AVEC SON FRÈRE
(4 NOVEMBRE 1736 — a4 JANVIER 1758.)
i. AU PRINCE GUILLAUME.
Kheinsbtrg, 4 novembre 17.36.
Mon très -chek frère*
Le témoignage que me donne votre lettre de votre convalescence me fait un plaisir infini. Je suis en même temps charmé de voir la justice que vous rendez à l'amitié que j'ai pour vous; elle ne changera jamais, mon cher frère; comptez sur elle, je vous prie, car elle est immortelle.
Je vous ennuierais assurément, si je vous faisais le récit des angoisses que j'ai souffertes pendant votre maladie. Vous n'avez qu'à vous figurer ce que c'est que la tendre amitié d'un frère pour juger de mes inquiétudes, vous sachant en danger. Dieu soit loué qu'il vous en a tiré! Puisse- t-il vous conserver de tout accident et de toute maladie, et vous procurer tout le contentement que votre bon cœur mérite!
Je vous prie, mettez-moi très-respectueusement aux pieds de la Reine. Assurez - la de ma profonde vénération. J'aurai l'honneur de lui écrire demain. Voulez -vous bien avoir la bonté de faire bien mes amitiés au prince Henri et mes compliments à mes sœurs? Ecrivez -moi deux mots naturellement, je vous prie, si le Roi a parlé de nous ou non; quand même on a la conscience bonne, l'on est pourtant toujours inquiet sur ce chapitre. Conservez-moi, je vous prie, mon très -cher frère, dans votre précieuse amitié; je crois la mériter par le véritable attachement que
j'ai pour vous, et par la parfaite estime avec laquelle je suis à jamais,
Mon très -cher frère,
Notre très -fidèle frère et serviteur,
Frédéric.
La princesse vous assure de ses amitiés.
a. AU MÊME.
Remusberg. 37 octobre 1738.
Mon trks-cher frère,
Vous serez servi comme vous l'ordonnez. Je fais transcrire actuellement XÊpître* qu'il vous plaît de me demander. Je souhaite seulement qu'elle puisse vous délasser de vos occupations et ne vous point causer de l'ennui. Ma principale élude, mon très -cher frère, est de me rendre heureux et de le rendre les autres; c'est en quoi consiste, autant qu'il me parait, la sagesse. Vous avez naturellement tant de belles, de bonnes, de généreuses dispositions , que votre bon naturel , votre bon cœur, vous en apprennent plus et davantage que les livres n'en disent à d'autres. Continuez, mon cher frère, à toujours penser de même, et vous ferez le bonheur de tous ceux qui auront celui de vous approcher. Personne n'y sera plus sensible qu'un frère qui vous chérit et vous adore, et qui sera à jamais avec une estime inGnic, mon très-cher frère, etc.
• 11 s'agit ici de V Epitre à mon frère, commençant par les mots : «O von» en qui mon corur,* etc. Nous en avons trouvé l'original, daté de Remusberg, a8 novembre 1738, dans le premier volume de la correspondance manuscrite de Frédéric avec le prince Guillaume. La même pièce a été imprimée dans notre t. X, p. 57 — 6a, sous le titre d' Epitre à mon frère de Prusse, et la date de 1736; mais cette date, quoique tirée d'un autographe de l'Auteur (t. X, p. xi), est probablement inexacte , puisqu'elle diffère de celle du manuscrit original.
Pogarcll, 8 avril ■ 74 • ■
]VIoN TRES -CHER FRERE ,
I ./ennemi vient d'entrer en Silésie. Nous n'en sommes plus éloignés que d'un quart de mille. * Le jour de demain doit donc décider de no tre fortune. Si je meurs , n'oubliez pas un frère qui vous a toujours aimé bien tendrement. Je vous recommande en mourant ma très -chère mère, mes domestiques, et mon premier bataillon. J 'ai informé Eiehel et Schumacher" de toutes mes volontés. Souvenez- vous toujours de moi, mais consolez - vous de ma perte; la gloire des armes prussiennes et l'honneur de la maison me font agir, et me conduiront jusqu'à ma mort. Vous êtes mon unique héritier; je vous recommande en mourant ceux que yai le plus aimés pendant ma vie, Keyserlingk, Jordan, Wartensleben , Haclce, qui est un très -honnête homme, Fredersdorf et Eiehel, sur qui vous pouvez mettre une entière confiance. Je lègue huit mille écus que j'ai avec moi à mes domestiques; mais tout ce que j'ai d'ailleurs dépend de vous. Faites à chacun de mes frères et de mes sœurs un présent dans mon nom; mille amitiés et compliments à ma sœur de Baireuth. Vous savez ce que je pense sur leur sujet, et vous connaissez, plus que je ne saurais vous le dire , la tendresse et tous les sentiments de l'amitié la plus inviolable avec lesquels je suis à jamais,
Mon très -cher frère,
Voire fidèle frère et serviteur jusqu'à la mort,
Fedehic. c
• Voye* t. IL P- 7». et t XVII, p. 98,n°49. k Conseillers de Cabinet.
c Cette lettre rappelle 1rs dispositions testamentaires de rrédéric, des an» née* i75a, » 7^7. -758, 17S9, 1768 et 1769, imprimées ou citées t. IV, p. 361 et a6a; t. VI , p« *»-f ï,v» ai5— aig; et t. XXV, p. 317 et suivantes.
Ohlau, 17 avril 1741.
MON TRKS-CUKR KRKRK,
Ce me sera une véritable consolation que de vous revoir; je nie flatte d'avoir demain ce plaisir.
Nous avons battu l'ennemi; mais tout le monde pleure, l'un son frère, l'autre son ami; enfin nous sommes les vainqueurs les plus affligés que vous puissiez vous figurer. Dieu nous préserve d'une affaire aussi sanglante et meurtrière que celle de Mollwitz ! Le cœur me saigne lorsque j'y pense.
Adieu, cher frère; aimez-moi toujours, et soyez persuade de la tendresse infinie avec laquelle je suis, etc.
