‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 4)Chapitre 63 sur 104 · SUR SA MAUVAISE HUMEUR DE CE QU'IL A SOIXANTE-DIX ANS · texte numérisé non relu

SUR SA MAUVAISE HUMEUR DE CE QU'IL A SOIXANTE-DIX ANS

Je vous ai vu, cher comte, accablé de tristesse; Vous voulez secouer le joug de la vieillesse, Vous voulez être tel que vous l'avez été.

Mais on regrette en vain la vigueur, la santé; Ce temps ne revient plus, il s'écoule, il s'envole: L'amour -propre en gémit, le sage s'en console. Dix lustres surchargés de vingt hivers complets Rangeraient Mars lui-même au rang des ... ; Hercule à septante ans ne serait plus Hercule, Sa massue ornerait le bras de son émule.

Rien n'est stable, et le temps absorbe et détruit tout; Vous vivez cependant, et vous êtes debout.

Combien peu de mortels ont atteint à votre âge ! Vous en avez joui, que faut -il davantage? Remerciez plutôt le ciel de ses bienfaits.

a Cette Epître fut composée à Neisse, comme le comte de HodiU, qui y était veau faire sa cour au Roi , se préparait à retourner à Rosswalde. Frédéric la lui adressa vraisemblablement le a3 août 1 774 . avec la lettre où il lui donnait la permission de partir. Voyez la correspondance de Frédéric avec le comte Hoditz, inédite jusqu'ici, et qui sera publiée dans un des volumes suivants. Voyez aussi la lettre de Frédéric à Voltaire, du 1 3 ou du 19 septembre 1774.

Si vos sens épuisés ne trouvent plus d'attraits Dans le sein des plaisirs, au milieu de ces ietes Où vous entassiez conquêtes sur conquêtes, Songez donc que Voltaire et même Richelieu Ne vont plus à Paphos en invoquer le dieu.

Ce sérail si peuplé, ce séjour de délices Devient à vos regards un gouffre de supplices. Vous avez consumé ces feux dont le retour De désirs renaissants attisait votre amour, Et d'un corps languissant la vigueur affaiblie Vous livre aux noirs soupçons, même à la jalousie. De ces serpents cruels votre cœur est rongé; Ah! cher comte, à ce point peut -on vous voir changé?

Qu'un Espagnol jaloux, possédé de colère, Qu'un fier Napolitain, cruel et sanguinaire, De leur amour trahi brûlent de se venger, Ce n'est pas sur leurs pas qu'il faut vous engager. La jeunesse a des droits, et peut au moins prétendre; Mais qui ne jouit plus doit savoir condescendre. La jalousie enfin doit-elle consumer Un cœur que la nature a formé pour aimer?

Phyllis est inconstante, et Chloé trop volage : De quoi vous plaignez-vous? et qu'importe, à votre âge , Si l'amour à leurs pas enchaîne des amants? Gardez -vous de troubler leurs doux embrassements; Vous eûtes votre tour, que d'autres en jouissent; Ces sentiments si vifs trop tôt s'évanouissent. Quel roi pourrait lier par son autorité Au vieillard décrépit la naissante beauté?

Ni l'amour ni les goûts ne sont point à commande, Et chacun de son cœur fait librement l'offrande.

Mais, comte, examinez nos cheveux blanchissants, Nos fronts cicatrisés et nos membres tremblants; Qui pensera qu'encor ces détestables charmes Puissent porter aux cœurs le trouble et les alarmes? Oui , nos vœux doivent être à coup sûr rejetés. Quittons plutôt un dieu, puisqu'il nous a quittés,

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