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LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
Ta urouTerais ainsi, du même coup, dans la vérité métaphysique, une méthode de certitude pour cultiver dignement la nature humaine dans chaque homme, et une lumière pour t'éclairer sur la véritable organisation des sociétés. Mais, je te le dis encore, je ne crois pas le temps présent fait pour organiser : il y a trop à détruire. C'est donc surtout comme méthode que je te recommande de Rattacher à la doctrine. Le temps de la dissolution approche, ou plutôt il est déjà venu. Oui, le temps est venu où les trois facultés de la nature humaine vont de nouveau se séparer, et où leur séparation donnera la mort au corps social , religieux et politique. Qu'arriverat-il? La sensation produira ses faux prophètes, et ils préconiseront la sensation. Le sentiment produira ses faux prophètes, et ils préconiseront le sentiment. La connaissance produira ses faux prophètes, et ils préconiseront rinlelligence. Les derniers seront des orgueilleux qui ressembleront à Satan. Les seconds seront des fanatiques prêts à tomber dans le mal comme à marcher vers le bien sans critérium de certitude et sans règle. Les autres seront ce qu'Homère dit que devinrent les compagnons d'Ulysse sous la baguette de Circé. Ne suis aucune de ces trois routes qui, prises séparément, conduisent à des abîmes, l'une au matérialisme, la seconde au mysticisme, la troisième k l'athéisme. Il n'y a qu'une route certaine vers la vérité : c'est celle qui répond à la nature humaine complète, à la nature humaine développée sous tous les aspects. Ne la quitte pas, cette route; et pour cela , médite sans cesse la doctrine et sa sublime formule.
— Tu m'apprends là des choses que j'avais entrevues. Mais demain je ne t'aurai plus. Qui me guidera dans la connaissance théorique de la vérité, et par là dans la pratique?
— Il te restera d'autres guides certains. Avant tout, lis la Genèse, et fais effort pour en saisir le sens. Ne la prends pas pour un livre d'histoire, pour un monument de chronologie. Il n'y a rien de si insensé que cette opinion, qui cependant a cours partout, chez les savants comme chez les écoliers, et dans toutes les communions chrétiennes. LhVÉvangiUyen regard de la Genèse, et comprends-le par la Genèse, après l'avoir goûté avec ton cœur. Chose étrange I VÈvangile est, comme la Genèse, adoré et incompris. Voilà les grandes sources. Mais il y en a encore d'autres. Recueille pieusement ce qui nous est resté de Pythagore. Lis aussi les écrits conservés sous le nom du théosophe divin dont j'ai porté le nom dans le temple. Ce nom vénéré de Trismégiste, ne croyez pas, mes amis, que j'eusse osé de moi- même le prendre : ce futrentles invisibles qui m'ordonnèrent de le porter. Ces écrits d'Hermès, aujourd'hui dédaignés des pédants, qui les croient sottement une invention de quelque chrétien du second ouda troisième siècle, renferment
l'antique science égyptienne. Un jour viendra, où, expliqués et mis en lumière, ils paraîtront ce qu'ils sont, des monuments plus précieux que ceux de Platon; car Platon a puisé là sa science, et il faut ajouter qu'il a étrangement méconnu et faussé la vérité dans sa République. Lis donc Trismégiste et Platon, et ceux qui ont médité après eux sur le gnind mystère. Dans ce nombre, je te recommande le noble moine Gainpanella, qui souffrit d'horribles tortures pour avoir rêvé ce que tu rêves, l'organisation humaine fond^ sur la vérité et la science. »
Nous écoutions en silence.
