‹ Œuvres de George SandChapitre 15 sur 40 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En ce moment les portes du temple s'ouvrirent en rendant un son métallique, et les invisibles entrèrent deux à deux. La voix magique de l'harmonica, cetin> strument récemment inventé (1), et dont la vibration pénétrante était une merveille inconnue aux organes de Consuelo, se fit entendre dans les airs, et sembla descendre de la coupole entr'ouverte aux rayons de la lune et aux brises vivifiantes de la nuit. Une pluie de fleurs tombait lentement sur l'heureux couple, placé au centre de cette marche solennelle. Wanda, debout auprès d'un trépied d'or, d'où sa main droite faisait

le représentaient sous la forme d^une chimère fantastique L,c« néophytes des sociétés secrètes, qui PenlendaienI pour la première fois , après les terreurs et lt« émotions de leurs rudes épreuves, «^ étaient si fortement Impressionnés, que pluslears tombaient en extase. Ils croyaient entendre le chsBt des puisttnoes inviâbleH, car on leur cacbail Texécutant et l'instramenl avec le pluagraïail soin. Il y a des détails extrêmement curietrx sur le rdie extraordinaire de Tharmonica dans les cérémonies de réception de rillnminisme.

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jaillir des flammes éclalantes et des nuages de parfums, tenait de la main gauche les deux bouts d'une chaîne de fleurs et de feuillages symboliques qu'elle avait jetée autour des deux amants. Les chefs invisibles, la face couverte de leurs longues draperies ronges, et la tête ceinte des mêmes feuillages de chêne et d'acacia consacrés par leurs rites, étaient debout, les bras étendus comme pour accueillir les frères, qui s'inclinaient en passant devant eux. Ces chefs avaient la majesté des druides antiques; mais leurs mains pures de sang n'étaient ouvertes que pour bénir, et un religieux respect remplaçait dans le cœur des adeptes la terreur fanatique des religions du passé. A mesure que les initiés se présentaient devant le vénérable tribunai,ils étaient leurs masques pour saluer à visage découvert ces augustes inconnus, qui ne s'étaient jamais manifestés à eux que par des actes de clémente justice, d'amour paternel et de haute sagesse. Fidèles, sans regret et sans méfiance, à la religion du serment, ils ne cherchaient pas à lire d'un regard curieux sous ces voiles impénétrables. Sans doute leurs adeptes les connaissaient sans le savoir, ces mages d'une religion nouvelle, qui, mêlés à eux dans la société et dans le sein même de leurs assemblées, étaient les meilleurs amis, les plus intimes confidents de la plupart d'entre eux, de chacun d'eux peut-être, en particulier. Mais, dans l'exercice de leur culte Gonmiun, la personne du prêtre était à jamais voilée, coomie l'oracle des temps antiques.

Heureuse enfance des croyances naïves, aurore quasi fabuleuse des conspirations sacrées, que la nuit du mystère enveloppe, dans tous les temps, de poétiques incertitudes 1 Bien qu'un siècle à peine nous sépare de l'existence de ces invisibles, elle est problématique pour l'historien ; mais trente ans plus tard rilluminisme reprit ces formes ignorées du vulgaire, et, puisant à la fois dans le génie inventif de ses chefs et dans la tradition des sociétés secrètes de la mystique Allemagne, il épouvanta le monde par la plus formidable et la plus savante des conjurations politiques et religieuses. Il ébranla un instant toutes les dynasties sur leurs trônes, et succomba à son tour, en léguant à la révolution française comme un courant électrique d'enthousiasme sublime, de foi ardente et de fanatisme terrible. Un demi-siècle avant ces jours marqués par lé destin , et tandis que la monarchie galante de Louis XV, le despotisme philosophique de Frédéric II, la royauté sceptique et railleuse de Voltaire , la diplomatie ambitieuse de Marie-Thérèse, et l'hérétique tolérance de Ganganelli, semblaient n'annoncer pour longtemps au monde que décrépitude, antagonisme, chaos et dissolution, la révolution française fermentait à l'ombre et germaifcsous terre. Elle couvait dans des esprits croyants jusqu'au fanatisme, sous la forme d'un rêve de révolution universelle; et pendant que la débauche, l'hypocrisie ou l'incrédulité régnaient

officiellement sur le monde, une foi sublime, une magnifique révélation de l'avenir, des plans d'organisation aussi profonds et plus savants peut-être que notre fouriérisme et notre saint-simonisme d'aujourd'hui, réalisaient déjà dans quelques groupes d'hommes exceptionnels la conception idéale d'une société future, diamétralement opposée à celle qui couvre et cache encore leur action dans l'histoire.

Un tel contraste est un des traits les plus saisissants de ce xvm" siècle, trop rempli d^dées et de travail intellectuel de tous les genres, pour que la synthèse ait pu en être déjà faite avec clarté et profit par les historiens philosophiques de nos jours. C'est qu'il y a là un amas de documents contradictoires et de faits incompris, insaisissables au premier abord, sources troublées par le tumulte du siècle, et qu'il faudrait épurer patiemment pour en retrouver le fond solide. Beaucoup de travailleurs énergiques sont restés obscurs, emportant dans la tombe le secret de leur mission : tant de gloires éclatantes absorbaient alors l'attention des contemporains ! tant de brillants travaux accaparent encore aujourd'hui l'examen rétrospectif des critiques! Mais peu à peu la lumière sortira de ce chaos; et si notre siècle arrive à se résumer lui-même, il résumera aussi la vie de son père le dix-huitième siècle , ce logogriphe immense , cette brillante nébuleuse, où tant de lâcheté s'oppose à tant de grandeur , tant de savoir à tant d'ignorance , tant de barbarie à tant de civilisation , tant de lumière à tant d'erreur , tant de sérieux à tant d'ivresse , tant d'incrédulité à tant de foi, tant de pédantisme savant à tant de moquerie frivole, tant de superstition à tant de raison orgueilleuse : cette période de cent ans, qui vit les règnes de madame de Maintenon et de madame de Pompadour; Pierre le Grand, Catherine II, Marie-Thérèse et la Dubarry; Voltaire et Swedenborg, Kant et Mesmer , Jean-Jacques Rousseau et le cardinal Dubois , Schrœpfer et Diderot Fénelon et Lavr, Zinzendorf et Leibnitz, Frédéric II et Robe$(pierre, Louis XIV et Philippe-Égalité, Marie-Antoinette et Charlotte Corday, Weishaupt, Babeuf et Napoléon... laboratoire effrayant, où tant de formes hétérogènes ont été jetées dans le creuset, qu'elles ont vomi, dans leur monstreuse ébullition, un torrent de fumée où nous marchons encore enveloppés de ténèbres et d'images confuses.

Consuelo pas plus qu'Albert, et les chefs invisibles pas plus que leurs adeptes , ne portaient un regard bien lucide sur ce siècle, au sein duquel ils brûlaient de s'élancer avec l'espoir enthousiaste de le régénérer d'assaut. Ils se croyaient à la veille d'une république évangélique , comme les disciples de Jésus s'étaient crus à la veille du royaume de Dieu sur la terre , comme les taborites de la Bohême s'étaient crus à la veille de l'état paradisiaque, comme plus tard la convention française se crut à la veille d'une propagande

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victorieuse sur toute la face du globÀe. Mais, sans cette conGance insensée , où seraient les grands dévouements, et sans les grandes folies où seraient les grands résultats? Sans l'utopie du divin rêveur Jésus, où en serait la notion de la fraternité humaine? Sans les visions contagieuses de Textatique Jeanne d*Arc , serions-nous encore Français? Sans les nobles chimères du dix-huitième siècle, aurions-nous conquis les premiers éléments de l'égalité? Cette mystérieuse révolution, que les sectes du passé avaient rêvée chacune pour son temps, et que les conspirateurs mystiques àix siècle dernier avaient vaguement prédite cinquante ans d'avance, comme une ère de rénovation politique et religieuse; Voltaire et les calmes cerveaux philosophiques de son temps, et Frédéric II lui-même , le grand réalisateur de la force logique et froide, n'en prévoyaient ni les brusques orages, ni le soudain avortement. Les plus ardents, comme les plus sages, étaient loin de lire clairement dans Tavenir. Jean- Jacques Rousseau eût renié son œuvre, si la Montagne lui était apparue en rêve, surmontée de la guillotine; Albert de Rudolstadt seraitredevenu subitement le fou léthargique du Schreckenstein , si ces gloires ensanglantées, suivies du despotisme de Napoléon, et la restauration de l'ancien régime, suivie du règne des plus vils intérêts matériels, lui eussent été révélées; lui qui croyait travailler à renverser, immédiatement et pour toujours, les échafaudsetles prisons, les casernes et les couvents, les maisons d'agio et les citadelles!

Ils rêvaient donc, ces nobles enfants, et ils agissaient sur leur rêve de toute la puissance de leur âme. Ils n'étaient niphis ni moins de leur siècle que les habiles politiques et les sages philosophes leurs contemporains. Ils ne voyaient ni plus ni moins qu'eux la vérité absolue de l'avenir , cette grande inconnue que nous revêtons chacun des attributs de notre propre puissance, et qui nous trompe tous , en même temps qu'elle nous confirme , lorsqu'elle apparaît à nos fils vêtue des mille couleurs dont chacun de nous a préparé un lambeau pour sa toge impériale. Heureusement, chaque siècle la voit plus majestueuse , parce que chaque siècle produit plus de travailleurs pour son triomphe. Quant aux hommes qui voudraient déchirer sa pourpre et la couvrir d'un deuil éternel , ils ne peuvent rien oontre elle , ils ne la comprennent pas. Esclaves de la réalité présente, ils ne savent pas que l'immortelle n'a point d'âge, et que qui ne la rêve pas telle qu'elle peut être demain ne la voit nullement telle qu'elle doit être aujourd'hui.

