QUE LUI GUÉRISSAIT LE MÉDECIN LIEBERKUHN
\ous ignorez jusqu'à présent D'où vous vient cette maladie Qui vous mène, toussant, crachant, Sous terre, en triste compagnie.
De votre docteur ignorant, Qui jase avec effronterie , Et vous farcit très -lourdement Des drogues de sa pharmacie Et de grands mots d'anatoraie, Vous croyez le raisonnement.
Que vous dit-il? Que votre vie Est dans un danger imminent.
On voit que votre mal empire, C'est mie vérité de fait; Le médecin doit -il redire Ce que par malheur chacun sait?
Vous soulager est son affaire; Mais saisir les sources du mal,
* Cette Épitre et la suivaute, sur le même sujet, se trouvent aussi dans ln traduction allemande des Œuvres posthumes. Nouvelle édition. A Berlin, 1789, t. VII , p. 46— 5o , et p. 5o— 56. Elles y sont datées de 1764.
AU MARQUIS D'ARGENS
C'est ce dont votre original Paraît ne s'embarrasser guère.
Hier au soir, tout solitaire , Je réfléchissais à loisir Sur les moyens de vous guérir.
Je disais : O destin contraire !
Contre d'Argens qui peut t'aigrir?
Ne poursuis plus en ta colère Sa personne qui m'est si chère ; Le marquis ne doit point mourir.
De larmes mes yeux s'obscurcirent; Fatigué, mes sens s'assoupirent, Et las de m'entendre gémir, Le doux sommeil vint m'endormir.
Pendant qu'ainsi je me repose, L'esprit encor plein des regrets De vos maux et de leurs progrès, Ma paupière à peine était close, A peine je m'assoupissais, Que soudain du fond d'une nue Paraît un fantôme à ma vue, Tout environné d'arguments , A l'œil vif, aux regards perçants.
La Vérité, si peu connue, L'aimait comme un de ses amants , Et de ses rayons éclatants Ombrageait sa tète chenue.
C'était Bayle , qui si longtemps Lutta contre les vrais croyants.
«Je viens du palais d'Uranie, «Dit- il, pour te sauver d'Argens; «C'est mon Ris, je suis son Elie, « Que mon esprit le fortifie.
«Ses docteurs sont des ignorants; « Son mal n'est point la pulmonie , « C'est réplétion de génie.
« Il faut que son cerveau purgé
« Soit subitement déchargé « Par une main sage et hardie « Du fiel que contre les bigots «Il a distillé dans son âme, « Sinon tu verras qu'Atropos « Va sans pitié trancher sa trame.
• Laisse -lui déchirer . . .,
• Qu'il travaille sur Ocellus,» «Et que son ardeur ranimée «Commente longuement Timéc," «En frondant cet amas d'abus «Dont tous les peuples sont imbus. •
Il disparaît, et je m'éveille.
Ah! marquis, mettez à profit Le récit de cette merveille; Qu'il soit ainsi que Bayle a dit.
Déjà votre teint s'éclaircit, Votre peau redevient vermeille, La mort vous respecte et s'enfuit.
La santé parait; votre rhume, Se distillant par votre plume, Répandra son impureté, Son venin et son âcreté Sur plus d'un monstrueux volume.
Tremblez, pédants, docteurs fourrés, Qui de vos mystères sacrés Et d'un ramas d'absurdes fables Amusez les sots méprisables Dont vos autels sont entourés.
Déjà sa trompette résonne, La renommée en tous lieux sonne , Partout on l'entend proclamer Que votre toux vous abandonne, Que vous vous sentez enflammer De courroux contre la Sorbonne.
a Le marquis d'Argens publia une édition d'Ocellus en 176a et une de Timée en 1763. Voyez la correspondance de Frédéric avec le inartjuis d Argens.
Tous les bigots de s'alarmer, Chacun d'eux craint pour sa personne ; On croit dans leur tripot bouffon Que vous , nouveau Bellérophon , Vous terrasserez la Chimère; Leur saint troupeau s'en désespère.
Tel, quand de ses puissantes mains Jupiter saisit son tonnerre, On voit de crainte, sur la terre, Trembler l'amas des vils humains :
Ainsi le marquis de son foudre Va frapper et réduire en poudre L'erreur, les prêtres et les saints.
AU MARQUIS D'ARGENS