« Quand je vous parle de livres, continua Rudolstadt, ne croyez pas que, comme les catholiques, j'incarne idolâtriquement la vie dans des tombeaux. Je vous dirai des livres ce que je vous ai dit hier d'autres monuments du passé. Les livres, les monuments, sont des débris de la vie dont la vie peut et dmt se nourrir. Mais la vie est toujours présente, et l'étemelle Trinité est mieux gravée en nous et au front des étoiles que dans les Uvres de Platon ou d'Hermès. »
Sans le vouloir, je fis tourner la conversation un peu au hasard.
a Maître, lui dis-je, vous venez de vous exprimer ainsi : La trinité est mieux gravée au front des étoiles... Qu'entendez-vous par là? Je vois bien, comme dit la Bible, la gloire de Dieu reluire dans l'éclat des astres, mais je ne vois pas dans les astres une preuve de la loi générale de la vie que vous appelez trinité.
— C'est, me répondit-il, que les sciences physiques sont encore trop peu avancées, ou plutôt c'est que tu ne les as pas étudiées au point où elles sont aujourd'hui. As4u entendu parler des découvertes sur l'électricité? Sans doute, car elles ont occupé l'attention de tous les hommes instruits. Eh bien. n'a»-tu pas remarqué que les savants, si incrédules, si railleurs, quand il s'agit de la trinité divine, en sont venus, à propos de ces phénomènes, à reconnaître la Trinité? Car ils disent eux-mêmes qu'il n'y a pas d'électricité sans chaleur et sans lumière, et réciproquement; en un mot, ils voient là trois en un, ce qu'ils ne veulent pas admettre de Dieu! »
Il commença alors à nous parler de la nature et de la nécessité de rattacher tous ses phénomènes à une loi générale. « La vie, disait-il, est une; il n'y a qu'un acte de la vie. Il s'agitseulement decomprendre comment tous les êtres particuliers vivent par la grâce et l'intervention de TÉtre universel sans être pour cela absorbés en lui. »
J'aurais été enchanté, pour mon compte, de l'entendre développer ce grand sujet. Mais, depuis quelque temps, Spartacus paraissait faire moins d'attention à ses paroles. Ce n'est pas qu'il n'y prit intérêt; mais la tension d'esprit du vieillard ne durerait pas
toujours, et il voulait enproâter en le ramenant à son sujet favori.
Rudolstadt s'aperçut de cette sorte d'impatience.
« Tu ne me suis plus, lui dit-il; est-ce que la science de la nature te paraîtrait inabordable de la façon que je l'entends? Si c'est là ce que tu penses, tu te trompes. Je fais autant de cas que toi des travaux actuels des savants, tournés uniquement vers rerpérimentation. Mais, en continuant dans cette direction, on ne fera pas de la science, on ne fera que des nomenclatures. Je ne suis pas, au surplus, le seul à le croire. J'ai connu en France un philosophe que j*ai beaucoup aimé, Diderot, qui s'écriait souvent , à propos de l'entassement des matériaux scientifiques sans idée générale : C'est tout au plus une œuvre de tailleur de pierre, mais je ne vois là ni un édifice, ni un architecte. Sache donc que tAt ou tard la doctrine aura affiiire avec les sciences naturelles; il faudra bAtir avec ces pierres. Et puis, crois-tu que les physiciens puissent aujourd'hui véritablement comprendre la nature? Dépouillée par eux du Dieu vivant qui la remplit, peuvent-ils la sentir, la connaître? Ils prennent, par exemple, la lumière pour de la matière, le son pour de la matière, quand c'est lalumièreetle son...
— Ahl s'écria Spartacus en l'interrompant, ne croyez pas que je repousse vos intuitions sur la nature. Non, je sens qu'il n'y aura de science véritable que par la connaissance de l'unité divine et de la similttade parfaite de tons les phénomènes. Mais vous nous ouvrez tous les chemins, et je tremble en pensant que bientôt vous allez vous taire. Je voudrais que vous me fissiez faire quelques pas avancés dans une de ces routes.
— Laquelle ? demanda Rudolstadt.
— C'est l'avenir de l'humanité qui m'occupe.
— J'entends, tu voudrais que je te disse mon utopie, reprit en souriant le vieillard.