Albert, dans cet instant de joie suprême oùlesyeux de Consuelo s'attachaient enfin sur les siens avec ravissement; Albert, rajeuni de tout le bienfait de la santé, et embelli de toute l'ivresse du bonheur, se sentait investi de cette fol toute-puissante qui transporterait les montagnes, s'il y avait 4'autres montagnes à porter dans ces moments-là que le fardeau

de notre propre raisonébraslée par l'ivresse. Consuelo était enfin devant lui comme la Galatée de l'artiste chéri des dieux, s'éveillant en même temps à l'amour et à la vie. Muette et recueillie, la physionomie éclairée d'une auréole céleste, elle était complètement, incontestablement belle pour la première fois de sa vie , parce qu'elle existait en effet complètement et réellement pour la première fois. Une sérénité sublime brillait sur son front, et ses grands yeux s'humectaient de cette volupté de l'âme dont l'ivresse des sens n'est qu'un reflet affaibli. Elle n'était si belle que parce qu'elle ignorait ce qui se passait dans son coeur et sur son visage. Albert seul existait pour elle, ou plal6l elle n'existait plus qu'en lui, et lui seul lui semblait digne d'un immense respect et d'une admiration sans bornes. C'est qu'Albert aussi était transforméetGonmne enveloppé d'un rayonnement surnaturel en la contemplant. Elle retrouvait bien dans la profondeur de son regard toute la grandeur solennelle des nobles douleurs qu'il avait subies; mais ces amertumes da passé n'avaient laissé sur ses traits aucune trace de souffrance physique. Il avait sur le front la placidité du martyr ressuscité, qui voit la terre rougie de son sang fuir sous ses pieds, et le ciel des récompenses infinies s'ouvrir sur sa tête. Jamais artiste inspiré ne créa une plus noble figure de héros ou de saint, aux plus beaux jours de l'art antique ou de l'art chrétien. Tousles invisibles, frappés d'admiration à leur tour, s'arrêtèrent, après s'être formés en cercle autour d'eux, et restèrent quelques instants livrés au noble plaisir de contempler ce beau couple, si pur devant Dieu, si chastement heureux devant les hommes. Puis vingt voix mâles et généreuses chantèrent en chœur, sur un rhythme d'une largeur et d'une simplicitésintiqQes: hymen I à hymenée! La musique était du Porpora , à qui on avait envoyé les paroles, en lui demandant un chant d'épithalame pour un mariage illustre ; et on l'avait dignement récompensé, sans qu'il sût de quelles mains venait le bienfait. Comme Mozart, à la veille d'expirer, devait trouver un jour sa plus sublime inspiration pour un A^qfui^m mystérieusement commandé, le vieux Porpora avait retrouvé tout le génie de sa jeunesse pour écrire un chant d'hymenée, dont le mystère poétique avait réveillé son imagination. Dès les premières mesures, Consuelo reconnut le style de son maître chéri; et, se détachant avec |fibrt des regards de son amant, elle se tourna vers les coryphées pour y chercher son père adoptif ; mais son esprit seul était là. Parmi ceux qui s'en étaient faits les dignes interprètes, Consuelo reconnut plusieurs amis, Frédéric de Trenck, le Porporino, le jeune Benda, le comte Golowkin, Schubart, le chevalier d'Éon, qu'elle avait connu à Berlin, et dont, ainsi ^ue toute l'Europe, elle ignorait le sexe véritable; le comte de saint-Germain, le chancelier Coccei, époux de laBarberini,le tibraire Nicolaï, Gottlieb, dont la belle voix dominait toutes

le» antres, enfin Harcus, qu'un mouvement de Wanda lui désigna énergiquement, et qu'un instinct sympathique lui avait faitreconnaltre d'avance pour le guide qui Tavait présentée, et qui remplissait auprès d'elle les fonctions de parrain ou de père putatif. Tous les invisibles avaient ouvert et rejeté sur leurs épaules les longues robes noires, à l'aspect lugubre. Un costume pourpre et blanc, élégant et simple, rehaussé d'une chaîne d'or, qui portait les insignes de l'ordre, donnait k leur groupe un aspect de fête. Leur masque était passé autour de leur poignet, tout prêt à être remis sur le visage, au moindre signal du veiUeur placé en sentinelle sur le dùme de l'édifice.

L'orafeur, qui remplissait les fonctions d'intermédiaire entre les chefs invisibles et les adeptes , se démasqua aussi, et vint féliciter les heureux époux. C'était le duc de***, ce riche prince qui avait voué sa fortune, son intelligence et son zèle enthousiaste à l'œuvre des invisibles. Il était l'hôte de leur réunion, et sa résidence était, depuis longtemps, l'asile de Wanda et d'Albert, cachés d'ailleurs à tous les yeux profanes. Cette résidence était aussi le chef-lieu principal des opérations du tribunal de l'ordre , quoiqu'il en existât plusieurs autres , et que les réunions un peu nombreuses n'y fussent qu'annuelles, durant quelques jours de l'été , k moins dé cas extraordinaires. Initié k tous les secrets des chefs, le duc agissait pour eux et avec eux ; mais il ne trahissait point leur incognito, et, assumant sur lui seul tous les dangers de l'entreprise , il était leur interprète et leur moyen visible de contact avec les membres de l'association.

Quand les nouveaux époux eurent échangé de douces démonstrations de joie et d'affection avec leurs frères, chacun reprit sa place, et le duc, redevenu le frère orateur, parla ainsi au couple couronné de fleurs et agenouillé devant l'autel :

« Enfants très-chers et très-aimés, au nom du vrai Dieu toute puissance , tout amour et toute intelligence; et, après lui, au nom des trois vertus qui sont un reflet de la Divinité dans l'âme humaine : activité , charité et justice, qui se traduisent, dans l'application, par notre formule : liberté, fraiemilé, égalité ; enfin, au nom du tribunal des invisibles qui s'est voué au triple devoir du xèle, de la foi et de l'étude , c'est-àdire à la triple recherche des vérités politiques, morales et divines : Albert Podiebrad, Consueïo Porporina, je prononce la ratification et la confirmation du mariage que vous avez déjà contracté devant Dieu et devant vos parents, et même devant un prêtre de la religion chrétienne, au château des Géants, le*** de l'année 175*. Ce mariage, valide devant les hommes, n'était pas valide devant Dieu. Il y manquait trois choses : 1<* le dévouement absolu de l'épouse k vivre k jamais avec un époux qui paraissait toucher k son heure dernière; i* la sanction d'une autorité morale

et religieuse reconnue et acceptée par l'époux; 3<* le consentement d'une personne ici présente; dont il ne m'est pas permis de prononcer le nom , mais qui tient de près à l'un des époux par les liens du sang. Si maintenant ces trois conditions sont remplies , et qu'aucun de vous n'ait rien à réclamer et k objecter... unissez vos mains, et levez-vous tous les trois , pour prendre le ciel à. témoin de la liberté de votre acte et de la sainteté de votre amour. »

Wanda, qui continuait k demeurer inconnue aux frères de l'ordre , prit les mains de ses deux enfants. Un même élan de tendresse et d'enthousiasme les fit lever tous les trois comme s'ils n'eussent fait qu'un.

Les formules du mariage furent prononcées, et les rites simples et touchants du nouveau culte s'accomplirent dans le recueillement et la ferveur. Cet engagement d'un mutuel amour ne fut pas un acte isolé au milieu de spectateurs indifférents, étrangers au lien moral qui se contractait. Ils furent tous appelés k sanctionner cette consécration religieuse de deux êtres liés k eux par une foi commune. Ils étendirent les bras sur les époux pour les bénir, puis ils se prirent tous ensemble par les mains et formèrent une chaîne vivante, une chaîne d'amour fraternel et d'association religieuse autour d'eux, en prononçant le serment de les assister, de les protéger, de défendre leur honneur et leurs jours, de soutenir leur existence au besoin, de les ramener au bien par tous leurs efforts s'ils venaient à faiblir dans la rude carrière de la vertu, de les préserver autant que possible de la persécution et des séductions du dehors dans .toutes les occasions, dans toutes les rencontres; enfin de les aimer aussi saintement, aussi cordialement, aussi sérieusement que s'ils étaient unis k eux par le nom et par le sang. Le beau Trenck prononça cette formule pour tous les autres dans des termes éloquents et simples ; puis il ajouta , en s'adressant k l'époux :

« Albert, l'usage profane et criminel de la vieille société, dont nous nous séparons en secret pour l'amener k nous un jour, veut que le mari impose la fidélité k sa femme au nom d'une autorité humiliante et despotique. Si elle succombe, il faut qu'il tue son rival; il a même le droit de tuer son épouse : cela s'appelle laver dans le sang la tache faite à l'honneur. Aussi, dans ce vieux monde aveugle et corrompu, tout homme est l'ennemi naturel de ce bonheur et de cet honneur si sauvagement gardés. L'ami, le frère même , s'arroge le droit de ravir à l'ami et au frère l'amour de sa compagne, ou tout au moins on se donne le cruel et lâche plaisir d'exciter sa jalousie, de rendre sa surveillance ridicule , et de semer la méfiance et le trouble entre lui et l'objet de son amour. Ici, tu le sais, nous entendons mieux l'amitié, l'honneur et l'orgueil de la famille. Nous sommes frères devant Dieu, et celui de nous qui porterait sur la femme de son frère un regard audacieux et déloyal

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aurait déjà commis, à aos yeux, le crime d'inceste dans son cœur. »

Tous les frères, émus et entraînés, tirèrent leurs cpées, et jurèrent de tourner cette arme contre euxmêmes plutôt que de manquer au serment qu'ils venaient de prononcer par la bouche de Trenck.

Mais la sibylle, agitée d'un de ces transports enthousiastes qui lui donnaient tant d'ascendant sur leurs imaginations, etqui modiGaient souventl'opinion et les décisions des chefs eux-mêmes, rompit le cercle en s'élançant au milieu. Son langage, toujours énergique et brûlant, subjuguait leurs assemblées , sa grande taille, ses draperies flottantes sur son corps amaigri, son port majestueux, quoique chancelant, le tremblement convulsif de cette tète toujours voilée, et avec cela pourtant une sorte de grâce qui révélait l'existence passée de la beauté, ce charme si puissant chez la femme, qu'il subsiste encore après qu'il a disparu, et qu'il émeut encore l'âme alors qu'il ne peut plus émouvoir les sens; enfin, jusqu'à sa voix éteinte qui prenait tout à coup, sous l'empire de l'exaltation, un éclat strident et bizarre, tout contribuait à en faire un être mystérieux, presque effrayant au premier abord, et bientôt investi d'une puissance persuasive et d'un irrésistible prestige.

Tous firent silence pour écouter la voix de l'inspi^ rée. Gonsuelo fut émue de son attitude autantqu'eux, et plus qu'eux peut-être, parce qu'elle connaissait le secret de sa vie étrange. Elle se demanda, en frissonnant d'une terreur involontaire, si ce spectre échappé de la tombe appartenait réellement au monde, et si, après avoir exhalé son oracle, il n'allait pas s'évanouir dans les airs avec cette flanune du trépied qui le faisait paraître transparent et bleuâtre.

