‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 2)Chapitre 39 sur 51 · ARTICLE TROISIEME · texte numérisé non relu

ARTICLE TROISIEME

DE LA K KM (MO N SOI S LA U KKOIt M K.

Je ne considérerai point l'ouvrage de la réforme du coté de la théologie et de l'histoire: les dogmes de celte religion et les événements qu'elle lit naître, sont si connus, que ce n'est pas la jKîiue de les répéter: une révolution si grande et si singulière, qui changea presque tout le système de l'Europe, mérite d'être examinée avec des yeux philosophiques.

La religion catholique, qui s'était élevée sur la ruine de celle des juifs et des païens, subsistait depuis quin/x siècles; humble et douce sous les persécutions, mais hère après son établissement, elle persécuta à son tour. Tous les chrétiens étaient soumis au pape, qu'ils croyaient infaillible: ce qui rendait sou pouvoir plus ■»•♦ Lockclius: Annales de Brandebourg. [L'année i3oi.]

«tendu que celui du souverain le plus despotique. Un misérable moine s'éleva contre une puissance si solidement établie: et la moitié de l'Europe secoua le joug de Rome.

Toutes les raisons qui contribuèrent à ce changement extraordinaire, subsistant longtemps avant qu'il vînt à éclore, préparaient d'avance les esprits à ce dénouement. La religion chrétienne était si dégénérée, qu'on n'y reconnaissait plus les caractères de son institution. Rien ne surpassait, dans son origine, la sainteté de sa morale : mais la pente du cœur humain à la corruption en pervertit bientôt l'usage. Ainsi les sources les plus pures du bien sont devenues des principes de toutes sortes de maux pour les * hommes : cette religion, qui enseignait l'humilité, la charité et la patience, s'établit par le fer et par le feu; les prêtres des autels, dont la sainteté et la pauvreté devaient être le partage, menèrent une vie scandaleuse; ils acquirent des richesses: ils devinrent ambitieux; quelques-uns furent des princes puissants: le pape, qui originairement relevait des empereurs, s'arrogea le pouvoir de les faire et de les déposer; il fulmina des excommunications; il mit des royaumes en interdit; et il outra si prodigieusement les choses, que de quelque manière que ce fût. il fallait à la fin que le monde se révoltât contre tant d'abus.

La religion changea , ainsi que les mœurs : elle perdit de siècle en siècle sa simplicité naturelle; et, à force de fard, elle devint méconnaissable. Tout ce qu'on y ajouta n'était que l'ouvrage des hommes : il devait périr comme eux. Au concile de Nicée,45 la divinité du Fils fut déclarée égale à celle du Père; 46 et le Saint-Esprit, annexé à ces deux personnes, forma la Trinité. On défendit aux prêtres de se marier, par les ordonnances d'un concile de Tolède; 47 cependant ils ne se soumirent à la volonté de l'Eglise que dans le xiii* siècle; le concile de Trente en fit depuis un dogme. Le culte des images avait été autorisé par le second concile de Nicéc;48 et la transsubstantiation fut établie par les

4 r > I/an 3a 1 |Ha3j.

4<» Origènc et Saint-Justin n'étaient pas «le ce sentiment; ce dernier dit, dans son Dialogue [Francof. ad Viadr. 1G86, Fol.], p. 3iG, que la grandeur du Fils n'approche pas de celle du l'ère.

•^7 Tenu l'année 4°"-

4 8 Tenu en 781 [ 787 J.

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Pères du concile de Trente.49 Les écoles de théologie soutenaient déjà l'infaillibilité du pape, depuis que les évêchés de ttome et de Constantinople se trouvaient en opposition. Quelques solitaires fondèrent des ordres religieux, et rendirent toute spéculative une vie qui doit se passer en action pour le bien de la société : les couvents se multiplièrent à l'infini, et une grande partie du genre humain y fut ensevelie. Enfin toutes sortes de supercheries s'inventèrent, pour surprendre la bonne foi du vulgaire; et les faux miracles devinrent presque communs.

Ce n'était pas cependant par des changements qui regardaient l'objet de la foi, que la réforme pouvait venir dans la religion: du nombre des gens qui pensent, la plupart tournent toute la sagacité de leur esprit du coté de l'intérêt et de l'ambition; peu combinent des idées abstraites, et encore moins réfléchissent profondément sur des matières aussi importantes; et le peuple, la plus respectable, la plus nombreuse et la plus infortunée partie de la société, suit les impressions qu'on lui donne.