Potsdam, a4 février 1 744-
Mon thks-cher frkrk,
Le prince Charles3 m'a rendu votre lettre, qui m'a fait bien du plaisir, vous sachant en bonne santé et content. Je suis bien aise que vous vouliez suivre mon conseil, et penser un peu à des choses sérieuses qui tôt ou tard doivent faire votre métier. Je n'ai point d'enfants, je puis mourir, et je vous regarde comme mon héritier. Il vous conviendrait mal de vous mêler d'intrigues et de faire des cabales dans l'Etat; mais il vous convient de vous instruire de tout pour vous faire de justes idées d'un gouvernement où le destin vous appelle avec le temps. Ce serait même honteux, à votre âge. si vous n'aviez pas les informations de ce qui se passe dans votre patrie; et le militaire ne saurait subsister ni se maintenir solidement sans la bonne administration des
a Voyez t. III , p. 56.
finances. Je crois que vous m'aimez trop pour espérer sur ma mort ; mais il n'en est pas moins votre devoir d'acquérir les connaissances nécessaires, qui, en ce cas, pourraient vous rendre qualifié pour régner et pour bien conduire les affaires par vousmême. Il faut à notre Etat un prince qui voie par ses yeux , et qui gouverne par lui-même. Si le malheur voulait que ce fût autrement, tout dépérirait; ce n'est qu'un travail fort laborieux, une attention continuelle et beaucoup de petits détails qui chez nous produisent les grandes affaires. Il faut donc s'y appliquer de bonne heure, et si vous ne commencez pas à présent à vous y accoutumer, cette vie vous deviendra insupportable lorsque votre caractère vous obligera d'en remplir les pénibles devoirs. Voilà les raisons, mon cher frère, pour lesquelles je souhaite que vous vous informiez de tout. Vous voyez que ce n'est pas mon intérêt qui m'y oblige, mais que mes intentions sont sincères pour vous, et que je n'ai en vue que le bien futur de l'État, et de perpétuer la gloire de la maison, qui dépend absolument du mobile principal qui gouverne l'Etat. Je suis persuadé que vous sentirez vous-même la force des motifs que je vous allègue, et que peut-être, après ma mort, vous en serez reconnaissant envers mes cendres. Je suis avec la plus tendre amitié, etc.
Potsdam, i" août ij44-
Mon cuer frère,
Vous me connaissez bien mal, puisque vous croyez que je ne pense pas à vous; mais ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites de pareilles injustices, et je remarque de reste que vous n'avez aucune confiance en moi. Si c'était une expédition d'hiver, je vous ménagerais sans doute; mais dans la saison présente, il n'y a aucune raisou qui m'oblige à vous laisser en arrière. Vous
viendrez donc quand vous le voudrez, et que vous aurez achevé vos affaires auprès du régiment, pour me suivre dans la marche que nous allons faire. Vous priant de me croire avec toute l'estime possible, etc.
Berlin, a avril 1745.
J ai reçu les très-gracieuses lettres que vous avez eu la grâce de m'écrire, et je puis vous assurer que je suis toujours dans une joie inexprimable quand j'en reçois, voyant par là que vous vous ressouvenez encore de moi; c'est la seule consolation que je puisse avoir ici.
Le régiment de Leps « est marché ce matin. C'est là tout ce qui s'est passé de nouveau depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire. On débite ici plusieurs nouvelles, entre autres, que l'armée autrichienne doit s'assembler le 5 d'avril près d'Olmùtz , que le général Thûngen doit être détaché avec un corps pour couvrir les frontières de Bohême. Tout cela , s'il est vrai , ne laisse pas d'être des préparatifs pour que la campagne s'ouvre aux premiers jours. Vous avez eu la grâce de me marquer dans la première lettre que la cavalerie doit faire un mouvement pour s'approcher plus près de Ncisse. Tout cela me fait douter qu'aux premiers jours vous ferez une marche en avant; et où serai -je alors? A Berlin. Ayez la grâce de penser combien cela me chagrine, ayant toute l'envie au monde pour apprendre quelque chose, et ne pouvant peut-être de ma vie en retrouver l'occasion. Je vous supplie donc instamment de me tirer d'ici, où je suis dans mille inquiétudes, et où tout ce qui me fait sans cela plaisir se tourne en chagrin quand je réfléchis sur mon sort. J'ai la confiance que j'obtiendrai cette fois la grâce que je vous dc-
« Le prince parle du neuvième régiment d'infanterie, en garnison à Hamm, qui avait pour chef le lieutenant -général Othon - Frédéric de Lep».
mande. Dans cette espérance, je finis en restant jusqu'à la fin de mes jours,
Mon très -cher frère,
Le très -humble, très - obéissant serviteur et fidèle frère,
Guillaume.
PoUdatn, 1 5 juillet 1746.
Mon très-ciikr frk.be,
Vous savez que je vous aime, et que ce m'est toujours un sensible plaisir de vous voir. J'ai été charmé d'avoir cet agrément à Oranienbourg et à Remusberg; cela me tiendrait lieu de tout autre amusement, si, mon cher frère, votre goût et votre magnificence ne vous en avaient procuré de toutes les espèces. Je souhaite fort que la chaleur d'hier et d'aujourd'hui n'incommode pas la Reine. Hier, après son départ, nous avons fait un souper champêtre sur le pont de Remusberg , en donnant des regrets à la bonne compagnie qui venait de quitter cette douce retraite. J'ai fait mes stations aujourd'hui à Ruppiu et à Nauen, et dans des lieux qui m'ont fait ressouvenir des heureuses erreurs et des égarements de mon jeune âge. En repassant sur ce théâtre de mes bruyants plaisirs, je voyais tous les vieux bourgeois qui s'entre-disaient à l'oreille : « Certes, notre bon roi est bien le plus •grand maître fou de ses États; nous le connaissons, et savons «ce qu'en vaut l'amie, et nos fenêtres encore davantage. Enfin, •grâce à Dieu, peut-on avoir des fenêtres entières depuis que cet •insensé, dénichant de ces lieux, est allé briser celles de la reine •de Hongrie.» Jugez, je vous prie, combien mon amour-propre a été humilié par ce beau panégyrique. J'ai cependant pris le parti d'imiter l'exemple prudent des barbets; je me suis secoué, et je partis. Un prophète, me suis -je dit à moi-même, n'a ja-
cjo III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
mais moins de réputation qu'en son endroit natal. a Voilà justement pourquoi les catholiques se gardent bien de canoniser des saints avant que les compagnons de leurs débauches , leurs maîtresses , leurs pages et leurs fraters soient morts et bien enterrés.
Pour une courte lettre, je vous en écris une fort longue; mais je suis trop paresseux pour l'abréger, et je vous prie de m'en pardonner l'ennui en faveur de la tendresse et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.
Mes amitiés à Amélie.
Potsdam , 1 1 septembre 1 746.
Mon cher frère,
Je ne m'étonne point que vous préfériez, à votre âge, la guerre réelle à celle que l'on fait dans son cabinet. Pour moi, je suis à présent pour cette dernière. L'autre nous coûte trop d'amis, trop de sang; elle est, à la longue, fatale à la partie victorieuse même, sans compter que l'on peut de sang -froid entendre décider sur le prince de Lorraine et sur le comte de Saxe, et que notre amourpropre n'a pas la même docilité sur les décisions qui nous regardent. J'ai fait la guerre avec des risques horribles pour l'État: j'ai vu ma réputation chanceler et se raffermir ;b enfin, après avoir couru tant de hasards, je chéris les moments où je puis respirer. Quand on a la gloire de l'armée à cœur, on ne peut faire la guerre sans avoir l'esprit agité continuellement. L'on veut parer à tous les inconvénients, éviter jusqu'au moindre échec, et dérober par la prudence tout ce que l'on peut à la fortune. La vigilance et la capacité d'un homme ne suffisent pas pour embrasser des objets si étendus et si différents, et, après
» Evangile scion saint Matthieu, chap. XIII, v. 57. I» Voyez L III , p. 108 et suivantes, et ci -dessus, p. 70.
tout, on ne fait la guerre que pour parvenir à la paix. Le prince de Lorraine est malheureux, cela suffit; chacun le contrôlera, chacun jettera sur lui la faute de ce qu'il n'est pas supérieur aux Français. Les Autrichiens font des retraites en Flandre, ils poursuivent les Espagnols en Italie; mais leurs victoires et leurs fuites les affaiblissent également, tandis que nous nous remettons de jour en jour. Laissons -leur la gloire de servir de canevas aux panégyriques des gaze tiers, et jouissons des douceurs de la paix, qu'ils ne connaissent pas.
Ma santé se rétablit de jour en jour, et si aucun accident ne m' arrive, je serai mardi à Berlin, où j'aurai le plaisir de vous embrasser, étant avec toute l'amitié et l'estime possible, etc.
Potsdam , 1 8 septembre 1 746.
Mon très -cher frère.
Vous ne pouvez, mieux employer le temps qu'à éclairer votre esprit et augmenter vos connaissances. L'état auquel votre sort vous appelle demande non seulement des intentions droites, mais encore une grande capacité. Je regrette tous les jours de ma vie que je n'ai pas voués à l'application et à l'étude. On ne peut assez perfectionner la justesse de son raisonnement, ni la pénétration de son esprit. L'histoire des temps passés sert de supplément à notre expérience, et l'on trouve dans ce répertoire d'événements des tableaux de tout ce qui peut arriver de nos jours. Des différentes espèces de livres qui se sont écrits, il y en a trois sortes, ce me semble, qui conviennent le mieux pour ceux que leur naissance destine à la politique : ce sont les livres qui concernent l'histoire, et qui se trouvent accompagnés de bonnes réflexions, comme Tacite, Tite-Live, Plutarque, etc.; d'autres sont des livres de négociations, comme les Mémoires du chevalier Temple, les Lettres du comte d'Estrades, les Mémoires de Phi-
9a III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
lippe de Comines, etc.» Les ouvrages de critique en tout genre sont de la troisième espèce. La critique, quand elle est judicieuse, est très-instructive; elle apprend à distinguer et à discerner le bon du mauvais, l'éclat de la vérité du fard de l'apparence; elle découvre avec un œil perçant la vérité sous le voile captieux d'un discours qui la cache; elle observe la connexion d'un discours, pèse la validité des raisons, et apprécie au juste le degré de probabilité qu'elles ont. 11 y a une infinité d'ouvrages dans ce genre sur toutes sortes de sujets différents, et dont on peut faire un grand profit. Je vous demande pardon du long verbiage que je vous fais; le plaisir que j'ai de vous écrire me fait oublier que je vous ennuie. J'attends avec impatience le plaisir de vous embrasser, vous priant de me croire avec les sentiments les plus tendres, mon cher frère, etc.
ii. AU MÊME.
PoUdam, i3 octobre 1746.
Mon cher fkkre,
Mes ouvrages méritent assez peu la peine d'être lus; je les compose b en partie pour mon amusement, et en partie pour que la postérité voie d'im coup d'œil mes actions et les motifs qui m'ont fait agir. J'ai ouï faire tant de faux jugements sur les actions des princes, la plupart du temps manque de connaissance! Les circonstances rendent un fait injuste ou innocent; mais lorsqu'on ignore parfaitement ces circonstances, quel arrêt peut -on prononcer? Je ne demande ni louange, ni blâme; je ne veux qu'avoir sujet moi-même d'être satisfait de ma conduite et de n'avoir nul
* Voyex t. H, p. xxiii.
b Frédéric écrit au Prince de Prusse , de Polsdam , q octobre 1 746 : * Je suis
* à présent plus occupé que jamais a mettre la dernière main a mes mémoires,
• et j'espère d'avoir achevé tout l'ouvrage avant le mois de décembre. • Voyex , sur ces Mémoires, t. H , p. ix.
reproche à me faire. Du reste, on sait assez que l'on ne peut contenter tout le monde , qu'on a des envieux et des ennemis , et que la réputation est quelque chose de si frivole, qu'on voit le public changer de sentiment avec légèreté d'un jour à l'autre , blâmer le soir ce qu'il a applaudi le matin, faire des jugements si injustes, que je m'étonne, après cela, de voir des gens briguer des suffrages aussi frivoles et aussi méprisables.
Je vous demande pardon de la forte dose de morale que j'ai mise dans ma lettre; quelque vapeur de Sénèque m'est montée à la tête; mais je vous promets d'être plus gai la première fois que je vous écrirai, vous assurant de la tendresse sincère avec laquelle je suis, etc.
la. AU MÊME.
(PoUdam) aa octobre 1746.
Mon très -cher frère,
Je viens de recevoir aujourd'hui quelque chose de bien agréable, qui est l'acte de garantie général de l'Angleterre sur la Silésie et toutes mes autres provinces. » Cette garantie, jointe à la bataille de Liège , b me rend de la meilleure humeur du monde. J'aurai le plaisir de vous embrasser lundi, et, si vous voulez, pendant mon séjour de Berlin, nous consacrerons une soirée à la joie. Je vous embrasse, mon cher frère, et je suis, etc.
• Cet acte est du 19 septembre 1746.
La bataille de Roconx. Voyra t. IV. p. 1 1.
ni. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
i3. DU PRINCE DE PRUSSE.
Berlio, i3 février 1 7^7*
Mon trks-cher frère.
Comme les gazettes ne produisent point de fait sur lequel on puisse trouver des matières au raisonnement, je me bornerai . mon très -cher frère, à vous rendre la lecture de cette lettre le moins ennuyeuse qu'il me sera possible, en vous donnant une idée de la vie que je mène présentement. Les matins sont consacrés à la lecture, les dîners aux bons amis, les après -dinées au dessin et aux lectures amusantes, et, les soirées pour faire la cour à la Reine-mère. Les cours, comédies et assemblées sont les seuls restes des beautés du carnaval; j'en profite en commémoration du passé. Voilà, mon très -cher frère, un court et vrai récit de ma façon de vivre. Fâché de ne pouvoir vous donner des nouvelles amusantes, et l'ennui que vous causeraient les compliments me les fait omettre, mais mon cœur, rempli de vénération, m'oblige de vous prier d'être persuadé que de ma vie et de mes jours je ne cesserai d'être avec le respect le plus profond, etc.
i4- AU PRINCE DE PRUSSE.
(Pottdani) ce ao (février 1747)-
MON CHER FRÈRE
La fièvre m'a empêché de vous écrire ce matin; mais comme elle est passée à présent, j'en profite pour vous adresser ces vers que Voltaire fit pour Henri IV, prince que je puis vous comparer d'autant mieux, qu'il avait toutes vos qualités; il était aussi brave , aussi vertueux , et aussi .... que vous.
Ce héros vertueux se cachait à lui-même
Que la mort de son roi lui donne un diadème."
» Henriade, chant V. v. 349 et 35o.
Je vais mon chemin comme je le puis, tantôt fiévreux, et tantôt jouissant de quelque santé. Les experts disent qu'il faut que tout soit ainsi pour le plus grand bien de mon âme ; je veux le croire; cependant je me serais bien passé de l'apoplexie* et de la fièvre. Pour cette fois-ci , je crois être réchappé de l'empire de Plulon; mais j'étais au dernier gîte du Styx, j'entendais déjà aboyer Cerbère, et j'apercevais déjà le vieux nocher des morts et sa barque fatale. Toutefois je vis encore, et je vis pour vous aimer et vous prouver en toute occasion combien je suis tendrement et avec une parfaite estime , etc.
i5. DU PRINCE DE PRUSSE.
Berlin , a i février 1 747.
Mon très -cher frère,
Les vers que vous me citez , mon très-cher frère , sur le sujet de Henri IV sont des chefs-d'œuvre de M. de Voltaire. Il exprime avec clarté l'élévation des sentiments de son héros. Vous me faites trop d'honneur, mon très -cher frère, en m'attribuant toutes les vertus de ce <grand prince. Si je l'imite en quelque chose, c'est en me cachant à moi-même le chagrin d'avoir pu être privé par un moment fatal d'un roi, d'un frère et, si j'ose dire, de mon meilleur ami.
Henri IV se flattait peut-être avec raison de pouvoir, par sa vertu et son génie supérieur, surpasser son prédécesseur; mais, mon très - cher frère , je me trouve dans tout un autre cas ; il n'y a rien à ajouter à la gloire que vous avez acquise à la nation prussienne. Je me connais trop pour me flatter, et je me fais plus d'honneur de vivre sous vos lois que de gloire de pouvoir être votre successeur.
Soyez persuadé, mon très -cher frère, que cet aveu est sincère, et conservez votre santé pour la consolation de ceux qui
» Voyei 1. 1, p. xlv; t. XXII, p. i64; et t. XXIII , p. 357.
96 ni. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
vous sont attachés, pour votre félicité, et pour le bien de vos sujets. Ce sont les sentiments avec lesquels je persévérerai jusqu'à la fin de mes jours, étant avec un profond respect, mon très-cher frère, etc.
Potsdam, a3 février 17^7.
Mon cher frère ,
Votre modestie vous tient lieu d'un nouveau mérite. L'orgueil et la vanité ternissent souvent l'éclat des qualités les plus brillantes; mais la modestie est le vernis de la vertu. Je n'irai point faire une comparaison de vous à moi. Ce que vous devez faire un jour n'est pas encore arrivé; mais je suis très -persuadé et même convaincu que vous vous acquitterez dignement de toutes les places que vous occuperez. Vous avez des talents, les meilleures intentions du monde, et vous vous appliquez; que faut -il davantage pour exceller dans quelque genre de métier qu'on choisisse?
Ma santé va beaucoup mieux à présent; la fièvre m'a quitté, je commence à reprendre des forces ; mais je fais encore des remèdes par lesquels on me fait espérer de parvenir à une santé plus ferme et plus durable que celle dont j'ai joui jusqu'à présent. L'intérêt que vous prenez à ma personne est capable de m'attacher plus que toute autre chose à la vie. Je suis plus sensible à votre amitié qu'à tous les biens de la terre, et à tout ce que la vanité admire et à ce que l'erreur encense; continuez-moi ces sentiments, mon cher frère, et soyez persuadé du tendre retour avec lequel je suis , etc.
l'otsrlam , a4 avril 1 747.
Mon cher frère ,
Je suis bien aise que vous ne regrettiez pas le temps que vous avez passé ici. Je n'attends qu'un temps moins occupe pour vous y voir une fois avec plus de liberté qu'à présent, et pour vous mettre au fait de toutes les choses qui regardent l'Etat; car, selon la forme de notre gouvernement, le Roi y fait tout, et les autres états exécutent, 'chacun dans leur détail, les affaires qui sont de leur ressort. Si donc le prince n'est pas foncièrement informé de la connexion de toutes les choses, il est impossible que l'État ne s'en ressente beaucoup; et comme, dans un événement imprévu, vous ne laisseriez, pas d'être fort nouveau dans les affaires, malgré l'ordre et la clarté qui y régnent, faute de savoir la connexion intime que toutes ces parties ont les unes avec les autres, le temps que vous y sacrifierez pour vous instruire ne pourra que tourner à votre plus grand avantage. J'espère que vous serez convaincu par là même de l'amitié et de la confiance que j'ai en vous, et de tous les sentiments d'estime avec lesquels je suis, etc.
iS. AU MÊME.
l'otsdam, 19 juin 1747.
Me voilà de retour de Magdebourg, où j'ai travaillé par tous les différents départements , militaire, fortification, économie, commerce, justice et commissariat. En gros, j'ai tout lieu d'être satisfait; en détail, il y a toujours quelque chose à redire, et tandis que le monde existera, l'imperfection sera le partage de l'humanité. Je me repose ici avant que d'aller à Stettin et de vous voir; XXVI. 7
comme Stellin est si proche, * voulez - vous faire le voyage avec moi? Si cela vous convient, votre présence me fera grand plaisir. Je ne doute point que vous ne mettiez votre régiment sur un très-bon pied, et qu'il ne soit tout au mieux. Je vous prie do leur faire faire quelques mouvements et quelques dispositions de guerre, pour qu'ils n'en perdent point l'idée. Vous assurant, mon très -cher frère, de la parfaite tendresse et de tous les sentiments avec lesquels je suis, etc.
Breslau, 5 septembre 1747.
