‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 3)Chapitre 57 sur 97 · XI. EXAM£N 0£ L£SSAI · texte numérisé non relu

XI. EXAM£N 0£ L£SSAI

est dans le fond d*un puits, d*oii les philosophes s'eflToreent de la

retirer; tous les sav.-inls se plaignent des travaux qu'il leur en coûte j)oiir la dc'couv j ii . Si la % érité était i'ii'ilc pour l'homme, elle se présent^M-ait naturellement à ses yeux; il la lei evjait sans efibrls, sans longues méditations, sans s'y méprendio. of son évidence ^ victorieuse de l'erreur, entraînerait infaiilibicmeut la conviction après elle; on la distinguerait à des signes certains de Terreur, qui souvent nous trompe en paraissant sous cette forme empruntée; il n'y aurait plus d'opinions, il n'y aurait que des certitudes. Mais rezpérience m'apprend tout le contraire : elle me montre qu'aucun homme n*e8t sans erreur; que les phis grandes folies que rimagination en délire ait enfantées en tous les Âges sont sorties du cerveau des philosophes; que peu de systèmes de philosophie sont exempts de préjugés et de faux raisonnements; elle me rappelle les tourbillons que Des Cartes imagina, l'Apocalypse que Newton, le giand Newton commenta, l'harmonie préétablie que Leibni/.. ffénie égal à celui de ces ^rantls hommes, avait inventée. Coiu lineu de la faiblesse de rcnleiidement humain et IVappé dc^ meurs de ces célèbres philosophes, je m'écrie : Vanités des vanités, vanité de l'esprit philosophique!

L'expérience, en poussant ses recherches plus loin, me montre l'homme, en tous les siècles, dans Tesdavage perpétuel de l'erreur, le culte religieux des peuples fondé sur des fables absurdes, accompagné de rites bizarres, de ffttes ridicules et de superstitions auxquelles ils attachaient la durée de leur empire, et des préjugés qui régnent d'un bout du monde k Fautre.

En recherchant la cause de ces erreurs, on trouve que l'homme m<*rne en est le principe, l^es préjugés sont la raison du peuple, et il a un penchant irrésistible pour le mri \ ( illeux; ajoutez à cela ([ue la ytliis nombreuse partie du geme btunain, ne pouvant ^ i^ ^e que par un travail journalier, croupit dans une ignorance invincible; elle n'a le temps ni de penser ni de réfléchir. Comme son esprit n'est point rompu au raisonnement, et que son jugement n*est point exercé, il lui est impossible d'examiner selon les règles d*une saine critique les choses sur lesquelles elle veut s'édaircir, ni de suivre une chaîne de raisonnements par lesquels on pourrait la détromper de ses erreurs. De là vient son attachement pour le

colle qu'une longue coutume a consacré, dont rien ne la peut détacher que la violence. Aussi fut «ce parla force que les non-

veUes opinions religieuses ruinèrent les anciennes; les bourreaux convertii'cnl les païens, et Charlemagnc annonça le christianisme aux Saxons en sontenant sa doctrine par le fer et par le feu. II faudrait donc que notre philosophe, ponr éclairer les nations, leur prêchât le glaive en main; mais comme la philosophie rend tes disciples doux et tolérants, je me flatte qu'il y pensera encore avant de scanner de toutes pièces et de revêtir Tcquipage d'un convertisseur guerrier*

La seconde cause de la superstition qui se trouve dans le caractère des hommes est ce penchant, cette forte indioation qu'ik ont pour tout ce qui leur parait merveilieux. Tout le monde le sent, on ne peut s*empécher de prêter attention aux choses surnaturelles qu'on entend débiter. Il semble que le merveilleux élève Tâme; il semble qu'il ennoblit notre être en ouvrant un champ immense qui étend la sphère de nos idées et laisse une libre carrière h notre imagination, qui s'égaie avec complaisance dans des régions inconnues. L homme aime tout ce qui est grand, tout ce qui inspire de l'étonnement ou de l'admiration; une pompe majestueuse, une cérémonie imposante le frappe, un culte mystérieux redouble son attention. . Si on lui annonce, avec cela, la présence invisible d'une Divinité, une superstition contagieuse 8*empare de son esprit, s'y fortifie, et s*accroit jusqu'au point de le rendre fanatique. Ces effets singuli^ sont des suites de Tempire que ses sens ont sur lui; car il est plus sensible que raisonnable. Voilà donc la plupart des ppinions humaines fondées sur des préjii-( - , des fables, des erreurs et des impostures. Qu'en pnis-je coiulme jiutre chose, si ce n'est que riiomme est fait pour 1 erreur, que tout 1 univers est soumis à son empire, et que nous ne voyons giière plus clair que les taupes? 11 faut donc que l'auteur confesse, d'après l'expérience de tous les âges, qUe le monde étant inondé des préjugés de la superstition, comme nous Tavons vu, la vérité n'est pas faite pour Thomme.