Il n'en était pas ainsi du pouvoir tyrannique que le clergé exerçait sur les consciences : les prêtres dépouillaient les hommes de leurs biens et de leur liberté; cet esclavage, qui s'appesantissait chaque jour, excitait déjà des murmures. L'homme le plus stupide comme le plus spirituel, dès qu'il a de la sensibilité, s'aperçoit du mal qu'il souffre ; tous tendent à leur bien-être ; ils endurent un temps, mais à la fin la patience leur échappe; et les vexations que tant de peuples souffraient, auraient immanquablement donné lieu à quelque réforme, si le clergé romain, fortement agité par des dissensions intestines, n'eût enfin donné lui-même le signal de la liberté, en arborant l'étendard de la révolte contre le pape. Les vaudois, les wicléfites et les hussites avaient déjà commencé à remuer; mais Luther et Calvin, aussi audacieux, et nés dans des conjonctures plus favorables, consommèrent enfin ce grand ouvrage.

Les augustins étaient en possession du trafic des indulgences: le Pape chargea les dominicains de les prêcher, ce qui excita une querelle furieuse entre ces deux ordres. Les augustins déclamèrent contre le Pape; Luther, qui était de leur ordre, attaqua 49 En i545.

avec véhémence les abus de l'Eglise; il arracha dune main hardie une partie du bandeau de la superstition ; il devint bientôt chef de parti; et, comme sa doctrine dépouillait les évêques de leurs bénéfices, et les couvents de leurs richesses, les souverains suivirent en foule ce nouveau convertisseur.

La religion prit alors une forme nouvelle, et se rapprocha beaucoup de son ancienne simplicité. Ce n'est point ici le lieu d'examiner s'il n'eût pas mieux valu lui laisser plus de pompe et d'extérieur, pour qu'elle en imposât davantage au peuple, qui n'est frappé et ne juge que par les sens : il parait qu'un culte tout spirituel, et aussi nu que l'est celui des protestants, n'est pas fait pour des hommes matériels et grossiers, incapables de s'élever par la pensée à l'adoration des plus sublimes vérités.

La réforme fut utile au monde, et surtout aux progrès de l'esprit humain : les protestants, obligés de réfléchir sur des matières de foi, se dépouillèrent tout d'un coup des préjugés de l'éducation, et se virent en liberté de se servir de leur raison, de ce guide qui est donné aux hommes pour les conduire, et dont au moins ils devraient faire usage pour l'objet le plus important de leur vie. Les catholiques, vivement attaqués, furent obligés de se défendre; les ecclésiastiques étudièrent, et ils sortirent de l'ignorance crasse et honteuse dans laquelle ils croupissaient presque généralement.

S'il n'y avait qu'une religion dans le monde, elle serait superbe et despotique sans retenue ; les ecclésiastiques seraient autant de tyrans, qui, exerçant leur sévérité sur le peuple, n'auraient d'indulgence que pour leurs crimes; la foi, l'ambition et la politique leur asserviraient l'univers. A présent qu'il y en a plusieurs, aucune de ces sectes ne sort, sans s'en repentir, des voies de la modération : l'exemple de la réforme est un frein qui empêche le pape de se livrer à son ambition, et il craint avec raison la défection de ses membres, s'il abuse de son pouvoir; aussi devient- il sobre d'excommunications, depuis qu'une pareille démarche lui enleva Henri VIII et le royaume d'Angleterre. Le clergé catholique et le protestant, qui s'observent avec une disposition égale à la critique, sont obligés des deux côtés à garder au moins une décence extérieure; ainsi tout reste en équilibre : heureux, si

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l'esprit de parti, le fanatisme et un excès d'aveuglement ne les précipitent jamais dans des guerres dont la f ureur est le partage, et que des chrétiens ne devraient jamais se faire !

