S1?ID. — TOME V
Mais s'il n'est qu'un escamoteur, comme je le crains, il faudra bien le détenir un peu plus sévèrement , pour l'empêcher de troubler la possession de la véritable héritière de Rudolstadt , une baronne Amélie, je crois , qui , après quelques travers de jeunesse , est sur le point de se marier avec un de mes officiers. J'aime à me persuader , mademoûelle , que vous ignorez la conduite de votre mari, et que vous vous faites illusion sur son caractère : autrement je trouverais vos instances très-déplacées. Mais je vous plains trop pour vouloir vous humilier... Vous pouvez vous retirer. »
Consuelo vit qu'elle n'avait rien à espérer, et qu'en essayant de faire constater l'identité de Liverani et d'Albert de Rudolstadt, elle rendrait sa cause de plus en plus mauvaise. Elle se releva et marcha vers la porte, pâle et prête à s'évanouir. Marie-Thérèse, qui la suivait d'un œil scrutateur, eut pitié d'elle, et, la rappelant : « Vous êtes fort à plaindre, lui dit-elle d'une voix moins sèche. Tout cela n'est pas votre faute, j'en suis certaine. Remettez -vous, soignez -vous. L'affaire sera examinée consciencieusement; et si votre mari ne veut pas se perdre lui-même, je ferai en sorte qu'il soit considéré comme atteint de démence. Si vous pouvez communiquer avec lui, faites-lui entendre cela. Voilà le conseil que j'ai à vous donner.
— Je le suivrai, et je bénis Votre Majesté. Mais sans sa protection, je ne pourrai rien. Mon mari est enfermé à Prague,*et je suis engagée au théâtre impérial de Vienne. Si Votre Majesté ne daigne m'accorder un congé et me délivrer un ordre pour communiquer avec mon mari qui est au secret...
— Vous demandez beaucoup I j'ignore si M. de Kaunitz voudra vous accorder ce congé, et s'il sera possible de vous remplacer au théâtre. Nous verrons cela dans quelques jours.
— Dans quelques jours!... s'écria Consuelo en retrouvant son courage. Mais dans quelques jours il ne sera plus temps I il faut que je parte à l'instant même!
— C'est assez, dit l'impératrice. Votre insistance vous sera fâcheuse, si vous la portez devant des juges moins calmes et moins indulgents que moi. Allez , mademoiselle. »
Consuelo courut chez le chanoine ***' et lui confia ses enfants, en lui annonçant qu'elle partait, et qu'elle ignorait la durée de son absence.
« Si vous nous quittez pour longtemps, tant pis! répondit le bon vieillard. Quant aux enfants, je ne m'en plains pas. Ils sont parfaitement élevés, et ils feront société à Angèle , qui s'ennuie bien un peu avec moi.
— Écoutez! reprit Consuelo qui ne put retenir ses larmes après avoir été serrer ses enfants une dernière fois sur son cœur, ne leur dites pas que mon absence sera longue, mais sachez qu'elle peut être étemelle.
LA COMTESSE DE RUDOLSTÂDT
Je vais subir peut-être des douleurs dont je ne me relèverais pas à moins que Dieu ne fit un miracle en ma faveur; priez-le pour moi, et faites prier mes enfants, n
Le bon chanoine n'essaya pas de lui arracher son secret; mais comme son âme paisible et nonch^Uante n'admettait pas facilement l'idée d'un malheur sans ressources, il s'efforça de la consoler. Voyant qu'il ne réussissait pas à lui rendre l'espérance, il voulut au moins lui mettre l'esprit en repos sur le sort de SCS enfants.
« Mon cher Berlani, lui dit-il avec l'accent du cœur, et en s'efTorçant de prendre un air enjoué à travers ses larmes, si tu ne reviens pas, tes enfants m'appartiennent, songes-yl Je me charge de leur éducation. Je marierai ta fille, ce qui diminuera un peuladotd'Ângèle, et la rendra plus laborieuse. Quant aux garçons, je te préviens que j'en ferai des musiciens!
— Joseph Haydn partagera ce fardeau, reprit Gonsuelo en baisant les mains du chanoine, et le vieux Porpora leur donnera bien encore quelques leçons. Mes pauvres enfants sont dociles, et annoncent de l'intelligence; leur existence matérielle ne m'inquiète pas. Ils pourront un jour gagner honnêtement leur vie. Mais mon amour et mes conseils... tous seul pouvez me remplacer auprès d'eux.
— Et je te le promets, s'écria le chanoine; j'espère bien vivre assez longtemps pour les voir tous établis. Je ne suis pas encore trop gros, j'ai toujours la jambe ferme. Je n'ai pas plus de soixante ans, quoique autrefois cette scélérate de Brigitte voulût me vieillir pour m'engager à faire mon testament. Allons, ma fille 1 courage et santé. Pars et reviens! Le bon Dieu est avec les honnêtes gens. »
Gonsuelo, sans s'embarrasser de son congé, ût atteler des chevaux de poste à sa voiture. Mais, au moment d'y monter, elle fut retardée par le Porpora, qu'elle n'avait pas voulu voir, prévoyant bien l'orage, et qui s'effrayait de la voir partir. 11 craignait, malgré les promesses qu'elle lui faisait d'un air conuraint et préoccupé, qu'elle ne fût pas de retour pour l'opéra du lendemain.
« Qui diable songe à aller à la campagne au cœur de l'hiver? disait-il avec un tremblement nerveux, moitié de vieillesse, moitié de colère et de crainte. Si tu t'enrhumes, voilà mon succès compromis, et cela allait si bien! je ne te conçois pas. Nous triomphons hier, et tu voyages aujourd'hui 1
Cette discussion fit perdre un quart d'heure à Gonsuelo, et donna le temps à la direction du théâtre, qui avait déjà l'éveil , de faire avertir l'autorité. Un piquet de uhlans vint faire dételer. On pria Gonsuelo de rentrer et on monta la garde autour de sa maison pour l'empêcher de fuir. La fièvre la prit. Elle ne s'en aperçut pas , et continua d'aller et de venir dans son appar-
tement, en proie à une sorte d'égarement, et ne répondant que par des regards sombres et fixes aux irritantes interpellations du Porpora et du directeur. Elle ne se coucha point, et passa la nuit en prières. Le matin, elle parut calme, et aHaàlarépétitionpororiire. Sa voix n'avait jamais été plus belle, mais elle avait des distractions qui terrifiaient le Porpora. maudit mariage! 6 infernale folie de l'amour! murmurait-îl dans l'orchestre en frappant sur son clavecin de façon à le briser. Le vieux Porpora était toujours le même, il eût dit volontiers : Périssent tous 1^ amants et tous les maris de la terre plutôt que mon opéra!
Le soir, Gonsuelo fit sa toilette comme à l'ordinaire, et se présenta sur la scène. Elle se posa, et ses lèvres articulèrent un mot... mais pas un son ne sortît de sa poitrine, elle avait perdu la voix.
Le public stupéfait se leva en masse. Les courtisans, qui omunençaient à savoir vaguement sa tentative de fuite, déclarèrent que c'était un caprice intolérable. Il y eut des cris, des huées, des applaudissements à chaque nouvel effort de la cantatrice. Elle essaya de par* 1er, et ne put faire entendre une parole. Cependant, elle resta debout et morne, ne songeant pas à la perte de sa voix, ne se sentant pas humiliée par l'indignation de ses tyrans, mais résignée et fière comme l'innocmt condamné à subir un supplice inique, et remerciant Dieu de lui envoyer cette infirmité subite qui allait lui permettre de quitter le théâtre et de rejoindre Albert.
