SAND. — TOMK V
— Assurément. La formule de l'homme, je vais te la dire, n se passera encore longtemps avant que les philosophes, divisés aujourd'hui dans leurs manières de voir, se réunissent pour la comprendre. Cependant il y en a un qui l'a comprise, il y a déjà bien des années. Celui-là est plus grand que les autres, bien qu'il soit infiniment moins célèbre pour le vulgaire. Tandis que l'école de Descartes se perd dans la raison pure, faisant de l'homme une machine à raisonnement, à syllogismes, un instrument de logique; tandis que Locke et son école se perdent dans la sensation, faisant de l'homme une sensitive; tandis que d'autres, tels que j'en pourrais citer en Allemagne, s'absorbent dans le sentiment, faisant de l'homme un égoïsme à deux , s'il s'agit de l'amour, à trois ou quatre, ou plus encore, s'il s'agit de la famille; lui, le plus grand de tous , a commencé à comprendre que l'homme était tout cela en un , tout cela indivisiblement. Ce philosophe, c'est Leibnitx. n comprenait les grandes choses, celui-là; il ne partageait pas l'absurde mépris que notre siècle ignorant fait de l'antiquité et du christianisme. Il a osé dire qu'il y avait des perles dans le fumier du moyen âge. Des perles ! Je le crois bien 1 la vérité est éternelle , et tous les prophètes l'ont reçue. Je te dis donc avec lui , et avec une affirmation plus forte que la sienne, que l'homme est une trinîté, comme Dieu. Et cette trinité s'appelle, dans le langage humain : sensation , sentiment, connaissance. Et l'unité de ces trois choses forme la tétrade humaine, répondant à la tétrade divine. De là sort toute l'histoire, de là sort toute la politique ; et c'est là qu'il te faut puiser, comme à une source toujours vivante.
— Tu franchis des abtmes que mon esprit, moins rapide que le tien , ne saurait si vite franchir, reprit Sparlaau, Comment, de la définition psychologique que tu viens de me donner, sort-il une méthode et une règle de certitude ? Voilà ce que je te demande d'abord.
— Cette mMiode en sort aisément , reprit Rudolstadt. La nature humaine étant connue, il s'agit de la cultiver conformément à son essence. Si tu comprenais le livre sans rival d'où l'Évangile lui-même est dérivé, si tu comprenais la Genèse, attribuée à Moïse, et qui, si elle vient réellement de ce prophète, fut emportée par lui des temples de Memphis, tu saurais que la diuolulion humaine, ou ce que la Genèse appelle le déluge, n'a d'autre cause que la séparation de ces trois facultés de la nature humaine , sorties ainsi de l'unité, et par là sans rapport avec l'unité divine, où l'intelligence, l'amour et l'activité restent éternellement associés» Tu comprendrais donc comment tout organisateur doit imiter Noé, le régénérateur. Ce que l'Écriture appelle les générations de •Noé, avec l'ordre dans lequel elle les place, et l'harmonie qu'elle établit entre elles, te servirait de guide*