XXVI. i
aaG IV. CORRESPONDANCE DE FREDERIC
si la tutelle du père et île la mère de cet enfant ne s'y était opposée. Du reste les prodigalités de la nature ne se sont bornées qu'aux seules parties mâles du jeune homme, et ceux qui le connaissent disent que sa tète est aussi mal partagée que sa virilité Test avantageusement.
Voilà, mon cher frère, toutes les nouvelles de ce canton; j'aimerais bien n'en avoir pas d'autres à vous donner que des bar ga telles, mais dans six semaines d'ici je crains bien qu'il n'en soil pas de même; je vous prie cependant de me croire, etc.
l'iïlrcn, H juillet 1761.
. . . . J'ai quitté le plus beau des palais possibles et le plus savant des barons;» je me trouve ici sans baron, sans Cunégonde1» et sans docteur Pangloss. h Ce sera , selon toute apparence , avec Loudon que nous examinerons la question du tout est bien, et qu'elle se décidera par des arguments qui me feraient pencher à croire que tout n'est pas bien dans ce misérable monde que nous habitons. Je vous prie d'être persuadé de ma tendre amitié.
• Du 16 mai au 6 juillet, Frédéric avait eu son quartier général à Nicdcr- Kunzendorf près de Yrey bourg, village dont Hatis-Kracst de Gcllborn et Prscbicdrowitz était seigneur. Le 1" juin, il naquit à celui-ci une fille qui lut baptisée le racrae jour, et que Frédéric tint sur les fonts, mai» qui luourut le lendemain.
*> Personnages du roman de Candide, par Voltaire, auquel la Jiu de cette lettre fait allusion.
AVEC LE PRINCE IIEMtl.
Gicssmannsdorf, 37 juillet 1761.
Mon cher fhkhk,
Le genre humain vous doit une statue pour la belle apologie que vous en faites; il n'y manque que la persuasion, et j'en reviens, mon cher frère, à mon opinion, que les meilleurs des humains, ce sont les moins vicieux. J'ai, par mon expérience, appris à connaître cette espèce à deux pieds, sans plumes, et si vous ne supposez pas que je suis tombé entre la canaille la plus fieffée, il faut que vous conveniez que les bons caractères sont plus rares que les conjonctions des planètes et l'apparition des comètes. Ne pensez pas cependant que l'amour naisse de la tendresse; si je ne me trompe, je le crois produit par l'instinct des sens, par le besoin de la nature. Le sentiment se mêle, je ne sais comment, à la nécessité d'aimer qui nous presse, et dont cependant une volupté brutale est l'objet. C'est une nécessite dans l'adolescence, c'est coutume dans 1 age avancé. Ne m'accusez pas cependant d'une morale trop austère , car je regarde l'amour comme la faiblesse la plus aimable et la plus excusable des hommes. Vous m'envoyez dans les cabanes des pauvres chercher la vertu; mais les hommes qui les habitent sont-ils sans passions? Voilà ce qui mène à une vertu parfaite, et ce qu'on trouve aussi peu dans les chaumières que dans les palais. Enfin, mon cher frère , relisez, s'il vous plaît, les Maximes de La Rochefoucauld;» il plaidera ma cause plus éloquemment que je ne le pourrais faire. Peutêtre croirez- vous que M. Loudon me rend grognard et fâcheux; je ne disconviens pas qu'il en pourrait être quelque chose, et que si nous l'avions bien battu, je m'adoucirais pour le genre humain. Nous avons quatre-vingt-trois jours à passer, qui seront difficiles et pénibles; je les compte sur le bout des doigts, je suc et je travaille. Il est naturel de prendre part à ce qui nous touche intimement; aussi dit -on d'un général que lorsqu'il avait un bon quartier, il s'écriait: Voilà l'armée bien campée! Tout
« Voyez t. VU, p. io4; t. IX , p. 90; et t. XXV, p. 184.
le monde en fait à peu près autant. Je ne l'approuve pas, mais cela est inhérent à l'homme; pourvu qu'on ait un cœur et de la sensibilité, il faut pardonner le reste. Je souhaite, mon cher frère, que vous en fassiez autant, vous priant de me croire avec une parfaite amitié, etc.