Il fut proposé à l'impératrice de mettre l'artiste récalcitrante en prison pour lui faire retrouver la voix et la bonne volonté. Sa Majesté avait eu un instant de colère, et on croyait lui faire la cour en accablant l'accusée. Mais Marie-Thérèse, qui permettait quelquefois les crimes dont elle profitait, n'aimait point à faire souffrir sans nécessité.
tt Kaunitz, dit^lle à son premier ministre, faites délivrer à cette pauvre créature un permis de départ, et qu'il n'en soit plus question. Si son extinction de voix est une ruse de guerre, c'est du moins un acte de vertu. Peu d'actrices sacrifieraient une heure de succès à une vie d'amour conjugal. »
Gonsuelo, munie de tous les pouvoirs nécessaires , partit enfin, toujours malade, mais ne le sentant pas. ici nous perdons encore; le fil des événements. Le procès d'Albert eût pu être une cause célèbre, on en fit une cause secrète. Il est probable que ce fut un procès analogue, quant au fond, à celui que, vers la même époque, Frédéric de Trenck entama, soutint et perdit après bien des années de lotte. Qui connaîtrait aujourd'hui en France les détails de cette inique afiaire, si Trenck lui-même n'eût pris soin de les publier et de répéter ses plaintes chaleureuses durant trente ans de sa vie? Mais Albert ne laissa point d'écrits. Nous allons donc être forcé de nous reporter à l'histoire du baron de Trenck, puisque aussi bien
LÀ COMTESSE DE RUDOLSTABT
il esl un de nos héros, cl peut-être ses embarras jetteront-ils quelque lumière sur les malheurs d'Albert et de Gonsuelo.
Ln mois à peine après la réunion de saint Graal , circonstance sur laquelle Trenck a gardé le plus profbod secret dans ses Mémoires, il avait été repris et enfermé à Magdebourg» où il consuma les dix plus belles années de sa jeunesse, dans un cachot affreux, assis sur une pierre qui portait son épitaphe anticipée : Chgil Treneky et chargé de quatre-vingt livres de fers. Tout le monde connaît cette célèbre infortune » les circonstances odieuses qui l'accompagnèrent, telles que les angoisses de la faim qu'on loi fit subir pendant dix-huit mois, et le soin de faire bâtir une prison pour lui aux frais de sa sœur, pour punir celle-ci, en la ruinant, de lui avoir donné asile; ses miraculeuses tentatives d'évasion, l'incroyable énergie qui ne l'abandonna jamais et que déjouèrent ses imprudences chevaleresques, ses travaux d'art dans la prison, les merveilleuses dselures qu'il vint à bout de faire avec une pointe de clou sur des gobelets d'élain, et dont les sujets allégoriques et les devises en vers sont si profondes et si touchantes (1); enfin, ses relations secrètes, en dépit de tout, avec la princesse Amélie de Prusse; le désespoir où celle-ci se consuma, le soin qu'elle prit de s'enlaidir avec une liqueur corrosive qui lui fit presque perdre la vue, l'état déplorable où elle réduisit volontairement sa propre santé afin d'échapper à la nécessité du mariage, la révolution affreuse qui s'opéra dans son caractère ; enfin, ces dix années de désolation qui firent de Trenck un martyr, et de son illustre amante une femme vieille , laide et méchante, au lieu d'un ange de douceur et de beauté qu'elle avait été naguère et qu'elle eût pu continuer d'être dans le bonheur (2). Tout cela est historique, mais on ne s'en est pas assez souvenu quand on a tracé le portrait de Frédéric le Grand. Ce crime, accompagné de cruautés gratuites et raffinées, est une tache ineffaçable à la mémoire du despote philosophe.
Enfin Trenck fut mis en liberté , comme l'on sait, grâce à l'intervention de Marie-Thérèse, qui le réclama comme son sujet; et cette protection tardive lui fut acquise enfin par les soins du firolUur de la chambre de Sa Majuié, le même que notre Karl. U y a, sur les ingénieuses intrigues de ce magnanime plébéien auprès de sa souveraine , des pages bien curieuses et bien attendrissantes dans les mémoires du temps.
INsndant les premières années de la captivité de Trenck, son cousin, le fameux pandour, victime d'accusations plus méritées, mais non moins haineuses et crueUes, était mort empoisonné, au Spielberg. A peine
1 1) On en a encore clans quelques niuséo {larticulicni de TAUctrjgnc.
libre, Trenck le Prussien vint à Vienne réclamer l'immense succession de Trenck l'Autrichien. Mais Marie- Thérèse n'était point du tout d'avis de la lui rendre. Elle avait profité des exploits du pandour, elle l'avait puni de ses violences; elle voulait profiter de ses rapines, et elle en profita en effet. Gomme Frédéric II, comme toutes les grandes intelligences couronnées, tandis que la puissance de son rôle éblouissait les masses, elle ne se faisait pas faute de ces secrètes iniquités dont Dieu et les hommes demanderont compte au jour du jugement, et qui pèseront autant dans un plateau de la balance que les vertus officielles dans l'autre. Gonqucrants et souverains, c'est en vain que vous employez vos trésors à bâtir des temples : vous n'en êtes pas moins des impies, quand une seule pièce de cet or est le prix du sang et de la souffrance. G'est en vain que vous soumettez des races entières par l'éclat de vos armes : les hommes les plus aveuglés par le prestige de la gloire vous reprocheront un seul homme , un seul brin d'herbe froidement brisé. La muse de l'histoire, encore aveugle et incertaine, accorde presque qu'il est dans le passé de grands crimes nécessaires et justifiables; mais la conscience inviolable de l'humanité proteste contre sa propre erreur en réprouvant du moins les crimes inutiles au succès des grandes causes.
Les desseins cupides d^ l'impératrice fureAt mer^ veilleusement secondés par ses mandataires, lesagents ignobles qu'elle avait nommés curateurs des biens du pandour et les magistrats prévaricateurs qui prononcèrent sur les droits de l'héritier. Chacun eut sa part à la curée. Marie-Thérèse orut se faire celle du lion ; mais ce fut en vain que, quelques années plus tard , elle envoya à la prison et aux galères les infidèles complices de cette grande dilapidation : elle ne put rentrer complètement dans les bénéfices de l'affaire. Trenck fut ruiné et n'obtint jamais justice. Rien ne nous a mieux fait connaître lecaractèrede Marie-Thérèse que cette partie des mémoires de Trenck où il rend compte de ses entretiens avec elle à ce sujet. Sans s'écarter du respect envers la royauté, qui était alors une religion officielle pour les patriciens, H nous fait pressentir la sécheresse, l'hypocrisie et la cupidité de cette grande femme , réunion de contrastes , caractère sublime et mesquin , naïf et fourbe , comme toutes les belles âmes aux prises avec la corruption de la puissance absolue , cette cause antihumaine de tout mal , cet écueil inévitable contre lequel tous les nobles instincts sont fatalement entraînés à se briser. Résolue d'éconduire le plaignant, la souveraine daigna souvent le consoler, lui rendre l'espérance, lui promettre sa protection contre les juges infâmes quile dépouillaient, et à la fin , feignant d'avoir échoué dans la poursuite
(3) Voir clansThiéhauU le porlrail de rabbcsse de Qucdlimbourg^, cl le* curieuses révclalioiis qui a^y rallachciil.
LÀ COMTESSE DE RUDOLSTADT
de la vérité et de ne plas rien comprendre au dédale de cet interminable procès, elle lui offrit, pour dédommagement, un chétif grade de major et la main d'une vieille dame laide, dévoteet galante. Sur le refus de Trenck, la malrtmomomafw impératrice lui déclara qu'il était un fou, un présomptueux, qu'elle ne savait aucun moyen de satisfaire son ambition, et lui tourna le dos pour ne plus s'occuper de lui. Les raisons qu'on avait fait valoir pour confisquer la succession du pandour avaient varié selon les personnes et les circonstances. Tel tribunal avait décidé que le pandour,mort sous le poids d'une condamnation infamante, n'avait pas été apte à tester; tel autre, que s'il y avait un testament valide, les droits de l'héritier, comme sujet prussien , ne l'étaient pas ; tel autre, enfin, que les dettes du défunt absorbaient au delà de la succession, etc. On éleva incident sur incident; on vendit maintes fois la justice au réclamant , et on ne la lui fit jamais (i).