« Cachez-moi l'éclat de ces armes! s'écria la frémissante Wanda. Ce sont des serments impies ceux qui prennent pour objet de leurs invocations des instruments de haine et de meurtre. Je sais bien que l'usage du vieux monde a attaché ce fer au flanc de tout homme réputé libre, conuneune marque d'indépendance et de fierté; je sais bien que, dans les idées que vous avez conservées malgré vous de cet ancien monde, l'épée est le symbole de l'honneur, et que vous croyez prendre des engagements sacrés quand vous avez juré par le fer, comme les citoyens de la Rome primitive. Mais ici, c'est profaner un serment auguste. Jurez plutôt par la flamme de ce trépied: la flamme est le symbole de la vie, de la lumière et de l'amour divin. Mais vous faut-il donc encore des emblèmes et des signes visibles? Ëtes-vous encore idolâtres, et les figures qui ornent ce temple représententelles pour vous autre chose que des idées? Ahl jurez plutôt par vos propres sentiments, par vos meilleurs instincts, par votre propre cœur; et si vous n'osez pas jurer par le Dieu vivant, par la vraie religion éternelle et sacrée, jurez par la sainte humanité, parles

glorieux élans de votre courage, par la chasteté de cette jeune femme et par l'amour de son époux. Jurez par le génie et par la beauté de Consueloque votre désir et même votre pensée ne profaneront jamaiis cette arche sainte de l'hyménée, cet autel invisible et mystique sur lequel la main des anges grave et enregistre le serment de l'amour.

a Savez-vous bien ce que c'est que l'amour? ajouta la sibylle après s'être recueillie un instant, et d'une voix qui devenait à chaque instant plus claire et plus pénétrante; si vous le saviez, ô vous! chefs vénéra blés de notre ordre et ministres de notre culte, vous ne feriez jamais prononcer devant vous cette formule d'un engagement étemel que Dieu seul peut ratifier, et qui , consacré par des hommes, est une sorte de profanation du plus divin de tous les mystères. QneUe force pouvez-vous donner à un engagement qui , par lui-même, est un miracle? Oui, l'abandon de deux volontés qui se confondent en une seule est un miracle; car toute âme est éternellement libre en vertu d'un droit divin. Et pourtant, lorsque deux âmes se donnent et s'enchaînent l'une à l'autre par l'amour, leur mutuelle possession devient aussi sacrée, aussi de droit divin que la liberté individuelle. Yousvoyeibien qu'il y a là un miracle, et que Dieu s'en réserve à jamais le mystère, comme celui de la vie et de la moK. Vous allez demander à cet homme et à cette femme s'ils veulent s'appartenir exclusivement l'un à l'autre dans cette vie; et leur ferveur est telle, qu'ils vous répondront : « Non pas seulement dans cette vie , mais dafis l'éternité. » Dieu leur inspire donc, par le miracle de l'amour, bien plus de foi, bien plus de force , bien plus de vertu que vous ne sauriez et que vous n'oseriez leur en demander. Arrière donc les serments sacrilèges et les lois grossières ! Laissezleur l'idéal, et ne les attachez pas à la réalité par les chaînes de la loi. Laissez à Dieu le soin de continu» le miracle. Préparez les âmes à ce que ce miracle s'accomplisse en elles, formez-les à l'idéal de l'amour; exhortez, instruisez, vantez et démontrez la gloire de la fidélité, sans laquelle il n'est point de force morak ni d'amour sublime. Mais n'intervenez pas oonune des prêtres catholiques, comme des magistrats du vieux monde, dans l'exécution du serment. Car, je vous le dis encore une fois, les hommes ne peuvent pas se porter garants ni se constituer gardiens de la perpétuité d'un miracle. Que savez-vous des secrets de l'Éternel? Sommes-nous déjà entrés dans ce temple de l'avenir, dans ce monde oélesle où l'homme doit, nous dit-on, converser avec Dieu sous les ombrages sacrés comme un ami avec son ami? La loi dn mariage indissoluble est-elle donc émanée de la bouche du Seigneur? Ses desseins, à cet égard, soni-ils proclamés sur la terre? Et vous-mêmes, 6 enfants des hommes, l'avez-vous promulguée, cette loi, d'tin accord unanime? Les pontifes de Rome n'ontnls ja-

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mais brisé Tuiiion conjugale, eux qui se prétendent infaillibles? Sous prétexte de nullité dans de certains engagements, ces pontifes ont consacré de véritables divorces, dont l'histoire a consigné le scandale dans ses fastes. Et des sociétés chrétiennes, des sectes réformées, l'Église grecque, ont, à Fexemple du mosaisme et de toutes les anciennes religions, inauguré franchement dans notre monde moderne la loi du divorce. Que devient donc la sainteté et l'efficacité d'un serment fait à Dieu, quand il est avéré que les hommes pourront nous en délier un jour? Ahl ne loucbei pas à l'amour par la profanation du mariage : vous ne réussiriez qu'à l'éteindre dans les cœurs pursl Ck>nsacrez l'union conjugale par des exhortations, par des prières, par une publicité qui b rende respectable, par de touchantes cérémonies; vous le devez , si vous êtes nos prêtres , c'est-à-dire nos amis , nos guides , nos conseils , nos consolateurs, nos lumières. Préparez les âmes à la sainteté d'un sacrement ; et comme le père de famille cherche à établir ses enfants dans des conditions de bien-être, de dignité et de sécurité, occupez-vous as^sidûment, vous, nos pères spirituels, d'établir vos fils et vos filles dans des conditions favorables au développement de l'amour vrai , de la vertu, de la fidélité sublime. Et quand vous leur aurez fait subir des épreuves religieuses, au moyen desquelles vous pour^ rez reconnaître qu'il n'y a dans leur mutuelle recherche ni cupidité, ni vanité, ni enivrement frivole, ni aveuglement des sens dépourvu d'idéal ; quand vous aurex pu vous convaincre qu'ils comprennent la grandeur de leur sentiment, la sainteté de leurs devoirs et la liberté de leurs choix, alors permettez-leur de se donner l'un à l'autre, et de s'aliéner mutuellement leur inaliénable liberté. Que leur famille, et leurs amis, et la grande famille des fidèles, interviennent pour ratifier avec vous cette union que la solennité du sacrement doit rendre respectable. Mais faites bien attention à mes paroles : que le sacrement soit une permission religieuse, une autorisation paternelle et sociale, un encouragement et une exhortation à la perpétuité de l'engagement; que ce ne soit jamais im commandement, une obligation, ime loi avec des menaces et des châtiments, un esclavage imposé, avec du scandale, des prisons, et des chaînes en cas d'infraction. Autrement vous ne verrez jamais s'accomplir sur la terre le miracle dans son entier et dans sa durée. La Providence éternellement féconde. Dieu dispensateur infatigable de la grâce, amènera toujours devant vous de jeunes couples fervents et naïfs, prêts à s'engager de bonne foi pour le temps et pour l'éternité. Mais votre loi antireligieuse , et votre sacrement antihumain, détruiront toujours en eux l'effet de la grâce. L'inégalité des droits conjugaux selon le sexe, impiété consacrée par les lois sociales, la différence de5 devoirs devant l'opinion, les fausses distinctions

de l'honneur conjugal, et toutes les notions absurdes que le préjugé crée à la suite des mauvaises institutions, viendront toujours éteindre la foi et glacer l'enthousiasme des époux; et, les plus sincères, les mieux disposés à la fidélité, seront les plus prompts à se contrister, à s'effrayer de la durée de l'engagement, et à se désenchanter l'un de l'autre. L'abjuration de la liberté individuelle est en effet contraire au vœu de la nature et au cri de la conscience quand les hommes s'en mêlent, parce qu'ils y apportent le joug de l'ignorance et de la brutalité :elle est conforme au vœu des nobles cœurs, et nécessaire aux instincts religieux des fortes volontés, quand c'est Dieu qui nous donne les moyens de lutter contre toutes les embûches que les hommes ont tendues autour du mariage pour en faire le tombeau de l'amour , du bonheur et de la vertu , pour en faire une proitUuUon jurée comme disaient nos pères les lollards, que vous connaissez bien et que vous invoquez souvent I Rendez donc à Dieu ce qui est de Dieu, et ôtez à César ce qui n'est point à César.

a Et vous, mes fils, dit-elle en revenant vers le centre du groupe, vous qui venez de jurer de ne point porter atteinte au lien conjugal , vous avez fait là un serment dont vous n'avez peut-être pas compris l'importance. Vous avez obéi à un élan généreux, et vous avez répondu d'enthousiasme à l'appel de Thonneur : cela est digne de vous, disciples d'une foi victorieuse. Mais maintenant, sachez bien que vous avez fait là plus qu'un acte de vertu particulière. Vous avez consacré un principe sans lequel il n'y aura jamais de chasteté ni de fidélité conjugale possibles. Entrez donc bien dans l'esprit d'un tel serment, et reconnaissez qu'il n'y aura point de véritable vertu individuelle, tant que les membres de la société ne seront pas tous solidaires les uns des autres en fait de vertu.

« amour, 6 flamme sublime I si puissante et si fragile, si soudaine et si fugitive ! éclair du ciel qui semble devoir traverser notre vie ets'éteindre en nous avant sa fin, dans la crainte de nous consumer et de nous anéantir I nous sentons bien tous que tu es le feu vivifiant émané de Dieu même, et que celui de nous qui pourrait te fixer dans son sein et t'y entretenir jusqu'à sa dernière heure toujours aussi ardent et aussi complet, celui-là seraitle plus heureux et le plus grand parmi les hommes. Aussi les disciples de l'idéal chercheront-ils toujours à te préparer dans leurs âmes des sanctuaires où tu te plaises, afin que tu ne te hâtes pas de les abandonner pour remonter au ciel. Mais, hélas! toi dont nous avons fait une vertu, une des bases de nos sociétés humaines pour t'honorer comme nous le désirons, tu n'as pourtant pas voulu te laisser enchaîner au gré de nos institutions, et tu es resté libre comme l'oiseau dans les airs , capricieux comme la flammesur l'autel. Tu semblés te rire de nos serments, de nos contrats et de notre volonté même. Tu nous fuis en dépit de tout ce que nous avons inventé pour

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l'immobiliser dans nos mœurs. Tu n'habites pas plus le harem gardé par de vigilantes sentinelles, que la famille chrétienne placée entre la menace du prêtre, la sentence du magistrat et le joug de l'opinion. D'où viennent ton inconstance et ton ingratitude, ô mystérieux prestige, 6 amour cruellement symbolisé sous les traits d'un Dieu enfant et aveugle? Quelle tendresse et quel mépris t'inspirent donc tour à tour ces âmes humaines que tu viens toutes embraser de tes feux, et que tu délaisses presque toutes, pour les laisser périr dans les angoisses du regret, du repentir, ou du dégoût p]usafrreuxencore?D'oùvientqu'ont'invoqueàgenoux sur toute la surface de notre globe, qu'on t'exalte et qu'on te déiûe, que les poëtes divins te chantent comme l'âme du monde, que les peuples barbares te sacriûent des victimes humaines en précipitant les veuves dans le bûcher des funérailles de l'époux, que les jeunes cœurs t'appellent dans leurs plus doux songes, et que les vieillards maudissent la vie quand tu les abandonnes à l'horreur de la solitude? D'où vient ce culte tantôt sublime, tantôt fanatique, que l'on te décerne depuis l'enfance dorée de l'humanité jusqu'à notre âge de fer, si tu n'es qu'une chimère, le rêve d'unmomentd'ivresse, l'erreur de l'imagination exaltée parle délice des sens? Oh I c'est que tu n'es pas un instinct vulgaire, un simple besoin de l'animalité I Non, tu n'es pas l'aveugle enfant du paganisme, tu es le fils du vrai Dieu et l'élément même de la Divinité ! Mais tu ne t'es encore révélé à nous qu'à travers les nuages de nos erreurs, et tu n'as pas voulu établir ta demeure parmi nous, parce que tu n*as pas voulu être profané. Tu reviendras, comme aux temps fabuleux d'Astrée, comme dans les visionsdespoëtes, te fixer dans notre paradis terrestre, quand nous aurons mérité par des vertus sublimes la présence d'un hôte tel que toi. Oh ! qu'alors le séjour de cette terre sera doux aux hommes, et qu'il fera bon d'y être né! quand nous serons tous frères et sœurs, quand les unions seront librement consenties et librement maintenues par la seule force qu'on puise en toi ; quand, au lieu de cette lutte effroyable, impossible, que la Gdélité conjugale est obligée de soutenir contre les tentatives impies de la débauche, de la séduction hypocrite, de la violence effrénée , de la perfide amitié et de la dépravation savante, chaque époux ne trouvera autour de lui que de chastes sœurs , jalouses et délicates gardiennes de la félicité d'une sœur qu'elles lui auront donnée pour compagne, tandis que chaque épouse -trouvera dans les autres hommes autant de frères de son époux, heureux et fiers de son bonheur, protecteurs-nés de son repos et de sa dignité! Alors la femme fidèle ne sera plus la fleur solitaire qui se cache pour garder le fragile trésor de son honneur , la victime souvent délaissée qui se consume dans la retraite et dans les larmes, impuissante à faire revivre dans le cœur de son bien-aimé la flamme qu'elle a conservée pure dans le sien. Alors le

