que d'amours pour remplir la vie inoccupée !
Si la vérité fuit notre attente trompée,
L'art jette son rayon divin sur l'univers.
Rappelle-toi le Louvre et ses trésors ouverts.
Ces peuplades de dieux sous nos cieux exilées.
Immobiles le long de nos froids propylées;
Ces marbres de Paros dont un reflet vermeil
Semble garder encor les baisers du soleil;
Et ces toiles sans nombre où, luttant de génie.
Chaque siècle a laissé son empreinte bénie!
Oh ! ne regrette pas ces heures où tes yeux
S'imprégnaient du grand art en rêvant dans ces lieux !
EUes t'ont mis au front une secrète flamme.
Et peut-être ce culte a-t-il sauvé ton âme
En l'emportant au ciel loin des impurs bas-fonds. Puis l'amitié virile aux dévoûments profonds; La nuit, le long des quais, les longues causeries Où s'épanchaient sans fin les âmes attendries, Quand, donnant à chacun sa vigne et son figuier, Vous refaisiez d'un mot l'univers tout entier, Et que la liberté, soleil des jeunes âmes. Eblouissait vos yeux de rayons et de flammes ; Puis surtout, oh ! surtout, l'amour, le grand amour, L'unique, le seul vrai, sans ombre et sans détour; L'amour qui vous élève au dessus de vous-même. Pur, héroïque et fort; l'amour complet, suprême; L'amour qui vous fait di^u, dont le prisme enchanté Rend au monde un instant sa première beauté... Ah ! quand on l'a perdu, c'en est fait de la vie ; On en garde une soif toujours inassouvie. Un rêve insaisissable et l'aiguillon divin D'un bonheur qui n'est plus et que l'on cherche en vain !
— Dégagé des vapeurs qui voilaient son aurore. Le soleil plus ardent monte au zénith qu'il dore, Et poursuit son chemin par Dieu même tracé... Mon cœur, mon pauvre cœur, où donc t'ai-je laissé ?
— Partout 1 au nord, au sud, dans tous les lieux du mo
Que m'a fait visiter ton humeur vagabonde ;
Car partout la beauté, d'un frêle et doux lien,
Sur le sol étranger te faisait citoyen.
Eh! pourquoi se parquer dans un coin de la terre?
Te souvient-il encor de la pâle Angleterre,
Qui sort de l'océan comme une fleur des eaux?
Vois-tu ses arbres verts et ses mille vaisseaux,
La Tamise aux flots noirs et son vaste estuaire.
Dont l'univers entier semble le tributaire?
Et ses vierges au teint si pur, aux yeux si bleus.
Hélas! le seul azur de ces bords nébuleux?
Rappelle-toi la mer du Nord et la Hollande,
Et la riche Belgique et la plage d'Ostende,
Où votre mère heureuse, et les yeux demi-clos,
Regardait ses deux fils se jouer dans les flots ;
Et la libre Helvétie avec ses lacs limpides
Et ses glaciers dressant au ciel leurs pyramides!
Que de fois n'as-tu pas respiré cet air pur!
L'âme et le corps ont soif de lumière et d'azur.
Rappelle-toi surtout quand, moins jeune et plus libre.
Tu vins t'asseoir avec ton frère au bord du Tibre,
Et contempler ravi la Rome des Césars,
La mère en deuil des dieux, des héros et des arts!
Puis Florence si belle en sa grâce charmante,
Et Venise qui dort près de son eau dormante!
Peuple heureux à qui tout sourit, tout excepté
Le plus grand d^ nos biens, le seul, la liberté.
Car l'Autriche a ses noirs canons, bouches ouvertes,
Braqués sur les palais et les places désertes ;
Sans compter les martyrs du carcere duro
Dont la mort a trompé l'attente du bourreau.
Grand Dieu ! Q.uand donc, d'autrui respectant la frontière,
Chaque peuple aura-t-il sous le ciel place entière.
Et du sol paternel tranquille possesseur,
Ne craindra plus les pas d'un rude envahisseur?
O France 1 sers toujours aux opprimés d'asile,
Ouvre tes bras, ton cœur, à tous ceux qu'on exile,
Et sois une patrie à ceux qui n'en ont plus !
Aussi, quand du retour les jours sont révolus,
Qu'on revoit tes couleurs flottant à la frontière,
Avec quelle allégresse à la fois douce et fière.
On salue en pleurant ce sublime oripeau
Ce symbole sacré qu'on appelle un drapeau !
On foule avec orgueil le sol d'un peuple libre ;
On sent dans tout son être un plus sûr équilibre;
On retrouve sa langue au son accoutumé ;
On respire dans l'air tout ce qui fut aimé ;
On est enfin rentré dans la grande famille !
Et quand, à la maison, près du feu qui pétille,
On a revu les siens dans leur coin ignoré.
Sans qu'il manque une tète à ce groupe adoré.
Dans tous les cœurs émus que d'actions de grâce !
On cause, on rit, on pleure, on s'admire, on s'embrasse;
Et puis quels longs récits ! Et comme on comprend peu
Cet instinct voyageur qui vous pousse en tout lieu.
Qui vous force à quitter, pour suivre une chimère,
Les conseils d'un aïeul, les baisers d'une mère, Le bonheur, en un mot, qu'on va chercher si loin, Et qui vous attendait là, près d'eux, dans un coin !
— Le char de feu roulant sur la céleste voûte A déjà dépassé la moitié de sa route.
• Quelles flèches du sort vont encor te blesser? Mon cœur, mon pauvre cœur, où dois-Je te laisser?
— Le soleil dans les cieux, selon l'éternel rite, Sous l'œil du Créateur suit sa route prescrite : L'homme ignore la sienne; il choisit, au hasard, Le premier des chemins qui s'oflFre à son regard. Sans guide, sans appui, sans boussole et sans trêve, Il marche dans la vie ainsi que dans un rêve.
Et tombe tout à coup dans l'abîme béant
Que tous nomment la mort et plus d'un le néant.
Encor, s'il prévoyait le moment de sa chute!
Mais ce qu'il sait trop bien — et qu'ignore la brute —
C'est qu'il devra mourir; et ce pressentiment,
Comme il fait sa grandeur, fait aussi son tourment,
G pâle voyageur! cette pensée amère
T'a navré bien souvent en regardant ta mère...
Que de fois, quand venait le moment du départ.
Ne t'es-tu pas senti percé de part en part Par ce doute poignant : La reverrai-je encore? Ah ! quels maux peut cacher l'avenir qu'on ignore ! Que fait-elle à présent ? hélas ! et qui te dit Qu'elle te suit encor des yeux et qu'elle vit? O craintes ! ô douleur ! Ah ! l'absence est trop rude ; Absence ! ton vrai nom est bien : Inquiétude !
— Écoute ! un bruit sonore a traversé les cieux : Vois-tu ces bataillons d'oiseaux silencieux
Qui fendent l'air en rangs serrés à tire-d'aile? Voyageurs de l'éther, parlez, parlez-nous d'elle ! Avez-vous traversé la France et le vallon Où sous la neige dort notre vieille maison? Dites, avez-vous vu, sous le toit qui s'incline, Une étroite fenêtre où, près de la glycine. Une mère est assise en silence et priant Pour son fils qui s'en va si loin vers l'Orient? Elle reçoit au cœur chaque flocon de neige... Pauvre mère adorée ! Ah ! que Dieu nous protège !
— Allons, faisons comme elle, accomplis ton devoir. Et laisse à Dieu le soin et l'heure du revoir. Cette absence, d'ailleurs, qui la voulut? C'est elle. Obéis, et si Dieu, selon sa loi cruelle.
Veut te la prendre... eh bien ! vis pour elle toujours.
Fais de son souvenir l'étoile de tes Jours!
Sois bon comme elle est tendre : apprends d'elle à bien vivre :
Ne laisse pas de tache aux pages de ton livre;
Rien ne vaut ici-bas que d'avoir été bon.
Sois juste : la justice est la sœur du pardon.
Pardonne donc à tous, à tout, même à la vie. Si, trompant tes désirs et ta plus noble envie, Elle a brisé le char de tes ambitions. Et déchiré le voile où les illusions A tes regards d'enfant apparaissaient si belles, Du moins elle t'a fait entrevoir derrière elles L'austère vérité sur le fond du ciel bleu. Trônant dans l'infini sous le regard de Dieu,
— Plus douce que jamais, la lumière divine Vers l'horizon brumeux comme à regret s'incline. Toi que rien n'a comblé, rien ne peut retenir. Mon cœur, mon pauvre cœur, que vas-tu devenir?
