‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 2)Chapitre 23 sur 51 · FRÉDÉRIC III · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC III

Frédéric RI naquit à Kônigsberg-en-Prusse le aa de juillet* 1657, de Louise -Henriette d'Orange, première femme du Grand Électeur. Il perdit de bonne heure sa mère, et l'électrice Dorothée lui donna des chagrins violents dans sa jeunesse : elle trouva le moyen d'aigrir l'esprit de Frédéric -Guillaume contre ce fils du premier lit, qui était infirme, contrefait, et dont l'éducation avait été assez négligée; l'aigreur du père alla jusqu'au point qu'il aurait vu sans regret passer sa succession à son second fils, le prince Philippe.

On osa soupçonner l'Électrice d'avoir tenté de se défaire par le poison de son beau-fils mais comme on n'en apporte aucune preuve certaine, et que ce fait est avancé assez légèrement, il ne doit point trouvér place dans l'histoire ; il ne faut pas souiller la mémoire des grands par de telles imputations, sans avoir en main la conviction de ces crimes.

Les faits justifient l'Électrice : Frédéric III vécut. Il épousa en 1679, en premières noces, Elisabeth - Henriette, fille de Guillaume VI, landgrave de liesse; il se remaria en 1684, après la mort de cette princesse, avec Sophie- Charlotte, fille du duc

*5 En qualité d'électeur.

* 1 (ii, nouv. style) juillet.

b Le Roi fait ici allusion à la légèreté avec laquelle le baron de Pdllnitz traite l'histoire dans ses Nouveaux Mémoires, de 1787, où il a répété témérairement . t. I , p. 6 , la fable du poison donné au Prince électoral par sa bellemère. Le Roi avait déjà vertement tancé le baron dans le Congé qu'il lui adressa de Potsdam, le 1 avril 17 44-

de Hanovre, Ernest -Auguste, et sœur de George, qui depuis devint roi d'Angleterre.

L'électrice Dorothée en voulait plutôt aux biens qu'à la vie de ce prince: on assure que le Grand Electeur s'était déterminé, sur ses sollicitations, à faire un testament» par lequel il partageait toutes les acquisitions qu'il avait faites pendant son règne, entre ses enfants du second lit. Le parti autrichien se servit habilement de ce testament pour indisposer le nouvel électeur contre la France : l'Empereur s'engagea d'annuler cette disposition paternelle, à condition que Frédéric III lui rendit le cercle de Schwiebus; nous verrons dans la suite de cette histoire, comment cette convention s'exécuta.

L'avénement de Frédéric III à la régence fut l'époque d'une 1G88. nouvelle guerre; Louis XIV en fut Fauteur. U demandait quelques bailliages du Palatinat comme devant revenir à Madame d'Orléans; il se plaignait de l'injure que les princes allemands lui avaient faite de se liguer à Augsbourg contre la France; il déclarait que son honneur était engagé à soutenir l'élection que les chanoines de Cologne avaient faite du prince de Fiirstenberg, à laquelle l'Empereur mettait opposition.

Cette déclaration de guerre fut soutenue par des armées. Le maréchal de Duras prit Worms, Philippsbourg et Maycnce; le Dauphin fit en personne les sièges de Mannhcim et de Frankenthal; presque tout le cours du Rhin passa en moins d'une campagne sous la domination française.

L'Electeur, qui chargeait la France de tous les chagrins que 1G89. sa belle -merc lui avait donnés, à cause qu'elle avait engagé Frédéric - Guillaume , par des raisons d'intérêt, dans le parti de Louis XIV, était rempli d'une haine aveugle pour tout ce qui était français. Les partisans de l'Empereur nourrissaient soigneusement ce prince dans cette disposition, dont il ne pouvait résulter pour eux que des avantages; ils la fomentaient encore en créant

3 L'original de ce testament se trouve à Vienne , mais la copie vidimc'c en est conservée à Berlin. 11 est daté de l'otsdam, le iG janvier 1686, et Tut envoyé à Vienne le — janvier, pour obtenir confirmation de l'Empereur; elle lui fut accordée le 10 avril 168G. Nous donnons ici les trois dates exactes, telles que nous les ont fournies les documents.

le fantôme de la monarchie universelle de Louis XIV. avec lequel ils ensorcelaient la moitié de l'Europe. L'Allemagne fut souvent émue par cette machine puérile, et plongée dans des guerres qui lui étaient tout à fait étrangères; mais comme la trempe des meilleures amies vient enlin à s'émousscr, ces arguments perdirent insensiblement la force de l'illusion, et les princes allemands comprirent que s'il y avait pour eux un despotisme à craindre, ce n'était pas celui de Louis XIV.