frère ne sera plus forcé de venger sa sœur, et de tuer celui qu'elle aime et qu'elle regrette, pour lui rendre un semblant de faux honneur ; alors la mère ne tremblera plus pour sa fille , alors la fille ne rougira plus de sa mère ; alors surtout l'époux ne sera plus ni soupçonneux ni despote; l'épouse adjurera, de son côté, l'amertume de la victime ou la rancune de l'esclave. D'atroces souffrances, d'abominables injustices ne flétriront plus le riant et calme sanctuaire de la fiimille. L'amour pourra durer ; et qui sait alors! peut-être un jour le prêtre et le magistrat, comptant avec raison sur le miracle permanent de l'amour, pourra-i-il consacrer au nom de Dieu même des unions indissolubles, avec autant de sagesse et de justice qu'il y porte aujourd'hui, à son insu, d'impiété et de folie.

« Mais ces jours de récompense ne sont pas encore venus. Ici, dans ce mystérieux temple où nous voici réunis, suivant le mot de l'Évangile, trois ou quatre au nom du Seigneur, nous ne pouvons que rêver et essayer la vertu entre nous. Ce monde extérieur, qui nous condamnerait à l'exil, à la captivité ou à la mort, s'il pénétrait nos secrets, nous ne pouvons pas l'invoquer comme sanction de nos promesses et comme garant de nos institutions. N'imitons donc pas son ignorance et sa tyrannie. Consacrons l'amour conjugal de ces deux enfants, qui viennent nous demander b bénédiction de l'amour paternel et de l'amour fraternel, au nom du Dieu vivant, dispensateur de tous les amours. Autorisez-les à se promettre une éternelle fidélité; mais n'inscrivez pas leur serment sur un livre de mort , pour le leur rappeler ensuite par la terreur et la contrainte. Laissez Dieu en être le gardien; c'est à eux de l'invoquer tous les jours de leur vie» pour qu'il entretienne en eux le feu sacré qu'il y a fait descendre.

— C'est là où je t'attendais, ô sibylle inspirée l s'écria Albert en recevant dans ses bras sa mère, épuisée d'avoir parlé si longtemps avec l'énergie de la conviction. J'attendais l'aveu de ce droit que tu m'ac cordes de tout promettre à celle que j'aime. Tu reconnais que c*est mon droit le plus cher et le plus sacré. Je lui promets donc, je lui jure de l'aimer uniquement et fidèlement toute ma vie, et j'en prends Dieu à témoin. Dis-moi, ô prophétesse de l'amour, que ce n'est pas là un blasphème.

— Tu es sous la puissance du miracle, répondit Wanda. Dieu bénit ton serment, puisque c'est lui qui t'inspire la foi de le prononcer. rott;otir« est le moi le plus passionné qui vienne aux lèvres des amants, dans l'extase de leurs plus divines joies. C'est un oracle qui s'échappe alors de leur sein. L'éternité est l'idéal de l'amour, comme c'est l'idéal de la foi. Jamais l'âme humaine n'arrive mieux au comble de sa puissance et de sa lucidité que dans l'enthousiasme d'un grand amour. Le loujoun des amants est donc une révélation intérieure, une manifestasion divine, qui doit

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jeter sa clarté souveraine et sa chaleur bienfaisante sur tons les instants de leur union. Malheur à quiconque profane celte formule sacrée l II tombe de Tétat de grâce dans Tétai de péché : il éteint la foi, la lumière, la force et la vie dans son cœur.

— Et moi, dit Gonsuelo, je reçois ton serment, ô Albert! et je t'adjure d'accepter le mien. Je me sens, moi aussi, sous la puissance du miracle, et ce toujours de notre courte vie ne me semble rien au prix de rétemité, pour laquelle je veux me promettre à toi.

— Sublime téméraire! dit Wanda avec un sourire d'enthousiasme qui sembla rayonner à travers son voile, demande à Dieu l'éternité avec celui que tu aimes, en récompense de ta fldélité envers lui dans celte courte vie.

— Oh I oui ! s'écria Albert en élevant vers le ciel la main de sa femme enlacée à la sienne; c'est là le but, l'espoir et la récompense ! S'aimer grandement et ardemment dans cette phase de l'existence , pour obtenir de se retrouver et de s'unir encore dans les autres ! Oh ! je sens bien, moi , que ceci n'est pas le premier jour de notre union, que nous nous sommes déjà aimés, déjà possédés dans la vie antérieure. Tant de bonheur n'est pas un accident du hasard. C'est la main de Dieu qui nous rapproche et nous réunit comme les deux moitiés d'un seul être inséparable dans l'éternité. »

Après la célébration du mariage, et bien que la nuit fût fort avancée, on procéda aux cérémonies de l'initiation définitive de Gonsuelo à l'ordre des invisibles ; et ensuite, les membres du tribunal ayant disparu, on se répandit sous les ombrages du bois sacré, pour revenir bientôt s'asseoir autour du banquet de communion fraternelle. Le prince (frère orateur) le présida, et se chargea d'en expliquer à Consuelo les symboles profonds et touchants. Ce repas fut servi par de fidèles domestiques affiliés à un certain grade de l'ordre. Karl présenta Maliens à Consuelo, et elle vit enfin à découvert son honnête et douce figure. Mais elle remarqua avec admiration que ces estimables valets n'étaient point traités en inférieurs par leurs frères des autres grades. Aucune distinction ne régnait entre eux et les personnages éminents de l'ordre, quel que fût leur rang dans le monde. Les frères servants, comme on les appelait, remplissaient de bon gré et avec plaisir les fonctions d'échansons et de maîtres d'hôtel. Ils vaquaient à l'ordonnance du service, comme aides conapétents dans l'art de préparer un festin, qu'ils considéraient d'ailleurs comme une cérémonie religieuse, comme une pâque eucharistique. Ils n'étaient donc pas plus abaissés par celte fonction que les lévites d*on temple présidant aux détails des sacrifices. Chaque fob qu'ils avaient garni la table, ils venaient s'y asseoir eux-mêmes, non à des places marquées à part et isolées des autres, mais dans des intervalles réservés pour eux parmi les convives. C'était à qui les appel-

O. SAMD. — TOME V.

lerait, et se ferait un plaisir et un devoir de remplir leur coupe et leur assiette. Comme dans les banquets maçonniques, on ne portait jamais la coupe aux lèvres sans invoquer quelque noble idée, quelque généreux sentiment ou quelque auguste patronage. Mais les bruits cadencés, les gestes puérils des francs-maçons, le maillet, l'argot des toasts, et le vocabulaire des ustensiles, étaient exclus de ce festin à la fois expansif et grave. Les frères servants y gardaient un maintien respectueux sans bassesse et modeste sans contrainte. Karl fut assis pendant un service entre Albert et Consuelo. Cette dernière remarqua avec attendrissement, outre sa sobriété et sa bonne tenue, un progrès extraordinaire dans l'intelligence de ce brave paysan, éducable par le cœur, et initié à de saines notions religieuses et morales par une rapide et admirable éducation de sentiment.

« mon ami! dit-elle à son époux, lorsque le déserteur eut changé de place et qu'Albert se rapprocha d'elle, voilà donc l'esclave battu de la milice prussienne , le bûcheron sauvage du Bœhmer-Wald , l'assassin de Frédéric le Grand! Des leçons éclairées et charitables ont su , en si peu de jours, en faire un homme sensé, pieux et juste, au lieu d'un bandit que la justice féroce des nations eût poussé au meurtre, et corrigé à l'aide du fouet et de la potence.

— Noble sœur, dit le prince placé en cet instant à la droite de Consuelo, vous aviez donné à Roswald de grandes leçons de religion et de clémence à ce cœur égaré par le désespoir, mais doué des plus nobles instincts. Son éducation a été ensuite rapide et facile; et quand nous avions quelque chose de bon à lui enseigner, il s'y confiait d'emblée en s'écriant : « C'est ce que me disait la signera l » Soyez certaine qu'il serait plus aisé qu'on ne pense d'éclairer et de moraliser les hommes les plus rudes, si on le voulait bien. Relever leur condition, et leur inoculer l'estime d'euxmêmes, en commençant par les estimer et les aimer, ne demande qu'une charité sincère et le respect de la dignité humaine. Vous voyez cependant que ces braves gens ne sont encore initiés qu'à des grades inférieurs : c'est que nous consultons la portée de leur intelligence et leurs progrès dans la vertu pour les admettre plus ou moins dans nos mystères. Le vieux Maliens a deux grades de plus que Karl; et s'il ne dépasse pas celui qu'il occupe maintenant, ce sera parce que son esprit et son cœur n'auront pas pu aller plus loin. Aucune bassesse d'extraction , aucune humilité de condition sociale, ne nous arrêteront jamais; et vous voyez ici Goltlieb le cordonnier, le fils du geôlier de Spandaw, admis à un grade égal au vôtre, bien que dans ma maison il remplisse, par goût et par habitude, des fonctions subalternes. Sa vive imagination, son ardeur pour l'étude , son enthousiasme pour la vertu, en un mot la beauté incomparable de l'âme qui habite ce pauvre vilain corps, l'ont rendu bien vite digne d'être

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traité comme un égal et comme un frère dans Tintérieur du temple. Il n'y avait presque rien à donner en fait d'idées et de vertus ë ce noble enfant. Il avait trop au contraire; il fallait calmer en lui un excès d'exaltation, et le traiter des maladies morales et physiques qui l'eussent conduit à la folie. L'immoralité de son entourage et la perversité du monde officiel l'eussent irrité sans le corrompre, mais nous seuls, armés de l'esprit de Jacques Bœhm et de la véritable explication de ses profonds symboles, nous pouvions le convaincre sans le désenchanter, et redresser les écarts de sa poésie mystique sans refroidir son zèle et sa foi. Vous devez remarquer que la cure de cette âme a réagi sur le corps, que sa santé est revenue comme par enchantement, et que sa bizarre figure est déjà transformée. »

Après le repas, on reprit les manteaux, et on se promena sur le revers adouci de la colline qu'ombrageait le bois sacré. Les ruines du vieux château réservé aux épreuves dominaient ce beau site, dont Gonsuelo reconnut peu à peu les sentiers, parcourus k la hâte durant une nuit d'orage peu de temps auparavant. La source abondante qui s'échappait d'une grotte rustiquement taillée dans le roc, et consacrée jadis à une dévotion superstitieuse, courait, en murmurant, parmi les bruyères, vers le fond du vallon, où elle formait le beau ruisseau que la captive du pavillon connaissait si bien. Des allées, naturellement couvertes d'un sable fin, argenté par la lune, se croisaient sous ces beaux ombrages , où les groupes errants se rencontraient, se mêlaient, et échangeaient de doux entretiens. De hautes barrières à claire-voie fermaient cet enclos, dont le kiosque vaste et riche passait pour un cabinet d'étude, retraite favorite du prince, et interdite aux oisifs et aux indiscrets. Les frères servants se promenaient aussi, par groupes, mais en suivant les barrières, et en faisant le guet pour avertir les frères, en cas d'approche d'un profane. Ce danger n'était pas très à redouter. Le duc paraissait s'occuper seulement des mystères maçonniques, comme en effet il s'en occupait secondairement; mais la franc-maronnerie était tolérée dès lors par les lois et protégée par les princes qui y étaient ou qui s'y croyaient initiés. Personne ne soupçonnait l'importance des grades supérieurs, qui, de degré en degré, aboutissaient au tribimal des invisibles.