Pour dépouiller et proscrire Albert , on n'eut pas besoin de tous ces sacrifices, et la spoliation s'opéra sans doute sans tant de façons. Il suffisait de le considérer comme mort, et de lui interdire le droit de ressusciter mal à propos. Albert n'avait bien certainement rien réclamé. Nous savons seulement qu'à l'époque de son arrestation, la chanoinesse Wenceslawa venait de mourir à Prague, où elle était venue pour se faire traiter d*une ophthalmie aiguë. Albert, apprenant qu'elle était à l'extrémité, ne put résister à la voix de son cœur , qui lui criait d'aller fermer les yeux à sa chère parente. Il quitta Gonsuelo à la frontière d'Autriche , et courut à Prague. C'était la première fois qu'il remettait le pied en Allemagne depuis l'année de son mariage. Il se flattait qu'une absence de dix ans etcertaines précautions d'ajustementrempècheraient d'être reconnu, et il approcha de sa tante sans beaucoup de mystère. Il voulait obtenir sa bénédiction, et réparer , ^ans une dernière effusion d'amour et de douleur, l'abandon où il avait été forcé de la laisser. La chanoinesse, presque aveugle, fut seulement frappée du son de sa voix. Elle ne se rendit pas bien compte de ce qu'elle éprouvait, mais elle s'abandonna aux instincts de tendresse qui avaient survécu en elle à la mémoire et à l'activité du raisonnement ; elle le pressa dans ses bras défaillants en l'appelant son Al-
(1) Nunt rappellerons ici au lecd'tir, pour ne plus y revenir , le reste de Phistoire de Trenck. Il vieillit dan* b pauvreté, occupa ion énergie par la publication de journanz d*une opposition fort avancée pour son temps, et, marié à une femne de ton choix, père de nombreux enfants, pcrsécnlé pour ses opinions, pour aea écrits, et sans doute auMi pour son affiliation aux socitilés secrète* , il se réfugia en France dans une vieillesse avancée. Il y fut accueilli avec Penthousiasme et la confiance des premiers temps de la révolution. Mais, destiné k être la victime des plas funestes méprises, il fut arrêté comme taspect à Tépoque de la terreur et conduit à Péchafaud. Il y marcha avec une grande fermeté. Il a^élail vu naguère préconisé et représenté sur la scène dans un mélodrame qui retraçait Pbistoire de la caplivité et de m délivrance. Il jvait salué avei-
bert bien-aimé, son fils à jamais béni. Le vieux Hanz était mort; mais la baronne Amélie et unefemmedu Bœhmer-Wald qui servait la chanoinesse, et qui avait été autrefois garde malade d'Albert luinnéme, s'étonnèrent et s'effrayèrent de la ressemblance de ce prétendu médecin avec le jeune comte.Il neparattpoorlant pas qu'Amélie l'eût positivement reconnu; nous ne voulons pas la croire complice des persécutions qui s'acharnèrent après lui. Nous ne savons pas cpielles circonstances donnèrent l'éveil à cette nuée d'agents semi-magistrats, semi-mouchards, à l'aide desquelsla cour de Vienne gouvernait les nations assujetties. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à peine la chanoinesse eut-elle exhalé son dernier souffle dans les bras de son neveu, que celui-ci fut arrêté et interrogé sur sa condition et sur les intentions qui l'avaient amenéaucfaevet de la moribonde. On voulut voir son diplôme de médecin; il en avait un enrègle; mais on lui contesta son nom de Liverani, et certaines-gens se rappelèrent l'avoir rencontré ailleurs sous celui de Trismégîste. On l'accusa d'avoir exercé la profession d'empirique et de magicien. H fut impossible de prouver qu'il eût jamais reçu d'argent pour ses cures. On le confronta avec la baronne Amélie , et ce fut sa perte. Irrité et poussé à bout par les investigations auxquelles on le soumettait, las de se cacher et de se déguiser, ilavoua brusquement à sa cousine, dans un téte-à-téte observé, qu'il était Albert de Rudolstadt. Amélie le reconnu! sans doute en ce moment; mais elle s'évanouit, terrifiée par un événement si bizarre. Dès lors l'afiaire prit une autre tournure.
On voulut considérer Albert comme un imposteur; mais, afin d'élever une de ces interminables contestations qui ruinent les deux parties, des fonctionnaires, du genre de ceux qui avaient dépouillé Trenck, s'a<^ chamèrent à compromettre l'accusé , en lui faisant dire et soutenir qu'il était Albert de Rudolstadt. Une longue enquête s'ensuivit. On invoqua le témoignage de Supperville , qui , de bonne foi sans doute, se refusa à douter qu'il l'eût vu mourir à Riesenburg. On ordonna l'exhumation de son cadavre. On trouva dans sa tombe un squelette qu'il n'avait pas été difficile d'y placer la veille. On persuada à sa cousine qu'elle devait lutter contre un aventurier résolu à la dépouiller. Sans doute on ne leur permit plus de se voir. On
transport la liberté française. Sur la fatale charrette, il disait en souriant : « Ceci est encore une comédie. •
Il n^avait revu la princesse Amélie qn*ane seule fois depntsploft de toixanf e ans. Eo apprenant la mort de Frédéric le Grand , il avait oovmi Berlin. Les deux amants, elTrajét d^abord â la voe Pun de Pautre, fondirent en larmes et se jurèrent une nouvelle affection. L^abbesse loi ordonna de fnire venir sa femme , se chargea de Ipnr fortune, et voulut prendre une de ses filles auprès d'elle pour lectrice on goovernante ; mais elle ne pot tenir sea promesses : ao bout de buil jours elle était morte ! — Les Mémoires Je Trenck , éerila avec la passion d^un jeune homme et la prolixité d^un vieillartl , sont pourtant on des monuments le* plus nobles et les plas allat-liants dePhisloirc du siècle dernier.
LA COMTESSE DE RUOOLSTADT
étonlh les plaintes du captif et les ardentes rédama* lions de sa femme sous les verrous et les tortures de la prison. Peut-être furent-ils malades et mourants dans des cachots séparés. Une fois l'affaire entamée, Albert ne pouvait plus réclamer pour son honneur et sa liberté qu'en proclamant la vérité. Il avait beau protester de sa renonciation k l'héritage, et vouloir tester à l'heure même en faveur de sa cousine; on voulait prolonger et embrouiller le procès, et on y réussit sans peine, soit que l'impératrice fût trompée, soit qu'on lui eût fait entendre que la confiscation de cette fortune n'était pas plus à dédaigner que celle du pandour. Pour y parvenir, on chercha querelle à Amélie elle-même, on revint sous main sur le scandale de son ancienne escapade, on observa son manque de dévotion, et on la menaça en secret de la faire enfermer dans un couvent, si elle n'abandonnait ses droits à une succession litigieuse. Elle dut le faire , et se contenter de la succession de son père, qui se trouva fort réduite par les frais énormes qu'elle eut à payer pour un procès auquel on l'avait contrainte. Enfin le chAteau et les terres de Riesenburg furent confisqués au profit de l'État, quand les avocats, les gérants, les juges et les rapporteurs eurent prélevé sur oette dépouille des hypothèques montant aux deux tiers de sa valeur.
Tel est notre commentaire sur ce mystérieux procès qui dura cinq ou six ans, et à la suite duquel Albert fut chassé des États autrichiens comme un dangereux aliéné, par grâce spéciale de l'impératrice. A partir de cette époque, il est à peu près certain qu'une vie obscure et de plus en plus pauvre fut le partage des deux époux. Ils reprirent leurs plus jeunes enfants avec eux. Haydn et le chanoine refusèrent tendrement de leur rendre les ahiés, qui faisaient leur éducation sous les yeux et aux frais de ces fidèles amis. Gonsuelo avait irrévocablement perdu la voix. Il parait trop certain que la captivité, l'inaction et la douleur des maux qu'éprouvait sa compagne avaient de nouveau ébranlé la raison d'Albert. 11 ne parait cependant point que leur amour en fût devenu moins tendre, leur âme moins fière et leur conduite moins pure. Les invisibles avaient disparu sous la persécution. L'ceuvre avait été ruinée, surtout par les charlatans qui avaient spéculé sur Tenthousiasme des idées nouvelles et l'amour du merveilleux. Persécuté de nouveau comme (ran&-maçon dans les pays d'intolérance et de despotisme, Albert dut se réfugier en France ou en Angleterre. Peut-être y continua-t-il sa propa^gande; mais ce dut être parmi le peuple, et ses travaux, s'ils portèrent leurs fruits, n'eurent aucun éclat.
Ici il y a une grande lacune, à laquelle notre ima-
(I) Probablement le célèbre biron de Eaigge, oinnu sous le num de Philou dan» Tordre des illumina
gination ne peut suppléer. Mais un dernier document authentique et très-détaillé nous fait retrouver, vers Tannée 1774, le couple errant dans la forêt de Bohême. Nous allons transcrire ce document tel qu'il nous est parvenu. Ce sera pour nous le dernier mot sur Albert et Gonsuelo; car, ensuite, de leur vie et de leur mort nous ne savons absolument rien.
A IGNACE JOSEPH MABTINOWICZ,
Proffoear 4e physique ) ruirenile d« Lenberf .