— C'est là ce que je suis venu te demander, dit Spartaeui^ c'est ton utopie; c'est la société nouvelle que tu portes dans ton cerveau et dans tes entrailles. Nous savons que la société des invisibles en a cherché et rêvé les bases. Tout ce travail a mûri en toi. Fais que nous en profitions. Donne-nous ta république; nous l'essayerons, en tant qu'elle nous paraîtra réalisable, et les étincelles de ton foyer commenceront à remuer le monde.
— Enfants, vous me demandez mes rêves? répondit le philosophe. Oui , j'essayai de lever les coins du voile qui me dérobe si souvent à moi-même l'avenir! Ce sera peut-être pour la dernière fois , mais je dois le tenter encore aujourd'hui; car j'ai la foi qu'avec vous tout ne sera pasperdu dans les songes dorés de ma poésie! i»
Alors Trismégiste entra dans une sorte de transport divin ; ses yeux rayonnaient comme des astres , ri sa voix nous pliait comme l'ouragan. Pendant plus
de quatre heures il parla , et sa parole était belle et pure comme un chant sacré. Il composa avec l'œuvre religieuse, politique et artistique de tous les siècles, le plus magnifique poëme qui se puisse concevoir. Il interpréta toutes les religions du passé, tous les mystères des temples , des poëmes et des législations ; tous les efforts, toutes les tendances, tous les travaux de l'humanité antérieure. Dans les choses qui nous avaient toujours semblé mortes ou condamnées, il retrouva les éléments de la vie , et , des ténèbres de la fable même , il fit jaillir les éclairs de la vérité. Il expliqua les mythes antiques ; il établit, dans sa démonstration lucide et ingénieuse, tous les liens, tous les points de contact des religions entre elles. Il nous montra les véritables besoins de l'humanité plus ou moins compris par les législateurs, plus ou moins réalisés par les peuples. Il reconstitua à nos yeux l'unité de la vie dans l'humanité, et l'unité de dogme dans la religion; et de tous les matériaux épars dans le monde ancien et nouveau, il forma les bases de son monde futur. Enfin il fit disparaître les solutions de continuité qui nous avaient arrêtés si longtemps dans nos études. Il combla les abîmes de l'histoire qui nous avaient tant épouvantés. Il déroula en une seule spirale infinie ces milliers de bandelettes sacrées qui enveloppaient la momie de la science. Et quand nous eûmes compris avec la rapidité de l'éclair ce qu'il nous enseignait avec la rapidité de la foudre; quand nous eûmes saisi l'ensemble de sa vision , et que le passé, père du présent, se dressa devant nous comme l'homme lumineux de l'Apocalypse, il s'arrêta et nous dit avec un sourire :
« Maintenant que vous comprenez le passé et le présent, ai-je besoin de vous faire connaître l'avenir? L'esprit saint ne brille-t-il pas devant vos yeux? Ne voyez-vous pas que tout ce que l'homme a rêvé et désiré de sublime est possible et certain dans l'avenir , par cette seule raison que la vérité est éter-' nelle et absolue, en dépit de la faiblesse de nos or«r ganes pour la concevoir et la posséder? Et cependant nous la possédons tous par l'espérance et le désir : elle vit en nous, elle existe de tout temps dansThuma-^ nité à l'état de germe qui attend la fécondation suprême . Je vous le dis en vérité, nous gravitons vers l'idéal, et cette gravitation est infinie comme l'idéal lui-même.»
