ÉLÉGIE
Qui ne souffre aucun parallèle,
Vous demeurez enfin mortelle,
Comme nous sujette au malheur.
Il n'est, ma sœur, pour se défendre
Contre les caprices du sort, Que de s'y préparer, de savoir les attendre,
De résister à leur effort.
Mais vous êtes frappée en un endroit sensible , Votre amitié ressent un mal irrésistible ; O malheur! pour jamais il faut vous séparer D'un cœur auquel le vôtre avait pu se livrer. O jeune Hertefeld ! l'éclat de votre aurore , Qui dans mes sens glacés ranimait le plaisir,
N'a pu fléchir ni radoucir La Mort, qui lentement vous mine et vous dévore; Je vois son fer tranchant moissonner vos appas ; Tandis que vos amis, que Berlin vous honore,
Vous vous échappez de nos bras.
Les grâces, la beauté, nos soupirs et nos larmes
N'ont donc pu vous fournil- des armes
Contre les assauts du trépas!
Telle une tendre fleur à peine encore éclose Étale en nos jardins son coloris brillant; Mais, rose, elle a le sort qu'éprouve toute rose,»
Elle se fane en un moment.
Des destins rigoureux l'arrêt irrévocable
Marqua les bornes de nos jours.
Et Ncmésis inexorable
Attend l'instant inévitable, Pour qu'un coup de ciseau tranche à jamais leur cours. O mortel aveuglé ! mortel plein d'imprudence !
Trop ébloui du merveilleux , Enivré du plaisir, privé de prévoyance, Tu formes, insensé, de ridicules vœux.
Tu comptes de remplir un long amas d'années Par des prospérités Tune à l'autre enchaînées;
» Vove* I. XII, p. 34.
A MA SŒUR AMÉLIE
Dans ce tableau qu'un rêve à tes yeux vient offrir, Tu te crois habitant des Iles Fortunées.
Mais un pouvoir fatal règle tes destinées,
Tu ne vis que pour voir souffrir,
Te plaindre, gémir, et mourir; Après avoir perdu tout ce que ton cœur aime,
Ton tour vient, tu péris toi-même.
Voilà comment l'illusion Disparaît au flambeau qu'allume la raison.
Le sort du genre humain, au vrai, tel qu'il existe,
De maux et de chagrins rempli .
Serait plus funeste et plus triste Sans l'aide et le secours du bienfaisant oubli;
Avec une éponge il efface Des maux les plus cuisants jusqu'à la moindre trace Par lui le souvenir en est même aboli. Rien n'est fait pour durer, le bien et le mal passe. Mais, ma sœur, si le temps peut calmer la douleur, S'il bannit à la fin le désespoir, l'horreur
D'une perte vive et récente, Pourquoi donc la raison, si sage et si prudente, Ne pourrait -elle pas dominer sur nos sens, Ramener nos esprits par sa voix éloquente, Et, tenant lieu pour nous de l'éponge du temps, Imposer le silence à nos gémissements ?
Si tout est arrangé, si tout est nécessaire,
Ce qui se fait a dû se faire ; Dans l'Olympe nos cris ne sont point entendus,
Et les jours qu'on se désespère
Ne sont que des moments perdus.
Passe encor qu'une âme commune,
En des malheurs inattendus,
Succombe sous son infortune;
Mais quand on a reçu du ciel
Le noble cœur d'une héroïne, Lorsqu'on a comme vous l'âme toute divine, On dompte les sanglots et le chagrin cruel.