Mon trks-<iikr frkrk,
J'ai bien cru que le congé de ma sœur fournirait une scène touchante; la sensibilité de son cœur et l'amitié qu'elle a pour ses parents ne permettent pas de faire de pareilles séparations sans douleur et chagrin. Je la crois présentement de retour à Baireuth, où la vue d'un mari, d'une fille, et d'une infinité de personnes qui lui sont attachées, la distrairont des idées fâcheuses d'une séparation douloureuse.
Je suis ici à me tracasser comme une âme maudite. Le gros de mon ouvrage est fini ; il s'agit encore de quelques détails militaires qui me restent, de quelques forteresses à examiner, de quelques revues à faire, et d'une centaine de lieues à parcourir. Je m'en suis tiré jusqu'à présent assez bien; mon âme fait aller mon corps, et je compte d'avoir fini toutes mes affaires et d'être avec cela de retour le iG de ce mois. On ne remarque plus ici la guerre; la récolte abondante a entièrement fermé les plaies qu'avaient faites les incursions des Autrichiens. l> J'ai trouvé beaucoup d'ouvrage achevé à Glogau; on ne travaille plus à
* Le Prince de Prusse était à Kyritx, garnison de son régiment de cavalerie. Voyex t. III, p. i38 ; t. IV, p. i3o: et ci -dessus. Avertissement, art. III. t Voyez t. 111, p. 78 et suivantes, 109 et suivantes.
Brieg, Cosel est en état de défense, Neisse achevé, Glatz hors d'insulte, et, Tannée qui vient, on travaillera à Schweidnitz. « Voici la première et dernière lettre que je vous écrirai; je n'aurai plus d'assiette tranquille, car le reste de mon séjour en Silésie ne sera proprement qu'un voyage continuel. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon très -cher frère, vous priant de me croire avec tendresse et amitié, etc.
I'oUiIaiii. 1 1 février (1748).
Mon trks-cheh fkkrk,
Vous serez sans doute surpris en apprenant la nouvelle du jour; vous le seriez bien davantage, si vous en saviez toutes les circonstances. La Kriegesrathin a été mon ange secourable; aussi ai - je récompensé cette honnête créature, et je la regarde comme la fleur des . . .
Ma sœur de Bairëuth se porte mieux. L'armée de Brunswic va marcher dans quatre semaines; le Duc reçoit sept écus par mois pour chaque homme. On va chercher des hommes chez lui , comme nos bouviers vont chercher des bœufs en Podolie, poulies égorger à la boucherie. Je suis indigné de ce procédé.
Je vous embrasse , mon cher frère , de tout mon cœur, vous priant de me croire avec la plus parfaite tendresse, etc.
* Voye« t. IV, p. 6.
ai. DU PRINCE DE PRUSSE.
Berlin, 11 février 1748.
Mon très -cher frkre.
J'ai été extrêmement surpris des nouvelles que vous m'avez fait l'honneur de m'éerire, mon très -cher frère. La mauvaise action que M. de Walrave a commise» me confirme encore plus que jamais dans l'opinion que l'intérêt est la mère de tous les vices» et que les personnes qui y sont enclines oublient souvent les sentiments d'honneur pour assouvir leur infâme passion.
Les gazettes ont longtemps annoncé la donation des troupes du duc de Brunswic au service des Hollandais. 11 est triste que le sang des hommes soit ainsi mis à l'encan; mais comme bien d'autres abus se sont introduits dans le monde, celui-ci a d'autant plus eu de facilité, à cause du gain qu'il rapporte. Je crois que l'avancement au maréchalat du prince Louis aura été un des • principaux motifs qui aura déterminé le Duc.
Toute expression ne serait suffisante pour vous marquer les sentiments de vénération, d'attachement et, si j'ose dire, d'amitié que je vous porte. Soyez persuadé, mon très -cher frère, qu'ils ne me quitteront qu'à la lin de ma vie, étant, etc.
» Le public de Berlin soupçonnait le général de Walrave d'avoir communiqué à plusieurs ministres étrangers les plans îles places fortes de la Silésie , et des cartes de cette province. Les journaux ne parlaient que de malversations ; mais le public ne les croyait pas. Nous devons ces détails à la lettre inédite du Prince de Prusse au Roi, du i5 février 1748. Le général - major de Walrave. cbef du régiment des pionniers, à Neisse. arriva à Berlin le 3o janvier 1748. et fut arrêté à Potsdam le 10 février suivant.
(Potsdam) 4 mars 174S.
Mon cher frère ,
Je vous envoie une petite provision de vin d'absinthe que j'ai reçu de Hongrie. (Test un présent aigre -doux et fort ridicule dans le fond; mais comme j'aime à partager tout ce que j'ai avec mes amis , et que je n'eu ai point de meilleur que vous , je l'ai envoyé, au hasard de vous déplaire.
Je travaille ici comme un malheureux à polir un ouvrage * qui, malgré toutes mes peines, ne veut pas encore prendre le tour que je voudrais. Vous me direz, : Pourquoi ne le quittezvous? C'est par l'inflexible opiniâtreté que j'ai de vouloir réussir, et qu'il n'y a de vrai plaisir dans le monde que de venir à bout des difficultés qui nous arrêtent.
Vous saurez sans doute que la Tettau» épouse le capitaine Saldern, de mon régiment; c'est un mariage sensé, et je crois qu'il sera accompagné de tout le bonheur que je leur souhaite.
Nos opéras - comiques commenceront cette semaine; les acteurs doivent arriver incessamment. Je vous embrasse mille fois, mon cher frère, vous assurant de la parfaite tendresse avec laquelle je suis , etc.
» Le» Pnncipes généraux de la guerre, appliqués à la tacltque et à la discipline des troupes prussiennes. Voyez t. I, p. xxx.
!• Sophie -Antoinette- Catherine de Tettau , nec à Ruppin le 3i décembre 1720 (voyez ci-dessus, p. a5); il a été fait mention de sa sœur cadette et de son père t. XV 11 , p. 216 et >44, et t. XV1U, p. i48 cl i4'j- Quant à M. de Saldern , voyez t. V, p. aoo.
10a III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
a3. Al MÊME.