— Ne t'inquiète pas! Toujours prudente et sage La nature a doté diversement chaque âge :
Le printemps n'est pas tout; et la maturité
A ses fleurs et ses fruits encor plus que l'été.
Si ton sang apaisé court moins vite en tes veines,
Tu peux goûter du moins les voluptés sereines
De l'austère devoir et du bien accompli;
Et si ton front moins pur, creusé de plus d'un pli.
De ses cheveux moins blonds voit tomber la couronne,
Accepte cette loi : c'est celle de l'automne.
Et d'ailleurs, pour cacher l'outrage meurtrier.
La gloire y peut poser sa branche de laurier; Fais mieux encor, mets-y le baiser d'une épouse Et celui d'un enfant jouant sur ta pelouse Dont le rire, les cris et les ébats joyeux Rafraîchiront ton cœur, ton esprit et tes yeux. Oui, le bonheur est là. Xe vis pas seul, sois père! Vois grandir près de toi ta famille prospère, Et donne à ta patrie, ainsi que tous les tiens, Le sang vivace et pur de jeunes citoyens. Donne-lui plus encore, et d'une âme ravie, Ton temps, ton cœur, ton sang, et, s'il le faut, ta vie ! C'est la grande famille, et songe, en fils pieux, Que son sol n'est formé que des os des aïeux. Heureux qui sert sa cause et sa juste querelle! Et plus heureux encor qui tombe et meurt pour elle 1 Son nom vit dans le cœur des vaillants et des bons. N'est-ce pas le plus beau de tous les Panthéons?
— La pourpre du couchant, sous ses rayons obliques. Remplit la route au loin d'ombres mélancoliques. Toi qui fus toujours jeune et le seras toujours, Mon cœur, que vas-tu faire au déclin de tes jours?
— Eh bien, si Dieu t'oublie et veut que sur la terre Tu traînes ta vieillesse errante et solitaire,
138 POÈMES ÉPAR s
Après avoir fermé les yeux de tous les tiens;
S'il veut te laisser seul, sans enfants, sans soutiens,
Dans ton âme immortelle et ton corps en ruine,
Tu peux garder encor l'étincelle divine ;
Et revenu de tout, calme et silencieux.
Attendre enfin la mort en regardant les cieux.
Tu peux, quoique le temps outrage et qu'il mutile,
A tes frères d'un jour n'être pas inutile.
Le secret du bonheur, c'est l'art de s'oublier.
L'âme est un feu divin qu'il faut multiplier :
Répands la tienne au loin, dissipe les chimères.
Et, sans scruter les cœurs, ne vois que les misères ;
Touche la main du pauvre en y mettant ton or.
Puisque l'expérience est un autre trésor.
Donne-le sans compter; parle, instruis et conseille.
Fais que le mal s'endorme et que le bien s'éveille
Dans unt d'esprits obscurs qui cherchent leur chemin.
Apprends-leur que l'honneur de l'homme est d'être hun
Et malgré le respect de tous, la paix, l'étude, ;
Si Fâpre isolement gagne ta solitude,
Voisl Dieu te garde encor, dans sa tendre pitié,
La consolation suprême : l'amitié.
— Le soleil baisse ; il plonge, et derrière les cimes, La mer va l'engloutir dans ses vastes abîmes.
Pauvre cœur, qu'ici-bas rien ne peut apaiser, La mort est là ! Tu vas enfin te reposer.
— Non, jamais de repos, ton âme est immortelle ;
Hlle a l'éternité derrière et devant elle.
Puisque rien n'en trahit l'obscur commencement,
P.'.le a vécu toujours; n'importe où, ni comment!
Peut-être est-ce là-haut, dans ces globes de flammes,
Dont Dieu sans doute a fait le réservoir des âmes...
Il te la prête : elle est le plus sain des dépôts ;
Mais elle ne peut pas connaître le repos.
Comme l'aiglon des cieux qui plane solitaire
Et qui se pose à' peine un instant sur la terre.
L'âme dans l'infini des mondes prend l'essor,
Et vole encor plus haut, toujours plus haut encor.
L'éternel mouvement est la loi de tout être;
Tout change, tout se meut, tout meurt, mais pour renaître :
Ou plutôt rien ne meurt, tout remonte vers Dieu.
