SUR MA CONVALESCENCE
Vous voir, vous parler, vous entendre,
Profiter de vos entretiens.
A quoi pourrai -je plus prétendre?
Ce sont là mes suprêmes biens.
Et vous, beaux -arts, qui dans tout âge
Couronnez le bonheur du sage, Malgré tous les assauts que l'enfer en courroux
M'a livrés dans sa sombre rage, Relevé du tombeau, je vis encor pour vous.
Mont révéré, mont où j'honore
Les chastes filles d'Apollon,
Je pourrai te revoir encore;
Et, baissant ma lyre d'un ton,
Au lieu de célébrer l'aurore Et l'appareil pompeux d'un beau soleil levant.
Je saurai destiner mon chant A vanter la douceur d'un soleil qui colore De ses derniers rayons les rives du couchant.
Ainsi nous peignons les images
Des objets qui frappent nos sens.
Lorsque j'étais dans mon printemps, Je ne pouvais chanter que les amours volages; A présent, je gémis des funestes ravages
Des soucis, des maux et des ans.
Tout doit se succéder, chaque chose a son temps Mais aux noires vapeurs ne soyons point en proie
Nos jours ne durent qu'un moment;
Si ce moment est plein de joie,
Il s'écoule plus doucement.
Vivons autant que va le fuseau de la Parque ;
J'oublie et Caron , et sa barque.
Illusions , douces erreurs ,
Semez encor de quelques fleurs
Le bout de ma longue carrière , Et que la Volupté, me fermant la paupière,
Sur mon tombeau verse des pleurs.
Ainsi, sans que mon âme éprouve des terreurs.
3o ÉP1TRE SUR MA CONVALESCENCE.
Tranquille en Ire les bras de la philosophie, De l'hiver de mes ans supportant les rigueurs, Je verrai s'écouler les restes de ma vie, Et j'attends sans peur qu'Atropos, Tranchant mon fil de ses ciseaux , Change soucis, douleurs et peines, Erreurs, projets et grandeurs vaines.
En éternité de repos.
\.e 3 d'avril 1770.