Gross-Nossen , 3 octobre 1761.
Mon très -cher frère,
Je ne saurais tarder de vous avertir du cas triste qui vient de m'arriver ici; nous venons de perdre d'une manière à peine croyable la ville de Schweidnitz, que Loudon a surprise, l'ayant attaquée la nuit du ierde ce mois, d'assaut, en sept différents endroits à la fois, et forcée, l'épée à la main, dans un temps de deux à trois heures, sans tirer un coup de canon contre la ville et sans y jeter une bombe. On veut me persuader que la garnison s'était défendue assez valeureusement, et que l'ennemi avait perdu beaucoup de monde, mais que, ne se souciant pas de sa perte, et relevant toujours les assaillants avec de nouvelles troupes, la garnison avait été forcée. a Voilà cependant des circonstances que je ne saurais vous garantir, n'ayant pas des nouvelles sûres sur cela.
Vous jugerez vous-même de la perplexité où je dois me trouver de ce qu'un événement si extraordinaire et presque incroyable a dû arriver, tandis qu'à peine j'avais quitté mon camp de Piilzen , et que j'avais fait une marche à Siegroth. Cependant, comme le malheur est fait, et qu'il ne me reste présentement qu'à songer aux moyens de le corriger, je n'attends que le retour du général de Platen avec son corps , après son expédition faite et finie
• Ce fut le général de Zastrow, dont le Roi parle dans sa lettre au prince Henri, du a4 mai 1761, qui rendit SchwcidniU, le 1" octobre.
en Poméranie; je calcule qu'il pourra me joindre le 20 de ce mois à peu près , et ce sera alors que je tâcherai de redresser ce désastre et de remettre en ordre ici tout ce qui s'est dérangé par là. Vous aviserez par là vous-même que, par cet empêchement inattendu , je ne saurais être aussitôt en Saxe que je l'avais médité et que je vous l'avais marqué. Je vous renouvelle les assurances de la considération et de l'amitié parfaite avec laquelle je suis, etc.
Cross -Nossen, 5 octobre 1761.
Mon cher fhkre ,
Vous aurez appris le malheur qui m'est arrivé à Schweidnitz. Cela est inconcevable quand on connaît la place; l'ennemi y a rois presque toute son infanterie; il doit y avoir fait une grande perte. Zastrow et la garnison doivent avoir fait en très -braves gens; mais Loudon s'est servi d'hommes comme de fascines pour se frayer le passage. Cela est bien dur pour moi, sans que j'entre dans les raisons que j'ai de redresser un malheur dont je crois que vous comprendrez et les conséquences , et les suites ; ainsi je ne vous en dis rien. C'est une besogne très -difficile; mais tel est mon sort dans cette guerre, d'avoir les plus grandes difficultés à vaincre. Je crois que Platen aura été le ao, ou le 3o à Colberg, et, selon ce qu'écrit le prince de Bevern, Romanzoff se préparait à son départ. Platen sera obligé de revenir ici aussi vite qu'il en est parti ; vous en comprendrez la raison. Je vous prie de faire ce que vous pourrez pour que vos nouveaux bataillons prennent forme; je suis ici occupé de tant de choses, et encore si embarrassé d'objets pressants, qu'il m'est impossible de pourvoir à rien avant d'avoir les bras plus libres que je ne les ai. Je vous prie de suppléer à tout ce qu'il faut en mon absence. Si je me remets sur pied, après ce qui m'est arrivé, et que les affaires se
23o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
redressent ici, je viendrai également en Saxe," mais plus tard. Il y a eu quelques - unes de vos lettres de perdues.
Reck est aussi auprès de Loudon, et dix régiments des Russes.
Strehlcn , 8 octobre 1 76 1 .