Sans l'atteindre jamais dans son centre de feu.
On le cherche, on l'approche, autour de lui tout flotte :
L'homme est du Créateur l'éternelle asymptote.
Et, sans le posséder, il le poursuit sans fin
Dans le cercle étoile du voyage divin.
Plaines de la Galicie, janvier i5//.
L^ GUE%%E 'D'OTIIE'K.T
Sujet proposé par l'Académie française pour le concours de poésie, en iSfS.
USE des premiers temps, toi qui chantais naguère Sur le mode ionien les héros et la guerre, Toi qu'implorait jadis le poète pieux Avant de célébrer les mortels et les dieux, Je ne t'invoque point. Dans ce siècle incrédule, Ton culte suranné paraîtrait ridicule; Autres temps, autres dieux. Le souffle inspirateur Ne descend plus pour nous d'un Parnasse menteur. Liberté, gloire, honneur, amour, vertu, patrie. Valent mieux qu'une antique et vaine idolâtrie. Comme un coursier fidèle à la voix des clairons. Le monde se réveille encore à leurs grands noms. Voilà quels sont les dieux du moderne poète; La vérité leur sert d'Apollon Musagète ;
LA GUERRE D ORIEXT 1^1
Au lieu de Castalie et de ses rameaux verts, C'est du cœur que jaillit la source des beaux vers ; C'est là le vrai séjour de nos muses nouvelles, Et celles-là du moins resteront immortelles. — On nous dit aujourd'hui : Chantez Sébastopol ! Que, pareille à l'obus, la strophe dans son vol Traverse le Bosphore et jette à la mer Noire L'éblouissant reflet de notre jeune gloire!... Soit! la France est toujours la France, libre ou non. Et quel que soit le bras qui porte son pennon. Mais quoi ! faut-il chanter, en contraignant sa lyre Au ton des bulletins que chacun a pu lire, Saint-Arnaud défaillant, Canrohert résigné, Pélissier renversant l'obstacle désigné ? Non I la Muse a ses droits. Sur ces plages lointaines Ils ont fait leur devoir de vaillants capitaines. Et, prodigues de sang, de temps et de canons, Mis un brin de laurier au cimier de leurs noms. C'est assez pour fixer les regards de l'histoire Un instant, et sauver de l'oubli leur mémoire ; Mais pour toucher la Muse et mériter ses chants, Il faut d'autres vertus et des traits plus touchants. Ce n'est pas tout d'avoir, au fracas de ses armes. Retrempé le bon droit dans le sang et les larmes. Ou troublé l'univers au bruit de ses exploits ; La Muse est toujours libre et ne suit que ses lois. Annibal sur le monde a promené la guerre, Alexandre et César ont ravagé la terre ; D'autres vainqueurs encore ont semé dans tout lieu
La ruine, la mort et les fléaux de Dieu,
La Muse n'a rien dit — et seule la colère
D'un chef de Myrmidons obscurs eut un Homère.
— C'est qu'aux jours d'autrefgis tout était différent;
La scène était petite et le héros plus grand.
Tout était jeune et vrai; le ciel touchait la terre;
L'homme se déployait dans tout son caractère;
L'empire appartenait aux plus audacieux,
Et les mortels pouvaient combattre avec les dieux.
Tandis que, de nos jours, de l'un à l'autre pôle
Presque toujours l'acteur est moins grand que le rôle ;
Le sort n'égale plus l'homme à l'événement,
Et l'idée en travail accouche obscurément.
Nos révolutions sont une œuvre anonyme ;
Nul n'en peut assumer la gloire ou bien le crime ;
Tous s'attellent au char et nul ne le conduit.
Comme pour les tombeaux où dorment dans la nuit
Les Pharaons, auprès du désert qui commence.
Il faut un peuple entier pour ce labeur immense.
Atlas ne porte plus le monde sur son dos,
Et ce sont nos bras seuls qui lèvent nos fardeaux.
Chacun s'y met; chacun agit, pense, raisonne.
Et ne laisse absorber sa gloire par personne.
Nous comptons aujourd'hui par cents et par milliers
Des grands hommes du jour les groupes familiers.
Chacun est son héros, chacun s'admire, s'aime.
Et sur un piédestal vient se poser lui-même.
Mais derrière vos rangs, grands hommes frelatés,
Q.ui fatiguez les murs de vos portraits flattés,