Sans -Souci, 19 juin 1748-
Mon tkès-chkk frkkk,
Je vous envoie enfin un ouvrage» que je vous ai promis depuis longtemps; ce sont les fruits de nos campagnes et de mes réflexions. Je Pai travaillé avec toute l'application dont je suis capable , et je trouverai mes peines richement récompensées , si je puis me flatter que ce livre vous sera utile un jour. Ce n'est pas moi, mon cher frère, qui y parle, mais c'est l'expérience que d'habiles généraux ont eue , ce sont les maximes que pratiquèrent toujours les Turenne, les Eugène et le prince d'Anhalt, et que j'ai suivies quelquefois, lorsque je me suis conduit prudemment. Si vous trouver, que j'exige beaucoup d'un général, c'est qu'il est toujours bon de viser à la perfection, et de demander beaucoup pour obtenir quelque chose. Je sais d'ailleurs aussi bien qu'un autre que le caractère d'imperfection qui nous est imprimé à tous nous empêche d'atteindre à la grandeur du tableau que je vous présente; mais il n'en est pas moins sûr que, en élevant sans cesse l'esprit à des choses parfaites, si ce n'est pas le moyen de les égaler, c'est du moins celui de devenir modeste. J'ai traité toutes les grandes parties de la guerre; il n'en est aucune que j'aie omise, et quant aux petits détails, je les renvoie à mes Institutions militaires, b qui sont entre les mains de tous nos officiers. H n'est peut-être aucun art sur lequel on ait tant écrit de livres que sur celui de la guerre. Je les ai presque tous lus ; mais je puis vous assurer hardiment que vous ne trouverez dans aucun de ceux - là des choses aussi précises et aussi applicables à la nature de notre militaire que celles que j'ai rassemblées dans cet ouvrage. Cette lettre n'est point une préface. En vous envoyant mon livre , je vous en constitue le juge. Si vous le trouvez instructif, vous le lirez; sinon, vous le brûlerez. La seule chose que je vous demande, et dont je vous conjure, c'est de ne le montrer à per-
» Le manuscrit des Principes généraux de la guerre.
b Le Roi entend par là les instructions qu'il avait imprimées pour les officiers des diverses armes, sous le titre de Règlements.
AVEC LE PRINCE DE PRUSSE. io3
sonne, et de prendre le don que je vous en fais comme la plus grande marque d amitié que je pouvais vous donner.
Demain je prendrai les eaux pour la dernière fois, ensuite de quoi je ferai encore quelques remèdes avant que de partir pour Magdebourg. Faites, s'il vous plaît, mes compliments à mon frère, et daignez ajouter foi à la tendresse des sentiments avec lesquels je serai à jamais , etc.
ai AU MÊME.
PoIscIaiu, u4 juin 1748.
Mon thks-chkk frère,
Je suis bien aise que mon ouvrage sur la guerre vous ait fait plaisir. Vous y trouverez sans doute beaucoup de choses que vous saviez déjà, et que vos propres réflexions vous ont suggérées ; mais il y a une différence de faire des réflexions qui passent et qui s'effacent de la mémoire, et de rassembler en un corps celles qu'on a faites au sortir d'une guerre dont tout l'esprit est encore plein. J'ai cru que mon loisir ne pouvait pas être mieux employé qu'à faire quelque chose d'utile, et si cet ouvrage peut vous être agréable , je me croirai suffisamment récompensé. Je pars cette nuit pour Magdebourg, où les régiments entreront demain dans le camp. Je serai de retour ici dimanche, et je prendrai du repos pendant quelques jours, espérant de vous embrasser le 4 ou le 5 du mois prochain, à Berlin. Adieu, mon cher frère; je suis, etc.
Daignez faire mes compliments à ma sœur Amélie et à Henri.
io4 III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
FoUdaiu, ii mars 1749.
Mon cuek frkhk ,
Je suis bien étonné de tout le bruit que Ton fait à Berlin. Je ne conçois pas qui leur a mis la mouche à l'oreille; nous ne faisons que des préparatifs de défensive. Les autres campent, et personne n'en dit rien: nous rassemblons nos congédiés, et tout le monde crie. Je n'ai pas pu faire autrement, et les circonstances dans lesquelles je me trouve m'obligent de prendre des précautions à tout hasard; et peut-être en est-ce précisément le temps. • Conservez - moi , mon cher frère, votre précieuse amitié, et soyez persuadé de la tendresse infinie avec laquelle je suis à jamais, etc.
a(i. AU MÊME.
Ce 5 (juin 1749)-
Mon trks-chek fhkkk.
Je suis bien aise que vous vous amusiez à votre régiment. Je ne sais pas si vous ne commencez point trop tôt à faire des manœuvres, car il faut qu'il n'y ait plus rien à redire à l'exercice avant que d'en venir là. Le comte de Saxe a sans doute fait des dispositions comme les vôtres, avant que de faire celle de Laeffelt. Vous êtes né pour donner des batailles et pour les gagner; pour moi , je ne dois les succès des nôtres qu'à la bonté de l'armée. Je vous envoie du fruit, mon cher frère, pour vous rafraîchir de vos fatigues. Quelles nouvelles un pauvre goutteux peutil vous mander, qui ne bouge de son fauteuil ? Je me contente de faire des vœux pour votre contentement, et de vous assurer de la parfaite tendresse avec laquelle je suis, etc.
» Voycx t. IV, p. 17 et i«.
AVEC LE PRINCE DE PRISSE. io5
Le ao février 1750.
Mon chkk fkkkk.
J 'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir. Je vous vois tout occupé de finances. Il est très -bon que vous vous informiez de tout, et que vous sachiez tout ce qui se passe; et vous me ferez même plaisir de vous y, appliquer davantage , car un prince de cette maison qui, comme vous, est appelé à régner un jour ne doit pas être novice dans ces matières ; il faut qu'il soit au fait de tout pour pouvoir travailler par lui-même, et toute l'étude que vous ferez à présent vous abrégera autant de chemin dans l'avenir. Quoique je puisse travailler, il restera encore après ma mort bien des bonnes choses à faire , et si vous êtes informé de l'intrinsèque des affaires, et que vous en connaissiez les combinaisons, vous pourrez avoir cette gloire.
Ma lettre vous paraîtra peut-être trop sérieuse; mais, mon cher frère , il faut absolument faire des réflexions et vous préparer à l'emploi auquel le ciel vous destine, et il ne faut jamais que le plaisir dérange les choses de devoir; elles sont les premières. On est aussi indifférent pour un homme mou que le monde estime l'homme utile; et quelque esprit qu'on peut avoir, on n'avance pas sans application. Mais il me semble déjà que ma morale vous ennuie très -fort, et que vous donnez le vieux frère au diable. Je n'en suis pas moins avec bien de l'estime , etc.
(Avril 1750.)
Mon cher frère ,
J e vois par votre lettre que vous voulez m'engager dans un long procès. Souffrez que je vous dise que j'en vois trop les consé-
io6 III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
quences pour que j'aie l'imprudence de m'y engager avec vous. Si vous voulez encore accepter un conseil que mon amitié vous donne, c'est de ne pas trop remuer une affaire qui à la fin pourrait devenir fâcheuse. J'ai tous les égards convenables pour vous ; je ne veux point vous chagriner par ma faute. Il n'y a que l'article du militaire, qui m'importe trop pour que je puisse y admettre des ménagements pour personne. Quand mes frères donnent le bon exemple aux autres, ce m'est la plus sensible joie du monde, et quand cela n'est pas, j'oublie en ce moment toute parenté pour faire mon devoir, qui est d'entretenir tout en ordre pendant ma vie; après ma mort, vous en userez comme vous le voudrez, et si vous vous écartez des principes et du système que mon père a introduits dans ce pays, vous serez le premier qui vous en ressentirez. Voilà en peu de mots tout ce que je puis vous dire. Au reste, nous sommes bons amis, et je vous prie de me croire avec bien de l'estime, etc.