Il parla encore , et son poëme de l'avenir fut aussi magnifique que celui du passé. Je n'essayerai pas de vous le traduire ici : je le gâterais, et il faut être soimême sous le feu de l'inspiration pour transmettre ce que l'inspiration a émis. Il me faudra peut-être deux ou trois ans de méditation pour écrire dignement ce que Trismégiste nous a dit en deux ou trois heures. L'œuvre de la vie de Socrate a été l'œuvre de la vie de Platon , et celle de Jésus a été celle de dix-sept siècles. Vous voyez que moi, malheureux et indigne , je dois frémir à l'idée de ma tâche. Je n'y
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renonce cependant pas. Le maître ne s'embarrasse point de cette transcription, telle que je veux la faire. Homme d'action, il a déjà rédigé un code qui résume, h son point de vue , toute la doctrine de Trismégiste avec autant de netteté et de précision que s'il Veut commentée et approfondie luinnéme toute sa vie. Il 8*est assimilé, comme par un contact électrique, toute rintelligence, toute l'âme du philosophe. Il la possède, il en est maître ; il s'en ser\ira en homme politique : il sera la traduction vivante et immédiate , au lieu de la lettre tardive et morte que je médite. Et avantque j'aie fait mon œuvre, il aura transmis la doctrine à son école. Oui, peut-être avantdeux ans, la parole étrange et mystérieuse qui vient de s'élever dans ce désert aura jeté ses racines parmi de nombreux adeptes; et nous verrons ce vaste monde souterrain des sociétés secrètes, qui s'agite aujourd'hui dans les ténèbres, se réunir sous une seule doctrine, recevoir une législation nouvelle, et retrouver son action en s^initiant à la parole de la vie. Nous vous l'apportons, ce monument tant désiré, qui confirme les prévisions de Spartacui^ qui sanctionne les vérités déjà conquises par lui , et qui agrandit son horizon de toute la puissance d'une foi inspirée. Pendant que Trismégiste parlait , et que j'écoutais , avide et tremblant de perdre un son de cette parole, qui me faisait l'efTet d'une musique sacrée, Sparlacui^ maître de lui-même dans son exaltation, l'œil en feu, mais la main ferme, et l'esprit plus ouvert encore que l'oreille, traçait rapidement sur ses tablettes des signes et des figures, comme si la conception métaphysique de cette doctrine se fût présentée à lui sous des formes de géométrie. Quand, le soir même, il s'est reporté à ces notes bizarres, qui ne m'offraient aucun sens, j'ai été surpris de le voir s'en servir pour écrire et mettre en ordre, avec une incroyable précision, les déductions de la logique poétique de philosophe. Tout était simplifié et résumé, comme par magie, dans ce mystérieux alambic de l'intelligence pratique de notre maître (1).
Cependant il n*était pas encore satisfait. L'inspiration semblait abandonner Trismégiste. Ses yeux perdaient leur éclat, son corps semblait s'affaisser, et la cingara nous faisait signe de ne pas l'interroger davantage. Mais, ardent à la poursuite de la vérité, Spartaeus ne l'écoutait plus, et pressait le poëte de questions impérieuses.
« Tu m'as peint le royaume de Dieu sur la terre , lui disait-il, en secouant sa main refroidie; mais Jésus a dit : c( Mon royaume n'est pas encore de ce tempeci; » et il y a dix-sept siècles que l'humanité attend en vain la réalisation de ses promesses. Je ne me suis pas élevé à la même hauteur que toi dans la contemplation de l'éternité. Le temps te présente, comme à
(1) On sait que Wcisliaupl , éininrnimetit organisateur, iCMrrvait de ces «igncs malcriels pour résumer son tyalèmt, et qu^il envoyait
Dieu même, le spectacle ou l'idée d'une activité permanente , dont toutes les phases répondent à toute heure à ton sentiment exalté. Quant à moi, je via plus près de la terre; je compte les siècles et les années. Je veux liredans ma propre vie. Dis-moi, prophète, ce que j'ai à faire dans cette phase où tu me vois, oeqœ ta parole aura produit en moi , et ce qu'elle produira par moi dans le siècle qui s'élève. Je ne veux pas y avoir passé en vain.
— Que t'importe ce que j'en puis savoir I répondit le poëte ; nul ne vit en vain; rien n'est perdu. Aucun de nous n'est inutile. Laisse-moi détourner mes regards de ce détail qui attriste le cœur et rétrédl l'esprit. La fatigue m'accable d'y avoir songé un instant.
