SUR LE RHUME
QUI, AVEC LIEBERKljHjN, LE TENAIT AU LIT.
\ous ignorez jusqu'à présent
D'où vous vient cette maladie
Qui vous mène, crachant, toussant,
A la fin de la comédie
Que tout mortel jouera céans.
M'en croyez point la pharmacie , Ni l'absurde raisonnement D'un docteur dont l'effronterie Veut prouver par lanatomie Que vous souffrez réellement, Et qui, pour vous rendre à la vie, Va vous droguer cruellement.
Longtemps, à tête réfléchie, Sur vos maux, que Babet » publie, J'avais usé mon jugement.
Une nuit où tranquillement Je dormais , mon âme assoupie S'abandonnait tout mollement Aux accès de sa rêverie , Lorsque je crus voir Uranie ,
» La marquise d'Argen». Voyez t. XII, p. 88.
AU MARQUIS D'ARGENS
Dans la main un compas tenant.
Je suis depuis longtemps l'amie, Dit -elle, de mon lit s approchant, De ce d'Argens qu'on vous envie.
Apprenez quelle est l'ennemie Qui le poursuit si vivement; Son nom est la Théologie.
Non, il n'est point dans tout l'enfer Un monstre plus abominable; Son cœur est plus dur que le fer, Sa haine est toujours implacable.
Son courroux naquit sûrement D'un mot que par plaisanterie D'Argens a lâché sur ... , Ou d'un trait plus fin, plus sanglant
Contre le ;
Depuis ce jour, sincèrement, Elle hait sans discernement Philosophe et philosophie.
Dans son premier emportement, Son poil affreux se hérissant, Tout ce qui s'offre à sa furie, D'abord elle l'excommunie.
Eh quoi! l'on ose m'attaquer!
Dit -elle; et quelle main hardie Sans trembler peut me critiquer, Et publiquement démasquer Mes tours de charlatanerie?
Ah ! qu'il apprenne à respecter, Cet infâme apostat, ce traître, Tous ceux à qui, sans les connaître, Il a le cœur de se frotter.
Qu'importe que mon crédit baisse , Que la sainte inquisition Ne rôtisse plus en mon nom, Par zèle et par délicatesse, Tous ces fous dont l'opinion,
Contraire à mon ambition, Ou me scandalise, ou me blesse?
Non, non, je ne suis pas si bas, Pour dévorer ces attentats Sans manifester ma vengeance; J'ai des moyens en abondance, Je veux m'en servir dans l'instant.
Elle part, et va promptemcnt Chez sa sœur la Sorcellerie.
Là, tout ne vit que par magie, Son antre affreux n'est point réel; On y voit des images vaines Et des fantômes par centaines, Mercure, Astaroth, Gabriel, Des satyres et des sirènes; Là, pensant lire dans les deux, On bouffit les ambitieux Des vains objets et des chimères Qu'avaient trop adoptés nos pères.
Là s'est tapi le vieux serpent.
Et son tortueux instrument, Dont Eve fut un peu tentée, Quand la pomme elle eut entamée , Ce qui très - malheureusement Nous maudit éternellement.
C'est là qu'arriva la harpie, Digne d'habiter ce séjour; Elle se presse avec furie Entre les farfadets de cour, Et près du trône aussitôt crie :
Sachez, ma sœur, qu'on m'humilie Un Français, un marquis maudit, Veut nous ravir notre crédit; C'est un philosophe, un impie, Il rit de la crédulité, Et veut, pour comble de folie, N'admettre que la vérité.
Ah ! ma sœur, il faut qu'on le tue , Ou pour jamais je suis perdue , Et vous aussi , car vos destins Sont en tout semblables aux miens.
Allons, que votre art s'évertue; Broyez -moi, sans perdre de temps , Les poisons les plus violents.
Oui, répondit la sorcière, J'exaucerai votre prière; Je veux que ce marquis d'Argens, Notre ennemi depuis longtemps, Pour payer son effronterie Soit atteint de la pulmonie.
Mais il nous faut des actions, Et non pas de vaines paroles; Faisons nos conjurations, Leurs vertus ne sont pas frivoles.
Puis son esprit aliéné Se trouble et tombe en frénésie; Telle, montant sur son trépied , Parut à Delphes la pythie.
Son corps s'agite, elle frémit, Puis d'un ton terrible elle invoque L'astre présidant à la nuit; Aux durs accents de sa voix rauque , La terre tremble et le jour fuit, Tout se confond dans la nature, Et parmi ce trouble et ce bruit On entend un affreux murmure, Eole a déchaîné les vents.
Déjà la sorcière impure, En soulevant les éléments Avec les aquilons barbares, Sur un tas de vapeurs chargea Des asthmes, rhumes et catarrhes, Et, les poussant, les obligea De fondre tous sur la retraite
64 AU MARQUIS D'ARGENS
Que le bon marquis s'était faite.
* Précédés de longs sifflements,
Arrivèrent les ouragans ; A vous, par un effet magique, Tout leur venin se communique.
Voilà mon marquis alité , Toussant, crachant comme un étique, Et moi dans la perplexité.
Tandis que sur vous se déploie Le mal avec son âpreté, Quel est le triomphe et la joie Qui brille avec férocité Dans les yeux de votre mégère !