D'ailleurs, en ce moment, la fête ostensible qui illuminait au loin la façade du palais ducal absorbait trop les nombreux hôtes du prince, pour qu'on songeât à quitter les brillantes salles et les nouveaux jardins pour les rochers et les ruines du vieux parc. La jeune margrave de Bareith, amie intime du duc, faisait pour lui les honneurs de la fête. Il avait feint une indisposition pour disparaître; et aussitôt après le banquet des invisibles, il alla présider le souper de ses illustres hôtes du palais. En voyant briller bien loin ces lumières, Gonsuelo, appuyée sur le bras d'Al-

bert, se ressouvint d'Anzoleto, et s'accusa naïvement, devant son époux qui le lui reprochait, d'un instant de cruauté et d'ironie envers le compagnon chéri de son enfance.

« Oui, c'était un mouvement coupable, lui dit-elle, mais j'étais bien malheureuse dans ce moment-là. J'étais résolue à me sacrifier au comte Albert, et les malicieux et cruels invisibles me jetaient encore une fois dans les bras du dangereux Liverani. J'avais la mort dans l'âme. Je retrouvais avec délices celui dont il fallait se séparer avec désespoir, et Marcus voulait me distraire de ma souffrance en me faisant admirer le bel Anzoletol Ahl je n'aurais jamais cru le revoir avec tant d'indifférence! Mais je m'imaginais être condamnée à l'épreuve de chanter avec lui, et j'étais prête à le haïr de m'enlever ainsi mon dernier instant, mon dernier rêve de bonheur. A présent, ô mon ami, je pourrai le revoir sans amertume, et le traiter avec indulgence. Le bonheur rend si bon et si clément! Puissé-je lui être utile un jour, et lui inspirer l'amour sérieux de l'art, sinon le goût de la vertu!

— Pourquoi en désespérer? dit Albert. Attendonsle dans un jour de malheur et d'abandon. Maintenant, au milieu de ses triomphes , il serait sourd aux conseils de la sagesse. Mais qu'il perde sa voix et sa beauté, nous nous emparerons peut-être de son âme.

— Chargez-vous de cette conversion, Albert.

— Non pas sans vous, ma Consuelo.

— Vous ne craignez donc pas les souvenirs du passé?

— Non; je suis présomptueux au point de ne rien craindre. Je suis sous la puissance du miracle.

— Et moi aussi, Albert, je ne saurais douter de moi-même! Oh! vous avex bien nlson d'être tranquille! »

Le jour conunençait à poindre, et l'air pur du malin faisait monter mille senteurs exquises. On était dans les plus beaux jours de l'été. Les rossignols chantaient dans la feuillée , et se répondaient d'une colline à l'autre. Les groupes qui se formaient à chaque instant autour des deux époux, loin de leur être importuns, ajoutaient à leur pure ivresse les douceurs d'une amitié fraternelle ou tout au mœns des plus exquises sympathies. Tous les invisibles présents à cette fête furent présentés à Gonsuelo, comme les membres de sa nouvelle famille. C'était l'élite des talents, des intelligences et des vertus de l'ordre : les uns illustres dans le monde du dehors, d'autres obscurs dans ce monde-là, mais illustres dans le temple par leurs travaux et leurs lumièros. Plébéiens et patriciens étaient mêlés dans une tendre intimité. Gonsuelo dut apprendre leurs véritables noms et ceux plus poétiques qu'ils portaient dans le secret de leurs relations fraternelles : c'étaient Vesper, Ellops, Péon, Hylas, Euryale, Bellérophon, etc. Jamais elle ne s'était vue entourée d'un choix aussi nombreux d'âmes

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nobles et de caractères intéressants. Les récits qu'ils loi faisaient de leurs travaux de prosélytisme, des dangers qu'ils avaient affrontés et des résultats obtenus, la cbarmaient comme autant de poëmes dont elle n'aurait pas cru la réalité conciliable avec le train du monde insolent et corrompu qu'elle avait traversé. Ces témoignages d'amitié et d'estime qui allaient jusqu'à l'attendrissement et à l'effusion, et qui n'étaient pas entachés de la moindre banalité de galanterie, ni de la moindre insinuation de familiarité dangereuse, ce langage élevé, ce charme de relations où l'égalité et la fraternité étaient réalisées dans ce qu'elles peuvent avoir de plus sublime; cette belle aube dorée qui se levait sur la vie en même temps que dans le ciel, tout cela fut comme un rêve divin dans l'existence de Gonsuelo et d'Albert. Enlacés au bras l'un de l'autre, ils ne songeaient pas à s'éloigner de leurs frères chéris. Une ivresse morale, douce et suave comme l'air du matin, remplissait leur poitrine et leur âme. L'amour dilatait trop leur sein pour le faire tressaillir. Trenck racontait les souffrances de sa captivité à Glatz et les dangers de sa fuite. Gomme Gonsuelo et Haydn dans le Bœhmer-Wald, il avait voyagé à travers la Pologne, mais par un froid rigoureux, couvert de haillons, avec un compagnon blessé, Vaimabie ShelleM, que ses mémoires nous ont peint depuis comme le plus gracieux de ses amis. Il avait joué du violon pour avoir du pain , et servi de ménétrier aux paysans, comme Gonsuelo sur les rives du Danube. Puis il lui parlait tout bas de la princesse Amélie, de son amour et de ses espérances. Pauvre jeune Trenck 1 l'épouvantable orage qui s'amassait sur sa tète, il ne le prévoyait pas plus que l'heureux couple, destiné à passer de ce beau songe d'une nuit d'été à une vie de combats, de déceptions et de souffrances!

La Porporina chanta sous les cyprès un hymne admirable composé par Albert, à la mémoire des martyrs de leur cause ; le jeune Benda l'accompagna sur son violon; Albert lui-même prit l'instrument, et ravit les auditeurs avec quelques notes. Gonsuelo ne pot chanter, elle pleurait de joie et d'enthousiasme. Le comte de Saint-Germain raconta les entretiens de Jean Huss et de Jérôme de Prague avec tant de chaleur, d'éloquence et de vraisemblance, qu'en l'écoutant il était impossible de ne pas croire qu'il y eût assisté. Dans de telles heures d'émotion et de ravissement, la triste raison ne se défend pas des prestiges de la poésie. Le chevalier d'Éon peignit, en traits d'une finesse acérée et d'un goût enchanteur, les misères et les ridicules des plus illustres tyrans de l'Europe, et les vices des cours, et la faiblesse de cet échafaudage social qu'il semblait à l'enthousiasme si facile de faire plier sous son vol brûlant. Le comte Golowkin peignit délicieasement la grande âme et les naïfs travers de son ami Jean-Jacques Rousseau. Ge seigneur philoso-

phe (on dirait aujourd'hui excentrique) avait une fille fort belle, qu'il élevait selon ses idées, et qui était à la fois Emile et Sophie, tantôt le plus beau des garçons, tantôt la plus charmante des filles. Il devait la présenter à l'initiation, et charger Gonsuelo de l'instruire. Zinzendorf exposa l'organisation et les moeurs évangéliques de sa colonie de Moraves hemutes. Il consultait Albert avec déférence sur plusieurs difficultés, et la sagesse semblait parler par la bouche d'Albert. G'est qu'il était inspiré par la présence et le doux regard de son amie. Il semblait un Dieu à Gonsuelo. Il réunissait pour elle tous les prestiges: philosophe et artiste, martyr éprouvé, héros triomphant, grave comme un sage du Portique, beau comme un ange, enjoué parfois et naïf comme un amant heureux, parfait enfin comme l'homme qu'on aime! Gonsuelo avait cru mourir de fatigue et d'émotion en frappant h la porte du temple. Maintenant elle se sentait forte et animée comme au temps où elle jouait sur la grève de l'Adriatique dans toute la vigueur de l'adolescence, sous un soleil brûlant, tempéré par la brise de mer. Il semblait que la vie dans toute sa puissance, le bonheur dans toute son intensité, se fussent emparés d'elle par toutes ses fibres, et qu'elle les aspirât par tous ses pores. Elle ne comptait pas les heures: elle eût voulu que cette nuit enchantée ne finit jamais. Pourquoi ne peut-on arrêter le soleil sous l'horizon, dans de certaines veillées où l'on se sent dans toute la plénitude de l'être, et où tous les rêves de l'enthousiasme semblent réalisés ou réalisables I

Enfin le ciel se teignit de pourpre et d'or; une cloche argentine avertit les invisibles que la nuit leur retirait ses voiles protecteurs. Ils chantèrent un dernier hymne au soleil levant, emblème du jour nouveau qu'ils rêvaient et préparaient pour le monde. Puis ils se firent de tendres adieux, se donnèrent rendez-vous, les uns à Paris, les autres à Londres, d'autres à Madrid, à Vienne, à Petersbourg, à Varsovie, à Dresde , à Berlin. Tous s'engagèrent à se retrouver dans un an, à pareil jour, à la porte de ce temple bénit, avec de nouveaux néophytes ou d'anciens frères maintenant absents. Puisilscroisèrent leurs manteaux pour cacher leurs élégants costumes, et se dispersèrent sans bruit sous les sentiers ombragés du parc.