En regardant la religion simplement du côté de la politique, il paraît que la protestante est la plus convenable aux républiques et aux monarchies: elle s'accorde le mieux avec cet esprit de liberté qui fait l'essence des premières: car. dans un Etat oii il faut des négociants, des laboureurs, des artisans, des soldats, des sujets en un mot, il est sûr que des citoyens qui font vécu de laisser périr l'espèce humaine, deviennent pernicieux. Dans les monarchies, la religion protestante, qui ne relève de personne, est entièrement soumise au gouvernement : au lieu que la catholique établit un Etat spirituel, tout puissant, fécond en complots et en artifices, dans l'Etat temporel du prince; que les prêtres, qui dirigent les consciences et qui n'ont de supérieur que le pape, sont plus maîtres des peuples que le souverain qui les gouverne: et que, par une adresse à confondre les intérêts de Dieu avec l'ambition des hommes, le pape s'est vu souvent en opposition avec des souverains, sur des sujets qui n'étaient aucunement du ressort de l'Eglise.

Dans le Brandebourg et dans la plupart des provinces de l'Allemagne, le peuple portait impatiemment le joug du clergé romain : c'était une religion trop onéreuse pour des pays aussi peu opulente; le purgatoire, la messe des morts et des vivante, le jubilé, les annates, les indulgences, les péchés véniels et mortels, les pénitences changées en amendes pécuniaires, les affaires matrimoniales, les vœux, les offrandes, étaient autant d'impôts que le pape levait sur la crédulité, et qui lui donnaient des revenus aussi solides que le Mexique en fournit à l'Espagne. Ceux qui les payaient étaient épuisés et mécontents; il n'était donc pas même nécessaire d'employer l'évidence des arguments, pour disposer ces esprits à recevoir la réforme; ils criaient contre le clergé qui les opprimait; un homme vint, qui promit de les en délivrer, et ils le suivirent.

Jnachim II fut le premier électeur qui embrassa la religion luthérienne; sa mère, qui était une princesse de Danemark, lui communiqua ses sentiments, car la nouvelle doctrine avait péné-

tré en Danemark, avant que d'être reçue dans le Brandebourg. Le pays suivit l'exemple du prince, et tout le Brandebourg se fit protestant. Matthieu Jagow, évêque de Brandebourg, administra le sacrement sous les deux espèces dans le couvent des moines noirs : ce couvent devint ensuite la cathédrale de Berlin. Joachim II se distingua dans le parti, tant par les lettres de controverse qu'il écrivit au roi de Pologne, que par les discours éloquents, à ce que disent les auteurs, 5o que ce prince prononça à la diète d'Àugsbourg, en faveur des protestants.

La réforme ne put point détruire toutes les erreurs: quoiqu'elle eût ouvert les yeux du peuple sur une infinité de superstitions, il s'en conserva encore beaucoup d'autres, tant la penle de l'esprit humain vers l'erreur est inconcevable. Luther, qui ne croyait point au purgatoire, admettait les revenants et les démons dans son système : il soutint même que Satan lui apparut à Wittenberg, et qu'il l'exorcisa en lui jetant un cornet d'encre à la tète. Il n'y avait alors presque aucune nation qui ne fût imbue de pareils préjugés; la cour et à plus forte raison le peuple, avaient l'esprit rempli de sortilèges, de divinations, de revenants et de démons. En i553, deux vieilles femmes passèrent par l'épreuve du feu, pour se purger de l'accusation de sorcellerie. La cour avait son astrologue; l'un prédit à la naissance de Jean-Sigismond, que ce prince serait heureux, à cause qu'au même temps on avait découvert au ciel une étoile nouvelle dans la constellation de Cassiopée; l'astrologue n'avait pas prédit cependant que Jean- Sigismond se ferait réformé pour gagner les Hollandais,» dont les secours lui devinrent utiles dans la poursuite de ses droits sur le duché de Clèves.

Depuis que le schisme de Luther divisait l'Église, les papes et les empereurs firent toute sorte d'efforts pour amener les esprits à la réunion. Les théologiens des deux partis tinrent des conférences tantôt à Thorn,l> tantôt à Augsbourg; c on agitait les matières de

5° Lockclius ; Annales de Brandebourg. | Ces auteurs ne parlent pas de discours éloquents prononces par Joachim II ; mais Angélus fait mention des trois discours que l' électeur Joachim 1 er prononça à la diète d'Augsbourg, en i53o.j

» Hartknoch , Preussische Kirchen-Jlistorie , p. 5a4-

»> En i645.

c En i548.

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