‹ uvres de Édouard GrenierChapitre 41 sur 128 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Plaire aux bons, plaire à peu.

(A. d'Aubigxé.)

Je réunis ici ce que j'ai retrouve de mes Poésies, soit inédites, soit publiées çà et là dans les revues ou les journaux. Je Je Jais surtout pour mes amis; car je ne sais si le public lit encore des vers. A tout hasard les miens le saluent : Ave Caesar. . .

La vie est un voyage.

(Vieille chanson.)

Il fait froid; c'est l'hiver. Sur la neige immobile, Comme un oiseau rasant le sol, le traîneau file Et berce dans son vol presque silencieux Le voyageur pensif qui regarde les cieux. Il est triste, il est seul, il quitte sa patrie; La fleur de sa jeunesse est à moitié flétrie,

I^OEMES EPARS

Et l'œil lit sur son front, creusé de deux sillons, La trace qu'y laissa le cours des passions, Comme au lit desséché de l'étroite ravine Le torrent qui n'est plus sans peine se devine. Il rêve; au sourd galop des chevaux écumants Il évoque sa vie et ses plus chers moments; Et rien ne peut troubler son rêve solitaire : La terre avec stupeur dort sous un blanc suaire ; Tout se tait : les flocons qui tombent plus épais Ont tapissé le sol de silence et de paix. L'homme, qui remplit tout, disparaît; la nature Semble en un jour laver des siècles de souillure. Les champs, les prés, les bois, les plaines et les monts. Les torrents et les lacs, les fleuves et les ponts, Les hameaux, les cités et l'horizon sans borne, Tout s'efface et revêt un aspect pâle et morne. On dirait qu'en tombant sans bruit du ciel couvert, La neige sur le monde a semé le désert.

En avant! en avant! Tandis qu'à perdre haleine Les chevaux font voler le traîneau dans la plaine. Le pâle voyageur, ses blonds cheveux au vent, Rêve, les yeux fixés sur le soleil levant; Et son âme, au hasard, prend son vol dans l'espace.

II cause avec son cœur et lui dit à voix basse : Toi que le temps, l'oubli, la mort, rien n'a lassé, Mon cœur, mon pauvre cœur, où donc t'ai-je laissé ?

— Hélas! lui répond-il, est-ce à moi de le dire.

Et ne ressens-tu rien lorsque je me déchire?

Eh quoi ! veux-tu revoir ce sombre défilé

De souvenirs riants et funèbres peuplé.

Où ta jeunesse en deuil, menant ses funérailles,

Perdit contre les dieux ses premières batailles?

Veux-tu voir se lever comme autant de blessés

Tes rêves d'autrefois, ces Titans insensés.

Qui tentèrent des cieux l'escalade sublime.

Et qui sont retombés tout meurtris dans l'abîme?

Eh bien, soit ! Dusses-tu souffrir encor par eux,

Je m'en vais commencer le récit douloureux.

Tu m'as laissé d'abord aux rives ignorées

Où le Doubs clair étend ses nappes azurées

Parmi les rocs à pic, les prés verts et les bois.

C'est là que s'éveillant pour la première fois.

Ton âme vit au seuil de cette vie amère

Cet ange souriant qu'on appelle une mère.

Ta mère ! ô souvenir ! ineffable trésor.

Le seul qu'en vieillissant le temps augmente encor !

Jours bénis, où couvé sous l'aile maternelle.

Tu disais ta prière à genoux auprès d'elle!

Jours trop tôt disparus de force et de candeur.

Où l'homme, avant d'être homme, a toute sa grandeur

Où la fraîche primeur cueillie en toute chose

Laisse un parfum céleste à l'âme à peine éclose;

Où la création lui fait voir en tout lieu,

Pure et presque sans voile, une image de Dieu ;

Où l'esprit, dépliant ses feuilles virginales,

S'entr'ouvre avec délice aux brises matinales.

Et, comme l'alouette ou le chevreau des monts, .

Respire le bonheur dans l'air à pleins poumons 1

Age heureux où l'enfant, fort de son innocence,

Est encor dans l'Eden et croit à sa puissance.