Albert et Gonsuelo, guidés par Marcus , descendirent le ravin jusqu'au ruisseau ; Karl les reçut dans sa gondole fermée, et les conduisit au pavillon, sur le seuil duquel ils s'arrêtèrent un instant pour contempler la majesté de l'astre qui montait dans le ciel. Jusque-là Gonsuelo, en répondant aux discours passionnés d'Albert, lui avait toujours donné son nom véritable ; mais lorsqu'il l'arracha à la contemplation où elle semblait s'oublier, elle ne put que lui dire, en appuyant son front brûlant sur son épaule : a Livfrani ! »

LA œMTESSE DE RUDOLSTADT.

ËPIL06UE.

Si nous avions pu nous procurer, sur l'existence d'Albert et de Gonsuelo après leur mariage, les documents fidèles et détaillés qui nous ont guidé jusqu'ici, nul doute que nous ne pussions fournir encore une longue carrière, en vous racontant leurs voyages et leurs aventures. Mais, 6 lecteur persévérant, nous ne pouvons vous satisfaire ; et vous, lecteur fatigué, nous ne vous demandons plus qu'un instant de patience. Ne nous en faites, l'un et l'autre, ni un reproche ni un mérite. La vérité est que les matériaux k l'aide desquels nous eussions pu, ainsi que nous l'avons fait jusqu'à présent, coordonner les événements de cette histoire, disparaissent , en grande partie, pour nous , à partir de la nuit romanesque qui vit bénir et consacrer l'union de nos deux héros, chez les invisibles. Soit que les engagements contractés par eux, dans le temple, les aient empêchés de se confier à l'amitié dans leurs lettres, soit que leurs amis, affiliés eux-mêmes aux mystères , aient, dans des temps de persécution, jugé prudent d'anéantir leur correspondance , nous ne les apercevons plus qu'à travers un nuage, sous le voile du temple ou sous le masque des adeptes. Si nous nous en rapportions, sans examen, aux rares traces de leur existence qui nous apparaissent dans notre provision de manuscrits , nous nous égarerions souvent à les poursuivre ; car des preuves contradictoires nous les montrent tous deux sur plusieurs points géographiques à la fois, ou suivant certaines directions diverses dans le même temps. Mais nous devinons aisément qu'ils donnèrent volontairement lieu à ces méprises, étant, tantôt voués à quelque entreprise secrète dirigée par les invisibles, et tantôt forcés de se soustraire, à travers mille périls, à la police inquîsitoriale des gouvernements. Ce que nous pouvonsaffirmersur l'existence de cette âme en deux personnes qui s'appela Gonsuelo et Albert , c'est que leur amour tint ses promesses , mais que la destinée démentit cruellement cellesqu'elle avait semblé leur faire durant ces heures d'ivresse qu'ils appelaient leur s(mge d'une nuit d'été. Cependant ils ne furent point ingrats envers la Providence, qui leur avait donné ce rapide bonheur dans toute sa plénitude , et qui, au milieu de leurs revers continua en eux le miracle de l'amour annoncé par Wanda. Au sein de la misère, de la souffrance et de la persécution , ils se reportèrent toujours à ce doux souvenir, qui marqua dans leur vie comme une vision céleste , comme un bail fait avec la Divinité pour la jouissance d'une vie meilleure, après une phase de travaux, d'épreuves et de sacrifices.

Tout devient, d'ailleurs, tellement mystérieux pour nous dans cette histoire, que nous n'avons seulement pas pu découvrir dans quelle partie de l'Allemagne était située cette résidence enchantée, où, protégé par

le tumulte des chasses et des fêtes, un prince, anonyme dans nos documents, servit de point de ralliement et de moteur principal à la conspiration sodale et philosophique des invisibles. Ce prince avait reçu d'eux un nom symbolique, qu'après mille peines pour deviner le chiffre dont se servaient les adeptes, nous présumons être celui de Ghristophore, porto-CAmf , ou peut-être bien Chrysostôme, bouche d'or. Le temple où Consuelo fut mariée et initiée, ils l'appelaient poétiquement le saint Graal^ et les chefs du tribunal ,. les templistes ; emblèmes romanesques, renouvelés des antiques légendes de l'âge d'or de la chevalerie. Tout le monde sait que , d'après ces riantes fictions, le saint Graal était caché dansun sanctuaire mystérieux, au fond d'une grotte inconnue aux mortels. C'était là que les templistes, illustres saints du christianisme primitif, voués, dès ce monde, à l'immortalité, gardaient la coupe précieuse dont Jésus s'était servi pour consacrer le miracle de l'Eucharistie, en faisant la pâque avec ses disciples. Cette coupe contenait, sans doute, la grâce céleste, figurée tantôt par le sang, tantôt par les larmes du Christ, une liqueur divine, enfin une substance eucharistique, sur la nature mys^ tique de laquelle on ne s'expliquait pas, mais qu'il suffisait de voir pour être transformé au moral et an physique, pour être à jamais à l'abri de la mort et du péché. Les pieux paladins qui , après des vœux formidables, des macérations terribles et des exploits à faire trembler la terre, se vouaient à la vie ascétique du chevalier errant, avaient pour idéal de trouver le saint Graal au bout de leurs pérégrinations. Ils le cherchaient sous les glaces du Nord, sur les grèves de l'Armorique, au fond des forêts de la Germanie. Il fallait, pour réaliser cette sublime conquête, affronter des périls analogues à ceux du jardin desHespérides, vaincre les monstres, les éléments, les peuples barbares, la faim, la soif, la mort même. Quelques-uns de ces Argonautes chrétiens découvrirent, dit-on, le sanctuaire, et furent régénérés par la divine coupe; mais ils ne trahirent jamais ce secret terrible. On connut leur triomphe à la force de leurs bras,à la sainteté de leur vie, à leurs armes invincibles, à la transfiguration de tout leur être ; mais ils survécurent peu, parmi nous, à une si glorieuse iniatition : ils disparurent d'entre les hommes, comme Jésus après sa résurrection, et passèrent de la terre au ciel, sans subir l'amère transition de la mort.

Tel était le magique symbole qui s'adaptait en réalité fortbien à l'œuvre des invisibles. Durant plusieurs années, les nouveaux templistes conservèrent Tespoir de rendre le saint Graal accessible à tous les hommes. Albert travailla efficacement, sans aucun doute, à répandre les idées mères de la doctrine. Il parvint aux grades les plus avancés de l'ordre; car nous trouvons quelque part la liste de ses titres, ce qui prouverait qu'il eut le temps de les conquérir. Or chacun sait

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qu'il fallait quatre-vingt et un mois pour s'élever seulement aux trente-trois degrés de la maçonnerie, et nouscroyonsétrecertain qu'il en fallait ensuite beaucoup davantage pour franchir le nombre illimité des degrésmystérieuxdu saint Graal.Lesnoms desgrades maçonniques ne sont plus un mystère pour personne; mais on ne nous saura peut-être pas mauvais gré d'en rappeler ici quelques-uns, car ils peignent assez bien le génie enthousiaste et la riante imagination qui présidèrent à leur création successive :

« Apprenti, compagnon et maître maçon, maître secret et maître parfait, secrétaire, prévôt et juge, maître anglais et maître irlandais, maître en Israël , maître élu des neuf et des quinze, élu de l'inconnu, sublime chevalier élu, grand maître architecte, royalarche, grand Écossais de la loge sacrée ou sublime maçon, chevalier de l'épée, chevalier d'Orient, prince de Jérusalem, chevalier d'Orient et d'Occident , rosecroix de France, d'Hérédom et de Kilwinning, grand pontife ou sublime Écossais, architecte de la voûte sacrée, pontife de la Jérusalem céleste , souverain prince de la maçonnerie ou maître ad vitam, noachite, prince du Liban, chef du tabernacle, chevalier du serpent d'airain, Écossais trinitaire ou prince de merci , grand commandeur du temple, chevalier du soleil, patriarche des croisades, grand maître de la lumière, chevalier kadosh, chevalier de l'aigle blanc et de l'aigle noir, chevalier du phénix, chevalier de l'iris, chevalier des Argonautes, chevalier de la toison d'or, grand inspecteur- inquisiteur-commandeur, sublime prince du royal secret, sublime maître de l'anneau lumineux, etc., etc. (1). »

A ces titres, ou du moins à la plupart d'entre eux, nous trouvons des titres moins connus accolés au nom d'Albert Podiebrad, dans un chiffre moins lisible que celui des francs-maçons, tels que chevalier de Saint- Jean, sublime joannite, maître du nouvel Apocalypse, docteur de l'Évangile éternel, élu de l'Esprit-Saint, templiste, aréopagite, mage, homme-peuple, hommepontife, honune-roi, homme nouveau, etc. Nous avons été surpris de voir ici quelques titres qui sembleraient empruntés par anticipation à l'illuminisme de Weishaupi; mais cette particularité nous a été expliquée plus tard, et n'aura pas besoin de commentaire pour nos lecteurs à la un de cette histoire.

A travers le labyrinthe de faits obscurs , mais profonds , qui se rattachent aux travaux, aux succès, à la dispersion et à l'extinction apparente des invisibles, nous avons bien de la peine à suivre de loin l'étoile aventureuse de notre jeune couple. Cependant, en

(I) PloMeurt de cet grades sont de diverses er^al ions et de divers rite*. Qoelques-ons sont peut- Aire posléricnrs k Vépoque dont nous parloos. Nous renvoyons la rectification aui Ihutlgurs ^odils. Il J a ta , je croit, plus de cent grades dans certains

(3) A telles enseignes que l'histoire de Jean Krejssler nous parait

suppléant par un commentaire prudent à ce qui nous manque, voici à peu près l'historique abrégé des principaux événements de leur vie. L'imagination du lecteur aidera à la lettre; et, pour notre compte, nous ne doutons pas que les meilleurs dénoùments ne soient ceux dont le lecteur veut bien se charger pour son compte, à la place du narrateiur (2).

Il est probable que ce fut en quittant le saint Graal que Consuelo se rendit à la petite cour de Bareith, où la margrave, sœur de Frédéric, avait des palais, des jardins, des kiosques et des cascades, dans le goût de ceux du comte Uoditz à Roswald, quoique moins somptueux et moins dispendieux; car cette spirituelle princesse avait été mariée sans dot à un très-pauvre prince , et il n'y avait pas longtemps qu'elle avait des robes dont la queue fût raisonnable , et des pages dont le pourpoint ne montrât pas la corde. Ses jardins, ou plutôt son jardin, pour parler sans métaphore, était situé dans un paysage admirable , et elle s'y donnait le plaisir d'un opéra italien , dans un temple antique , d'un goût un peu Pompadour. La margrave était trèsphilosophe, c'est-à-dire voltairienne. Le jeune margrave héréditaire, son époux, était chef zélé d'une loge maçonnique. J'ignore si Albert fut en relations avec lui et si son incognito fut protégé par le secret des frères^ ou bien s'il se tint éloigné de cette cour pour rejoindre sa femme un peu plus tard. Sans doute Consuelo avait là quelque mission secrète. Peut-être aussi, pour éviter d'attirer siu* son époux l'attention qui se fixait en tous lieux sur elle, elle ne vécut pas publiquement auprès de lui dans les premiers temps. Leurs amours eurent sans doute alors tout l'attrait du mystère; et si la publicité de leur union , consacrée par la sanction fraternelle des templistcs, leur avait paru douce et vivifiante, le secret dont ils s'entourèrent dans un monde hypocrite et licencieux fut pour eux , dans les commencements, une égide nécessaire, et une sorte de muette protestation , où ils puisèrent leur enthousiasme et leur force.

