‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 4)Chapitre 51 sur 104 · A D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

A D'ALEMBERT

Non content d'exercer sur lui sa cruauté, 11 prétend le punir durant l'éternité.

Si Lucifer sur nous eût usurpé l'empire, Motrc condition ne pourrait être pire.

Ce n'est point là le Dieu dans mon cœur adoré ; Le mien doit mériter un hommage éclairé.

La terre me l'indique et le ciel me l'annonce. Un but inarqué dans tout en sa faveur prononce : Mon estomac digère, et des sucs nourrissants Vont réparer mon être et prolonger mes ans; Mon œil est fait pour voir, l'oreille pour entendre, Le pied pour me porter, le bras pour me défendre, Et si j'ai de l'esprit, celui dont je le tiens En doit posséder plus que n'en ont les humains : Qui pourrait me donner ce qu'il n'a pas lui-même?

Voilà pourquoi j'admets ce mobile suprême.»

Le fameux Copernic, vos Newtons, vos experts Ont deviné les lois qui meuvent l'univers; Les astres dans leur cours ont une allure stable. Comment un pur hasard, inconstant, variable.

Pourrait- il maintenir ces éternelles lois Dont l'art pousse et suspend tant de corps à la fois? Convenons donc qu'un être intelligent préside Au ressort qui produit ce spectacle splendidc; Mais sans le définir mon cœur doit l'adorer.

Sans lui je ne pourrais vivre ni respirer :

Donc ce divin moteur est bon par excellence; Au-dessus des mortels, à l'abri de l'offense, Rien ne peut l'exciter à la méchanceté.

Je me suis vu souvent sur les bords du Léthé, Et j'aurais entendu hurler de près Cerbère, Si l'enfer n'était pas un être imaginaire.

Dans ce moment fatal où la mort m'apparut, La peur ne m'a jamais fait payer de tribut.

Recueillant mes esprits, concentré en moi-même. Je fus inébranlable et ferme en mon système;

Vo\cz l. Vif, p. 1 1 1 ; t. IX . p. go. 1 30 et 137; el t, X . p. Go et 181

L'erreur, que je bravais étant plein de santé, Ne prit point à mes yeux l'air de la vérité ; Aucun doute importun ne troubla ma conscience , Et je fixai la mort d'un œil plein d'assurance.

C'est lorsque notre esprit jouit de sa vigueur Qu'il faut examiner, sonder la profondeur Des secrets enfouis au sein de la nature, Trouver la vérité dans cette nuit obscure, Peser tout mûrement, avancer à pas lents.

Quand on s'est décidé sur ces points importants, Rien ne peut plus dès lors troubler la paix de l'âme.

Mais quoi ! déjà ces vers font -ils rugir . . .? * N'entends -je pas les noms de relaps, d'apostats? Nous sommes à ses yeux plus vils que des forçats; Je suis un échappé des bancs de ses galères, Ses droits sur moi sont tels que s'en font les corsaires Sur ceux que la victoire a rendus leurs captifs. Que l'on me compte donc parmi ces fugitifs Dont l'effort généreux a su briser les chaînes.

Heureux qui, délivré de ces lois inhumaines, De ce joug de l'esprit, mortel à la raison, Méprise également Satan comme Pluton; Qui d'un bras vigoureux terrasse le mensonge, Et foule aux pieds l'erreur où l'Europe se plonge!

Tels sont mes sentiments, ô profond d'Alembert! Et neutre entre Calvin, Ganganelli, Luther, Je tâche, en tolérant leur fougueuse séquelle, D'éteindre ou d'amortir la fureur de leur zèle; Mais ces soins sont perdus, et mes efforts sont vains : Un mortel rendrait -il des tigres plus humains? Aussi froid au sujet de dispute et de haine, Au fanatisme affreux dont leur mal se gangrène , Qu'exempt des passions dont la frivolité Entraîne à décider avec témérité, J'ai consacré mes jours à la philosophie.

J'admets tous les plaisirs innocents de la vie,

Voyei t. XII, p. 112.

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