Dans ces temps -là, le charme était encore dans sa première force, et il opéra avec efficace sur un esprit préparé par ses préjugés à en recevoir favorablement l'impression. Frédéric III se crut donc obligé de secourir l'Empereur : il envoya le général Schôning avec un corps considérable sur le Haut-Rhin;» les Brandebourgeois s'emparèrent de Rheinberg; l'Electeur prit en personne le commandement de l'année, et il mit le siège devant Bonn. Mayencc se rendit aux alliés; les troupes qui avaient pris cette \ille se joignirent à celles de l'Electeur, et empêchèrent Boufîlers de secourir Bonn : d'Asfeld, qui en était gouverneur, rendit cette ville par capitulation, le ial> d'octobre. 1690. L'Electeur fit encore la campagne suivante, et continua de fournir des secours considérables aux alliés contre la France. Le prince d'Orange ne commanda point, cette année, l'armée des alliés en Flandre; son ambition l'occupait ailleurs, comme nous Talions dire, d'objets qui lui étaient plus personnels.

Depuis la mort de Cromwcll, son fds Richard, plus philosophe que politique, ayant renoncé à la puissance que le protecteur lui avait laissée par son usurpation, les Anglais appelèrent d'une commune voix Charles II au trône de son père. Après sa mort, Jacques II lui succéda. Guillaume, stadhouder de Hollande, qui avait épousé sa lille aînée, nommée Marie, profita de l'indisposition de la nation anglaise contre son roi, dont le crime principal était d'être catholique. II s'était formé de longue main en Angleterre un parti considérable contre ce prince : ce parti éclata peu de temps après la mort du Grand Electeur; et ce fut alors que le prince d'Orange entreprit de détrôner son beau-père, et ne voulut

» Le Bas - Kliin 1 , vieux stylo.

devoir qu'à ses armes ce que ses intrigues tardaient trop à lui procurer. Un juif d'Amsterdam, nommé Schvvartzau, lui prêta deux millions pour cette expédition, en lui disant : « Si vous êtes heureux, je sais que vous me les rendrez; si vous êtes malheureux, je consens de les perdre. »

Guillaume passa avec cette somme en Angleterre, détrôna le roi Jacques, battit le parti des opposants, et devint en quelque façon souverain légitime de ces trois royaumes par l'approbation du peuple, qui sembla autoriser son usurpation. Jacques, qui n'avait pu se faire considérer sur le trône, ni régner sur une nation dont il devait respecter les privilèges, laissa échapper le sceptre de ses mains; et, poursuivi par ses propres enfants, qui lui avaient arraché la couronne, il se réfugia en France, où sa dignité et ses malheurs ne purent le faire estimer.

Le nouveau roi d'Angleterre prit le commandement de l'armée 1691. des alliés; il gouvernait l'Europe par ses intrigues, en excitant la jalousie de tous les princes contre la puissance de Louis XIV, qu'il haïssait. Le monde était armé et en guerre, pour lui conserver le despotisme avec lequel il gouvernait les Provinces-Unies, qu'il aurait perdues en temps de paix; on l'appelait le roi de Hollande et le stadhouder d'Angleterre. Malheureux à la guerre, où il fut presque toujours battu, fécond en ressources, et vigilant à réparer ses pertes, c'était l'hydre de la fable qui se reproduisait sans cesse; il était aussi respecté de ses ennemis après ses défaites, que Louis XIV l'était après ses victoires.

Il eut une entrevue avec l'Electeur, au sujet des intérêts politiques du temps : le caractère de chacun de ces deux princes était trop différent, pour qu'il résultât quelque chose d'important deleurs délibérations. Guillaume était froid, simple dans ses mœurs, et rempli de choses solides : Frédéric III était impatient, préoccupé de sa grandeur, réglant ses moindres actions sur l'exact crïmpas du cérémonial et sur les nuances des dignités ; un fauteuil et une chaise à dos pensèrent brouiller ces princes pour jamais. Cependant quinze mille Brandebourgeois joignirent l'armée de Flandre, que le roi Guillaume commandait , et l'Electeur envoya un autre secours considérable à l'Empereur contre les Infidèles ; ces troupes se distinguèrent à la bataille de Salaiilvcmcii , que le prince

ioo MÉMOIRES DE BRANDEBOURG.

Eugène» gagna sur les Turcs. Le roi Guillaume, ou moins heureux ou moins habile , perdit en Flandre les batailles de Leuse et de Landen.

Le duc Ernest- Auguste de Hanovre, beau-père de Frédéric III, fournit de son côté à l'Empereur un corps de six mille hommes, pour la guerre de Hongrie; et, en récompense de ce secours, il * » 6 9 a - obtint la dignité électorale. La création de ce neuvième électorat rencontra beaucoup d'oppositions dans l'Empire : il ne se trouva que les électeurs de Brandebourg et de Saxe qui l'appuyèrent; mais l'Empereur qui avait besoin de secours réels, ne crut pas les acheter trop cher en les payant par des titres frivoles.

Il semblait que cette époque favorisât l'ambition des princes de l'Europe : à peu près dans le même temps que le prince d'Orange mit la couronne d'Angleterre sur sa tète, Ernest, duc de Hanovre, devint électeur; Auguste, électeur de Saxe, se frayait le chemin au trône de Pologne; et Frédéric III roulait déjà dans sa tête le projet de sa royauté.

Gomme c'est une des actions principales de la vie de ce prince; que cet événement est des plus importants pour la maison de Brandebourg, et qu'il sert de nœud à la politique de Frédéric III : il est nécessaire que nous exposions ici ce qui y donna lieu, par quels moyens on l'exécuta, et tous les détails qui influèrent sur ce projet et sur cette négociation.

L'ambition de Frédéric III se trouvait resserrée, tant par son état que par ses possessions ; sa faiblesse ne lui permettait pas de s'agrandir aux dépens de ses voisins, aussi forts et aussi puissants que lui : il ne restait de ressources à ce prince que l'enflure des titres, pour suppléer à l'intrinsèque de la puissance; et, par ces raisons, tous ses vœux se tournèrent du côté de la royauté.

On trouve dans les archives un mémoire raisonné qu'on at- 1698. tribue au père Vota, jésuite : b il roule sur le choix des titres de roi des Vandales ou de roi de Prusse, et sur les avantages que

« Le margrave Louis de Badcn.

1» Ce mémoire du père Vota , écrit tout entier de sa main , se trouve dans le premier des vingt volumes in- fol. des Actes de la couronne , à Berlin, aux archives secrètes de l'État. Charles -Maurice Vota, originaire de Venise, était alors à Berlin.

la maison de Brandebourg retirera de sa royauté; on crut même <pie c'était ce jésuite qui avait inspiré à Frédéric III l'idée de cette nouvelle dignité. On s'abuse d'autant plus, que sa société ne pouvait prendre aucun intérêt à l'agrandissement d'un prince protestant; il est plus naturel de croire que l'élévation du prince d'Orange et les espérances d'Auguste de Saxe , avaient donné de la jalousie à Frédéric III, et excité en lui l'émulation de se placer sur un trône à leur exemple. On se trompe toujours, si l'on cherche hors des passions et du cœur humain les principes des actions des hommes.

Ce projet était si difficile dans son exécution, qu'il parut chimérique au conseil de l'Electeur : ses ministres Danckelman et Fuchs se récriaient sur la frivolité de l'objet, sur les obstacles insurmontables qu'ils prévoyaient à le faire réussir, sur le peu d'utilité qu'on devait s'en promettre, et sur la pesanteur du fardeau dont on se chargeait par une dignité onéreuse à soutenir, qui, dans le fond, ne rapporterait que de vains honneurs; mais toutes ces raisons ne purent rien sur l'esprit d'un prince amoureux de ses idées, jaloux de ses voisins, et avide de grandeur et de magnificence.

Danckelman data sa disgrâce de ce jour : a il fut envoyé à Spandow dans la suite du temps, pour avoir dit son sentiment avec hardiesse, et pour avoir montré la vérité avec trop peu d'adoucissement à une cour corrompue par la llatterie, et contredit un prince vain dans les projets de sa grandeur. Heureux sont les princes dont les oreilles moins délicates aiment la vérité , lors même qu'elle est prodiguée par des bouches indiscrètes! Mais c'est un effort de vertu dont peu d'hommes sont capables.

A la faveur de Danckelman succéda un jeune courtisan, qui n'avait de mérite qu'une connaissance parfaite des goûts de son maître; c'était le baron de Kolb, depuis comte de Wartenberg.

» Danckelman ne parait pas s'être oppose à ce que le titre de roi fut conféré à Frédéric III ; car deux mois après sa disgrâce , il fut accusé par de Fuchs, son ancien collègue, dans une lettre autographe, datée du 3o janvier (vieux style) 1698, et adressée à l'Electeur, d'avoir employé auprès de lui des sollicitations continuelles tendant à obtenir de la cour impériale que la l'russc fût élevée au rang de royaume, ce que de Fuchs regardait comme tout à fuit impossible.

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