Ce a5 (septembre 1751).
Mon cher frère,
Cjrand merci de vos lettres. Je vous ai répondu par des pêches ; elles valent mieux que tout ce que je pourrais vous écrire.
Voici Y Instruction que j'ai minutée pour l'éducation de votre fils aîné. * Si vous trouvez quelque chose à retrancher ou à y ajouter, vous aurez la bonté de me le marquer et de nie renvoyer mon original, pour qu'ensuite je puisse le remettre à Borcke, et qu'il soit en état de commencer sa fonction.
Je suis avec la plus parfaite tendresse, mon très-cher frère, etc.
• Voyez t. IX, p. xi, article 111, et p. 35— 4o.
3o. DU PRINCE DE PRUSSE.
Berlin, a5 septembre 1701.
Mon très -cher frère,
J'ai l'honneur de vous remettre l'Instruction, où je trouve que vous avez touché tous les articles qui peuvent concourir à l'éducation la plus parfaite. Certainement, mon très -cher frère, je vous dois toute l'obligation, si cet enfant acquiert des qualités qui le rendent digne d'estime. J'espère que le comte Borcke lui fera reconnaître journellement que, s'il veut parvenir au point de perfection où se bome l'esprit humain, et qu'il ne saurait passer, mais que vous avez atteint à force d'application, il doit suivre vos sages préceptes , et ne se croire heureux que lorsqu'il pourra reconnaître par son attachement l'obligation qu'il vous doit. C'est à moi, en attendant, de m'acquitter de son devoir, et de combiner les sentiments qu'il vous doit à ceux du respect inviolable et du zèle le plus parfait que je vous porte, et qui ne me quitteront qu'avec ma vie, ayant l'honneur d'être, etc.
3i. AU PRINCE DE PRUSSE.
Potsdam, 37 septembre 1751.
Monsieur mon frère,
Voici un exemplaire de Y Instruction pour le major comte de Borcke, pour l'éducation de votre fils aîné, dont je vous ai déjà entretenu moi-même. J'espère que vous voudrez bien en faire votre usage, étant avec l'amitié la plus parfaite, etc.*
Je vous envoie, mon cher frère, une copie de Y Instruction de
• De lu maiu d'un secrétaire.
io8 III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
Borcke, aGn que vous puissiez voir vous-même si on la suit, ou non. Je vous embrasse mille fois. *
3a. AU MÊME.
(Potsdam) ce la (lévrier 1753).
Mon cher frkhk,
Ce n'est pas par un privilège de notre famille que vous trouvez tant de fermeté dans ma sœur de Baireuth;" c'est, mon cher frère, par la philosophie quelle s'est élevé l'âme au-dessus des infortunes auxquelles la condition humaine est exposée. Ce sont là les vrais secours que nous tirons des réflexions, de dépouiller tous les objets de leurs attraits, et de les priser au juste; et, dans ce sens, la plupart des malheurs qui arrivent aux hommes ne sont pas aussi grands qu'ils se les font eux-mêmes. Il n'y a que la perte des personnes qu'on aime qui soit réelle et irréparable; et cependant , à ce mal même , la philosoplûe y apporte des secours; avec son aide et avec celle du temps, on parvient à adoucir une douleur trop vive qui dégraderait l'homme, s'il s'y abandonnait en lâche. Mais, malgré tous nos efforts, il faut avoir quelque indulgence pour la vivacité des premiers moments, et penser que les faiblesses d'un cœur sensible sont préférables à l'inhumaine dureté des stoïciens.
Ne pensez pas qu'aux folies du chevalier Folard j'aie ajouté les miennes; je n'ai fait que choisir encore quelques morceaux intéressants que Seers avait peut - être oublié de tirer de son ouvrage, et je les ai fait joindre aux autres; de sorte que, avec ce
* De la main du Roi.
fc Voici ce qu'on lit dans l'Éloge (inédit) de la margrave Wilhclmine, coraposé en 1 759 par le marquis d'Adhémar, grand maître de la maison de la princesse défunte : «Un affreux incendie consuma (le a6 janvier 1753) le château de
• Baireuth et beaucoup d'effets précieux. Leurs Altesses envisagèrent ce triste
• événement comme un de ces coups de la fortune qui ne doit point abattre les
• âmes fermes. Leur premier soin fut de consoler leur cour, etc. »
petit abrégé, on peut porter tout le bon sens du chevalier Folard dans sa poche, et je crois même qu'il peut à présent devenir utile à nos militaires avides de s'instruire.» C'est à quoi je pense sans cesse , et je voudrais bien qu'on ne pût me faire aucun reproche sur la discipline de l'armée, sur son entretien, sur l'instruction des officiers, et sur tous les arrangements préliminaires à une guerre que mes facultés me permettent de prendre en temps de paix. Cela fait, j'attendrai tranquillement les événements, et, s'il faut dégainer, on nous trouvera au moins préparés et en état de soutenir la réputation du nom prussien. Je suis, etc.
(Pottdam) ce 18 (mai 1753).
Mon cher frère ,
Je suis charmé de ce que vous voulez être du voyage de Prusse. Il est très -nécessaire que vous connaissiez et voyiez un pays que vous devez gouverner un jour, et que vous vous renouveliez l'idée des officiers et des régiments qui sont dans les provinces. Tout est déjà ordonné pour les chevaux, et nous partirons le 1" du mois qui vient. Je suis, etc.
Ce 1 1 (août 1754).
Mon cher frère,
Je vous ai déjà parlé l'année passée de votre fils cadet; mais, à vous dire vrai, la multiplicité d'affaires m'avait fait perdre cet
» Frédéric parle de son Extrait tiré des Commentaires du chevalier Folard sur l'Histoire de Poljrbc. Quant à M. «le Seers, voven t. IV. p. 1 58.
no III. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
objet de vue. Je serai bien aise que vous me proposiez différentes personnes , pour que Ton voie lequel conviendra le mieux au petit. Comme je serai avant la fin du mois à Berlin , je vous prie de m'en parler alors; cela pourra se régler tout de suite. Vous priant de me croire avec bien de l'amitié, etc.
