‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 5)Chapitre 31 sur 81 · Al M Ê M E · texte numérisé non relu

Al M Ê M E

(Quartier fénéral de Leubnitz, a3 juillet 17C0.

Mon trks-ciieh frkhk.

J'ai bien reçu votre lettre du 20 de ce mois. Plût à Dieu que les vœux que vous faites pour la prompte réduction de Dresde auraient été exaucés! Mais il faut malheureusement que je vous dise que ce coup m'a manqué.-1 Je vous dirai selon la plus exacte vérité ce qui en a été la cause, savoir, qu'en premier lieu mon artillerie m'y a mal secondé, et qu'eji second lieu mon artillerie de siège m'arriva trop tard de Torgau, par la nonchalance et les mauvaises dispositions qu'avaient faites ceux à qui j'avais donné la commission pour son transport, de sorte que cette artillerie ne m'arriva que trois jours après que je me fus rendu maître de la Pirnaische Vorstadt. Là-dessus Daun s'est retourné avec toute son armée, qu'il a fortifiée encore de quelques détachements des corps de Loudon et de Beck; ce qui m'obligea de retirer mes postes du Weissen Ilirsch et des Fischhiïuser ,l> et par conséquent aussi le corps sous les ordres du prince de Holstein , qui campait à Nauendorf. Je n'ai pas eu assez; de troupes pour me soutenir des deux côtés de la rivière contre un ennemi voisin et trop supérieur en nombre; ainsi j'ai mieux aimé de retirer de bonne grâce mes détachements que de hasarder d'être battu en détail. Voilà ce qui a été la cause que Daun est devenu maître de la ville de Dresde au delà de l'Elbe. Hier matin, encore avant le lever du soleil, il a voulu attaquer notre poste dans la Pirnaische

* Voyex V, p. 5i et nui vantes.

b II faut lire du Fischhaus (voye* t. V, p. 5a et .r>4): c'est la maison du garde forestier.

2i2 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

Vorstadt; mais j'ai retiré mon artillerie de siège et presque tous mes canons des différents postes susdits que nous avions occupés. L'ennemi sortit de la ville avec seize bataillons; si les dispositions que j'avais faites à ce sujet avaient été exécutées, l'ennemi aurait bien perdu quatre mille jusqu'à cinq mille hommes; nonobstant cela il a été vivement repoussé et culbuté dans la ville, et nous lui avons pris le général Nugent, quelques officiers, et jusqu'à deux cents hommes prisonniers, en sorte que cette affaire lui a coûté au delà de mille hommes. Mais comme Daun a fait construire deux ponts de bateaux sur l'Elbe, et qu'il a campé son année auprès de ce qu'on dit les Scheunen, il n'a pas été praticable que j'eusse pu continuer le siège. D'ailleurs, toute ma munition de l'artillerie de siège a été consommée jusqu'à six cents coups encore.

Lacy campe avec son corps de Gross - Scdlitz jusqu'à Dohna, le défdé devant soi , l'armée de l'Empire derrière Maxen. Vous verrez par là qu'il m'est impossible d'entreprendre quelque chose contre l'ennemi. De YAUstfldt Dresde, jusqu'à la troisième partie en a été réduite en cendres contre mon intention et ordres , qui étaient de ménager la ville, mais de faire jouer l'artillerie contre les ouvrages de fortification. Je ne doute pas que mon ministre comte de Finckenstcin, que j'ai fait informer des circonstances qui ont occasionné cet incendie, ne vous en aura fait corn muni ca tion.

Quant à vos arrangements, dont votre lettre m'instruit, je ne saurais que les applaudir parfaitement et approuver absolument vos idées. Selon mes lettres du 9 de ce mois , le terme de l'ouverture de la campagne des Russes ne doit être qu'au 27, ce que vous saurez mieux et avec plus d'exactitude que moi ici.

Contre les Russes il ne vous faudra que des camps forts et bons; au cas que vous ne trouviez pas de votre convenance de les attaquer vous-même, ils ne vous attaqueront pas, ce dont vous sauriez être presque tout à fait assuré; mais si vous croyez en quelque façon de réussir contre Loudon ou contre Beck, je ne saurais que de le bien approuver. Dans le cas que vous ayez du succès en Silésie, vous aurez alors, le cas l'exigeant, la liberté (et je vous autorise par la présente à cela) de vous faire joindre

d'une partie des garnisons des forteresses qui seront alors le moins exposées, pour en fortifier votre infanterie, soit de Neissc, soit de Schweidnitz, soit de Breslau, selon que les circonstances le permettront. Je vous communique à la suite de celle-ci une relation que je viens de recevoir de Cottbus ; vous en verrez qu'avant que Daun ait marché vers la Silésic, Loudon, affaibli par toutes les pertes en hommes qu'il a essuyées, n'a eu, tout compté, que trente mille hommes à peu près. A présent que Daun en a beaucoup retiré, je crois qu'en décomptant les troupes absentes, que Loudon a envoyées vers Glatz et en d'autres contrées de la Silésie, il ne pourra vous opposer au delà de quinze mille hommes. Vous ferez réflexion encore sur ce qui vous conviendra le plus, ou d'agir contre Loudon avant le temps que les Russes sauraient avancer, ou de choisir mieux votre moment et temps à cela , ou au temps où les Russes commenceront à se mettre en marche pour lui approcher.

Il y a quarante canons à Breslau, pièces de campagne, dont vous pourrez disposer selon le besoin. Nous nous attendons ici à de petits combats; peut-être cela en viendra-t-il à quelque chose de plus. Adieu , cher frère ; je fais la vedette ici de trois côtés. •

Quartier général de LcobniU, a5 juillet 1760.

Mon très -cher frère,

Par la lettre du 22 de ce mois que je viens de recevoir de vous, je vois que nos embarras s'augmentent d'un jour à l'autre. Je ne saurais vous écrire rien de positif sur ce que vous aurez à faire; mais je crois que peut-être vous saurez vous avancer jusqu'à Kargc, où vous ne serez pas aussi éloigné, et plus à portée

• De la main du llol

ai4 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC

de la Silésie. En attendant, ne prenez point cela comme un ordre de ma part, car, encore une fois, je ne saurais rien vous prescrire en ceci, et ne saurais pas même savoir ce qui s'est passé dans vos contrées pendant l'intervalle du temps que ma lettre passe à vous parvenir. Ici je puis envisager mon projet sur Dresde autant que tout à fait manque. Je n'ai rien à appréhender pour une bataille qu'on me livrera. V ous connaissez Daun, qui n'aime pas de, donner des batailles du jour au lendemain ; tout au contraire , pour l'y porter, il faut qu'on se serve de bien de l'industrie et des détours. Mon projet principal à présent est de repasser à l'autre rive de l'Elbe , et de voir alors où et comment je pourrai marcher vers la Silésie. a II est bientôt dit de repasser l'Elbe ; mais vous pourrez à peine vous représenter, mon cher frère , à combien de difficultés cela sera sujet; aussi serai-je obligé de me servir de beaucoup de ruses pour y parvenir de bonne manière. Un autre embarras que j'aurai alors, et ce qui me donnera bien des inquiétudes, ce sera par rapport à la Marche de Brandebourg : nonobstant cela, je serai obligé de prendre ma résolution, et comme la Silésie est actuellement la province la plus exposée , le plus pressé pour moi sera de penser à sa défense. Vous aurez la bonté de communiquer cela au ministre de Schlabrendorff, t> quoique sous le sceau du dernier secret, et que je tâcherai d'y venir du côté de Haynau, ou autour de Jaucr, ou aux environs, selon les circonstances qui se présenteront alors; pour le temps quand je pourrai proprement exécuter cela, vous vous représentez bien que je ne le saurais pas fixer. Le pas le plus difficile à faire, ce sera de repasser l'Elbe; tout le reste ira facilement. Dans la situation où nous nous trouvons, moi et vous, mon cher frère, il faut indispeusablemciit que les choses parviennent à une affaire décisive, soit de votre, soit de ma part. Nous ne saurions absolument plus éviter de combattre, ce que je vous prie de vous imprimer en tète, et qu'il est d'une nécessité absolue que les

* Voyei t. V, p. 5G et suivantes.