Plusieurs chanteuses et chanteurs italiens firent à cette époque les délices de la petite cour de Bareith. La Corilla et Anzoleto y parurent, et l'inconséquente prima donna s'enflamma de nouveaux feux pour le traître qu'elle avait voué naguère à toutes les furies de l'enfer. Mais Anzoleto, en cajolant la tigresse, s'efforça prudemment, et avec une mystérieuse réserve, de trouver grâce auprès de Consuelo, dont le talent, grandi par tant de secrètes et profondes révélations, éclipsait toutes les rivalités. L'ambition était devenue la passion dominante du jeune ténor ; l'amour avait été

être le roman le plus attachant et le plu« mrrvdllcux d^llofTmann. Ija mort ayant surpris Tauteur avant ta fin de son œnvre, le poème se termine dans les imaginations sous mille formes différentes plus fantastiquen les unes que les autres. C'est ainii qn^un beau fleuve se ramifie vers son embouchure et se perd en mille filets capricieux dans les sables dorés de la grève.

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étouffé sous le dépit, la volupté même f^ous la satiété. Il n'aimait donc ni la chaste Gonsuelo, ni la fougueuse Gorilla; mais il ménageait Tune et l'autre, tout prêt à se rattacher en apparence à celle des deux qui le prendrait à sa suite et l'aiderait à se faire avantageusement connaître. Gonsuelo lui témoigna une paisible amitié, et ne lui épargna pas les bons conseils et les consciencieuses leçons qui pouvaient donner l'essor h son talent. Mais elle ne sentit plus auprès de lui aucun trouble , et la mansuétude de son pardon lui révéla à elle-même l'absolue consommation de son détachement. Anzoleto ne s'y méprit pas. Après avoir écouté avec fruit les enseignements de l'artiste , et feint d'entendre avec émotion les conseils de l'amie, il perdit la patience en perdant l'espoir, et sa profonde rancune, son amer dépit percèrent malgré lui dans son maintien et dans ses paroles.

Sur ces entrefaites, il parait que la jeune baronne Amélie de Rudolstadt arriva à la cour de Bareithavec la princesse de Gulmbach,Gile de la comtesse Hoditz. S'il faut en croire quelques témoins indiscrets ouexagérateurs, de petits drames assez bizarres se passèrent alors entre ces quatre personnes, Gonsuelo, Amélie, Gorilla et Anzoleto. En voyant paraître à l'improviste le beau ténor sur les planches de l'opéra de Bareith, la jeune baronne s'évanouit. Personne ne s'avisa de remarquer la coïncidence; mais le regard de lynx de la Gorilla avait saisi sur le front du ténor un rayonnement particulier de vanité satisfaite. Il avait manqué son passage d'e/ff/; la cour, distraite par la pâmoison de la jeune baronne, n'avait pas encouragé le chanteur; et, au lieu de maugréer entre ses dents, comme il faisait toujours en pareil cas, il avait sur les lèvres un sourire de triomphe non équivoque.

« Tiens! dit la Gorilla d'une voix étouffée à Gonsuelo, en rentrant dans la coulisse, ce n'est ni toi ni moi qu'il aime, c'est cette petite sotte qui vient de faire une scène pour lui. La connais-tu? qui estcUe?

— Je ne sais, répondit Gonsuelo qui n'avait rien remarqué; mais je puis t'assurer que ce n'est ni elle , ni toi, ni moi qui l'occupons.

— Qui donc, en ce cas?

— Lui-même, ulsolitol » reprit Goqsuelo en souriant.

La chronique ajoute que le lendemain matin Gonsuelo fut mandée dans un bosquet retiré de la résidence pour s'entretenir avec la baronne Amélie à peu près ainsi qu'il suit :

« Je sais tout! aurait dit cette dernière d'un air irrité avant de permettre à Gonsuelo d'ouvrir la bouche; c'est vous qu'il aime! c'est vous, malheureuse, fléau de ma vie, qui m'avez enlevé le cœur d'Albert et lefien.

— Le sien, madame ? J'ignore...

— Ne feignez pas, Anzoleto vous aime, vous êtes

sa maltresse, vous l'avez été ^ Venise, vous l'êtes encore...

— G'est une infâme calomnie, ou une supposition indigne de vous, madame.

— G'esl la vérité, vous dis-je. Il me Ta avoué cette nuit.

— Gette nuit ! ohl madame,que m'apprenest-vous ?... » s'écria Gonsuelo en rougissant de honte etde chagrin. Amélie fondit en larmes, et quand la bonne Gonsuelo eut réussi à calmer sa jalousie, elle obtint malgré elle la confidence de cette malheureuse passion. Amélie avait vu Anzoleto chanter sur le théâtre de Prague; elle avait été enivrée de sa beauté et de ses succès. Ne comprenant rien à la musique, elle l'avait pris sans hésitation pour le premier chanteur du monde, d'autant plus qu'à Prague il avait eu un succès de vogue. Elle l'avait mandé auprès d'elle comme maître de chant, et pendant que son pauvre père, le vieux baron Frédéric, paralysé par l'inaction, dormait dans son fauteuil tout en rêvant de meutes en fureur, et de sangliers aux abois, elle avait succombéà la séduction. L'ennui et la vanité l'avaient poussée à sa perte. Anzoleto, flatté de cette illustre conquête, et voulant se mettre à la mode par un scandale, lui avait persuadé qu'elle avait de l'étoffe pour devenir la plus grande cantatrice de son siècle, que la vie d'artiste était un paradis sur la terre, et qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de s'enfuir avec lui pour aller débuter au théâtre de Hay-Market dans les opéras de Uandel. Amélie avait d'abord rejeté avec horreur l'idée d'abandonner son vieux père ; mais au moment où Anzoleto quittait Prague, feignant un désespoir qu'il n'éprouvait pas, elle avait cédé k une sorte de vertige, elle avait fui avec lui.

Son enivrement n'avait pas été de longue durée ; l'insolence d'Anzoleto et la grossièreté de ses moeurs, quand il ne jouait plus le personnage de séducteur, l'avaient fait rentrer en elle-même. G'était donc avec une sorte de joie que, trois mois après son évasion, elle avait été arrêtée k Hambourg et ramenée en Prusse, où, sur la demande des Rudolstadt de Saxe, elle avait été incarcérée mystérieusement à Spandaw; mais la pénitence avait été trop longue et trop sévère. Amélie s'était dégoûtée du repentir aussi vite que de la passion; elle avait soupiré après la liberté, les aises de la vie, et la considération de son rang, dont elle avait été si brusquement et si cruellement privée. Au milieu de ses souffrances personnelles, elle avait à peine senti la douleur de perdre son père. £n apprenant qu'elle était libre, elle avait enfin compris tous les malheurs qui avaient frappé sa famille; mais n'osant retourner auprès de la chandnesse , et craignant l'ennui amer d'une vie de réprimandes et de sermons, elle avait imploré la protection de la margrave de Bareith; et la princesse de Gulmbach, alors à Dresde, s'était chargée de la conduire auprès de sa parente. Dans cette cour

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philosophique et frÎTole, elle trouvait l'aimable loléronce dont les vices à la mode faisaient alors Funique vertu de l'avenir. Mais en revoyant Anzoleto, elle subissait déjà le diabolique ascendant qu'il savait exercer sur les femmes, et contre lequel la chaste Consuelo elle-même avait eu tant de luttes à soutenir. L'effroi et le chagrin l'avaient d'abord frappée au cœur; mais après son évanouissement, étant sortie seule la nuit dans les jardins pour prendre l'air, elle l'avait rencontré, enhardi par son émotion, et l'imagination irritée par les obstacles survenus entre eux. Maintenant elle l'aimait encore, elle en rougissait, elle en était effrayée, et elle confessait ses fautes à son ancienne maitresse de chant avec un mélange de pudeur féminine et de cynisme philosophique.

Il parait certain que Consuelo sut trouver le chemin de son cœur par de chaleureuses exhortations, et qu'elle la décida à retourner au château des Géants, pour y éteindre dans la retraite sa dangereuse passion, et soigner les vieux jours de sa tante.

Après cette aventure, le séjour de Bareith ne fut plus supportable pour Consuelo. L'orageuse jalousie de la Corilla, qui, toujours folle et toujours bonne au fond, l'accusait avec grossièreté et se jetait à ses pieds rinstant d'après, la fatigua singulièrement. De son obXàj Anzoleto, qui s'était imaginé pouvoir se venger de ses dédains en jouant à la passion avec Améh'e, ne lui pardonna pas d'avoir soustrait la jeune baronne au danger. Il lui fit mille mauvais tours , comme de lui faire manquer toutes ses entrées sur la scène, de prendre sa partie au milieu d'un duo pour la dérouter, et, par son propre aplomb, donner à croire au public ignorant que c'était elle qui se trompait. Si elle avait un jeu de scène avec lui, il allaita droite au lieu d'aller à gauche, essayait de la foire tomber , ou la forçait de s'embrouiller parmi les comparses. Ces méchantes espiègleries échouèrent devant le calme et la présence d'esprit de Consuelo; mais elle fut moins stoïque lorsqu'elle s'aperçut qu'il répandait les plus indignes calonmies contre elle, et qu'il était écouté par ces grands seigneurs désœuvrés aux yeux desquels une actrice vertueuse était un phénomène impossible à admettre, ou tout au moins fatigant à respecter. Elle vit des libertins de tout âge et de tout rang s'enhardir auprès d'elle, et, refusant de croire à la sincérité de sa résistance, se joindre k Anzoleto pour la diffamer et la déshonorer, dans un sentiment de vengeance lâche et de dépit féroce.

Ces cruelles et misérables persécutions furent le commencement d'un long martyre que subit héroïquement l'infortunée prima donna durant toute sa carrière théâtrale. Toutes les fois qu'elle rencontra Anioleto, il lui suscita mille chagrins, et il est triste de dire qu'elle rencontra plus d'un Anzoleto dans sa vie. D'autres Corilla la tourmentèrent de leur envie et de leur malveillance plus ou moins perfide ou brutale;

et de toutes ces rivales, la première fut encore la moins méchante et la plus capable d'un bon mouvement de cœur. Mais quoi qu'on puisse dire de la méchanceté et de la jalouse vanité des femmes de théâtre, Consuelo éprouva que quand leurs vices entraient dans le cœur d'un homme, ils le dégradaient encore davantage et le rendaient plus indigne de son rôle dans l'humanité. Les seigneurs arrogants et débauchés, les directeurs de théâtres et les gazetiers, dépravés aussi par le contact de tant de souillures; les belles dames protectrices curieuses et fantasques, promptes à s'imposer, mais irritées bientôt de rencontrer chez une fille de celle espèce plus de vertu qu'elles n'en avaient et n'en voulaient avoir ; enfin le public souvent ignare, presque toujours ingrat ou partial, ce furent là autant d'ennemis contre lesquels l'épouse austère de Liverani eut à se débattre dans d'incessantes amertumes. Persévérante et fidèle, dans l'art comme dans l'amour, elle ne se rebuta jamais, et poursuivit sa carrière, grandissant toujours dans la science de la musique , comme dans la pratique de la vertu; échouant souvent dans l'épineuse poursuite du succès, se relevant souvent aussi par de justes triomphes, restant malgré tout la prêtresse de l'art, mieux que ne l'entendait le Porpora lui-même, et puisant toujours de nouvelles forces dans sa foi religieuse, d'immenses consolations dans l'amour ardent et dévoué de son époux.

