‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 29 sur 97 · SUR LES SATIRIQUES · texte numérisé non relu

SUR LES SATIRIQUES

lui , qu ou aceiua d'aspirer à la monardiie uahreneUe , était plus flatté de la soumission âa dof(e de Gênes que des triomphes de

ses î;éiiciaux sur les ennemis. Louis XIV eut des faiblesses; personne n'ignore ses att.ichcincnls pour quelques dames de sa cour, que madame de iMaintenon rcrn)>(»i ia sur les antres, elque, pour concilier sa conscience et son amour, il l'épousa secrètement; de là ces cris et ces clameurs, comme si tout le roy^inme allait périr» j»arcc que le Roi avait le cœur sensible. Pendant que tant de libelles le décbiraient» lui et sa maîtresse, depuis sa cour jusqu'au plus petit commis de Varis, et eem même (pii écrivaient avec tant dlndécence contre lui, chacun avait sa maîtresse, et Ton condamnait comme un crime dans la conduite du Roi ce qu'on ne désapprouvait pas dans celle du moindre de ses sujets. C'est à ces marqua que la passion de l'anteur se déelare« et qu'il peint, sans s'en apercevoir» les traits de la haine et de l'animosîté qui lui rongent le cœur.

Ce n'était pas sur ses amours qu'il fallait blAmer Louis XIV; s il était répi*éhensîble , ce fut pour avoir fait exercer des cruautés inouïes dans le Palaliii.iL, et pour avoir autorisé Mélac à faire une guerre d'incendiaire et de barbare. On ne saurait non plus le jusliflt r sur la révocation de Fédit de Nantes; il veut forcer ks consciences, il en vient à des rigueurs excessives, et il prive sou ro)raume d'un nonibi*e de mains industrieuses qui transportent dans les lieux de leur asile leurs talents et la haine de leurs persécuteurs. Si j en excepte ees deux taches qui obscm cisj^ent la beauté d'un long règne, quek reprochés peut-on faire à ce roi quf méritent des satires aussi amères que celles qu'on a écrites contre lui? Est-ce à des hommes abimés de misfeits, qui n'ont pour talenU qu'une malheureuse fiioilité d'écrire, à s'attaquer au trône de leurs souverains? Leur conv^t-il d'envenimer la conduite des grands, de s'acharner sur leurs faiblesses» de se faire une étude de leur trouver des défauts? Est-ce à des inconnus éloignés de toute affaire, qui voient le gros des événements sans savoir ce qui les amène, qui coiiuaisseut les actions sans en connaître les motifs, qui font le cours de leur politique dans les gazettes, à juger de ceux qui gouN crnent le monde ? Kt leur ignorance tnème peut -elle servir d'excuse à leur témérité? Mais ia malice les dé-

48 IV. DISCOURS

vore, une fausse ambition les exeite, ils veulent se £iire un nom, et pour être connus ils imitent Érostrate.

Il y a eu un temps , il faut Favouer, où la satire était à la

mode; mais ce bon temps n'est plus. II fallait naître sous le règne de Charles-Quint et de François 1"; alors les souverains étaient tributaires de l'Arétin; son silence était acheté, les bons inoLs. qu'il supprimait étaient payés, et pour peu tju un prince crût avoir fait une sottise, il lui envoyait des présents. C'était alors qu'il y avait de quoi s'emichii'. Mais tout change, notre siècle est de mauvaise humeur, nos Arétins modernes, au lieu de trouver des récompenses, sont logés aux dépens des souverains qu'ils offensent, et on leur interdit surtout l'usage de leurs mérites et de leurs talents. Quelques exemples de cette nature n*mtimidentpas ceux qui sont nés avee Tamour de la belle gloire; avec moins d'encouragement que TArétin, ils vont leur train,, et leur enthousiasme va jusqu'à leur faire affronter le martyre. Pour s'encour rager et se déguiser à eux*mémes leur noiroeur, ib se persuadent qu'ils travaillent pour le bien public, qu'ils réforment les moeurs, et retiennent les grands par la crainte de leurs censures redoutables. Us se flattent que leurs piqûres seront senties; il faut les renvoyer à la fable irierénieuse de La Fontaine, du Bœuf et du Ciron.'^ Des honinies puissants, dans leur lière et molle opulence, ou ignorent le coassement de ces insectes du Paruassie , ou, s'ils les entendent, ils les punissent.

Ni les médisances, ni les satires, ni les calomnies ne corrigent les hommes; elles aigrissent les esprits, elles les irritent, elles peuvent leur inspirer le désir de la vengeance, mais non celui de se corriger; au contraire, un injuste reproche prouve rinnocence, et nourrit l'amoui -propre au lieu de l'éteindre. Les grands restent tels qu'ils sont; un courtisan, pour avoir été insulté dans un écrit indécent, n'en cultivera pas moins la faveur de son mutre; les intrigues inévitables dans un lieu qui rassemble beaucoup de monde, et où il y a un conllit dainbition , continueront dans les cours; les ministres pomsuivront le train des aliaiies suivant Tirapression que fait sui' eux le point de vue dont ils les considèrent.

• 11 n'existe [las de fable de I-a Fontaioc qui porte ce titre; peuUétn le Roi veut-il parler du Moucheron et le Btjeu/, apolo^e de Phèdre.