•» Erncst-Guillaumc de Schlabrendorlï, né le 4 l'é\rier 1719 a Grtibcn, près de Ludwigsfeldc , dans la Marche de Brandebourg, fut nommé ministre d'Etal et président des chambres de Silésie le a6 septembre 1750; il mourut à Breslau le i.i décembre 1769, chevalier de l'ordre de l'Aigle noir. Il occupe une place honorable sur le piédcst.il de la statue de Frédéric, par Chrétien Itauch.

choses parviennent à quelque affaire décisive; sinon, nous sécherons sur pied, nous nous consumerons nous-mêmes, et à la fin les choses empireront bien au delà de ce qu'elles sont à présent. Ainsi tenons -nous cela pour dit, et n'évitons pas les occasions propres à nous y conduire; en temporisant, nous risquons notre perte certaine. J'aurais pris pour une faveur de la fortune si j'avais pu mener ici les choses à une bataille avec Daun. J'aurais eu au moins le corps de Hiilsen avec moi , qu'il me faudra quitter à présent, pour le laisser ici. Mais imprimez - vous bien qu'il faudra que je combatte avec Daun, soit au passage de l'Elbe, soit quand je voudrai entrer en Silésie. Soyez assuré que cela ne saura pas se démêler sans ceci , et je me rendrais responsable devant tout le monde honnête , si je voulais rester ici les bras croisés, tandis que tous mes Etats sont exposés aux plus éminents périls. Je suis avec toute la considération la plus distinguée et avec bien de l'attachement, etc.

Lissa , J auùt 1 760.

Mon très - cher khkhk .

Breslau est délivré pour ce moment. Loudon s'est retiré avec précipitation sur Canth et Zobten,. après avoir bombardé et réduit une partie de la ville, particulièrement votre palais, en cendres. J'ai eu le bonheur que l'ennemi a abandonné le camp de Parchwitz, retranché comme une forteresse, et où* un corps aurait pu se défendre, mais qui était préparé pour les Russes. Je passerai l'Oder vraisemblablement demain. Je dépends des nouvelles que je reçois, ayant deux armées entre lesquelles je me trouve. Si j'ai du bonheur dans cette situation , et si l'ennemi , pour le coup, ne profite pas de sa supériorité, j'en serai très-fort étonné. J'ai fait tout ce qui m'a été humainement possible; nous * Les mots et où, omis dans le manuscrit, nous ont paru nécessaires au sens.

ai6 IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC

avons fait force de marches , et Loudon a été surpris ; sans quoi il aurait pris le camp de Parchwitz, où je défie de passer ensuite à qui que ce soit. Mais j'avoue que si j'avais prévu les difficultés que je trouve dans cette campagne , et celles que je prévois encore, je vous aurais prié de me dispenser d'un emploi que je regarde quasi comme impossible à remplir.

Camp de Hohcndorf sur la Katzbach , 9 août 1 760.

Il n'est pas diflicilc, mon cher frère, de trouver des gens qui servent l'Etat dans les temps aises et fortunés; de bons citoyens sont ceux qui servent l'Etat dans un temps de crise et de malheur. La réputation solide s'établit à exécuter des choses difficiles; plus elles le sont, et plus elles honorent. Je ne crois donc pas que ce soit votre sérieux, ce que vous m'écrivez. Il est sûr que ni vous ni moi ne saurions être responsables des événements dans la situation présente; mais des que nous avons fait tout ce que nous pouvons, notre propre conscience et le public nous rendra justice.