Emportés dans son tourbillon comme les satellites d'un astre roi, nous avons suivi Spartacus{2) à travers les sentiers escarpés, et sous les plus silencieux ombrages du Bœhmer-Wald. amil que n'étiez-vous là! Vous eussiez oublié de ramasser des caillous dans le lit argenté des torrents, d'interroger tour à tour les veines et les ossements de notre mystérieuse aïeule, terra parens. La parole ardente du maître nous donnait des ailes; nous franchissions les ravins etlescimes sans compter nos pas , sans regarder à nos pieds les abîmes que nous dominions, sans chercher à rhorizon le gite lointain où nous devions trouver le repos du soir. Jamais Sparlacus ne nous avait paru plus grand et plus pénétré de la toute-puissante vérité. Les beautés de la nature agissent sur son imagination comme celles d'im grand poëme, et à travers les éclairs de son enthousiasme, jamais son esprit d'analyse savante e|r de combinaison ingénieuse ne l'abandonne entièrement. 11 explique le ciel et les astres, et la terre et les mers, avec la même clarté, le même ordre qui préside à ses dissertations sur le droit et les choses arides de ce monde. Mais comme son âme s'agrandit, quand, seul et libre avec ses disciples élus, sous l'azur des deux constellés, ou en face de l'aube rougie des feux précurseurs du soleil, il franchit le temps et l'espace pour embrasser d'un coup d'oeil la race humaine dans son ensemble et dans ses détails , pour pénétrer le destin fragile des empires et l'avenir imposant des peuples I Vous l'avez entendu dans sa chaire, ce jeune homme à la parole lucide; que ne l'avez-vous vu etentendu sur la montagne, cet homme en qui la sagesse devance les années, et qui semble avoir vécu parmi les honmies depuis l'enfance du monde I
Arrivés aux mines de Cuttemberg, nous saluâmes la terre qui vit les exploits du grand Ziska , et nous
(2) On Mit que c'élail le nom de guerre d'Adam Wei»baopt.E«lcc réellement de loi qu'il cal qnolîon ici? Tout porte àlccroiro.
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
nous inclinâmes encore plus bas devantles gouffres qui servirent de tombes aux martyrs de l'antique liberté nationale. Là nous résolûmes de nous séparer, afin de diriger nos recherches et nos informations sur tous lespointsàla fois.Cafon (i ) pritversle nord-est, CeUe {%) vers le sud-est, Ajaœ (3) suivit la direction transversale d'occident en orient , et le rendez-vous général fut h Pilsen.
Sparlacus me garda avec lui, et résolut d'aller au hasard, comptant, disait-il, sur la fortune, sur une certaine inspiration secrète qui devait nous diriger. Je m'étonnai un peu de cet abandon du calcul et du raisonnement ; cela me semblait contraire h ses habitudes de méthode. « Philon, me dit-il quand nous fûmes seuls, je crois bien que les hommes comme nous sont ici-bas les ministres de la Providence; mais penses-tu que je la croie inerte et dédaigneuse , cette Providence maternelle par laquelle nous sentons , nous voulons et nous agissons? J'ai remarqué que tu étais plus favorisé d'elle que moi ; tes desseins réussissent presque toujours. En avant donc ! je te suis et j'ai foi en ta seconde vue, cette clarté mystérieuse qu'invoquaient naïvement nos ancêtres de l'illuminisme, les pieux fanatiques du passé! »
Il semble vraiment que le maître ai( prophétisé. Avant la fin du second jour, nous avions trouvé l'objet de nos recherches, et voici comment je fus l'instrument de la destinée.
Nous étions parvenus à la lisière du bois, et le chemin se bifurquait devant nous. L'un s'enfonçait en fuyant vers les basses terres, l'autre côtoyait les flancs adoucis de la montagne.
« Par où prendrons-nous? me dit SparUtau en s'asseyant sur un fragment de rocher. Je vois par ici des champs cultivés, des prairies, de chétives cabanes. On nous a dit qu'tf était pauvre. 17 doit vivre avec les pauvres. Allons nous informer de lui auprès des humbles pasteurs de la vallée.
— Non, maître, lui répondis-je en lui montrant le chemin à mi-côte : je vois sur ma droite des mamelons escarpés,et les murailles croulantes d'un antique manoir. Oti nous a dit qu'il était poëte, il doit aimer les ruines et la solitude.
— Aussi bien, reprit Spariacus en souriant, je vois Yesper qui monte, blanc comme une perle , dans le ciel encore rose , au-dessus des ruines du vieux domaine. Nous sommes les bergers qui cherchent un prophète, et l'étoile miraculeuse marche devant nous. »
Nous eûmes bientôt atteint les ruines. C'était une construction imposante, bâtie à diverses époques; mais les vestiges du temps de l'empereur Charles gisaient à côté de ceux de la féodalité. Ce n'étaient pas
(1) Sans doute Xavier Zwark, qui fut conseiller antique el soLil t*eiil punr aToir élé an des principaui chefs de rillttininisnic.
les siècles, c'était la main des hommes qui avait présidé récemment k cette destruction. Il faisait encore grand jour quand nous gravîmes le revers d'an fossé desséché, et quand nous pénétrâmes sons la herse rouillée et immobile. Le premier objet que nous rencontrâmes assis sur les décombres, à l'entréedn préau, fut un vieillard couvert de haillons biaarres, et plus semblable à un homme du temps passé qu'à un contemporain. Sa barbe, couleur d'ivoire jauni, tombait sur sa poitrine , et sa tète chauve brillait comme la surface d'un lac aux derniers rayons du soleil. Spttrlacuâ tressaillit, et, s'approcfaant de lui â la bâte, loi demanda le nom du château. Le vieillard parut nepas nous entendre; il fixa sur nous des yeux vitreux qui semblaient ne pas voir. Nous loi demandâmes son nom; il ne nous répondit pas; sa physionomie n'exprimait qu'une indifférence rêveuse. Cependant ses traits socratiques n'annonçaient pas l'abrolissement de l'idiotisme; il y avait dans sa laideur cette certaine beauté qui vient d'une âme pore et sereine. SparUKus lui mit une pièce d'argent dans la main; il la porta
très-près de ses yeux, et la laissa tomber sans paraître en comprendre l'usage.
« Est-il possible, difr-je au maître, qu'un vieillard totalement privé de l'usage de ses sens et de sa raison soit ainsi abandonné loin de toute habitation , au milieu des montagnes, sans un guide, sans un chien pour le conduire et mendier k sa place I
— Emmenons-le, et conduison^le k un glle, répondit^portactM. » Mais comme nous nous mettions en devoir de le soulever, pour voir s'il pouvait se tenir sur ses jambes, il nous fit signe de ne pas le troubler, en posant un doigt sur ses lèvres, et en nous désignant de l'autre main le fond du préau. Nos regards se portèrent de ce côté ; nous n'y vîmes personne, mais aussitôt nos oreilles furent frappées des sons d'un violon d'une force et d'une justesse extraordinaires. Jamais je n'ai entendu aucun maître donner k son ardiet une vibration si pénétrante et si large, et mettre dans un rapport si intime les cordes de l'âme etcelles de l'instrument. Le chant était simple et sublime. ne ressemblait à rien de ce que j'ai entendu dans nos concerts et sur nos théâtres. Il portait dans le cœnr une émotion pieuse et belliqueuse à la fois. Noos tombâmes, le maître et moi, dans une sorte de ravissement, et nous nous disions par nos regards qu'il y avait là quelque chose de grand et de mystérieux. Ceux du vieillard avaient repris une sorte d'éclal vague comme celui de l'extase. Son sourire de béalitnde entr'ouvrait ses lèvres flétries, et montrait asses qu'il n'était ni sourd ni insensible.
Tout rentra dans le silence après une courte cC adorable mélodie, et aussitôt nous vîmes sortir, des
()) Badcr, qui Tut médecin de I*électrtce douairière^ illoaiiDé. (3) Maascnliausen, qui fut coniciUer A Munich, illuminé.
LÀ COMTESSE DE RUDOLSTÂDT
ruines d'one chapelle située vis4-vis de nous, un homme d'un âge mûr dont Textérieur nous remplit d'émotion eide respect. La beauté de son visage austère et les nobles proportions de sa taille contrastaient avec les membres difformes et les traits sauvages du vieillard que Spartoois comparait k un faune eonverH ei baptisé. Le joueur de violon marchait droit à nous, son instrument sous le bras, et son archet passé dans sa ccintnre de cuir. De larges pantalons d'une étoffe grossière, des sandales qui ressemblaient k des cothurnes antiques, et une saie de peau de mouton comme celle que portent nos paysans du Danube, lui donnaient l'apparence d'un pâtre ou d'un laboureur. Mais ses mains blanches et fines n'annonçaient pas un hoomie voué aux travaux de la terre. C'étaient les mains d'un artiste, de même que la propreté de son vêtement et la fierté de son regard semblaient protester contre sa misère, et n'en point vouloir subir les conséquences hideuses et dégradantes. Le maître fut frappé de l'aspect de cet homme. U me serra la main, et je sentis le tremblement de la sienne.
« C'est lui! me dit-il. J'ignorais qu'il fût musicien ; mais je reconnais son visage pour l'avoir vu dans mes songes. »
Le joueur de violon s'avança vers nous sans témoigner ni embarras ni surprise. U nous rendit avec une bienveillante dignité le salut que nous lui adressions, et s'approchant du vieillard :
« AUoDs, Zdenko, lui dit-il, je m'en vais, appuieloi sur ton ami. )»
Le vieillard fit un effort, le musicien le souleva dans ses bras, et, se courbant sous lui comme pour loi servir de bâton, il guida ses pas chancelants en ralentissant sa marche d'après la sienne. Il y avait dans ce soin filial, dans cette patience d'un homme noble et beau, encore agile et vigoureux, qui se traînait sous le poids d'un vieillard en haillons, quelque chose de (dus touchant, s'il est possible, que la sollicitude d'une jeune mère mesurant sa marche sur les premiers pas incertains de son enfiint. Je vis les yeux du maître se remplir de larmes, et je fus.ému aussi, en contemplant tour à tour notre Sparlacus^ cet honune de génie et d'avenir, et cet inconnu en qui je pressentais la même grandeur enfouie dans les ténèbres du passé.
Résolus à le suivre et à l'interroger, mais ne voulant pas le distraire du soin pieux qu'il remplissait, nous marchions derrière lui à une courte distance. 11 se dirigeait vers la chapelle d'où il était sorti; et quand il y fut entré, il s'arrêta et parut contempler des tombes brisées que la ronce et la mousse avaient envahies. Le vieillard s'était agenouillé, et quand il se releva, son ami baisa une de ces tombes, et se mit en devoir de s'éloigner avec lui.
C'est alors seulement qu'il nous vit près de lui, et il parut éprouver quelque surprise; mais aucune mé-
fiance ne se peignit dans son regard, à la fois brillant et placide comme celui d'un enfant. Cet homme paraissait pourtant avoir compté plus d'un demi-siècle, et ses épais cheveux gris, ondes autour de son mâle visage faisaient ressortir l'éclat de ses grands yeux noirs. Sa bouche avait une expression indéfinissable de force et de simplicité. On eût dit qu'il avait deux âmes, une toute d'enthousiasme pour les choses célestes, une toute de bienveillance pour les hommes d'ici-bas.
Nous cherchions un prétexte pour lui adresser la parole, lorsque, se mettant tout à coup en rapport d'idées avec nous, par une naïveté d'expansion extraordinaire :
« Vous m'avez vu baiser ce marbre, nous dit-il, et ce vieillard s'esl prosterné sur ces tombeaux. Ne prenez pas ceci pour des actes d'idolâtrie. On baise le vêtement d'un saint, comme on porte sur son cœur le gage de l'amour et de l'amitié. La dépouille des morts n'est qu'un vêtement usé. Nous ne le foulons pas sous les pieds avec indifférence; nous le gardons avec respect et nous nous en détachons avec regret. mon père! 6 mes parents bien-aimésl je sais bien que vous n'êtes pas ici, et ces inscriptions mentent quand elles disent : Ici reposent les Rtidolstadl ! Les Rudolstadt scmt tous debout, tous vivants et agissants dans le monde selon la volonté de Dieu. Il n'y a sous ces marbres que des ossements, des formes où la vie s'est produite et qu'elle a abandonnées pour revêtir d'autres formes. Bénies soient les cendres des aïeux ! bénis soient l'herbe et le lierre qui les couronnent! bénies soient la terre et la pierre qui les défendent! mais béni, avant tout, soit le Dieu vivant qui a dit aux morts : « Levez -vous et rentrez dans mon âme féconde, où rien ne meurt, où tout se renouvelle et s'épure! »
— Liverani ou Ziska Trismégiste, est-ce vous que je retrouve ici sur la tombe de vos ancêtres? s'écria Spartaeus éclairé d'une certitude céleste.
— Ni Liverani, ni Trismégiste, ni même Jean Ziska! répondit l'inconnu. Des spectres ont assiégé ma jeunesse ignorante; mais la lumière divine les a absorbés, et le nom des aïeux s'est effacé de ma mémoire, mon nom est hemme, et je ne suis rien de plus que les autres hommes.
— Vos paroles sont profondes, mais elles indiquent de la méfiance, reprit le maître. Fiez-vous à ce signe; ne le reconnaissez-vous pas? »
Et aussitôt Spartaeus lui fit les signes maçonniques des hauts grades.
« J'ai oublié ce langage, répondit l'inconnu. Je ne le méprise pas, mais il m'est devenu inutile. Frère , ne m'outrage pas en supposant que je me méfie de toi. Ton nom, à toi aussi, n'esl-il pas homme? Les hommes ne m'ont jamais fait de mal, ou, s'ils m'en ont fait, je ne le sais plus. C'était donc un mal trèsborné, au prix du bien infini qu'ils peuvent se faire
LA COMTESSE DR RUDOLSTADT
les uns aux autres et dont je dois leur savoir gré
d'avance.
— Est-il possible, ô homme de bien, s'écria Spartacus, que tu ne comptes le temps pour rien dans ta notion et dans ton sentiment de la vie?
— Le temps n'existe pas; et si les hommes méditaient davantage l'essence divine, ils ne compteraient pas plus que moi les siècles et les années. Qu'importe à celui qui participe de Dieu au point d'être éternel, à celui qui a toujours vécu et qui ne cessera jamais de vivre, un peu plus ou un peu moins de sable au fond de la clepsydre? La main qui retourne le sablier peut se hâter ou s'engourdir; celle qui fournit le sable ne s'arrêtera pas.
— Tu veux dire que l'homme peut oublier de compter et de mesurer le temps, mais que la vie coule toujours abondante et féconde au sein de Dieu. Est-ce là ta pensée?
— Tu m'as compris, jeune homme. Mais j'ai une plus belle démonstration des grands mystères.
— Des mystères? Oui, je suis venu de bien loin pour t'interroger et m'instruire auprès de toi.
— Écoute donc! dit l'inconnu en faisant asseoir sur une tombe le vieillard qui lui obéissait avec la confiance d'un'petit enfant. Ce lieu-ci m'inspire particulièrement , et c'est ici qu'aux derniers feux du soleil et aux premières blancheurs de la lune, je veux élever ton âme à la connaissance des plus sublimes vérités. »
Nous palpitions de joie à l'idée d'avoir trouvé enfin, après deux années de recherches et de perquisitions, ce mage de notre religion, ce philosophe à la fois métaphysicien et organisateur qui devait nous confier le fil d'Ariane et nous faire retrouver l'issue du labyrinthe des idées et des choses passées. Mais l'inconnu , saisissant son violon, se mit h en jouer avec verve. Son vigoureux archet faisait frémir les plantes comme le vent du soir, et résonner les ruines comme la voix humaine. Son chant avait un caractère particulier d'enthousiasme religieux, de simplicité antique et de chaleur entraînante. Les motifs étaient d'une ampleur majestueuse dans leur brièveté énergique. Rien, dans ces chants inconnus, n'annonçait la langueur et la rêverie. C'étaient comme des hymnes guerriers, et ils faisaient passer devant nos yeux des armées triomphantes, portant des bannières, des palmes et les signes mystérieux d'une religion nouvelle. Je voyais l'immensité des peuples réunis sous un même étendard; aucun tumulte dans les rangs, une fièvre sans délire, un élan impétueux sans colère, l'activité humaine dans toute sa splendeiu*, la victoire dans toute sa clémence, et la foi dans toute son expansion sublime.
c( Cela est magnifique! m'écriai-je quand il eut joué avec feu cinq ou six de ces chants admirables. C'est le Te Deum de l'humanité rajeunie et réconci-
liée, remerciant le Dieu de toutes les religions, la lumière de tous les hommes.
— Tu m'as compris, enfant, dit le musicien en essuyant la sueur et les larmes qui baignaient son visage; et tu vois que le temps n'a qu'une voix pour proclamer la vérité. Regarde ce vieillard, il a compris aussi bien que toi, et le voilà rajeuni de trente années. »
Nous regardâmes le vieillard auquel nous ne wngions déjà plus. Il était debout, il marchait avec aisance, et frappait la terre de son pied en mesure, comme s'il eût voulu s'élancer et bondir comme un jeune homme. La musique avait fiiit en lui un miracle; il descendit avec nous la colline sans vouloir s'appuyer sur aucun de nous. Quand sa marche se ralentissait, le musicien lui disait :
« Zdenko, veux-tu que je te joue encore la marche de Proeope le Grande ou la bénédiction du drapeau des orébites ? »
Mais le vieillard lui faisait signe qu'il avait encore de la force, comme s'il eût craint d'abuser d'un remède céleste et d'user l'inspiration de son ami.
Nousnous dirigions vers le hameau que nous avions laissé sur la droite au fond de la vallée, lorsque nous avions pris le chemin des ruines. Chemin faisant, Spartacus interrogea l'inconnu.
« Tu nous as fait entendre des mélodies incomparables , lui dit-il, et j'ai compris que , par ce brillant prélude, tu voulais disposer nos sens à l'enthousiasme qui te déborde; tu voulais t'exalter toi-même, comme les pythonisses et les prophètes , pour arriver à prononcer tes oracles, armé de toute la puissance del'inspiration, et tout rempli de l'esprit du Seigneur-Parle donc maintenant. L'air est calme, le sentier est facile, la lune éclaire nos pas. La nature entière semble plongée dans le recueillement pour t'écouter , el nos cœurs appellent tes révélations. Notre vaine science , notre orgueilleuse raison s'humilieront sons la parole brûlante. Parle, le moment est venu.»
Mais l'inconnu refusa de s'expliquer. « Que te dirais-je que je ne t'aie dit tout à l'heure dansune langue plus belle? Est-ce ma faute si tu ne m'as pas compris ? Tu crois que j'ai voulu parler à tes sens , et c'était mon âme qui te parlait! Que dis-je I c'était l'âme de l'humanité tout entière qui te parlait parla mienne. J'étais vraiment inspiré alors. Maintonant je ne le suis plus. J'ai besoin de me reposer. Tu éprouverais le même besoin si tu avais reçu tout ce que je voulais faire passer de mon être dans le tien. »
Il fut impossible à Spartacus d'en obtenir aoire chose ce soir-là. Quand nous eûmes atteint les premières chaumières : « Amis, nous dit l'inconnu, ne me suivez pas davantage, et revenez me voir demain. Vous pouvez frapper à la première porte venue. Partout ici vous serez bien reçus , si vous connaissez la langue du pays.
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
n ne fut pas nécessaire de faire briller le peu d'argent dont noos étions munis. L'hospitalité du paysan bohème est digne des temps antiques. Nous fûmes reçus avec une obligeance calme, et bientôt avec une affectueuse cordialité, quand on nous entendit parler la langue slave sans difficulté; le peuple d'ici est en«x>re en méfiance de quiconque l'aborde avec des paroles allemandes à la bouche.
^'ous sûmes bientôt que nous étions au pied de la montagne et du château des Géants y et, d'après ce nom , nous eussions pu nous croire transportés par enchantement dans la grande chaîne septentrionale des Karpathes. Mais on nous apprit qu'un des ancêtres de la (aoôillePodiebrad avait ainsi baptisé son domaine, par souvenir d'un vœu qu'il avait fait dans le Riesengeàurgt. On nous raconta aussi conmient les descendants de Podiebrad avaient changé leur propre nom, après les désastres de la guerre de trente ans, pour prendre celui de Rudolstadt ; la persécution s'étendait alors jusqu'à germaniser les noms des villes, des terres, des familles et des individus. Toutes ces traditions sont encore vivantes dans le cœur des paysans bohèmes. Ainsi le mystérieux Trismégiste, que nous cherchions, est bien réellement le même Albert Podiebrad, qui fut enterré vivant, il y a vingt-cinq ans, et qui , arraché de la tombe, on n'a jamais su par quel miracle, disparut longtemps et fut persécuté et enfermé, dix ou quinie ans plus tard, comme faussaire, imposteur, et surtout comme franc-maçon et rosecroix; c'est bien ce fameux comte de Rudolstadt, dont l'étrange procès fut étouffé avec soin , et dont l'identité n'a jamais pu être constatée. Ami, ayez donc confiance aux inspirations du maître; vous tremhliex de nous voir, d'après des révélations vagues et incomplètes, courir à la recherche d'un homme qui pouvait être , comme tant d'autres illuminés de la précédente formation, un chevalier d'industrie impudent ou un aventurier ridicule. Le maître avait deviné juste. A quelques traits épars, k quelques écrits mystérieux de ce personnage étrange, il avait pressenti un homme d'intelligence et de vérité, un précieux gardien du feu sacré et des saines traditions de rilluminisme antérieur, un adepte de l'antique secret, un docteur de l'interprétation nouvelle. Nous l'avons trouvé, et nous en savons plus long aujourd'hui sur l'histoire de la maçonnerie, sur les fameux invisibles, dont nous révoquions en doute les travaux et jusqu'à l'existence, sur les mystères anciens et modernes, que nous n'en avions appris en cherchant à déchiffrer des hiéroglyphes perdus , ou en consultant d'andens adeptes usés par la persécution et avilis par la peur. Nous avons trouvé enfin un honmie, et nous vous reviendrons avec ce feu sacré, qui fit jadis, d'une statue d'argile, un être intelligent, un nouveau dieu, rival des antiques dieux farouches et stupides. Notre maître est le Prométhée. Trismégiste avait la
G. SINO. — TOME V
flamme dans son cœur, et nous lui en avons assez I dérobé pour vous initier tous à une vie nouvelle.
Les récits de nos bons hôtes nous tinrent assez longtemps éveillés autour du foyer rustique. Ils ne s'étaient pas soucié, eux, des jugements et des attestations légales qui déclaraient Albert de Rudolstadt déchu, par une attaque de catalepsie, de son nom et de ses droits. L'amour qu'ils portaient à sa mémoire, la haine de l'étranger, ces spoliateurs autrichiens qui vinrent, après avoir arraché la condamnation de l'héritier légitime, se partager ses terres et son château; le gaspillage éhonté de celte grande fortune, dont Albert eût fait un si noble usage, et surtout le marteau du démolisseur, s'acharnant à cette antique demeure seigneuriale, pour en vendre à bas prix les matériaux, comme si certains animaux destructeurs et profanateurs de leur nature avaient besoin de salir et de gâter la proie qu'ils ne peuvent emporter : c'en était bien assez pour que les paysans du Bœhmer-Wald préférassent une vérité poétiquement miraculeuse aux assertions raisonnablement odieuses des vainqueurs. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la disparition d'Albert Podiebrad; et personne ici n'a voulu croire à sa mort, bien que toutes les gazettes allemandes l'aient publiée, en confirmation d'un jugement inique , bien que toute l'aristocratie de la cour de Vienne ait ri de mépris et de pitié en écoutant l'histoire d'un fou qui se prenait de bonne foi pour un mort ressuscité. Et voilà que depuis huit jours Albert de Rudolstadt est dans ces montagnes, et qu'il va prier et chanter, chaque soir, sur les ruines du château de ses pères. Et voilà aussi que depuis huit jours tous les hommes assez âgés pour l'avoir vu jeune le reconnaissent sous ses cheveux gris, et se prosternent devant lui, comme devant leur véritable maître et leur ancien ami. Il y a quelque chose d'admirable dans ce souvenir et dans l'amour que lui portent ces gens-là ; rien, dans notre monde corrompu, ne peut donner l'idée des mœurs pures et des nobles sentiments que nous avons rencontrés ici. Sparlaeus en est pénétré de respect, et il en est d'autant plus frappé, qu'une petite persécution que nous avons subie de la part de ces paysans est venue nous confirmer leur fidélité au malheur et à la reconnaissance.
Voici le fait : quand , dès la pointe du jour, nous voulûmes sortir de la chaumière pour nous enquérir du joueur de violon , nous trouvâmes un piquet de fantassins improvisés , gardant toutes les issues de notre gîte.
« Pardonnez-nous, me dit le chef de la famille avec calme , d'avoir appelé tous nos parents et nos amis , avec leurs fléaux et leurs faux, pour vous retenir ici malgré vous. Vous serez libres ce soir. »
Et comme nous nous étonnions de cette violence :
« Si vous êtes d'honnêtes gens, reprit notre hôte d'un air grave, si vous comprenez l'amitié et le dé-
âlO
LA COMTESSE DE RUDOÎ^TADT.
vouement^ vous ne serez point en colère contre nous. Si, au contraire, vous êtes des fourbes et des espions envoyés ici pour persécuter et enlever notre Podiebrad , nous ne le souffrirons pas, et nous ne vous laisserons sortir que quand il sera bien loin, hors de vos atteintes. »
Nous comprimes que la méûance était venue dans la nuit à ces honnêtes gens, d'abord si expansifsavec nous , et nous ne pûmes qu'admirer leur sollicitude. Mais le maître était désespéré de perdre de vue ce précieux hiérophante que nous étions venus chercher avec tant de peine et si peu de chances de succès. Il prit le parti d'écrire à Trismégiste dans le chiffre maçonnique, de lui dire son nom, sa position, de lui faire pressentir ses desseins et dHnvoquer sa loyauté pour le soustraire à la méfiance des paysans. Peu d'instants après que cette lettre eut été portée à la chaumière voisine, nous vîmes arriver une femme devant laquelle les paysans ouvrirent avec respect leur phalange hérissée d'armes rustiques. Nous les entendîmes murmurer : La tingaral la xingarade consolation! Et bientôt celte femme entra dans la chaumière avec nous, et, fermant les portes derrière elle, se mit à nous interroger par les signes et les formules de la maçonnerie écossaise, avec une sévérité scrupuleus^e. Nous étions fort surpris de voir une femme initiée h ces mystères qu'aucune autre n'a jamais possédés, que je sache; et l'air imposant, le regard scrutateur de celle-là nous inspiraient un certain respect, en dépit du costume bien évidemment zingaro qu'elle portait avec l'aisance que donne l'habitude. Sa jupe rayée, son grand manteau de bure fauve rejeté sur son épaule comme une draperie antique, ses cheveux noirs comme la nuit, séparés sur son front et rattachés par une bandelette de laine bleue , ses grands yeux pleins de feu, ses dents blanches comme l'ivoire, sa peau hàlée mais une, ses petits pieds et ses mains effilées, et, pour compléter son portrait, une guitare assez belle passée en sautoir sous son manteau , tout dans sa personne et dans son costume accusait au premier abord le type et la profession d'une zingara. Comme elle était fort propre et que ses manières étaient pleines de calme et de dignité, nous pensâmes que c'était la reine de son camp. Mais lorsqu'elle nous eût appris qu'elle était la femme de Trismégiste, nous la regardâmes avec plus d'intérêt et d'attention. Elle n'est plus jeune , et cependant on ne saurait dire si c'est une personne de quarante ans flétrie par la fatigue , ou une de cinquante remarquablement conservée. Elle est encore belle, et sa taille élégante et légère a des attitudes si nobles, une grâce si chaste qu'en la voyant marcher on la prendrait pour une jeune fille. Quand la première sévérité de ses traitsse fut adoucie, nous fûmes peu à peu pénétrés du charme qui était en elle. Son regard est angélique, et le son de sa voix vous remue le coNir comme une mélodie céleste. Quelle
que soit cette femme, épouse légitime du philosophe ou généreuse aventurière attachée à ses pas par suite d'une ardente passion, il est impossible de penser, en la regardant et en l'écoutant parler, qu'aucun vice, aucun instinct dégradant ait pu souiller un être si calme, si franc et si bon. Nous avions été effrayés, dans le premier moment, de trouver notre sage avili par des liens grossiers. Il ne nous fallut pas longtemps pour découvrir que, dans les rangs de la véritable noblesse, celle du cœur et de l'intelligence, il avait rencontré une poétique amante, une âme sœur de la sienne, pour traverser avec lui les orages de la vie.
« Pardonnez-moi mes craintes et ma méfiance, nous ditrelle quand nous eûmes satisfait à ses questions. Nous avons été persécutés, nous avons beaucoup souffert. Grâce au ciel, mon ami a perdu la m^oire du malheur; rien ne peut plus l'inquiéter ni le faire souffrir. Mais moi, que Dieu a placé près de lui pour le préserver, je dois m'inquiéter à sa place et veillera ses côtés. Vos physionomies et l'accent de vos voix me rassurent plus encore que ces signes et ces parolesque nous venons d'échanger; car on a étrangement abusé des mystères, et il y a eu autant de faux frères que de faux docteurs. Nous devrions être autorisés par la prudence humaine à ne plus croire à rien ni à personne; mais que Dieu nous préserve d'en venir à ce point d'égoïsme et d'impiété 1 La famille des fidèles est dispersée, il est vrai; il n'y a plus de temple pour communier en esprit et en vérité. Les adeptes ont perdu le sens des mystères; la lettre a tué l'esprit. L'art divin est méconnu et profané parmi les honunes; mais qu'importe, si la foi persiste dans quelques-uns? Qu'importe, si la parole de vie reste en dépôt dans quelque sanctuaire? Elle en sortira encore, elle se répandra encore dans le monde, et le temple sera peutêtre reconstruit par la foi de la Chananéenne et le denier de la veuve.
— Nous venons chercher précisément cette parole de vie, répondit le maître. On la prononce dans tons les sanctuaires, et il est vrai qu'on ne la comprend plus. Nous l'avons commentée avec ardeur, nous l'avons portée en nous avec persévérance, et, après des années de travail et de méditation, nous avons cm trouver l'interprétation véritable. C'est pourquoi nous venons demander à votre époux la sanction de notre foi ou le redressement de notre erreur. Laissez-nous parler avec lui. Obtenez qu'il nous écouteet qu'il nous réponde.