Votre aîné a été malade, il a eu une ébullition de sang qtic les médecins disent la petite vérole; pour moi, je l'ai prise pour une ébullition de sang ordinaire. Il est tout à fait remis, et sorl comme auparavant.
Ce ai (août 1754).
Mon cher frère ,
«Te vous suis fort obligé des nouvelles de Spandow que vous m'avez données. Nous aurons lundi l'honneur de vous y rendre nos devoirs. Je tâche d'éveiller votre fils , et comme il est un peu timide, j'ai dit à tous ceux qui viennent chez moi de l'agacer pour le faire parler, et je suis persuadé que dans peu il ne se trouvera embarrassé avec personne.
Je pense sur le sujet du pauvre Hackc • comme vous , mon cher frère; il n'était pas brillant, mais il s'était rendu utile, et ces sortes de gens font, dans le fond, plus de bien à un Etat que dos gens d'une très -bonne éducation qui ont un esprit superficiel, ou qui manquent d'application. Nous avons manœuvré aujourd'hui, et cela a été à merveille. Les petites choses ne sont pas aussi exactes qu'au printemps; mais, en revanche, tout ce qui est de la besogne de l'officier va mieux. Je vous embrasse de tout mon cœur, en vous priant de me croire avec une parfaite tendresse , etc.
» Le lieutenant • général comte de Hackc, mort le 17 août 1754. Voyea t. III, p. 56; t. XVI, p. 5i cl 83: t. XX. p. 109; et ci-dessus, p. 85.
Ce a (octobre 1754).
Mon cher frère ,
Je vous suis fort obligé de votre obligeant souvenir. Je suis à présent à me raccoutumer à une vie bourgeoise et unie, et à vivre à ma façon, après avoir vécu six mois selon que ce temps -là l'exigeait. J'ai pensé à mettre votre régiment d'infanterie » plus ensemble, comme vous l'avez désiré souvent, et cela se peut faire à présent très -bien, puisque Nauen est vide, où vous pouvez, mettre commodément quatre à cinq compagnies; moyennant quoi les bataillons restent ensemble, le régiment se trouve à portée d'être rassemblé dans six heures , et Tordre , la subordination et la conservation des troupes s'ensuivra nécessairement. Je vous embrasse, mon cher frère, en vous assurant de la tendresse avec laquelle je suis, etc.
Votre petit commence à s'enhardir; il aime beaucoup la chasse du blaireau. C'est sa récréation quand il a bien appris.
(Potsdam) ce 8 (avril 1756).
Mon très -cher frère,
Je vous vois occupé, dans votre garnison, de lectures toutes militaires, adaptées aux occupations journalières. Vous lisez les Mémoires de M. de Luxembourg; il y a deux choses que j'y admire: la vigilance à tout voir par ses yeux, et son coup d'œii pour prendre un parti décisif dans les batailles. C'était un homme supérieur en tout genre , qui ne faisait aucune manoeuvre en vain , et qui pensait plutôt à mener toute une campagne à la (in qu'il
• Le 18e, en garnison à Spandow. Vovez t. IV, p. 1 4 ■ •
na m. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
voulait qu'à faire un coup d'éclat inutile. 11 est sûr que, dans l'oisiveté où nous sommes, nous ne pouvons suppléera l'expérience que par la théorie du passé ; mais ce qui avait formé ces hommes supérieurs du siècle passé , c'était une pratique non interrompue du même métier, qui souvent les rendait habiles à leurs propres dépens et à ceux de leur maître. Il ne nous reste que les camps de paix , où nous pouvons acquérir la routine de la tactique, mais où il nous est interdit d'atteindre aux grandes parties de la guerre, qui sont les projets de campagne et les résolutions subites qui redressent les fautes qu'on a faites. Le temps nous est si contraire , que jusqu'à présent nous n'avons pu exercer les éléments de la guerre; nous avons formé les bataillons, mais nous n'avons pas pu seulement exercer par divisions, et je crois que cette semaine sera perdue par le mauvais temps.
Ma sœur Amélie est partie hier pour son abbaye:* il m'a semblé que ce voyage l'amusait beaucoup. Mon frère Henri a pris la colique, mais elle est presque passée. Quant à moi, je vous prie de me croire avec une parfaite estime, etc.
(PoUdam) ce iS (avril i756).
Mon cher frkhe.
On ne peut pas toujours faire la guerre, ni toujours avoir la paix ; une belle science serait de faire tout à propos. Les Etals se gouvernent par des principes d'intérêt, et lorsque ceux-là ne s'accordent pas avec leurs vues d'agrandissement, ce serait insensé de perdre les troupes et l'argent (deux choses difficiles à retrouver), pour n'avoir que le plaisir de ferrailler. Plus les armées deviendront nombreuses, et moins la guerre se fera, parce que les ressources ne seront pas proportionnées aux dépenses. Cependant jusqu'à présent il n'y a que la France et l'Angleterre ■ Quedlinbourg.
AVEC LE PRINCE DE PRUSSE. n3
en jeu;* la guerre ne se fait point sur notre continent, et tous nos voisins sont aussi tranquilles que nous, de sorte que, à mettre les choses au pis, leur expérience ne surpassera pas la nôtre. Il n'y a qu'à attendre; je ne crains point de ne point voir la guerre, elle nous attend; il ne s'agit qu'à ne se point presser et à prendre ses avantages. M. de Luxembourg et les grands généraux qui ont illustré le siècle de Louis XIV s'étaient formés dans la guerre civile. Cette école serait trop dangereuse pour que nous souhaitions d'en former à cette condition. Nous ne manquons point d'officiers remplis de talents; une bonne école les préparc, et la guerre les développera d'autant plus vite. Il n'y a qu'à avoir patience et voir venir.
Vous assurant de l'amitié avec laquelle je suis, etc.
(Polsdani) rc la (mai ijM).
Mon chek khkkk ,
Je suis bien aise de ce que vous commencez à être content de l'exercice de votre régiment." Je ne doute point que tout ne soit au mieux. Nous faisons ici de même, pour renouveler les anciennes traces de la guerre, et pour perfectionner ce qu'il y a de défectueux dans l'attention du soldat et l'intelligence de l'officier. Nous avons ici le Mitchcll anglais,0 qui est un très -bon homme, qui paraît fort au fait des affaires de son pays, et qui ne manque pas d'esprit. J'espère, mon cher frère, d'avoir le bonheur de vous voir bientôt, et de vous assurer de la tendresse avec laquelle je suis, etc.
* VoycT. t. IV, p. a(i et suivante*. *> Voyez ci -dessus, p. 98.
Sir Andrew Mitchcll. Voyez t. XXV, p. xxvi, art. IX, cl p. S91 — 5«)4- L'envoyé de Prusse à Londres s'appelait Louis Michel.