La vie de cet époux , quoique marchant parallèlement à la sienne, car il l'accompagna dans tous ses voyages, est enveloppée de nuages plus épais. Il est à présumer qu'il ne se fit pas l'esclave de la fortune de sa femme, et qu'il ne s'adonna point au rôle de teneur de livres pour les recettes et les dépenses de sa profession. La profession de Consuelo lui fut d'ailleurs assez peu lucrative. Le public ne rétribuait pas alors les artistes avec la prodigieuse mum'ficence qui distingue celui de notre temps. Les artistes s'enrichissaient principalement des dons des princes et des grands, et les femmes qui savaient Urer parti de leur position acquéraient déjà des trésors; mais la chasteté et le désintéressement sont les plus grands ennemis de la fortune d'une femme de théâtre. Consuelo eut beaucoup de succès d'estime, quelques-uns d'enthousiasme, quand par hasard la perversité de son entourage ne s'interposa pas trop entre elle et le vrai public; mais elle n'eut aucun succès de galanterie, et l'infamie ne la couronna point de diamants et de millions. Ses lauriers demeurèrent sans tache , et ne lui furent pas jetés sur la scène par des mains intéressées. Après dix ans de travail et de courses, elle n'était pas plus riche qu'à son point de départ; elle n'avait pas su spéculer, et, de plus, elle ne l'avait pas voulu : deux conditions moyennant lesquelles la richesse ne vient chercher malgré eux les travailleurs d'aucune classe. En outre, elle n'avait point mis en réserve le fruit souvent contesté de ses peines; elle l'avait constam-

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ment employé en bonnes œuvres; et, dans une vie consacrée secrètement à une active propagande, ses ressources même n'avaient pas toujours suffi; le gouvernement central des invisibles y avait quelquefois pourvu.

Quel fut le succès réel de Tardent et infatigable pèlerinage qu* Albert et Consuelo poursuivirent h travers la France, TËspagne, TAngletcrre et l'Italie? Il n'y en eut point de manifeste pour le monde, et je crois qu'il faut se reporter à vingt ans plus tard pour retrouver, par induction, l'action des sociétés secrètes dans l'histoire du xviii" siècle. Ces sociétés eurentelles plus d'effet en France que dans le sein de l'Allemagne qui les avait enfantées? La révolution française répond avec énergie pour l'affirmative. Cependant la conspiration européenne de Tilluminisme et les gigantesques conceptions de Wcishaupt montrent aussi que le divin rêve du saint Graal n'avait pas cessé d'agiter les imaginations allemandes, depuis trente années, malgré la dispersion ou la défection des premiers adeptes.

D'anciennes gazettes nous apprennent que la Porporina chanta avec un grand éclat à Paris dans les opéras de Pergolèse, à Londres dans les oratorios et les opéras de Handel, à Madrid avec Farinelli, à Dresde avec la Faustina et la Mingotti, à Venise, à RomeetàNaplesdans les opéras et la musique d'église du Porpora et des autres grands maîtres.

Toutes les démarches d'Albert nous sont inconnues. Quelques billets de Consuelo à Trenck ou à Wanda nous montrent ce mystérieux personnage plein de foi, de conGance, d'activité, et jouissant, plus qu'aucun autre homme , de la lucidité de ses pensées jusqu'à une époque où les documents certains nous manquent absolument. Voici ce qui a été raconté dans un certain groupe de personnes à peu près toutes mortes aujourd'hui, sur la dernière apparition de Consuelo à la scène.

Ce fut à Vienne vers 1760. La cantatrice pouvait avoir environ trente ans ; elle était, dit-on, plus belle que dans sa première jeunesse. Une vie pure, des habitudes de calme moral et de sobriété physique , l'avaient conservée dans toute la puissance de sa grâce et de son talent. De beaux enfants l'accompagnaient; mais on ne connaissait pas son mari, bien que la renommée publiât qu'elle en avait un, et qu'elle lui avait été irrévocablement Adèle. Le Porpora, après avoir fait plusieurs voyages en Italie, était revenu à Vienne, et faisait représenter un nouvel opéra au théâtre impérial. Les vingt dernières années de ce maître sont tellement ignorées, que nous n'avons pu trouver dans aucune de ses biographies le nom de ce dernier œuvre. Nous savons seulement que la Porporina y remplit le principal rôle avec un succès incontestable, et qu'elle arracha des larmes à toute la cour. L'impératrice daigna être satisfaite. Mais dans la nuit

qui suivit ce triomphe, la Porporina reçut, de quelque messager invisible, une nouvelle qui lui apporta l'épouvante et la consternation. Dès sept heures da matin, c'est-à-dire au moment où l'impératrice était avertie par le fidèle valet qu'on appelait le frotteur de Sa Majesté (vu que ses fonctions consistaient effectivement à ouvrir les persiennes, à faire le feu et à frotter la chambre, tandis que Sa Majesté s'éveillait peu à peu], la Porporina, ayant gagné à prix d'or et à force d'éloquence tous les gardiens des avenues sacrées, se présenta derrière la porte même de l'auguste chambre à coucher.

« Mon ami, dit-elle au frotteur, il faut que je me jette aux pieds de l'impératrice. La vie d'un honnête homme est en danger, l'honneur d'une famille est compromis. Un grand crime sera peut-être consommé dans quelques jours, si je ne vois Sa Majesté à l'instant même. Je sais que vous êtes incorruptible, mais je sais aussi que vous êtes un homme généreux et magnanime. Tout le monde le dit ; vous avez obtenu bien des grâces que les courtisans les plus fiers n'eussent pas osé solliciter.

— Bonté du ciell est-ce vous que je revois enfin? 6 ma chère maltresse! s'écria le frotteur, en joignant les mains et en laissant tomber son plumeau.

— Karl I s'écria à son tour Consuelo, oh I merci , mon Dieu, je suis sauvée. Albert a un bon ange jusque dans ce palais.

— Albert! Albert! reprit Karl, est-ce lui qui est en danger, mon Dieu?En ce cas, entrez vite, signora, dussé-je être chassé... Et Dieu sait que je regretterais ma place, car j'y fais quelque bien, et j'y sers notre sainte cause mieux que je n'ai encore pu le faire ailleurs. . . Mais Albert I Tenez, l'impératrice est une bonne femme quand elle ne gouverne pas, ajouta-t-il à voix basse. Entrez, vous serez censée m'a voir précédé. Que la faute retombe sur ces coquins de valets qui ne méritent pas de servir une reine, car ils ne lui disent que des mensonges ! »

Consuelo entra, et l'impératrice, en ouvrant ses yeux appesantis, la vit à genoux et comme prosternée au pied de son lit.

K Qu'est cela? s'écria Marie-Thérèse, en drapant son couvre-pied sur ses épaules avec une majesté d'habitude qui n'avait plus rien déjoué, et en se soulevant aussi superbe, aussi redoutable en cometle de nuit et sur son chevet, que si elle eût été assise sur son trône, le diadème en tête et l'épée au flanc.

— Madame, répondit Consuelo, c'est une humble sujette, une mère infortunée, une épouse au désespoir qui, à genoux, vous demande la vie et la liberté de son mari. »

En ce moment, Karl entra, feignant une grande surprise.

— Malheureuse ! s*écria-t-il en jouant l'épouvante et la,fureur , qui vous a permis d'entrer ici ?

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— Je le fais mon compliment, Karl ! dît l'impéra- Irice, de ta vigilance et de ta fidélité. Jamais pareille chose ne m'est arrivée de ma vie, d'être ainsi réveillée en sursaut , avec cette insolence I

— Que Votre Majesté dise un mot, reprit Karl avec audace, et je tue cette femme sous ses yeux. »

Karl connaissait fort bien l'impératrice ; il savait qu'elle aimait à faire des actes de miséricorde devant témoins , et qu'elle avait l'air d'être grande reine et grande femme, même devant ses valets de chambre.

— C'est trop de zèle ! répondit-elle avec un sourire majestueux et maternel en même temps. Va-t'en , et bisse parler cette pauvre femme qui pleure. Je ne suis en danger avec aucun de mes sujets. Que voulez-vous, madame? Eh mais, c'est toi, ma belle Porporina ! tu vas te gâter la voix à sangloter de la sorte.

— Madame, répondit Consuelo, je suis mariée devant l'église catholique depuis dix ans. Je n'ai pas une seule faute contre l'honneur à me reprocher. J'ai des enfants légitimes, et je les élève dans la vertu. J'ose donc...

— Dans la vertu, je le sais, dit l'impératrice, mais non dans la religion. Vous êtes sage, on me l'a dit, mais vous n'allez jamais à l'église. Cependant, parlez. Quel malheur vous a frappée?

— Mon époux , dont je ne m'étais jamais séparée , reprit la suppliante , est actuellement à Prague , et j*ignore par quelle infâme machination il vient d'être arrêté, jeté dans un cachot, accusé de vouloir prendre un nom et un titre qui ne lui appartiennent pas , de vouloir spolier un héritage, d'être enfin un intrigant, un imposteur et un espion , accusé pour ce fait de haute trahison, et condamné à la détention perpétuelle, à la mort peut-être dans ce moment-ci.

— A Prague ? un imposteur ? dit l'impératrice avec calme ; j'ai une histoire comme cela dans les rapports de ma police secrète. Comment appelez-vous votre mari ? car vous autres , vous ne portez pas le nom de vos maris?

— Il s'appelle Liverani.

— C'est cela. Eh bien , mon enfant, je suis désolée devons savoir mariée à un pareil misérable. Ce Liverani est en effet unchevalierd'industrieouun fou qui, gréceà une ressemblance parfaite, veut se faire passer pour un comtede Rudolstadt, mort il y a plus de dix ans, le fait est avéré. Il s'est introduit auprès d'une vieille chanoinesse de Rudolstadt, dont il ose se dire le neveu, et dont, à coup sûr, il eût capté l'héritage, si, au moment de faire son testament en sa faveur, la pauvre femme, tombée en enfance, n'eût été délivrée de son obsession par des gens de bien dévoués à sa famille. On l'a arrêté, et on a fort bien fait. Je conçois votre chagrin, mais je n'y puis porter remède. On instruit le procès. S'il est reconnu que cet homme , comme je voudrais le croire, est aliéné, on le placera dans un hApital, où vous pourrez le voir et le soigner.

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