Et, quoique né d'hier, s'imagine immortel !

Il a, comme Jacob, sa pierre de Béthel,

Et du ciel à la terre il voit, la nuit, sans trêves

Des anges descendant l'échelle de ses rêves.

Age heureux ! seul heureux 1 quand, au bord du sillon.

Il sufEt d'une fleur, d'un nid, d'un papillon.

Pour faire déborder notre âme comme un vase!

Et plus heureux encor, quand, dans une autre extase,

L'enfant peut, comme toi, sur un front de dix ans

Mettre le nimbe d'or de ses rêves naissants !

O bonheur ! voir Marie et jouer avec elle !

Ne souris pas I C'était la lumière nouvelle,

La première lueur au fond du ciel voilé,

C'était déjà l'amour qui t'était révélé;

Oui, l'amour dans sa douce et vaste plénitude :

Ivresse de bonheur, ardente inquiétude.

Trouble, remords, espoir, attente tout le jour.

Si ce n'est pas l'amour, qu'est-ce donc que l'amour?

Car Dieu t'avait pétri d'une argile de flamme,

Et déjà tu sentais sous un regard de femme

Ce trouble et ce transport dont rien ne vous défend ;

Et rhomme a bien tenu ce que promit l'enfant 1

— Derrière les grands monts, l'aube incertaine et pâle Teint vaguement le ciel d'un doux reflet d'opale. Puisque en ton souvenir rien ne s'est eiïacé,

Mon cœur, mon pauvre cœur, où donc t'ai-je laissé?

— As-tu donc oublié Fontenay dans ses roses, Et la geôle lettrée aux vieux maîtres moroses, Où l'enfant, enfermé dans un cercle de fer,

A l'âge du bonheur comprit enfin l'enfer? Adieu la liberté, l'essor du premier âge, Et dans les prés en fleur le gai vagabondage ! Adieu le doux foyer paternel, où le jour Passait libre et joyeux sous des regards d'amour ! Adieu ta mère! adieu ses baisers, ses caresses, Et ta petite amie, et ses calmes tendresses, Et tes jeux innocents avec elle au jardin I Adieu l'enchantement du bonheur enfantin 1 Adieu I l'Éden se ferme; et la nuit, quand les heures Ramènent le sommeil, tout un an tu le pleures. Car ce n'est qu'au lit seul que tes pleurs, chaque soir,

Pouvaient tomber sans bruit dans l'ombre du dortoir.

Pauvre enfant ! c'est la vie, ou du moins ce qu'en somn

On croit bon maintenant pour élever un homm.e.

Mais en travers de Dieu l'homme se met en vain ;

L'âme que Ton comprime a son essor divin;

La nature troublée en sa route suivie

Fraie un autre chemin aux sources de la vie,

Et l'ardente amitié vient remplir à son tour

Ces cœurs, ces jeunes cœurs, trop tôt sevrés d'amour.

Rappelle-toi les noms des amis du jeune âge

Q.ue la vie a semés partout comme un orage,

Et le premier de tous, ton frère retrouvé,

Le seul qu'auprès de toi le sort t'ait conservé !

O chères amitiés ! douces consolatrices 1

Plus tard on vous respire encore avec délices,

Lorsque sur l'océan des jours et loin du port

L'homme en vain se retourne et regarde le bord 1

O bras entrelacés durant les promenades.

Complots si bien ourdis, nocturnes escapades,

Taillis ombreux du parc où sur l'herbe on s'étend,

Bains furtifs et peureux dans les joncs de l'étang,

Sable où, dans une ardeur jusqu'au jour prolongée,

Nous avions su creuser un rustique hypogée.

Stratagème au retour pour revenir sans bruit,

Et rentrer au dortoir loin du veilleur de nuit!

Et le jour, que de fois, te sauvant de la classe,

X'allais-tu pas rêver au bout de la terrasse

D'où l'on voit tout Paris, à l'horizon lointain,

Fumer comme un volcan sous son ciel ffris d'étain !

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