— Cela ne dépendra pas de moi, répondit la zingara, et de lui encore moins. Trismégiste n'est pas toujours inspiré, bien qu'il vive désormais sous le charme des illusions poétiques. La musique est sa manifestation habituelle. Rarement ses idées métaphysiques sont assez lucides pour s'abstraire des émotions du sentiment exalté. A l'heure qu'il est, il ne saurait
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
âli
rieo vous dire de satisfaisant. Sa parole est toujours claire pour moi, mais elle serait obscure pour vous qui ne le connaissez pas. Il faut bien que je vous en avertisse; au dire des honunes aveuglés par leur froide raison, Trismégiste est fou; et tandis que le peuple poëte offre humblement les dons de Thospitalité au virtuose sublime qui l'a ému et ravi, le monde vulgaire jette l'aumône de la pitié au rapsode vagabond qui promène son inspiration à travers les cités. Mais j'ai appris à nos enfants qu'il ne fallait pas ramasser cette aumône, ou qu'il fallait la ramasser seulement pour le mendiant infirme qui passe à côté de nous et à qui le ciel a refusé le génie pour émouvoir et persuader les hommes. Nous autres, nous n'avons pas besoin de l'argent du riche, nous ne mendions pas; l'aumône avilit eelui qui la reçoit et endurcit celui qui la fait. Tout ce qui n'est pas l'échange doit disparaître dans la société future. En attendant, Dieu nous permet, à mon époux et à moi, de pratiquer cette vie d'échange, et d'entrer ainsi dans l'idéal. Nous apportons l'art et l'enthousiasme aux âmes susceptibles de sentir l'un et d'aspirer k l'autre. Nous recevons l'hospitalité religieuse du pauvre, nous partageons son gîte modeste, son repas frugal ; et quand nous avons besoin d'un vêtement grossier, nous le gagnons par un séjour de quelques semaines et des leçons de musique à la famille. Quand nous passons devant la demeure orgueilleuse du châtelain, comme il est notre frère aussi bien que le pâtre, le laboureur et l'artisan, nous chantons sous sa fenètreetnous nouséloignons sans salaire ; nous le considérons comme un malheureux qui ne peut rien échanger avec nous, et c'est nous alors qui lui faisons l'aumône. Enfin nous avons réalisé la vie d'artiste comme nous l'entendions; car Dieu nous avait faits artistes, et nous devions user de ses dons. Nous avons partout des amis et des frères dans les derniers rangs de cette société qui croirait s'avilir en nous demandant notre secret pour être probes et libres. Chaque jour nous faisons de nouveaux disciples de l'art; et quand nos forces seront épuisées, quand nous ne pourrons plus nourrir et porter nos enfants, ils nous porteront à leur tour, et nous serons nourris et consolés par eux. Si nos enfants venaient à nous manquer, à être entraînés loin de nous par des vocations différentes , nous ferions comme le vieux Zdenko que vous avez vu hier, et qui, après avoir charmé pendant quarante ans, par ses légendes et ses chansons, tous les paysans de la contrée, est accueilli et soigné par eux dans ses dernières années comme un ami et comme un maître vénérable. Avec des goûts simples et des habitudes frugales, l'amour des voyages, la santé que donne une vie conforme au vœu de la nature, avec l'enthousiaï^me de la poésie, l'absence de mauvaises passions et surtout la foi en l'avenir du monde , croyez-vous que l'on soit fou de vivre comme nous faisons? Cependant Trismégiste vous paraîtra peut-être égaré
par l'enthousiasme, comme autrefois il me parut à moi égaré par la douleur. Mais en le suivant un peu, peut-être reconnaltrez-vous que c'est la démence des hommes et l'erreur des institutions qui font paraître fous les hommes de génie et d'invention. Tenez, venez avec nous, et voyagez comme nous toute cette journée, s'il le faut. Il y aura peut-être une heure où Trismégiste sera en train de parler d'autre chose que de musique. Il ne faut pas le solliciter, cela viendra de soi-même dans un moment donné. Un hasard peut réveiller s^es anciennes idées. Nous partons dans une heure. Notre présence ici peut attirer sur la tête de mon époux des dangers nouveaux. Partout ailleurs nous ne risquons pas d'être reconnus après tant d'années d'exil. Nous allons à Vienne, par la chaîne du Bœhmer-Wald et le cours du Danube. C'est un voyage que j'ai fait autrefois!, et que je recommencerai avec plaisir. Nous allons voir deux de nos enfants, nos aines, que des amis dans l'aisance ont voulu garder pour les faire instruire; car tous les hommes ne naissent pas pour être artistes, et chacun doit marcher dans la vie par le diemin que la Providence lui a tracé. »
Telles sont les explications que cette femme étrange , pressée par nos questions, et souvent interrompue par nos objections, nous donna du genre de vie qu'elle avait adopté d'après les goûts et les idées de son époux. Nous acceptâmes avec joie l'offre qu'elle nous faisait de la suivre; et, lorsque nous sortîmes avec elle de la chaumière, la garde civique, qui s'était formée pour nous arrêter, avait ouvert ses rangs pour nous laisser partir.
« Allons , enfants , leur cria la zingara de sa voix pleine et harmonieuse, votre ami vous attend sous les tilleuls. C'est le plus beau moment de la journée, et nous aurons la prière du matin en musique. Fiez-vous à ces deux amis, ajouta-t-elle en nous désignant de son beau geste naturellement théâtral : ils sont des nôtres, et ne nous veulent que du bien. »
Les paysans s'élancèrent sur nos pas en criant et en chantant. Tout en marchant, la zingara nous apprit qu'elle et sa famille quittaient le hameau ce matin même.
a II ne faut pas le dire, ajouta-t-elle; une telle separation ferait verser trop de larmes, car nous avons bien des amis ici. Mais nous n'y sommes pas en sûreté. Quelque ancien ennemi peut venir à passer et reconnaître Albert de Rudolstadt sous le costume bohémien. »
Nous arrivâmes sur la place du hameau, une verte clairière, environnée de superbes tilleuls qui laissaient paraître, entre leurs flancs énormes, d'humbles maisonnettes et de capricieux sentiers tracés et battus par le pied des troupeaux. Ce lieu nous parut enchanté, aux premières clartés du soleil oblique qui faisait briller le tapis d'émeraudes des prairies, tan-
Sl!2
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
dis que les vapeurs argentées du matin se repliaient sur le flanc des montagnes environnantes. Les endroits ombragés semblaient avoir conservé quelque chose de la clarté bleuâtre de la nuit, tandis que les cimes des arbres se teignaient d'or et de pourpre. Tout était pur et distinct, tout nous paraissait frais et jeune, même les antiques tilleuls, les toits rongés de mousse, et les vieillards à barbe blanche qui sortaient de leurs chaumières en souriant. Au milieu de l'espace libre, où un mince filet d'eau cristalline coulait en se divisant et en se croisant sous les pas, nous vîmes Trismégiste environné de ses enfants, deux charmantes petites filles, et un garçon de quinze ans, beau comme î'Endymion des sculpteurs et des poêles.
« Voici Wanda, nous dit la Zingara, en nous présentant l'aînée de ses filles, et la cadette s'appelle Wenceslawa; quanta notre fils, il a reçu le nom chéri du meilleur ami de son père, il s'appelle Zdenko. Le vieux Zdenko a pour lui une* préférence marquée. Vous voyez qu'il tient ma Wenceslawa entre ses jambes, et l'autre sur ses genoux. Mais ce n'est point à elles qu'il songe : il a les yeux fixés sur mon fils , comme s'il ne pouvait se rassasier de le voir. »
Nous regardâmes le vieillard. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues, et sa figure osseuse, sillonnée de rides, avait l'expression de la béatitude et de l'extase , en contemplant ce jeune homme, ce dernier rejeton des Rudolstadt, qui portait sou nom d'esclave avec joie, et qui se tenait debout près de lui, une main dans la sienne. J'aurais voulu peindre ce groupe, et Trismégiste auprès d'eux, les contemplant tour k tour d'un air attendri, tout en accordant son violon et en essayant son archet.
« C'est vous, amis? dit-il, en répondant à notre salut respectueux avec cordialité. Ma femme a donc été vous chercher? Elle a bien fait. J'ai de bonnes choses à dire aujourd'hui, et je serai heureux que vous les entendiez. »
Il joua alors du violon avec plus d'ampleur et de majesté encore que la veille. Du moins telle fut notre impression, devenue plus forte et plus délicieuse par le contact de cette champêtre assemblée, qui frémissait de plaisir et d'enthousiasme à l'audition des vieiUes ballades de la patrie et des hymnes sacrés de l'antique liberté. L'émotion se traduisait diversement sur ces mâles visages. Les uns, ravis comme Zdenko dans la vision du passé, retenaient leur souffle, et semblaient s'imprégner de celte poésie, comme la plante altérée qui boit avec recueillement les gouttes d'une pluie bienfaisante. D'autres, transportés d'une sainte fureur en songeant aux maux du présent, fermaient le poing, et, menaçant des ennemis invisibles, semblaient prendre le ciel à témoin de leur dignité avilie, de leur vertu outragée, n y eut des sanglots et des rugissements, des applaudissements frénétiques et des cris de délire.
« Amis, nous dit Albert en terminant, voyez ces hommes simples! ils ont parfaitement compris ce que j'ai voulu leur dire; ils ne me demandent pas, comme vous le faisiez hier, le sens de mes prophéties.
— Tu ne leur as pourtant parlé que du passé, dit Spartaau, avide de ses paroles.
— Le passé, l'avenir, le présent! quelles vaines subtilités! reprit Trismégiste en souriant; l'homme ne les porte-t-il pas tous les trois dans son cœur, et son être n'eslril pas formé de ce triple élément? Mais, puisqu'il vous faut absolument des mots pour peindre vos idées, écoutez mon fils, il va vous chanter un cantique dont sa mère a fait la musique et moi les vers. »
Le bel adolescent s'avança, d'un air calme et modeste au milieu du cercle. On voyait que sa mère , sans croire caresser une faiblesse, s'était dit que, par droit et peut-être aussi par devoir, il fallait respecter et soigner la beauté de l'artiste. Elle l'habille avec une certaine recherche; ses cheveux superbes sont peignés avec soin, et les étoffes de son costume agreste sont d'une couleur plus vive et d'un tissu plus léger que ceux du reste de la famille. Il ôta sa toque, salua ses auditeurs d'un baiser envoyé collectivement du bout des doigts, auquel cent baisers envoyés de même répondirent avec effusion, et, après que sa mère eut préludé sur la guitare avec un génie particulier empreint de la couleur méridionale, il se mit à chanter, accompagné par elle, les paroles suivantes, que je traduis pour vous du slave, et dont ils ont bien voula me laisser noter aussi le chant admirable :