Quant à la position présente de mes affaires, vous saurez que j'ai occupé Liegnitz comme un poste; je suis marché aujourd'hui sur Goldberg, et en même temps que Daun, Loudon y est aussi venu de Rcichcuberg, et Beck après sa retraite de Bunzlau. Selon toutes les apparences, ces affaires ici se décideront en peu de jours; nous combattrons pour l'honneur et pour la patrie; tout le monde fera l'impossible pour réussir. La supériorité du nombre ne m'effraye point; mais, malgré toutes ces circonstances , je ne réponds pas de l'événement. Si Daun ne fait aucun mouvement demain, je marcherai du coté de Jauer, et franchirai le chemin de Schweidnitz, pour en tirer mes pains et mes vivres. « J'ai

* Voycx U V, p. 58.

AVEC LE PRINCE HENRI. a 17

tout lieu de présumer que nous [les battrons avant que cela arrive. Si nous sommes heureux, vous rapprendrez bien vite; si les choses tournent mal, vous ne le saurez que trop tôt. Vous avez très -bien fait de donner de grosses récompenses à Werner. Si votre argent est fini , nous n'avez qu'à demander vingt mille écus en mon nom au ministre de Schlabrendorff, et de lui dire en même temps que c'est ma volonté. Je souhaite que vous soyez dans peu obligé d'en demander. Publiez là -bas que je vous envoie un corps de dix mille hommes. Demain je ferai courir des bruits que vous me fournirez tout autant. Adieu , mon très-cher frère.

Streoi, i5 août 1760.

. . . . Voilà, mon très-cher frère, ce que je puis vous dire à l'égard de l'armée. Je suis très - mortifié de vous parler ensuite de mon sujet, et de vous dire que j'ai fait tous mes efforts pour me soutenir jusqu'ici pendant la campagne; ce que j'ai souffert par la grande faiblesse des nerfs, par les douleurs de rhumatisme, n'est pas concevable.* J'ai eu ensuite des fièvres éphémères, et, ces derniers jours-ci , je me suis traîné à peine. C'est un misérable sujet de vous entretenir de moi après les affaires si importantes qui vous occupent; mais c'est que je me trouve réduit à vous en parler, ne pouvant plus résister à tant de maux. Je compte d'aller à Breslau , « ou je ne désespère pas de me remettre , peut-être dans

» Le prince était déjà le ag août à Breslau. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans la Vie privée, politique et militaire du prince Henri, p. 98 : «Il se retira

• d'abord à Breslau, sous prétexte de maladie; ensuite à Glogau , où il resta ■la plus grande partie de l'hiver, et où il paraît qu'il fut retenu moins par sa

• santé que par le mécontentement que lui causèrent de nouvelles injustices du

• Roi à son égard.» Le prince Henri partit de Glogau le a8 mars 1761 pour aller joindre le Roi à Mcisscn, et celui-ci lui confia, le ai avril, le commandement de l'armée qui agissait en Saxe contre le maréchal Daun. Voycx t. V, p. 69, 70, 1 10, et 137—1.39.

ai8 IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC

peu, et de vous donner encore des preuves de rattachement et de la tendresse respectueuse avec lesquels je suis, etc.

BunxelwiU, 7 octobre 1760.

Mon cher frère,

Pour vous répondre à la lettre que je viens de recevoir de vous, il faut bien que je vous dise que, vu ma situation, vaincre ou mourir est ma devise ; tous les autres partis sont bons dans les autres occasions, mais non pas dans celle-ci. Je ne sais pas précisément de quel côté nous irons ; les circonstances décideront de nos marches et de nos entreprises. Lacy est en Lusace, Daun y marche ; peut - être qu'il se passera quelque chose dans ces contrées. Je suis si occupé des affaires dans ce moment, qu'il m'est impossible de pouvoir vous en dire davantage. Soyez assuré , je vous en prie, de la sincérité des sentiments d'amitié et d'estime avec lesquels je suis à jamais , etc.

Torgau, 4 novembre 1760.