— Révélateur, tu n'as pas le droit de céder à cet accablement, reprenait Spartaeus avec énergie en s'efforçant de communiquer le feu de son regard au regard vague et déjà rêveur du poëte. Si tu détournes ta vue du spectacle des misères humaines , tu n'es pas l'homme véritable, l'homme complet dont un ancien a dit : Homo nim, êl nikU humam a me oHemum puto. Non, tu n'aimes pas les hommes, tu n'es pas leur frère , si tu ne t'intéresses pas aux maux qu'ils souffrent à chaque heure de l'éternité, et si tu n'en cherches pas le remède à la hâte dans l'application de ton idéal. malheureux artiste 1 qui ne sent pas une fièvre dévorante le consumer dans cette recherche terrible et délicieuse I
— Que me demandes-tu donc? reprit le poêle ému et presque irrité à son tour. As-tu donc l'orgueild'étre le seul ouvrier ? et penses-tu que jem'attribuel'honnenr d'être le seul inspirateur? Je ne suis point un devin; je méprise les faux prophètes, je me suis asses longtemps débattu contre eux. Mes prédictions , à moi t sont des raisonnements; mes visions sont des perceptions élevées à leur plus hante puissance. Le poète est autre chose que le sorcier. Il rêve à coup sûr, tandis que l'autre invente au hasard. Je crob à ton action, parce que je sens le contact de ta puissance; je crois à la sublimité de mes songes, parce que je me sens capable de les produire, et que l'humanité est assez grande, assez généreuse, pour réaliser aa centuple et en masse ce qu'un de ses membres a pa concevoir isolé.
— Eh bien, reprit SporloeiM, ce sont les destinées de cette humanité que je te demande au nom de l'humanité qui s'agite aussi dans mes entrailles, et que je porte en moi avec pliiM*anxiété et peut-être d'amour que toi-même. Un rêve enchanteur te voile ses souffrances, et moi je les touche en frémissant à chaque heure de ma vie. J'ai soif de les apaiser, et comme un médecin au chevet d'un ami expirant, je la tuerais par imprudence plutôt que de la laisser mourir sans se-
à ar» (litciitica éloignés toute la ttiéoric rcprésciilée par des cercles et des lignes sur un |iclit carré de papier.
LA œHTESSE DE RUOOLSTADT.
cours. Tu le vois, je suis un homme dangereux, un monstre peut-être, si tune fais de moi unsaint.Tremble pour Tagonisante, si tu ne mets le remède aux mains de l'enthousiaste ! L'humanité rêve, chante et prie en loi. En moi elle souffre, crie et se lamente. Tu m'as ouvert l'avenir, mais ton avenir est loin, quoi que tu en dises, et il me faudra bien des sueurs pour extraire quelques gouttes de ton dictame sur des blessures qui saignent. Des générations languissent et passent sans lumière et sans action. Moi, l'humanité souffrante incamée; moi, le cri de détresse et la volonté du salut. Je veux savoir si mon action sera Aineste ou bienfaisante. Tu n'as pas tellement détourné tes yeux dumal que lu ne saches qu'il existe. Où faut-il courir d'abord? Que faut-il faire demain ?Est-ce parla douceur, est-ce par la violence qu'il faut combattre les ennemis du bien? Rappelle-toi tes chers taborites; ils voyaient une mer de sang et de larmes à franchir avant d'entrer dans le paradis terrestre. Je ne te prends pas pour un devin ; mais je vois en toi une logique puissante, une chirté magnifique à travers tes symboles; 51 tu peux prédire à coup sûr l'avenir le plus éloigné, tu peux plus sûrement encore percer l'horizon voilé qui borne l'essor de ma vue. »
Le poëte paraissait en proie à une vive souffrance. La sueur coulait de son front. Il regardait Spartactu tour à tour avec effroi et avec enthousiasme ; une lutte terrible l'oppressait. Sa femme, épouvantée , l'entourait de ses bras, et adressait de muets reproches à notre matlre par des regardsoù se peignait cependant une crainte respectueuse. Jamais je n'ai mieux senti la puissance de Spartaeus que dans cet instant, où il dominait de toute »i volonté fanatique de droiture et de vérité les tortures de ce prophète aux prises avec l'inspiration, la douleur de cette femme suppliante, l'effroi de leurs enfants, et les reproches de son propre cœar. J'étais tremblantmoi-méme, jele trouvais cruel. Je craignais de voir cette belle âme du poëte se briser dans un dernier effort, et les larmes qui brillaient aux dis noirs de la Gonsnelo tombaient amères et brûlantes sur mon cœur. Tout à coup Trismégiste se leva, et, repoussant à la fois Sparioeus et la zingara, faisant signe aux enfants de s'éloigner, il nous parut comme transfiguré. Son regard semblait lire dans un livre invisible, vaste comme le monde, écrit en traits de lumière à la voûte du ciel.
11 s'écria :
« Ne suis-je pas l'homme?... Pourquoi ne dirais-je pas ce que la nature humaine appelle et par conséquent réalisera?... Oui,je suis f homme: donc,jepuis dire ce que veut l'homme, et ce qu'il causera. Celui qui voit le nuage s'amonceler peut prédire la foudre et l'ouragan. Moi, je sais ce que j'ai dans mon âme et ce qui en sortira. Je suis l'homme, et je suis en rapport avec l'humaniléde mon temps. J'ai vu l'Europe, et je saisies orages qui grondent dans son sein... Amis, nos
rêves ne sont pas des rêves : j*en jure par la nature humaine. Ces rêves ne sont des rêves que par rapport à la forme actuelle du monde. Mais qui a l'initiative, de l'esprit ou de la matière ? L'Évangile dit : L'esprit souffle où il veut. L'esprit soufflera, et changera la face du monde. Il est dit dans la Genèse que l'esprit soufflait sur les eaux quand tout était chaos et ténèbres. Or la création est éternelle. Créons donc, c'està-dire obéissons au souffle de l'esprit. Je vois les ténèbres et le chaos ! pourquoi resterions-nous dans les ténèbres ? Veni Creator Spirilus. »
11 s'interrompit et reprit ainsi :
a Est-ce Louis XV qui peut lutter contre loi, Spartocifi?... Frédéric, le disciple de Voltaire , n'est pas SI puissant que son maître... Et si je comparais Marie- Thérèse à ma Consuelo... mais quel blasphème! »
11 s'interrompit encore.
« Allons, Zdenko, toi, mon fils, toi le descendant des Podiebrad,et qui portes le nom d'un esclave, prépare-toi à nous soutenir. Tu es l'homme nouveau : quel parti prendras-tu? Seras-tu avec ton père et ta mère, ou avec les tyrans du moude?En toi est la force, génération nouvelle : confirmeras'-tu l'esclavage ou la liberté? Fils de Consuelo, fils de la bohémienne, filleul de l'esclave , j'espère que tu seras avec la bohémienne et l'esclave. Sans cela, moi, né des rois, je te renie.
11 ajouta :
« Celui qui oserait dire que l'essence divine, qui est beauté, bonté, puissance, ne se réalisera pas sur la terre, celui-là est Satan. »
Il ajouta encore :
a Celui qui oserait dire que l'essence humaine , créée à l'image de Dieu, comme dit la Bible, et qui est sensation, sentiment, connaissance, ne se réalisera pas sur la terre, celui-là est Caïn. »
n resta quelque temps muet et reprit ainsi :
« Ta forte volonté , Spartactu, a fait l'effet d'une conjuration... Que ces rois sont faibles sur leurs trônes!... Us se croient puissants, parce que tout plie devant eux... Ils ne voient pas ce qui les menace... Ah ! vous avez renversé les nobles et leurs hommes d'armes, les évêques et leur clergé; et vous vous croyez bien forts !...Maisce que vous avezrenverséétait votre force : ce ne sont pas vos maîtresses, vos courtisans, ni vos abbés, qui vous défendront, pauvres monarques, vains fantômes... Cours en France, Spartaeus ! la France va bientôt toutdétruire... Elle a besoin de toi. Cours, te dis-je, hâte-toi, si tu veux prendre part à l'œuvre... C'est la France qui est la prédestinée des nations. Joins-loi, mon fils, aux aînés de l'espèce humaine... J'entends retentir sur la France cette voix d'Isaïe :
« Lève4oi, sois illuminée; car la lumière est venue, et la gloire de TÉlernel est descendue sur loi ; et les nations marcheront à ta lumière. »
8iS
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« Les Uborîtes chantaient cela du Tabor : aujourd'hui le Tabor , c'est la France ! »
11 se tut quelque temps. Sa physionomie avait pris l'expression du bonheur.
« Je suis heureux, s'écria-t-il; gloire à Dieu I... Gloire à Dieu dans le ciel, comme dit l'Évangile , et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté I... Ce sont les anges qui chantent cela; je me sens conune les anges, et je chanterais avec eux... Qu'est-il donc arrivé?... Je suis toujours au milieu de vous, mes amis , je suis toujours avec toi, 6 mon Ève,6maConsuelol voilà mes enfants, les âmes de mon âme. Mais nous ne sommes plus dans les monts de la Bohème, sur les débris du château de mes pères. Il me semble que je respire la lumière, et que je jouis de l'éternité... Qui donc d'entre vous disait tout à l'heure: Oh! que la vie est belle I que la nature est belle! que l'humanité est belle! Mais il ajoutait : Les tyrans ont gâté tout cela... Des tyrans! il n'y en a plus. L'homme est égal à l'homme. La nature humaine est comprise, reconnue, sanctifiée. L'homme est libre, égal, et frère, n n'y a plus d'autre définition de l'homme. Plus de maîtres. PIUs d'esclaves... Entendez-vous ce cri : Vive îa république l Entendez-vous cette foule innombrable qui proclame la liberté, la fraternité, Yégalité?,., Ah ! c'était la formule qui, dans nos mystères était prononcée k voix basse , et que les adeptes des hauts grades se communiquaient seuls les uns aux autres. Il n'y a donc plus lieu au secret. Les sacrements sont pour tout le monde. La coupe à toutle monde Iconmie disaient nos pères les hussites. »
Mais tout k coup, hélas ! il se prit k pleurer à chaudes larmes :
ce Je savais bien que la doctrine n'était pas assez avancée!... Pas assez d'hommes la portaient dans leur cœur, ou la comprenaient dans leur esprit!...
« Quelle horreur! continuait-il. La guerre partout! et quelle guerre ! »
Il pleura longtemps. Nous ne savions quelles visions se pressaient devant ses yeux. Il nous sembla qu'il revoyait la guerre des hussites. Toutes ses facultés paraissaient troublées; son âme était comme celle du Christ sur le Calvaire.
Je souffrais beaucoup en le voyant tant souffrir. Spartaeus était ferme comme un homme qui consulte les oracles.
c< Seigneur ! Seigneur I s'écria le prophète après avoir longtemps pleuré et gémi , ayez pitié de nous. Nous sommes dans votre main ; faites de nous ce que vous voudrez. »
En prononçant ces dernières paroles , Trismégiste étendit ses mains pour chercher celles de sa femme et de son fils, comme s'il eût été instantanément privé de la vue. Les petites filles vinrent se presser tout eflrayées sur son cœur, et ils restèrent tous enlacés dans le plus profond silence. Les traits de la zingara
exprimaient la terreur, et le jeune Zdenko inlerro* geait avec effroi les regards de sa mère« Spariaeug ne les voyait pas. La vision du poëte se peignait-elle encore devant ses yeux? Enfin il se rapprocha du groupe, et la zingara lui fit signe de ne pas réveiller son mari. Il avait les yeux ouverts et fixes devant lui, soi! qu'il dormit à la manière des somnambules, soitqa'il vlts'effacerlentementà l'horizon les rêves qui l'avaient agité. Au bout d'un quart d'heure, il respira fortement, ses yeux s'animèrent, et il rapprocha de son sein sa femme et son fils, qu'il y tint longtemps embrassés.
Puis il se leva, et fit signe qu'il désirait se remettre en route.
« Le soleil est bien chaud pour toi à cette heure, lui dit la Consuelo; ne préfères-tu pas faire la sieste sous ces arbres?
— Ce soleil est bon, répondit-il avec un sourire ingénu, et si tu ne le crains pas plus que de coutume, il me fera grand bien, v
Chacun reprit son fardeau, le père le sac de voyage, le jeune homme les instruments de musique, et la mère les mains de ses deux filles.
« Vous m'avez fait souffrir, dit-elle à Spartaeus; mais je sais qu'il faut souffrir pour la vérité.
— Ne craignez-vous pas que cette crise n'ait des suites fâcheuses? lui demandai -je avec émotion. Laissez -moi vous suivre encore, Je puis vous être utile.
— Soyez béni de votre charité, reprit-elle, mais ne nous suivez pas. Je ne crains rien pour lui, qu'un pea de mélancolie durant quelques heures. Mais il y avait dans ce lieu-ci un danger, un souvenir affreux, dont vous l'avez préservé en l'occupant d'autres pensées. Il avait voulu y venir, et, grâce à vous, il n'a pas même reconnu l'endroit. Je vous bénis donc de tontes façons, et vous souhaite l'occasion et les moyens de servir Dieu de toute votre volonté et de toute votre puissance. »
Je retins les enfants pour les caresser et pour prolonger les instants qui s'envolaient; mais leur mère me les reprit, et je me sentis comme abandonné de tous, quand elle me dit adieu pour la dernière fois.
Trismégiste ne nous fil point d'adieux : il semblait qu*il nous eût oubliés. Sa femme nous conjura de ne pas le distraire. 11 descendit la colline d'un pied ferme. Son visage était calme, et il aidait, avec une sorte de gaieté heureuse, sa fille ainée à sauter les buissons et les rochers.
Le beau Zdenko marchait derrière lui avec sa mère et sa plus jeune sœur. Nous les suivîmes longtemps des yeux sur le chemin sablé d*or, le chemin satu maitre de la forêt. Enfin, ils se perdirent derrière les sapins; et au moment où elle allait disparaître la dernière, nous vîmes la zingara enlever sa petite W'enceslawa et la placer sur son épaule robuste. Puis
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elle se hâU de rejoindre sa chère caravane, alerte comme une vraie fille de bohème, poétique comme la bonne déesse de la pauvreté
Et nous aussi, nous sommes en route, nous marchons! La vie est un voyage qui a la vie pour but, et non la mort, comme on le dit dans un sens matériel et grossier. Nous avons consolé de notre mieux les habitants du hameau, et nous avons laissé le vieux
Zdenko attendant ton lendemain. Nous avons rejoint nos frères à Pilsen, où je vous ai écrit ce récit, et nous allons repartir pour d'autres recherches. Et vous aussi, ami I tenez-vous prêt au voyage sans repos, à l'action sans défaillance : nous allons au triomphe ou au martyre (1)1
(1) Nartinowicx, à qui cette lellre éUil adreuéc, MTanI dittiiigué et illamiiié enlhouniaste, eut la léle traneh^ à Budo en 179S , avec plutienn sci^picurs hongrois, «ea complicet dans la conspiration.
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JEANNE