JOACHIM IL
Il paraît qu'on revint, du temps de Joachim II, de l'abus de donner des surnoms aux princes; celui de son père avait si mal réussi, qu'il était devenu plutôt un sobriquet qu'une illustration. La flatterie des courtisans, qui avait épuisé les comparaisons de l'antiquité, se retourna sans doute d'un autre côté; et il faut croire que l'amour-propre des princes n'y perdit rien.
Joachim II hérita l'Electoral de son père, comme nous venons de le dire. Il embrassa la doctrine de Luther en i53o,. On ne sait pas les circonstances qui donnèrent lieu à ce changement; ce qu'il y a de certain, c'est que ses courtisans et levêque de Brandebourg suivirent son exemple.
Une nouvelle religion qui paraît tout à coup dans le monde, qui divise l'Europe, qui change l'ordre des possessions et donne lieu à de nouvelles combinaisons politiques, mérite que nous donnions quelque attention à ses progrès, et surtout que nous examinions par quelle vertu elle produisait les conversions soudaines des plus grands Etats.
Dès l'année i^oo, Jean Huss commença à prêcher sa nouvelle doctrine en Bohême : c'était proprement les sentiments des Vaudois et de Wiclef, auxquels il adhérait. Huss fut brûlé au concile de Constance. 4 Son prétendu martyre augmenta le zèle de ses disciples. Les Bohémiens, qui étaient trop grossiers pour entrer dans les disputes sophistiques des théologiens, n'embrassèrent cette nouvelle secte que par un esprit d'indépendance et de mutinerie qui est assez le caractère de cette nation. Ces nouveaux convertis secouèrent le joug du pape, et se servirent des libertés de leurs consciences pour couvrir le crime de leur révolte. Tant
4 L'an i4'5, sou» le pape Jean XXIII.
JOACHIM IL i 7
qu'un certain Ziska fut leur chef, ce parti fut redoutable : Ziska remporta quelques victoires sur les troupes de Wenceslas et d'Ottocare, a rois de Bohême; mais, après sa mort, les Hussites furent en partie chassés de ce royaume; et l'on ne voit point que la doctrine de Jean Huss se soit étendue hors de la Bohême.
L'ignorance était parvenue à son comble dans les xiv' et xv e siècles; les ecclésiastiques n'étaient pas même assez instruits pour être pédants. Le relâchement dans les mœurs et la vie licencieuse des moines , faisaient que l'Europe ne poussait qu'un cri pour demander la réforme de tant d'abus. Les papes abusaient même de leur pouvoir à un point qui n'était plus tolérable; Léon X faisait dans la chrétienté un négoce d'indulgences, pour amasser les sommes dont il avait besoin pour bâtir la basilique de Saint- Pierre à Rome. On prétend que ce pape lit présent à sa sœur Cibo du produit que rapporteraient celles que l'on vendrait en Saxe. Ce revenu casuel fut affermé : ces étranges fermiers, voulant s'enrichir, choisirent des moines et des quêteurs propres à ramasser les plus grandes sommes; et les commis de ces indulgences en dissipèrent une partie par des désordres scandaleux. Un inquisiteur, nommé Tetzel, et des dominicains, furent ceux qui, s'acquittant si mal de cette commission, donnèrent heu à la réforme. Le vicaire - général des augustins, nommé Staupitz, dont l'ordre avait été en possession de ce négoce, ordonna à un de ses moines, nommé Luther, de prêcher contre les indulgences. Dès l'an 1016, Luther avait déjà combattu les scolastiques; il s'éleva alors avec plus de force contre ces abus: il avança d'autres propositions douteuses, puis il les soutint, en les munissant de nouvelles preuves. Il fut enfin excommunié du pape, en i520. 11 avait goûté le plaisir de dire ses sentiments sans contrainte; il s'y livra depuis sans bornes. 11 renonça au froc, et épousa Catherine de Bora, en i5a5, encourageant par son exemple les prêtres et les moines à rentrer dans les droits de la nature et de la raison. S'il rendit des citoyens à la patine, il lui rendit aussi son patrimoine, en mettant dans son parti beaucoup de princes , pour qui la dépouille des biens ecclésiastiques était une douce amorce. L'électeur de Saxe fut le
• Sigismond.
premier qui embrassa sa nouvelle secte. Le Palatinat, la Hesse, le pays de Hanovre, le Brandebourg, la Souabe, une partie de l'Autriche, de la Bohême, de la Hongrie, toute la Silésie et le Nord reçurent cette nouvelle religion. Les dogmes en sont si connus, que je me crois dispensé de les rapporter.
Peu de temps après, Calvin parut en France, en i533. Un Allemand, nommé Wolmar, qui était luthérien, avait inspiré ses sentiments à Calvin, avec lequel il fit connaissance à Bourges. Malgré la protection que Marguerite de Navarre accordait à ce nouveau dogme , Calvin fut obligé de quitter la France à différentes reprises. Poitiers fut l'endroit où il fit le plus de prosélytes. Ce convertisseur, qui croyait connaître le génie de sa nation, s'imagina qu'elle serait plutôt persuadée par des chansons que par des arguments; et il composa, dit -on, un vaudeville, dont le refrain était : «O moines! ô moines! il vous faut marier;» 5 ce qui eut un succès étonnant. Calvin se retira à Baie, où il fit imprimer ses Institutions. Il convertit ensuite la duchesse de Ferrare, fille de Louis XII. En i536, il acheva de ranger la ville de Genève à ses sentiments; et il y fit brûler Michel Servet, qui était son ennemi : de persécuté il devint persécuteur. La religion réformée, tantôt persécutée, tantôt tolérée en France, servit souvent de prétexte à des guerres sanglantes, qui pensèrent plus d'une fois bouleverser ce royaume.
Henri VIII, roi d'Angleterre, auquel le pape Léon X avait donné le titre de Défenseur de la Foi, parce qu'il avait écrit contre Luther, Henri VIII, devenu amoureux d'Anne de Boleyn, et ne pouvant persuader le Pape de rompre son mariage avec Catherine d'Aragon, s'en sépara de sa propre autorité. Clément VII, qui succéda à Léon X,* l'excommunia imprudemment; et dès l'année 1 533 , il secoua le joug du pape : il se fit pape à Londres, et fraya lui-même le chemin à la nouvelle religion qui s'établit après lui en Angleterre.
Si donc on veut réduire les causes des progrès de la réforme à des principes simples, on verra qu'en Allemagne, ce fut l'ou-
5 Voyez le Dictionnaire de Moréri [édit. d'Amsterdam, 1740), art. Calvin. ' Entre le rogne de Léon X et celui de Clément VII il y eut encore celui d'Adrien VI, mort en i5a3.