Mon très -cher frère.

Je puis avoir la satisfaction de vous mander que le maréchal Daun , après s'être fait joindre par le général Lacy , a enfin tenu ferme près de Torgau. Je suis marché à lui par Eilenbourg, pour l'attaquer. Je trouvai l'armée autrichienne, sa droite s'étendant vers Grosswig, sa gauche du côté de Zinna, et son infanterie occupant des hauteurs fort avantageuses le long du chemin

AVEC LE PRINCE HENRI a 19

qui mène à Leipzig. J'attaquai l'ennemi le 3 de ce mois dans cette position. Le combat a été rude et opiniâtre. Il commença à deux heures , et ne finit qu'à neuf heures et un quart du soir. L'armée ennemie profita de la nuit pour passer sur trois ponts qu'elle avait, vers Torgau, sur l'Elbe, et s'est retirée du côté de Dresde. L'obscurité de la nuit nous a empêchés de nous procurer de plus grands avantages sur l'ennemi, qui a perdu par cette bataille au delà de vingt et jusqu'à vingt- cinq mille hommes en morts, blessés, pris et égarés. Nous avons fait prisonniers de guerre à l'ennemi quatre généraux, passé deux cents officiers, et au delà de sept mille soldats. On nous amène encore de moment à autre des prisonniers de guerre. L'ennemi a laissé entre nos mains quarante canons et une trentaine de drapeaux. Le maréchal Daun se trouve au nombre des blessés avec d'autres généraux autrichiens. Le général Ried et le général Walther de l'artillerie doivent être au nombre des morts.

Voilà, mon cher frère, tout le détail que je saurais vous marquer jusqu'à présent de cette affaire. Je suis, comme vous le jugez , fort occupé présentement. Je m'en rapporte donc à la relation détaillée que j'en ferai publier, et que j'aurai soin de vous faire parvenir en peu. » Nous n'avons aucun général des nôtres de mort. Les lieutenants - généraux de Bûlow et le comte de Fiuckensteiii ont été faits prisonniers de guerre. Je suis persuadé de la part sensible que vous prenez à l'avantage considérable que nous avons remporté sur l'ennemi, et je suis, etc.

Meissen, ta novembre 1760.

Mon très - cher frère ,

Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez faite du 8 de ce mois. Attaché comme je vous connais à mes intérêts, ainsi qu'à

» Cette relation se trouve dans les Berlinische Nachrichten von Staats- und Çclehrten Sachen, du i5 novembre 1760, n° 1 38 . p. 559— 56a.

aao IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC

ceux de l'Etat, je suis parfaitement persuadé de la part sincère que vous prenez à l'avantage considérable que j'ai remporté en dernier lieu sur Ja grande armée des Autrichiens sous Daim. Il est vrai, je vous l'avoue, que dans la lettre que je vous avais faite précédemment, j'avais un peu grossi le nombre de ce que l'ennemi avait perdu à cette occasion , quand je l'avais mis à vingt-cinq mille hommes. Ce n'était point pour vous en imposer; mais comme les chemins de Glogau étaient alors mal sûrs encore par les partis russes, j'avais mis ce nombre exprès, pour que, au cas que cette lettre tombât entre les mains de l'ennemi, il en fût d'autant plus frappé. Mais sur quoi vous pouvez compter sûrement quant au nombre, c'est au delà de vingt mille hommes que les Autrichiens ont perdus à cette journée, inclusivement treize généraux, qui sont morts, blessés ou pris prisonniers. Outre cela, nous avons d'eux actuellement cinquante canons, parmi lesquels il y a un grand mortier et trois obusiers, et le nombre de leurs officiers prisonniers va effectivement à présent à deux cent trente -cinq, inclusivement quatre généraux et au delà de six mille bas ofliciers et soldats de pris. A mon approche à Meissen, ils en ont d'abord retiré leur garnison, tout comme ils lavaient fait à Torgau. Daun, qui avait pris sa retraite au delà de l'Elbe, où il s'est joint à Beck, a repassé l'Elbe de ce côté-ci, à Dresde, où ils campent derrière le Grand-Jardin, et il n'y a qu'un petit corps qui campe encore au Plauenschen Grund. J'ai avancé mes postes jusqu'en avant de Wilsdruf. J'ai fait canonner, l'autre jour, ce qu'il y avait de l'ennemi au Plauenschen Grund, qui se retira d'abord sur son armée. L'année de l'Empire est marehée, d'abord après la bataille, vers la Franconie, ainsi que le duc de Wurtemberg l'a également fait avec son coq)s. Il y a de l'apparence qu'ils abandonneront la ville de Dresde, et tous mes avis sont jusqu'à présent qu'ils en retirent leur artillerie et canons de fonte, qu'ils envoient en Bohême avec leur gros bagage. Leur boulangerie a été établie à Pirna, et les magasins qu'ils ont à Dresde sont très-peu considérables. Je ne saurais vous dire précisément ce qui arrivera avec Dresde; mais s'ils l'abandonnent, selon les apparences, il faut présumer que l'armée passera en Bohême, et qu'ils tiendront peut-être des postes à Gieshùbel,