Mais que deviendra son système? Je m'attends que notre phi* losophe m'arrêtera ici pour m'avertir de ne pas confondre des vérités spéculatives avec celles de l'expérience. J'ai l'honneur de

lU XL EXAMEN DE L'ESSAI

lui répondre qu*eD fiiît d'opinioiis et de superstitions fl est queslion de vérités spéeulatires; et c'est de quoi il s*est agi. Les vérités d'expérience sont celles qui influent sur la vie dvile, et je me persuade qu'un §;rand philosophe comme notre auteur ne s'imaginera pas d'édairer les hommes en leur apprenant qu'on se hrâle dans le feu, qu'on se noie dans Teau, qu'il faut prendre des aliments pour conserver la vie, que la société ne peut subsister sans la A ( I Lu . Lt autres choses aussi communes que connues. Mais aHom plus loin.

L'auteur dit, au commencement de son ouvratre, que, la vérité étant utile à tous les hommes, il iaut la leur dire hardiment et sans réserve; et dans le huitième chapitre, si je ne me trompe, car je dte de mémoire, il s'<>\ pliqtte sur un ton différent, et il soutient que les menson^s oilicieux sont permis et utiles. Qu'il daigne donc se dédder lui-même de la vérité ou du mensonge qui doit l'emporter, aiin que nous sachions à quoi nous en tenir.. Si j'ose hasarder mon sentiment après edui d'un ausn grand philosophe, je serais d'avis qu'un hon^ne raîsonnahle ne doit ahuser de rien, pas même de la vérité; je ne manquerai pas d'exemples pour appuyer cette opinion. Supposons qu'une femme timide et craintive se trouvât en danger de la vie ; « on lui venait annoncer inconsidérément le péril oii elle se trouve, son esprit, affilé, ému et houleversé par Ja crainte de la niuii. communiquant au sang; un mouvement trop impétueux, en hâterait peutêtre le nioiiu nt; au heu de cela, si on lui faisait entrevoir des espérances pour son rétablissement, la traïujuillité de son âme pourrait peut-èUc aide;;* les remèdes à opérer son rétabhssement. Que gagnerait-on à détromper un homme que les illusions rendent heureux? Il en amverait comme à ce médecin qm', après avoir guéri un fou, lui demandait son salaire. Le fou lui répondit qu'U ne lui donnerait rien, car, pendant la perte de son hon sens, Il s'était cru en paradis, et l'ayant recouvré, il se trouvait en enfin*.* Si, lorsque le sénat apprit que Varron avait perdu la hataiUe de Cannes, les patiîdens avaioit crié dans le Forum : Romains, nous sommes vaincus, Annlbal a totalement défidt nos armées! ces

* Voyet t. VIII, p. 43. Cette anecdote est racontée par Boileau, satire IV. t. i«3.

SUR LES PRÉJUGÉS. i35

paroles indltcrètM aaratent tcHMient Augmenté k temur dn

peuple, qu'il aurait abandonné Rome comme après là perte de la

bataille de TAllia, et c'en aurait été fait de la république. Le séiiai, plus sage, en dissimulant cette iniortune, ranima le peuple à la détènse de la patrie, il recruta l'armée, il continua la guerre, et à la fin les Romains trioni[»hi'ient des Carthaginois. 11 paraît donc constant qu'il faut dire la vérité avec discrétion, jamais mal à propos, et choisir surtout le temps qui lui est le plus convenable.

Si je voulais relancer Tautear partout où je erois m*speioevoir de qoelipie inezaetitude, je pourrais Tattaquer sur la définitiDii qu'il nous donne du mot paradoxe. Il prétend que ce mot signifie toute opinion qui n a pas été adoptée» mais qui peut être reçue; au lieu que l'idée ordinaire attodiée à ce mot est eeOe d'une opinion contraire à quelque vérité d'expérience. Je ne m'arrête point à cette ba|];:atelle; mais je ne saurais m'empêchei d avertir ceux cjni |)i eniient le nom de pliildsophes que leurs déllnilioiis doivent être justes, et qu ils ne doivent se servir des mots que dans leur acception ordinaii*e.

J'en viens à présent au but de l'auteur. U ne k déguise point, ià donne asset clairement à entendre qu'il en veut aux superstitions rdigieuses de son pays, qu'il ae propose d'en abolir le culte, pour élever sur ses ruines la religion naturelle, en admettant une morale dégagée de tout oeeessoire incoh^nt. Ses intentions paraissent pures : il ne véut point que le peuple soit trompé par des fidbfes , que les in^osteurs qui les débitent en tirent tout Tavantage, comme les cfaariatans des drogues qu'ils vendent; il ne veut point que ces» imposteui s £;oavernent k ^ ulg;aire imbécile , qu 'ils continuent à jouir du pouvoir dont ils abusent contre le prince et contre l'Etat: i! veut, en un mot, abolir le culte établi , dessiller les yeux de ia muilitude, et lui aider à secouer le joug de la superstition. Ce projet est grand; reste à examiner s'il est pratieable, et si l'auteur s'y est bien pris pour réussir.

Cette entreprise paraitm impraticable à eeox qui ont bien étudié le monde, et qui ont £Mdllé dons le eosur humain. Tout s'y oppose, l'opiniâtreté avee laquelle les hommes sont attachés à fcvs ofinfiotts habituelles, leur iguonuwe, leur incapacité d«

Page 1