XI. ÉPITRE SUR LA MÉCHANCETÉ DES HOMMES
De cent peuples ligués l'effort me persécute ,
Tout semble préparer leur triomphe et ma chute.
Ces implacables rois, aux forfaits endurcis,
De la nature en eux ont étouffé les cris;
Un lustre entier, témoin de leur féroce rage,
A vu renouveler leur crime et mon outrage ,
Et, malgré leurs assauts, mon bras faible et tremblant
Soutenir sans secours ce trône chancelant,
En épuisant l'art même, afin de m'y défendre.
S'il y a de la grandeur à savoir en descendre ,
Il Y a de la bassesse à s'en laisser chasser.
Tandis que je me sens si vivement presser, Le seul peuple en Europe auquel la foi nous lie, Rempli de ses succès, nous plaint et nous oublie. Ces nœuds sacrés, formés entre les nations, De l'amitié des rois douces illusions, Nés de la politique et de la conjoncture, Sont chargés du limon de cette source impure. L'intérêt à l'honneur ne peut s'associer ; Négliger un ami, c'est le sacrifier, Car c'est dans le besoin qu'il faut de l'assistance.
Vous découvrez partout, dans ce temps de souffrance, De ces amis de nom que la peur a glacés, Faibles consolateurs de nos malheurs passés , Qui, d'avance élevant un pompeux cénotaphe, L'érigent pour laisser au monde consterné Un léger souvenir d'un peuple exterminé.
Nous n'en souffrons pas moins ; pour guérir nos atteintes , Il faut de vrais secours, non de vaines complaintes, Une assistance mâle , un vigoureux soutien Qui partage avec nous et le mal, et le bien.
Vous nommez- vous amis, vous que la crainte arrête, Qui, tranquilles, du port contemplez la tempête , Qui, sans tendre la main à ceux qui vont périr, Par les flots courroucés les laissez engloutir? A la compassion toujours inaccessibles, Vous renfermez en vous des âmes insensibles.
19a APPENDICE.
Le nom de l'amitié, pour moi saint et sacré,
Ne doit point décorer qui l'a déshonoré;
Mais tous ces grands, nourris dans un pouvoir suprême,
Réservent leur amour et leurs soins pour eux -même;
Le ciel semble avoir fait à chaque souverain
Des entrailles de fer, avec un cœur d'airain.
Qu'ils apprennent au moins, ou qu'un d'entre eux m'explique Quel principe inconnu règle leur politique, Et comment de sang -froid ils ont pu regarder Ce torrent orageux qui va tout inonder, Dévaster les Etats, en effacer la trace, Qui, même voisin d'eux, d'assez près les menace D'un sort non moins funeste et plus injurieux.
Ce n'était pas ainsi que pensaient leurs aïeux, Pourquoi, lorsque autrefois l'Autriche avec la France Disputaient pour ravir une dépouille immense Des champs ibériens avec des héritiers, A peine remplissaient les camps de leurs guerriers , Que l'Europe agitée, émue a ces alarmes, Par des efforts soudains parut d'abord en armes, Mesura ses secours, et par un juste choix Rétablit l'équilibre et protégea les rois.
Si de ses libertés elle prit la défense , Si sa main put alors redresser la balance Qu'un souverain puissant fait pencher à son gré, Le mal ne parut pas autant désespéré Que le danger présent dont l'aspect la menace.
Que de rois conjurés, que d'orgueil, que d'audace! Ce fier quadromvirat, ardent à m opprimer, Que la haine fomente et semble envenimer, Si je succombe un jour, prêt à tout entreprendre , Sans rencontrer de rois qui puissent se défendre, D'un fantôme de guerre arborant les apprêts, Gouvernera l'Europe en dictant ses arrêts.
Voilà dans l'avenir ce que tout œil peut lire; L'exemple du passé suffît pour nous instruire. Peuples trop amoureux de votre oisiveté,