AVEC LE PRINCE HENRI. aai

Gottleube, Stolpen, et peut-être Marienberg. 11 faut que cela se développe bientôt. J'ai déjà ordonné à mon ministre de Finck de vous envoyer quelques exemplaires de la relation imprimée de la bataille de Torgau ; en voici une que je vous envoie préalablement par écrit. Soyez au reste persuadé de la véritable estime et des sentiments d'amitié avec lesquels je suis, etc.

(Jnckersdorf, iS novembre 176a

Mon très -cher frère,

Je vous remercie de la part que vous prenez à la victoire que nous avons remportée le 3. Ses avantages consistent plutôt dans les malheurs dont ils nous préservent que dans les grands succès qui pourraient s'ensuivre. J'étais instruit que le maréchal Daun avait des ordres de sa cour de se soutenir à Torgau et dans la Saxe, et de tout risquer pour s'y maintenir; je savais même qu'il avait des ordres de m'attaquer, s'il le pouvait. Il ne me restait que deux partis : l'un de passer la Muldc et d'occuper cette partie qui est entre la Mulde et la Plcisse. En ce cas , je laissais la Marche ouverte; l'ennemi aurait poussé ses postes jusqu'à la Mulde, et se serait mis derrière l'Elbe. Ils avaient compris dans ces projets de porter les Russes à laisser au moins quelques troupes dans l'Electorat et dans la Poméranie, de sorte que j'aurais été coupé de la Marche, de la Poméranie et de la Silésie. Ce sont ces raisons qui m'ont obligé de tenter le hasard, assuré que si je battais les Autrichiens, les Russes se retireraient d'un côté, les cercles de l'autre , et que je pourrais du moins parvenir à procurer aux troupes une position supportable pour les quartiers d'hiver. C'est ce qui est arrivé. Nous avons poussé l'ennemi jusqu'au fond de Plauen. Vous connaissez cette situation, et vous savez que, quand même elle ne serait occupée que par des ra-