Mon cueh frère,
Je doute beaucoup que Loudon ait détaché pour la Saxe; j'ai compté ses bataillons le 28, et il n'y en avait pas un à redire. Lui, Draskovics, Brcntano, Jahnus et Bclhlcn en ont soixanteseize; ajoutez-y quatorze russes, cela fait quatre-vingt-dix. Depuis la prise de Schwcidnitz , j'ai tous les jours des nouvelles, mais aucunes qui fassent mention de détachements. La raison de mon départ de Schweidnitz était principalement pour ménager le magasin, qui m'aurait manqué tout court, et la difficulté d'amener des convois d'ailleurs à travers un essaim de Cosaques, de hussards et de troupes légères. La ville a été prise d'assaut en moins de deux heures; je n'en étais éloigné que d'une marche. Après ce coup , il faudra une armée pour chaque forteresse. Je ne puis point remettre les affaires dans cette province, à moins du secours de Platen. Un exprès venu de Colberg, et qui en est parti le a, prétend qu'après la jonction de Platen au prince de Wurtemberg il avait entendu, en revenant ici, un feu comme celui de deux armées qui se livrent bataille , et que le feu allait en s'éloignant de Colberg. Vous pouvez penser si cela me tranquillise, et si j'attends en tremblant les nouvelles de ce qui s'est passé. Peut-être que ce n'a été qu'une affaire d'arrière -garde; je le souhaite. Buturlin attend peut-être le succès de cet événement pour se déterminer, soit pour la Vistule, soit pour l'Oder.
» Le quartier général du priucc était à Scldettau. Voyez la Fie privée, politique et militaire du prince Henri, \\. 100 et suivante;».
AVEC LE PRINCE HENRI. a3i
Si tout va bien en Poméranie, j'espère que peut-être il y aura moyen de redresser les affaires de Silésie.
Pour les vivres de la Saxe, c'est une bagatelle que d'y amasser des magasins et tout ce qui est nécessaire; si les choses vont bien ici , et que j'y puisse venir, vous n'avez qu'à me dire ce qu'il vous faut, et je me fais fort de vous le procurer. J'y subsisterais, s'il le fallait, avec votre armée et la mienne; mais ces coquins du directoire de la guerre vous trompent, parce qu'ils sont tous corrompus par les Saxons. Ce n'est pas entre Meisscn et Torgau qu'il faut prendre les vivres, mais cet hiver on les tirera de Frcybcrg, de Chemnitz, du Voigtland, de Leipzig et de la Thuringc. J'en parle par connaissance de cause, et vous pouvez vous en fier à ma parole. Mes troupes, si je puis y aller, feront vivre les vôtres toute l'année prochaine , et les payeront ....
ioo. AU MEME.
Strchleu, iG novembre 1761.
MON IHfcS - CIJEH FRÈKE,
«J'ai reçu votre lettre du 1 1 de ce mois, sur laquelle j'ai la satisfaction de vous dire que Platen pourra être parti hier ou aujourd'hui pour la Saxe. Il doit y passer l'hiver avec tout son corps ; il serait presque impossible de le nourrir ici; mais comme j'ai perdu ici tout cet automne, trop faible pour entreprendre, et ayant été obligé de faire de grands détachements en Poméranie, il faut rouvrir ici, l'année prochaine, une campagne précoce, pour ravoir Schweidnitz. Loudon tient encore le poste de Kunzendorf; quand même je l'en chasserais, en courant les plus grands hasards, avant que Platen arrive ici, il n'y aura plus moyen de faire des sièges. Nos peines seraient donc perdues. J'envoie par cette raison Platen en Saxe. 11 faudra que vous tâchiez de resserrer les ennemis près de Dresde autant que vous le pourrez , car plus nous occuperons de pays , plus nous aurons de
a3a IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
subsistances, de recrues et d'argent, trois choses sans lesquelles on ne fait pas la guerre. J'enverrai Flesch» là -bas, avec toutes les instructions, au commissariat. Le prince de Wurtemberg et la ville b sont sauvés pour cette année. On m'écrit que Buturlin et Fcrmor sont partis; reste Berg et Roraanzoff. 11 faut espérer qu'ils ne s'arrêteront pas plus longtemps, et qu'au moins l'on pourra respirer quelques mois. Chi ha tempo ha vita.
ioi. AU MÊME.
Breslau, a3 décembre 1761.
Mon très-cheh frkkk,
Je viens de recevoir votre lettre du 19 de ce mois, et je suis bien aise que Daun ait la bonté de vous laisser en repos jusqu'à présent. C'est certainement une grande sottise de sa part. Le général Platen pourra s'étendre avec ses côtés du côté de la Thuringe et de la Saale. Il faudra certainement chasser quelquesuns de nos ennemis des endroits d'où ils peuvent rendre la subsistance la plus difficile, pour former nos amas, afin qu'il n'y ait aucun empêchement physique à l'amas des subsistances. J'enverrai dans quelques jours Anhaltc en Saxe, tant pour arranger ce qui regarde la livraison des recrues, l'augmentation de l'armée, que les livraisons. Il vous rendra compte de toutes mes idées, et j'espère que vous commencerez à croire que je ne me repais ni de sottises, ni de chimères. Les Autrichiens ont fait leur réduction , faute de pouvoir payer le corps de Czernichew ; ainsi, en comptant celui-là, leur armée demeure aussi forte qu'elle l'a été. L'épuisement de leurs finances est si grand, que je ne crois pas qu'ils pourront finir la campagne prochaine, pour
» Conseiller de guerre.
I» Colbcrc.
c Henri - Guillaume d'Anhalt, ne en 1734, alors major et adjudant Voyez t. V, p. 10a et aia, et L VI, p. i4g.
peu que les affaires nous réussissent. Il en est de même de Colberg. La prise de cette ville me mettrait la corde au cou, si un autre événement* ne rendait ce malheur passager et facile à réparer.
Je vous remercie de la part que vous prenez à l'aventure que l'ennemi m'avait préparée. Le danger n'était pas aussi réel qu'il le parait de loin. Le dessein que l'ennemi avait formé témoignait plus la volonté de nuire que son intelligence militaire. Le traître u qui leur avait suppéditc ce projet s'est sauvé. Voilà le dénouaient qu'a eu l'aventure. J'espère de vous donner dans quelques jours des nouvelles plus intéressantes, c
Hoff, 5 janvier 176a.
Mon très -cher frère,
Le major Ànhalt m'a remis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. D m'a rendu compte de l'objet de vos espérances et des mesures que vous prendrez en conséquence. Je vous enverrai incessamment le détail que vous me demandez, pour former ce qui manque à un attirail complet de siège, et je serai ravi si la situation permet qu'on s'en serve. Après avoir demandé au major Anhalt tout ce qui est relatif à la diversion que vous supposez de la part de vos alliés, j'ai voulu savoir vos intentions sur les arrangements que vous prendrez, au cas que, contre votre attente, les alliés ne lissent pas les démarches que vous souhaitez ; à quoi il n'a pu me répondre. Mais il est toujours plus difficile de se conduire dans des cas que vos ennemis
» Le Roi espérait que le» Turcs et les Tartares déclareraient la guerre à l'Autriche.
•» Le baron de Warkotsch. Voyes t. XIX , p. 273 et 374. « De la main du Roi.
a34 IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
ne soient pas obliges par une diversion à détacher des troupes, car lorsque cette dernière circonstance arrivera , et que d'ailleurs les arrangements seront pris, tout s'agencera de soi-même; mais si Ton n'est pas préparc aux mesures dans les fâcheux événements qu'on prévoit, ils peuvent devenir par là plus uuisiblcs encore. C'est donc pourquoi je vous prie instamment de me faire part des mesures que vous prendrez, dans la supposition que tout reste dans la situation présente ....
io3. AU PRINCE HENRI.
Brcslau. q janvier 176a.
Mon trks-ciikh fhkre.
J'ai reçu votre lettre du 5 de ce mois.' La question que vous me faites est impossible à répondre; si tout secours venait à nous manquer, malgré l'espérance que nous avons, je vous avoue que je ne vois pas ce qui pourra éloigner ou conjurer notre perte. Cependant , puisque vous voulez que je vous dise ce que je puis imaginer de mieux dans une aussi grande extrémité, ce serait de rassembler toutes nos forces, et d'aller alternativement avec toute cette masse sur le corps des ennemis. Voilà ce qu'il y a de mieux. Cela n'est pas suffisant, et j'entends déjà tous les obstacles et les inconvénients que vous allez m'objecter. Mais pensez -y vousmême; après tout, périr en détail ou périr en masse, n'est-ce pas la même chose? Cependant pourquoi mon avis vaut mieux que le reste, c'est que si avec notre masse on avait bien accablé une des trois armées, on aurait meilleur marché des deux autres, et qu'alors on pourrait se remettre en différentes armées. Pcnsez-y bien; je ne vois que cela, et ne nie confie là -dessus qu'à vous seul. Je suis , etc.
AVEC LE PRINCE HENRI. a35
Hoff, 1 6 janvier 176a.
Vous avez eu la bonté de me répondre, au sujet de la campagne prochaine, que votre intention était de rassembler toutes vos forces et de les porter toutes d'un côté, tâchant d'écraser une armée pour chercher ensuite l'ennemi d'autre part. Je suis entièrement de votre sentiment, mon très -cher frère, si entre ci et la campagne prochaine aucun événement de la part de vos alliés n'arrive, qui nous tire d'affaire, et que tout secours étranger vous manque, que, alors, tel plan de campagne que vous ferez, il sera toujours également sujet à de grandes vicissitudes, et ne pourra pas, suivant les vues humaines, vous mettre à l'abri de voir la catastrophe la plus triste et la plus malheureuse. La résolution que vous êtes, en ce cas, intentionné de prendre me paraît une des plus désespérées. En assemblant toutes vos forces dans une armée, vous ne pouvez subsister; les provinces abandonnées seront occupées par l'ennemi , et les magasins y établis lui tomberont en partage. Si même ensuite, après quelques succès heureux, on retournait dans l'une ou l'autre province, la misère de tout le pays ne permettrait nulle part de pouvoir se nourrir, et les magasins n'y subsisteraient plus; on serait obligé d'en sortir aussitôt que rentré. L'expérience, d'ailleurs, nous a appris qu'on n'écrase pas sitôt une armée, et, de plus, lorsque avec toutes vos forces vous marcherez vers l'une ou l'autre armée ennemie , celle que vous rechercherez se retirera dans un des postes connus , et qui sont en grand nombre dans toutes les provinces où la guerre s'est faite depuis six ans. Je conviens de tous les inconvénients qui résultent en opposant des armées à toutes les armées ennemies; mais comme il s'agit de périr, il est seulement nécessaire de savoir quelle est la mort la plus lente; et si le terme est éloigné, il donne par conséquent quelque espérance qu'il arrivera quelque événement imprévu, et à cet égard -là, je crois pour sûr qu'on arrêtera les ennemis plus longtemps en leur opposant du monde que si on leur laissait la liberté d'agir, et qu'on se mette ensemble pour courir sur une armée. Un médecin
habile lâche de traîner son malade, s'il ne le peut guérir, afin que, lorsqu'il meurt, il ait au moins la consolation que ce soit suivant la règle de Galien et les préceptes d'Hippocratc; et je pense en conséquence que des corps opposés aux ennemis les arrêteraient du moins, et c'est tout ce qu'on peut faire et espérer ....
io5. AU PRINCE HENRI.
Breslau, ao janvier 176a.
Je viens de recevoir votre lettre du 1 6 de ce mois. Vous savez qu'il y a deux médecins dans Molière, le médecin Tant- pis et le médecin Tant -mieux,* et qu'il est impossible que ces deux -là soient du même sentiment. J'ai un malade à traiter, qui a une fièvre violente; dans un cas désespéré, je lui ordonne de l'émétique, et vous voulez lui donner des anodins. Mais comme nous n'en sommes pas encore à cette extrémité , je vous prie de penser bien sérieusement à tout ce qu'Anhalt vous a dit. Je ne vous parle point de la situation où je me trouve ici, ni de tout ce que j'ai à appréhender. J'espère me soutenir jusqu'au mois de mars, où certainement les choses changeront.
Breslau, i g janvier 176a.
Mon cher frère,
Je n'ai pas voulu vous laisser ignorer l'importante nouvelle que je viens de recevoir, dans ce moment, de la mort de l'impératrice de Russie, qui est arrivée le 5 de ce mois.
* Ce n'est pas Molière qui parle des médecins Tant-pis et Tant-mieux, c'est La Fontaine, Fables, liv. V, fable ta, Les Médecins.
AVEC LE PRINCE HENRI. a37
Je ne saurais vous dire encore les suites de cet événement, et il faudra que nous patientions une quinzaine de jours, pour voir où cela nous mènera, et quel train les affaires prendront à la suite; mais ce que je m'en flatte fort, c'est que cela ne tournera pas du tout mal pour nous. Je suis, etc.
Breslau, 3i janvier 1763.
Mon trks-chkr frère,
J'ai à vous mander la bonne nouvelle que Czernichcw part avec ses Russes pour la Pologne. Nous n'avons plus, pour cette fois, rien à craindre de ces gens -là. Voilà, grâce au ciel, notre dos libre. Je ne puis point entrer en de plus grands détails , de sorte que, dès à présent, tous les corps qui avaient l'œil sur Berlin n'ont plus besoin d'y penser, et que, si vous en aviez besoin, vous pourriez les employer ailleurs. Ce grand événement fera que les Autrichiens se tourneront tout à fait du côté des Français , et je crois que vous devez tâcher de vous en informer autant qu'il dépendra de vous ; car certainement il ne reste d'autre parti aux Français. Ce grand événement entraînera infailliblement les Suédois. Ainsi voilà toutes ces troupes de Poméranie et de Mecklenbourg qui retournent à ma disposition. Bénissons le ciel de cet événement, qui promet des suites encore meilleures. Je suis avec l'estime et l'amitié la plus parfaite , etc.
J'espère que ces nouvelles vous rendront de bonne humeur.
Breftlati. a février 176a.
J'ai reçu votre lettre du 29 du mois passé. Vous avez pris le meilleur parti qu'il y avait à prendre. Si l'impératrice de Russie n'était pas morte, le projet de nos ennemis était sûrement d'agir en Saxe; mais à présent je crois qu'il n'y a rien à craindre, et qu'il ne s'agira que d'un peu plus ou moins de terrain pour nos quartiers , et je ne crois pas qu'il convienne à présent de se casser la tète pour des bagatelles, d'autant plus que nous allons être incessamment délivrés des Russes, et que mes lettres de Constantinople me font tout espérer pour le printemps. Une sultane est accouchée d'im fils, et, selon ce que j'en puis juger, nos affaires iront bien là -bas. Ainsi patience, mon cher frère, en attendant que notre moment arrive; conservons - nous pour ce moment-là, c'est le grand objet que nous devons avoir. Je suis, etc. é
Brcslau, 9 février 17G2.
.... Quant à mes affaires à Pétersbourg, je viens d'en recevoir les nouvelles les plus satisfaisantes des bonnes intentions de l'empereur régnant à mon égard. J'ai pris aussi toutes mes mesures là-dessus pour cultiver ces sentiments autant qu'il dépendra de moi; mais j'ose en augurer si bien, que, après un intervalle de quatre semaines, je pourrai savoir au juste de quelle façon tout cela s'arrangera à mes désirs. Si nous convenons une fois avec la Russie , une conséquence nécessaire en sera que la Suède s'arrangera aussi avec moi , sur quoi j'ai également pris mes mesures ; ce qui ne manquera pas de déranger extrêmement tous les projets de nos ennemis, pourvu que nous tenions ferme contre eux ....
AVEC LE PRINCE HENRI. a39
no. AU MEME.
Brcslnu, iS février 1762.
Mon trks-chkr frkre.
Votre lettre du i4 de ce mois m'est parvenue. Les affaires en Russie prennent un très -bon train. J'y ai envoyé Goltz pour complimenter l'Empereur; il est muni de tout. L'Empereur l'attend avec impatience pour faire sa paix. Il m'a demandé Tordre, de sorte que vous pouvez conclure de tout ceci que tout ira bien ; et, selon les lettres de Keith a et de Ilordt,b nous pouvons nous flatter que, le mois de mars, nous serons débarrassés des Russes et des Suédois. Les détails seraient trop longs à vous en faire, mais cela me parait presque certain. Goltz pourra être le a5 à Pétcrsbourg. Je vous envoie les nouvelles de Constantinople qui viennent de Varsovie, par lesquelles vous verrez que les choses deviennent très-sérieuses , et que ces gens se préparent à faire une bonne diversion. Mes lettres disent que Nadasdy aura le commandement en Hongrie. Les lettres que j'attends directement de Constantinople ne peuvent arriver que vers la fin de ce mois ou au commencement du mois prochain; il faut les attendre. Ce que vous me dites des magasins de Saxe est très -juste. Les troupes de Czernichcw partiront sûrement, mais je ne saurais vous marquer le jour. Keith écrit de Pétcrsbourg qu'on leur en a donné l'ordre ....
m. DU PRINCE HENRI.
Hoff, aa février 176a.
Mon trks-cuer frkre,
On est bien plus sensible aux maux d'autrui lorsqu'ils sont analogues aux nôtres; vous pouvez donc juger que, avec tout l'in-
• Robert Keith, ministre d'Angleterre à Saint - l'ctcrobourg. *> Voyez t. V, p. la , et t. XIX , p. 3oa.
a4o IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC
térêt que je prends à votre santé, j'ai encore celui de partager vos peines par les épreuves que j'en fais. Je souhaite que votre santé , qui se rétablit , s'affermisse entièrement pour l'été et pour toujours.
La comédie allemande n'est pas un spectacle digne de vous; je ne m'étonne nullement que vous ne la fréquentiez pas; le théâtre allemand est bien éloigné encore d'atteindre à cette perfection où la plupart des autres nations sont arrivées, et les platitudes d'un Hanswurst n'attireraient guère votre attention dans un temps où les objets les plus agréables auraient de la peine même à vous distraire des grandes occupations que vous avez. En général, le grand spectacle du monde offre assez de quoi occuper un esprit qui pense. Heureux tous ceux qui peuvent contempler les vicissitudes des choses humaines sans se trouver engagés dans le tourbillon qui bouleverse, altère, et se joue des hommes ....
na. AU PRINCE HENRI.
Brexlau, i4 mars 1762.
. . . . Quant à l'article des livraisons et de toutes ces choses -là, la grande raison pour laquelle cela ne prend pas un aussi bon train qu'il le faudrait, c'est que vous occupez trop peu de terrain, et que vous êtes trop serré; il sera impossible de vous pourvoir de tout avant que vous ayez gagné plus de pays. Si je pouvais être trois semaines en Saxe, je crois que je parviendrais à vous arranger en tout; mais comme il m'est impossible de m'éloigner d'ici deux pas, je vous enverrai Anhalt avec des ordres aux généraux pour les obliger à leur devoir. Je ne vous parle pas des difficultés qu'il me faut surmonter ici, quoiqu'elles soient très - considérables. Il faut regarder notre situation comme une suite de la malheureuse campagne passée , et s'aider comme l'on pourra ....
AVEC LE PRINCE HENRI. »4i
n3. LE PRINCE HENRI A M. EICHEL.
lion*. 26 mars 1762.
Monsieur ,
Vous êtes instruit sur les lettres du i4 et du 16 que le Roji m'a écrites; vous savez de plus que le major Aimait, que le Roi envoie, doit arriver incessamment. Si les ordres dont il est chargé répondent aux lettres que j'ai reçues du Roi , je me trouverai dans un fâcheux compromis, duquel je suis résolu de me tirer par une retraite volontaire. Ma santé abîmée, les chagrins que j'af essuyés, les fatigues et les peines de la guerre, me font peu regretter l'emploi que le Roi m'a confié. J'attends de vos soins que, si le cas arrive que j'écrive au Roi pour quitter une charge qui ne m'honore plus, et que je serais très-résolu, dans ce cas, de ne pas garder (si je fais tant une fois que de m'en démettre), vous tacherez pourtant alors de faire qu'on observe la décence que l'on garde partout ailleurs pour ceux qui ont servi l'Etat. Je n'ai pas une haute opinion de mes services; mais je ne me trompe pas peut-être quand je réfléchis qu'il serait plus honteux pour le Roi que pour moi, s'il me faisait endurer toutes sortes de chagrins lorsque je serai en retraite. Je suis avec la plus grande estime, monsieur, votre très -affectionné ami.
ii4- LE PRINCE HENRI A FRÉDÉRIC.
Hoff. 3o mars 176a.
....Vos lettres précédentes, sur lesquelles j'ai voulu garder le silence, et ce dernier manque d'affection, me font bien connaître à quelle fortune j'ai sacrifié ces six années de campagne ....