SUR LES SATiiilQUES. 49

Les télés sur leiquelles U piiitsance et k pouvoir sont le plus accumulés mériteot plutôt qu'on les plaigne que d^être enviées; les grands qui gouvernent la terre sont souvent découragés d'un ouvmge pénible qui n'a point de fin. Sans cesse obligés de vivre dans Tavenir par leurs réflexions, de tout prévoir, de tout prévenir, responsables des événements que le hasard, qui se joue de la prudence humaine, fait arriver pour rompre leurs mesures, accables tic travaux, les raLigucs dcvkauejiL une espèce de soporifi(jue qui à la longue assoupit les sentiments de la gloire, et les porte à désirer le repos philosophique d'une vie privée. 11 est plus nécessaire de réveiller en eux ces sentiments de la gloire que de travailler à les étoufier; il faut encourager les hommes au lieu de les i-ehuter, et c'est ce que jamais libelles ne feront.

Peut-être quelqu'un pensera-t-il : il n'y a donc qu'à être puissant et absolu pour se livrer à toute la démence de ses caprices» pour ériger ses volontés en lois, et dès que l'on est inviolable, on peut tout enfreindie, d'autant plus que personne n'osera élever sa voix pour condamner des abus aussi intolérables de la domination. J'ose leur répondre que je conviens avec eux que ceux qui pendant leur vie sont au-dessus des lois par le souverain pouvoir, ont assurément besoin d'un frein qui les empêche d'abuser de la force pour opprimer les ÊdUes ou pour commettre des injustices; mais que des sciibes ignorants et obscurs ne sont pas faits poui' être les précepteurs des rois ; qu'il y a d'autres maîtres qui leur enseignent réellement leur devoir, qui prononcent leur arrêt, et leur apprennent sans déguisement ce (pie le peuple pense et doit penser d'eux; je veux dire riiisloirc. Elle ne ménage point ces hommes redoutes qui ont fait trembler la terre; elle les juge, et, eu approuvant leurs bonnes actions et en condamnant les mauvaises, elle instruit les princes de ce qui sera loué ou hlàmé dans leur conduite; la sentence des morts apprend aux vivants à quoi ils doivent s'attendre , et sous quels auspices leurs noms passeront à la postérité; c'est à ce tribunal que tous les grands sont obligés de comparaître après leur mort, et où les réputations sont fixées pour jamais. L'histoire remplace cet usage établi ches les Égyptiens, par lequel les citoyens étaient assujettis après la vie au jugement d'un conseil qui prononçait sur leurs œuvres, IX. 4

5o IV. DISCOURS SUR LES SATIRIQUES.

et défendait d'inhunier «eux dont lat Mijoiis étaient lirnivées iiffijiiiiielkt. La posiéricé est impartiak; die eÊt eticmpte dWvîe et de flatterie; ette «e ae laiaie avenglar ni par dea paséf^yrique» ni par dct lalkei; «Ue démêle Yor pur du £miz alai; le tenipa, qui mévèle jusqu aiu dioeee eecrècca, lui diévoile les actioiis des hommes et leun motifs; il (ait paraitre, non im miniitre eneensé par des courtisans, non un roi entouré d'adulateurs, mais l'homme dépouillé de toute dt-coratioa el de ce \n\n déguisement qui le LidveslissaiL Ceux qui savent qu'ils ne sauraient éviter et- justement doivent se préparer à y paraître sans taclie. I^a répiit.ition est tout ce qui nous reste après notre mort; ce n est point un effet de ïoi'gaftil que d'y être sensible ; on doit même l'avoir très - ioit à coBur» pour peu que i*ou soit, né avec de la noblesse et de Télé^ vatieo. L'amour de la vraie gloire est le principe des actions héroïques et de tout ce qui s'est fait d'utile dans le monde. Pourquoi un homme se iait-tl tuer pour le service de la patrie, si ce n'est pour mériter Tapprobatioa de «eux qui lui survivent? Pourqum lea anteufs et les artistes travaillent" ils, si ee n*est pour recueillir des applaudinaments, pour se lali« un nom, pour aller à rimmortalité? Gela est si vrai, que Cieéron, qui était rempli de la même aideur, remarque* que non seulement les plus beaux génies de l'antiquité, mais les philosophes même des sectes austères mettaient leur nom à ia tète d'ouvrages qui traitaient de la \anité des choses humaines. Ce désir de s'inmiortaliser est le mobile de nos travaux et de toutes nos belles actions. La vertu, il est vrai, a des attraits capables de la faire aimer pour ellemême des belles àmcs; cela ne doit pas cependant nous obliges à condamner les biens que le motif de la gloire opère , quel que soit le prindpe. L'intérêt de l'humanité demande qu'on éprouve tous les moyens qui servent à i-endre le genre humain meilleur et à dompter cet animal, le plus farotu^he de tous, qui 8*appelle rhomme; il faut exciter, il faut aiguillonner les sentiments de la gloiie, il faut sans cesse y encourager le monde. Malheur aux grand* qui ne sont pas sensibkt à cet aiguillon, et malhettr à ceux qui le sont trop aux sarcasmes de la satire!

* Pro Arckia poêla ^ chap. XI.

DISCOURS

SDR

Page 1