moneurs de cheminées , il serait impossible de les en déloger. Je ne sais quels arrangements l'ennemi prendra. Si les désirs des officiers et des troupes prévalent à Vienne, tout s'en ira en Bohème, parce que tous sont excédés des fatigues qu'ils ont souffertes l'hiver dernier. Si l'intérêt politique prévaut, comme il y a grande apparence, l'armée sera obligée de soutenir sa position. J'ai pris mes arrangements d'avance sur tous les cas. .J'entreprendrai tout ce que la prudence me permettra , cependant sans rien hasarder. Je me mettrai dans une telle situation, que, si l'occasion se présente de faire quelque bon coup , je sois en état d'en profiter; mais il ne faut pas qu'on exige de moi des miracles , car je vous déclare net que je n'en sais point faire. Je crois que vous avez, à présent la relation que j'ai donnée des détails de la bataille. Il y en a beaucoup que j'ai supprimés, à cause que toutes choses ne sont pas bonnes à dire. 11 n'y a aucun de nos généraux de blessé dangereusemeut. Nous avons cependant fait quelques pertes : votre régiment derechef a beaucoup souffert; le second bataillon de Kalckstein, et en général les grenadiers; mon troisième bataillon n'a pas été épargné non plus; de la cavalerie, les régiments de Baireuth et de Spaen surtout ont fait merveille, et n'ont presque pas fait de pertes. L'emplacement de l'ennemi et la manière dont la bataille s'est engagée était telle, qu'elle n'a pas permis que la cavalerie de notre droite ait pu donner; aussi n'a-t-elle presque point souffert. Vous serez fort étonné que je vous dise que c'est au régiment de Maurice que je suis redevable du gain de la bataille; cependant cela est très -vrai. Je ne crois pas que de mémoire d'homme on ait un exemple d'une canonnade comme celle de cette journée -là; cela surpasse ce que l'on en peut dire; deux tonnerres poussés l'un contre l'autre par des vents contraires ne font pas un bruit plus effroyable. Une des singularités de ce combat que je ne dois point omettre, c'est que nos charges ont continué, malgré l'obscurité, jusqu'à neuf heures et un quart; que, dans la nuit, nous avons été presque pêle-mêle avec les Autrichiens , à nous faire réciproquement des prisonniers les uns aux autres; que toute cette confusion et ce désordre a duré jusqu'au lendemain matin ; que l'on a trouvé une grande quantité de pri-

sonnicrs dans les bois, et même derrière nos lignes, qui, nous ayant crus Autrichiens, y étaient restés paisiblement. Le duc d'Aremberg, le général Walther, qui commande l'artillerie, Buccow et Ried sont morts de leurs blessures. Outre Daun , les Autrichiens ont encore huit généraux de blessés. Cette aventure ne leur serait pas arrivée , s'ils avaient eu du terrain pour se mettre au large; mais se trouvant entamés par devant et par derrière, ce fut force à eux de tenir bon. Je ne veux point vous ennuyer par un récit des détails que la voix publique pourra vous apprendre. Je suis , etc.

Ma contusion n'a pas été dangereuse; ma pelisse et mon habit doublé de velours m'ont probablement sauvé la vie. a J'ai cependant eu deux pages et trois chevaux de blessés; presque personne de mes officiers aides de camp n'est échappé sans quelques marques. Le brave Anhalt b des grenadiers est lue. c

Neusladt (près de Mei«en) , a3 novembre 1760.

. ... Je crois, mon cher frère, que j'ai rencontré juste sur ce que j'ai auguré de notre situation. Enfin, le prince Ferdinand va s'évertuer de son côté; il commence à comprendre qu'il ne doit plus souffrir les Français à Gottingue. Cela est tard, mais pourvu que la fortune le seconde, il faut espérer que ses opérations pourront produire de grandes suites. Vous me demandez- des nouvelles de ma santé; ma pelisse m'a sauvé la vie, dont je lui ai peu d'obligation. J'ai eu pendant huit jours des douleurs à la poitrine, qui se sont passées entièrement, et il semble que le ciel

* Voyei t. V, p. 9a, et t. XIX, p. ao4t

1> Guillaume comte d' Anhalt, lieutenant -colonel, né le i5 mars 1727 à KleckewiU, dan* le duché d' Anhalt - Deasau. « De la main du Uoi.

ne me prolonge la vie que pour me réserver aux plus dures épreuves; mais il faut que chacun subisse son sort. Vous ne me dites rien de votre santé; il est pourtant à présumer qu'elle est remise. Je vous prie de m'en donner des nouvelles. Hiilscn a chassé les cercles de Zwickau; j'attends son retour à Freyberg pour repasser la Triebsche. Meissen , Nossen et Freyberg feront les têtes de nos quartiers. Ces contrées où nous sommes ressemblent au désert de la Thébaïde; nous ne voyons que désolations. Daun fait passer beaucoup de troupes en Bohême ; si cela continue , je me flatte que nous aurons quelque repos.

(Nieder-Kunzendorf) a4 mai 1761.

Mon cher frère,

Je ne puis rien vous apprendre de nos hautes prouesses, car nous n'en avons point fait; nous sommes à nous examiner de loin, et à peine y a-t-il tous les huit jours un cheval de hussard de blessé. J'ai eu beaucoup à trotter pour mettre mes différents campements en règle; à présent tout est bien établi, et nous n'avons pas grand' chose à faire. Schwerin * est fort en colère contre la reine de Hongrie et contre Daun; il dit qu'ils se sont moqués de lui avec leur cartel. Il s'en est aperçu un peu tard, le pauvre garçon; il dit qu'il trouve le monde plus méchant qu'il ne l'avait cru. Il me semble qu'on n'a pas besoin d'avoir quarante-cinq ans pour s'en apercevoir, et que cette réflexion doit se présenter à tous ceux qui entrent dans le monde un an après qu'ils sortent du collège. Schwerin doit se consoler par le proverbe qui dit que les fruits tardifs sont les meilleurs. Je crois que quand Seydlitz pourra gagner le dessus sur son hypocondrie, il se portera aussi bien qu'autrefois ; mais une femme et bcau-

* Voyc* t. XIV, p. xvni, xix, lao et lai; et t. XV, p. xxx, xxxi, aoi et aoa.

AVEC LE PRINCE HENRI. aa5

coup de bien, pour quiconque a passé sa vie sans opulence, changent la façon de penser des hommes, et j'en ai vu trop d'exemples pour n'en être point convaincu.

Je ne sais, mais je ferais presque un pari que les Français feront leur paix à la fin de juin ou au commencement de juillet, et que vers l'automne, nous et toutes les parties belligérantes, chacun s'en ira chez soi planter ses choux et cultiver son jardin. » Ne pensez pas cependant, mon cher frère, que j'aie exalté mon âme; j'ai fait ce que j'ai pu pour y réussir, mais je n'ai pas été assez heureux d'atteindre à ce comble d'enthousiasme.

Zastrow a de nouveaux prophètes; l'un pronostique la paix, l'autre une bataille avec les Russes, un troisième une bataille . avec les Autrichiens. Vous n'avez que le choix des choses possibles avec eux, car il faut bien que de tant de choses si différentes il y en ait une qui arrive. J'ai demandé à Zastrow si ses diseurs de bonne aventure ne lui avaient point pronostiqué quelle serait l'issue de son mariage? Il a été, pour le coup, assez sage pour ne les point interroger sur des matières si délicates. Il a une maison à Schweidnitz , grande comme votre chambre de Schlettau, où il veut établir tout son ménagea un vieux corps de garde délabré lui sert de cuisine, et il prétend que les soubrettes de madame campent à côté de la maison. Je lui ai fait quelques remontrances sur ce beau projet, qui entraînerait la plus grande dépravation de mœurs après soi, exposant la vertu de ses chambrières au rapt, au viol et à toutes les entreprises d'une luxure effrénée contre la pudeur. Je ne sais à quel point mes remontrances l'affecteront; mais, quoi qu'il arrive, j'en ai la conscience nette, et ce sera à lui à penser au reste.

Il y a à Schweidnitz le fils d'un major autrichien, Italien de naissance, qui, à l'âge de onze ans, passe pour un prodige. 11 a une grande barbe ; on dit que Priape n'est rien en comparaison de lui, et qu'il a toute la force et la vigueur d'un homme fait. Cette réputation étonnante a attiré à Schweidnitz le pèlerinage de toutes les femmes des environs , qui sont venues pour voir ce prodige, et qui peut-être auraient volontiers passé à l'expérience,

• Voyei t. XX III, p. 97, et t. XX , p. 166 et a85.

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