C'en est fait de la vérité, Dit -elle, et mon règne prospère.
Elle croit que dans les poumons Consiste toute l'éloquence, Et qu'un rhume et des fluxions Réduisent un sage au silence ; Car elle entendait l'ignorance Plus applaudir dans des sermons Les cris aigus que la science.
Mais mon marquis l'attrapa bien :
Si la toux le force à rien dire , Sans pérorer il sut écrire , Et lui dédia Julien. «
» Défense du paganisme par V empereur Julien, en grec et en français, avec des dissertations et des notes, par le marquis d'Argens. À Berlin , chez Vom , 1 764.
AU MARQUIS D'ARGENS
! cher marquis, quel grand sujet d'envie!
Vous n'êtes plus le seul dont Atropos Dans nos cantons ait menacé la vie ; Tout comme vous, j'eus une maladie, Un gros catarrhe, en m'accablant de maux, A de Berlin réjoui les bigots.
Mon sang pressé, trottant de veine en veine, S'accumulant, oppressait mon cerveau, Et redoublait la lièvre et la migraine; De mes poumons, en forme de jets d'eau, On vit jaillir des gerbes d'écarlatc.
J'ai vu pâlir les enfants d'Hippocrate; Mais glorieux qu'avec ces maux exquis Je puisse au moins ressembler au marquis, Je m'en console, et mon orgueil s'en flatte.
Mon corps était de rouge tacheté, Ainsi qu'une panthère marqueté.
Ah! ce récit vous émeut et vous touche, Vous m'enviez, l'eau vous vient à la bouche; J'en lis la marque en votre œil irrité, Car vous croyez qu'un chacun vous dégrade , Qui comme vous prétend être malade.
XIH. 5
Mais calmez - vous , je ne suis qu'apprenti, Je n atteins point à la longue tirade De tous vos maux au cortège plaintif.
Gardez -les donc, mais sans qu'ils vous excèdent; Selon vos vœux, de longtemps ils possèdent Sur votre corps privilège exclusif.
Obstructions, vapeurs d'hypocondrie, Relâchement, colique, strangurie, Transports ardents , catarrhes , fluxions , Poumons crachés, fièvre d'esquinancie, La gale aux doigts, des ébullitions, Un flux de sang, tantôt paralysie, Vomissements, vertiges, pâmoisons, Sont tous des maux remplis de courtoisie, Prêts d'obéir à votre fantaisie, Et que chez vous, cher marquis, tour à tour, Exactement on trouve être du jour.
Ainsi qu'on voit d'infâmes parasites , Des souverains serviles satellites, De leur essaim déshonorer la cour.
Ces maux affreux causent notre martyre, Par eux enfin nous nous voyons détruire ; Mais près de vous trop familiarisés.
Par mauvais goût ou par bizarrerie , Depuis vingt ans , marquis, vous vous plaisez Dans leur funeste et triste compagnie, Et préférez, par singularité, L'état fâcheux de souffrir maladie Au doux plaisir qui naît de la santé.
Malade enfin par état, par coutume, Un poêle ardent dans le lit vous consume ; Et s'il advient dans un temps limité Qu'Éguille» un jour proprement vous inhume, Sur votre tombe, au pied du grand autel, Seront ces mots crayonnés par ma plume :
a Eguilles, nom de la terre du marquis d'Argens, en Provence. Voyei L XII, p. 87.
«Ci-gît, passant, Fauteur de maint volume, «Mort de frayeur d'avoir été mortel.»
Ah! qu'un héros, dans une tragédie, En cent périls se puisse embarrasser, Qu'à tout moment on tremble pour sa vie, C'est là la règle, il doit intéresser.
Mais vous, marquis, qui savez qu'on vous aime, Comment, pourquoi, par quel travers extrême De vos dangers nous faut- il menacer?
Là, près de vous, poudreuse de l'école, Ne vois -je pas l'insolente hyperbole, Aux yeux taillés en deux tubes parfaits, Amplifier, grossir tous les objets?
Elle gangrène une faible piqûre, Ou par malheur si sur votre encolure Dans le miroir vos regards inquiets Ont le soupçon d'une légère enflure , Elle prédit votre prochain décès; Et quand Eole en vos boyaux murmure , Vous supposez qu'il va dans les forêts Pour vous cueillir de funèbres cyprès.
Chassez, marquis, ce monstre qui m'outrage, Qu'il n'entre plus dans le palais d'un sage; Je hais l'erreur, je hais la fausseté.
Des fictions le frivole étalage Qui défigure et perd la vérité.
Ne pensez plus à tous ces noirs fantômes, Ne craignez plus la mort, ni ses symptômes, Qui jusqu'ici de vos plus heureux jours Ont sans relâche empoisonné le cours; Et que mon bras à jamais vous délivre De ces frayeurs qui troublent votre sort.
Pensez -y bien : vous négligez de vivre Par la terreur que vous donne la mort; En attendant, le temps fuit et s'envole.
Déchirez -moi ce vilain protocole Que vous tenez et de votre urinai ,
68 AU MARQUIS IVARGENS.
Et de ce pouls au galop inégal.
Tandis quencor Lachésis pour vous file, Sans toujours craindre et sans toujours ouïr Ce que vous dit un docteur imbécile, De votre temps apprenez à jouir.
(Février 17G8. )