ÉPITRE A D ALEMBERT
Vous ne le croirez point, sage Anaxagoras,
Qu'au siècle où nous vivons, il soit en ces Etats,
Même au sein révéré de notre Académie,
Un ennemi secret de la philosophie, 11
Qui, jadis reconnu pour très -mince aumônier,
Fait métier maintenant de nous calomnier.
Cependant il s'érige en écrivain habile ;
Ce hel esprit pesant, nourri ,
Soutient que tout penseur qui regimbe à son frein, Que tout bon raisonneur n'est qu'un franc libertin, Aux plaisirs adonné, séduit par Epicure, Qui suit brutalement l'instinct de la nature; Mais qu'il attend le jour de deuil, d'adversité, Où ce penseur hardi, tristement alité , Verra de près la mort, qui de sa faux tranchante Dans ses sens affaiblis portera l'épouvante ; Qu'alors ses goûts charnels se réduisant à rien, La peur du vieux Satan le rendra bon chrétien.
Passe qu'en un sermon un sot ainsi s'exprime; Mais mon docteur écrit, ce vil fatras s'imprime, On le lit en bâillant à l'honneur du Midas.
Faut -il donc me guetter au moment du trépas
3 M. Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie de Berlin. Voycx la lettre de Frédéric à d'AIembcrt, du 27 avril 1773.
ÉPITRE A D'ALEMBERT. io5
Pour me persuader que deux fois deux font quatre? Je le crois en santé, sans même en rien rabattre. Mais quand un imbécile, un bavard importun Soutient effrontément que trois ne valent qu'un, Je renvoie aussitôt ce zélé fanatique Aux premiers éléments de son arithmétique, Ou je lui dis : Monsieur, quelle est la pension Que le synode attache à votre fonction?
— Mille écus. — Mais, monsieur, si contre votre attente On vous dit, Les voilà; vous comptez trois cent trente; Les yeux tout enflammés, frémissant de fureur,
Vous vous ruerez d'abord sur ce mauvais payeur.
— Distinguo, me dit -il, c'est un fait ordinaire; L'autre est de notre foi l'ineffable mystère.
— Eh ! garde donc pour toi ton merveilleux secret. Pourquoi le divulguer? tu n'es qu'un indiscret, Qui, l'esprit tout farci de contes incroyables, Viens pour des vérités nous débiter tes fables. Crois -tu donc, si j'étais malade agonisant, Obsédé par malheur d'un cafard insolent Qui me dît qu'en ce jour Jupiter par la tête Accoucha de Minerve, et qu'en chômant sa fête Je pourrais à l'instant recouvrer ma vigueur, Crois -tu que ce propos m'induirait en erreur? Non, ce fourbe y perdrait toute son industrie.
Le cygne de Léda,
Jadis ont fait fortune auprès des potentats,
Lorsqu'on était crédule et qu'on ne pensait pas.
Le monde était tombé, dans ces temps, en syncope;
Maintenant la raison, l'esprit se développe,
Rien n'est cru, s'il n'est pas clairement démontré,
On rejette un verbiage obscur, mais consacré;
Aux mots vides de sens ont succédé des choses,
Par des effets certains nous remontons aux causes;
La nature muette apprit à s'exprimer,
On sut l'interroger, et même l'animer.
Les miracles dès lors à nos yeux disparurent,
La vérité régna, les charlatans se turent, La critique éclairée étourdit les docteurs, Et partout la raison poursuivit les erreurs.
— Non, non, dit mon cafard, c'est par libertinage Que l'incrédulité prévalut en cet âge.
— Eh quoi donc! grand docteur, connais- tu Spinoza? Qui jamais de débauche en son temps l'accusa?
Et Bayle, plus profond, qu'un faquin méprisable
Persécuta longtemps d'un zèle charitable,
Nul penchant sensuel ne put le détourner
Du plaisir de penser et de bien raisonner.
Et ce bon empereur, de tous rois le modèle ,
Cet homme en tout pariait, le divin Marc-Aurèlc,
Penses - tu que ce fût un gros voluptueux ,
Un pourceau d'Epicure, un prince crapuleux?
Peux -tu d'un Antonin faire un Sardanapale?
O fureur de parti ! rage théologale !
C'est toi qui corrompis la probité, les moeurs De ces fourbes tondus et de leurs sectateurs. Pour maintenir la foi chancelante et douteuse, Tout cagot sans rougir aima fraude pieuse; L'audace osa forger les livres sibyllins, La légende s'enfla de faux martyrs chrétiens , On supposa, depuis, de fausses décrétâtes, Et la religion n'offrit que des scandales.
Faut -il, pour appuyer la simple vérité, Qu'un mensonge odieux souille sa pureté?
Jamais Newton ni Locke, en leur philosophie, N'ont mêlé des poisons aux sucs de l'ambroisie; L'expérience en main, ils surent se guider, Ils prouvent; c'est ainsi qu'il faut persuader.
Mais si l'on en croyait la troupe consacrée , En soutane, en rabat, à tête tonsurée, Dieu , qu'ils nous ont dépeint tout aussi méchant qu'eux , Deviendrait un objet indigne de nos vœux.
Us l'ont fait le tyran le plus inexorable.
Pour assouvir sa rage, il rend l'homme coupable: