FRAGMENT
Je pensais autrefois, encor jeune et novice, Étranger dans le monde, étranger dans le vice, Que l'homme est le meilleur de tous les animaux. 11 est bon, me disais -je, il a peu de défauts, Il n'est point furieux, cruel, ingrat ou traître. Je le prenais enfin pour ce qu'il devait être, Et dans le fond du cœur j'étais bien convaincu Qu'on rencontrait partout l'honneur et la vertu.
Cette charmante erreur, fille de l'ignorance, Se dissipa trop tôt; dans peu, l'expérience, Dans le tumulte affreux où je me vis jeté, Fit briller à mes yeux la triste vérité.
Je cherchais des vertus, et je trouvais des crimes; Que de tours odieux! que d'infâmes maximes!
Fripons, fourbes, trompeurs, fous, perfides, ingrats, La foule d'envieux environna mes pas, Et mon âme , confuse , interdite , éperdue , Croyait à peine encor tout ce qu'elle avait vu. Je confessais enfin, frappé de tant de maux, • Voyeit XII, p. i 7 3-i8o.
APPENDICE
Que, malgré sa raison, de tous les animaux L'homme est le plus cruel, le plus dur et féroce. Non, Tanimal n'a point ce caractère atroce, Et, bien loin de porter un cœur dissimulé, Son courroux, s'il s'ombrage, est bientôt exhalé; Mais l'homme étant vengé conserve encor sa haine.
Qui dirait, en voyant cette espèce inhumaine, Perverse et tant encline à la méchanceté.
Séduite par l'exemple et par l'impunité, Qu'on y pût rencontrer de ces âmes divines Qui sans doute du ciel tirent leurs origines, Des cœurs tendres et doux, justes et bienfaisants, Amis de l'innocence, ennemis des méchants?
Mais d'un présent si beau, si précieux, si rare, La main de la nature en tout temps fut avare. Les dieux auraient -ils donc fait d'une même main Cet ange que j'honore et ce monstre inhumain? Je m'arrête, interdit, au bord de cet abîme, Où se perd en sondant l'esprit le plus sublime; Il me suffit d'apprendre, hélas! en gémissant, Combien le cœur humain est perfide et méchant. Renversons ses autels, combattons l'amour- propre, Voyons l'homme placé sur un plus grand théâtre : C'est de là que des grands les folles passions Éclatent en public aux yeux des nations.
Le bonheur qui jadis accompagna ma vie Excita contre moi la fureur et l'envie De rois ambitieux dont les sanglants complots De l'Europe irritée ont soulevé les flots; Les désirs effrénés de leur fougueuse ivresse Prétendent par la force opprimer la faiblesse, Et dans l'ardente soif qu'ils ont de dominer, Il n'est rien de sacré qu'ils n'osent profaner. Dans ces jours de douleur, de désordre et de trouble, De dangers renaissants que leur longueur redouble. Le destin qui me guide a semé mes chemins D'abîmes entrouverts sous mes pas incertains: