L ORAGE
Nous avons laissé le jaine baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s'intitulait aussi la sienne, par suite d'un usage tout local, et de Tidée naïve et affectueuse qu'on ne Miurait être adopté par le chef de la famille sans l'être par la famille entière. Ce mot filial, mon parrain, résonnaStdansforeille de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de circonstances romanesques qui l'avait amené auprès de Jeanne, juste Il point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d'avoir été brusquement interrompu au milieu des plaisirs de son voyage, par une si triste aventure. Déjà il rêvait tout un poëme champêtre dans le goût de Goldsmith, et il n'était pas fâché d'en être le héros vertueux et désintéressé.
Mais il manquait encore à ce poëme une héroïne qui comprit son rêle et celui de son protecteur. Jeanne f^ croyait si peu menacée par les séductions du jeune avocat, qu'elle ne songeait à voir dans le jeune seigneur qu'un personnage respectable, étranger à sa destinée. D'ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n'occupait en ce moment les pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la crainte de n'avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d*un être qui avait été jusquelà l'unique objet de ses affections. Jeanne passait aux champs pour une fille très-bornée, parce qu'elle était chaste et qu'elle avait, à se {M'oduire, une répugnance presque sauvage. Elle n'aimait pas la danse, et on ne l'avait jamais vue dans les auembUes, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue au travail, passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours seule, la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant tout le jpur d'un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour s'endormir paisiblement sous l'aile de sa mère.
La mère Tula et sa sœur, la Grand'Gothe, passaient pour magiciennes, avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le monde , était regardée comme une savante matrone, et que la tante était réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les 6étef de Tula étaient toujours en bon état, qu'elles rentraient toujoursàl'étable la mamelle pleine, que les épicooties ne les atteignaient point, etquecette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses ressources avec son mari et ses fils, trouvait dans la chétive industrie d'élever un petit troupeau sur le commun, le moyen, trè»insnlBsant pour les antres, de se préserver des hor-
reurs de la misère. On prétendait, en même temps, «que la Grand'Gothe, qui ne s'était jamais mariée, et qui vivait ladrement, sans faire aucun commerce apparent, avait des sacs d'écus cachés dans sa paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de mauvais œil son prochain s'enrichir, et, bien qu'il n'ait aucune idée d'économie politique, il a cette notion juste de l'état social , que personne ne profite des chances de fortune sans que ce ne soit au détriment de ceux qui n'en profitent pas. Mais ces êtres simples et souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la fièvre de l'imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et des fourbes à des influences occultes qu'à des actions coupables plus faciles à constater. Le paysan procède de l'inconnu pour aller au connu. Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de l'enfer, à propos des réalités les plus grossièrement évidentes, il fait des vœux et des pèlermages plus païens que catholiques pour sa famille, pour son champ, pour son bœuf et pour son àne, et dédaigne d^avoir recours aux soins de la science ou aux précautions de l'hygiène, pour sauver les personnes ou les biens que la vengeance de quelque sorcier ou la colère de quelque mauvais génie menace de traits invisibles.
Aussi, disait-on que la Grand'Gothe ne passait jamais auprès de l'étable de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre , et il n'y avait rien de plus mauvais que de la rencontrer le soir du côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela arrivait la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand champignon druidique frémit et danse en criant sur les trois pierresqui le portent en équilibre, on était bien sûrde se mettre au lit en rentrant chez soi , et de ne jamais s'en relever. La preuve que la Gothe était une méchante sorcière, c'est que les chèvres des bergères à qui elle parlait souvent , tarissaient; leurs brebis perdaient la laine avant la tondaille, et leurs poulains s'éboUaieni en galopant sur les roches, ouse perdaientdans les viviers.
Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle et que les esprits forts de Toull et des environs, le père Léonard entre autres, donnaient en vain an grand nombre épris du merveilleux. Le troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n'étant ni coquette , ni paresseuse , en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes , lorsqu'elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gothe , allaient de de mal en pis, parce que la Gothe était fort liée avec certains bourgeois riches et dissolusqui la chargeaient de leurs affaires secrètes et confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent, hélas I irrésistibles. C'était là la source des sacs d'écus que la sorcière cachait dans sa paillasse. C'étaitaussi la cause des maladieset des accidents du besliaUf négligé et
JEANNE
souvent abandonné par des gardiennes insouciantes et préoccupées.
Quant à Jeanne, sa beauté s'était développée à Tombre. Fuyant les plaisirs et n'ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était ignorée, et il avait fallu, pour la découvrir, la vie errante de Marsillat au temps des vacances, son œil de lynx et son goût pour les conquêtes difficiles. La simple fille n'avait pas encore compris pourquoi depuis quinze jours elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon sur son chemin lorsqu'elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait occupé de Claudie seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré d'éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses promenades sentimentales avec Claudie , vers les lieux où Jeanne devait passer. La réserve craintive et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne ne prenait pourtant pas sa source dans une âme déGante et hautaine; à voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu'elle était au monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré sa vie , avec quelle ferveur elle l'avait soignée nuit et jour jusqu'à sa dernière heure, on aurait deviné qu'il y avait là un cœur capable des plus grands dévouements; mais, à l'exception de Tula, qui connaissait Jeanne ? qui pouvait la connaître ? Et maintenant qu'elle n'avait plus personne à qui se consacrer, qui pouvait savoir si c'était un être de quelque valeur ou une créature stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l'est à la charrue ? Marsillat ne voyait en elle qu'une vierge aux yeux bleus, blanche comme les lis , taillée comme une statue antique, et bête ctmime un cygne, c'était son expression. La Grand'Gothe, furieuse de ce qu'elle n'avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin dans sa nièce l'objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon, elle se promettait, maintenant que Tula n'était plus entre elles deux, de la persécuter et de la maltraiter.
Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu'une beauté de vignette anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir. Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l'infini de la création intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces magnifiques solitudes du nouveau monde qui n'auraient pour ainsi dire jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un poète, comme les beautés de ces lies désertes qu'aucun navigateur n'a encore signalées et qui sont réellement comme si elles ^'existaient pas.
« Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelles formes de langage il pourrait se faire comprendre d'une paysanne, vous m'avez appelé votre parrain, et cela me fait plaisir; je prends tant
d'intérêt à votre malheur que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous avez trouvé aujourd'hui un appui. »
Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux roagi<( par les larmes, et s'efforça de comprendre ce mot d'appui, nouveau en ce sens pour son oreille. Mais les paysans ont l'esprit trop tourné à la métaphore pour ne pas deviner très-vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et répondit d'une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait ni désir ni espérance :
<c Vous avez bien de la bonté, mon parrain.
— Non, Jeanne , je n'ai guère de bonté, reprit le jeune baron, puisque j'ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrice.
— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, car c'est la vérité de dire qu'elle était bonne ! » Et Jeanne recommença à pleurer en silence.
a Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n'est-ce pas, Jeanne ?
— C'est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain.
— Vous n'avez pas de répugnance à demeurer avec elle?
^ Non, mon parrain, ma tante ne me répugne pas c'est une femme très-propre.
— Mais elle est d'un caractère difficile ?
— Oh noni mon parrain, elle n'est pas difficile du tout sur son manger, et d'ailleurs elle fait tout ellemême. »
La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui répondait naturellement, avec la soumission d'un enfant qui ne sait pas pourquoi on l'interroge, mais qui fait un effort pour satisfaire le maître.
a Je l'ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme; elle aimerait bien mienx n'être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire , parfaitement élémentaire ? Dites - moi , mon enfant, reprit-il , est-ce que votre mère ne s'inquiétait pas de l'idée de vous laisser seule?
— Oh si! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La volonté du bon Dieu soit faite! mais ce qui me fâche le plus de m'en aller, c'est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne, i» Oh ! elle avait bien raison 1 ça fait rudement de peine de perdre sa mère ! Que le bon Dieu vous conserve donc la vôtre, mon parrain! m
Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires, mais le son de sa voix suppléait à l'insuffisance de sa parole, et l'accent vrai de son désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à s'occuper de l'avenir de son jeune parrain, causèrent à ce dernier un attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup , et il répondit d'une voix altérée :
JEANNE
<c Vous êtes bonne , Jeanne I bien bonne!
— Non, mon parrain^répondit-elie ingénument, c'est vous qui êtes bon de dire çal Mais, mon parrain, voilà l'eau qui tombe àmorl, vous n'avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.
— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant.
— DclasI mon Dieu , c'est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie. Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu'il faisait un rude temps conune aujourd'hui, et qu'elle a eu peur que je ne peuve pas passer le rio (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle prenait du souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la pauvre âme! elle m'a trouvée à moitié chemin; mais elle s'était tant mouillé les pieds jusqu'aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.
— Elle a donc été bien mal soignée par les médedns?
— Oh ! mon parrain, nous n'avons pas appelé de médecins; nous ne croyons pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort, et que le médecin y aurait lait quelque chose ; mais elle n'en voulait pas seulement entendre parler. Elle nous a dit comment il fallait la soigner, et nous avons fait son commandement. Mais ça n'a pas servi!... Allons, mon parrain, faut pas vous mouiller ; faut prendre ma capiche sur votre dos... oh! elle n'est pas sale, mon parrain; il n'y a jamais eu de saleté chez nous. Voyez! si votre mère vous savait dehors par un parieu temps, elle en aurait trop d'ennui.
— Jamais, ma bonne Jeanne! jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à ma place. » Et Guillaume replaça sur les épaulesde Jeanne la mante de laine grise qu'elle avait déjà ôtée pour l'en couvrir.
« Eh bien ! tenez! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous mener vite à un endroit où TOUS serez à l'abri, etdans un moment ça ne tombera peut-être plus si fort ! » Et Jeanne coupa en travers de la montagne, jusqu'à une masse de rochers dans laquelle une excavation profonde était pratiquée.
« Prenez garde, mon parrain! dit Jeanne en lui prenant le bras avec la familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y a là un puits que vous ne verriez pas; » et elle le conduisit au fond de la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans l'intérieur de cette retraite.
Guillaume, exténué de fatigue, il était à jeun depuis le matin, s'assit sur un banc pratiqué dans le roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s'asseoir à c6té de lui, s'appuya sur une grosse pierre un peu plus près de l'entrée, c'est-à-dire dans la lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette sérieuse et douce comme celle d'une madone , tandis que Guillaume, enfoncé dans l'ombre, la contemplait avec admiration.
Q. SAND. — TOMI V
Dans les premiers moments, celte obscurité de la grotte, ce zèle que Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille, loin de tous les regards, et peut-être aussi cette excitation nerveuse que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l'orage; enfin un peu de vanité satisfaite à l'idée que l'habile Marsillat eût payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune habileté, il l'avait emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour ne pas haïr là pensée d'en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à se dire qu'à sa place bien d'autres n'eussent pas été aussi délicats , et tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu , il arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu'il ne l'aurait imaginé , une heure auparavant, lorsqu'il descendait la montagne avec l'agaçante Claudie. Jeanne étaitsi différente, si vraiment belle, si candide, et disposée pour lui à un intérêt si doux! L'imagination du jeune homme travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment plus tendre, pourrait-elle s'en défendre dans un pareil moment, et lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en ce monde , son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence?» Mais, à cette idée delà Providence, Guillaume , né avec un caractère assez faible , mais converti à l'envie d'être grand par le christianisme romantique de l'époque , craignait de devenir sacrilège invoquant le ciel pour justifier ses agitations involontaires; et il se taisait, regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs.
De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d'un danger qu'elle ne concevait même pas; et , retombant sur elle-même , elle s'était remise à pleurer. C'était un pleurer silencieux etrésigné qui ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux autres, elle avait coutume d'oublier leur présence, et de se perdre dans ses pensées. Maisquelles pouvaient être les pensées d'un enfant de la nature, qui n'avait pas appris à lire, et dont l'intelligence (si tant est qu'elle en eût) n'avait reçu aucune espèce de culture?
Guillaume se le demandait précisément en la voyant rester dans la même attitude, les yeux fixés sur l'horizon embrasé par la foudre... Et nous nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant gravement sa quenouille des heures entières au coin d'un pré. Qui peut nous révéler le moded'existence de ces âmes si peu développées ? A quoi pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone? A quoi pense le bœuf qui rumine couché dans l'herbe, et la cavale étonnée qui vous
JEANNE
examine par-dessus le buisson? Est-ce donc la même vie qui circule lentement dans les veines de l'homme et dans celles de l'animal attaché au travail de la terre. L'ingrate Rhéa frappe-t-elle de stupidité ses enfants et ses serviteurs ?
Il nous a fallu beaucoup respirer l'air des champs et veiller bien des soirs autour du foyer rustique, pour comprendre celte suite de rêveries qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation, et qui fait de sa veille comme de son sommeil, une sorte d'extase tranquille , où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses, terribles ourlantes. C'est la même activité, la même poésie et la même impuissance que l'elTort de l'enfant à dégager l'inconnu de son existence du voile qui la couvre. C'est le génie des songes s'agitant dans le vaste et faible cerveau de l'Hercule gaulois.
Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte; mais les mystérieux échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir de sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement encore, le bruit d'une goutte d'eau qui se détachait à intervalles réguliers de la voûte humide, pour tomber dans la source invisible.
Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment, assis auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne.
l'éhdoition du cubé db campagnb (i).
Jeanne, étonnée, se retourna, et Guillaume, se trouvant dans la lumière auprès d'eUe, elle vit des larmes dans ses yeux. Au lieu d'être émue ou effrayée, elle lui dit naïvement :
« Est-ce que vous avez peur de l'orage, mon parrain? »
Guillaume ne put s'empêcher de sourire, et, quittant la main de Jeanne :
(( Non, ma chère enfant, lui dit-il, je ne songe pas à l'orage, mais à toi. Ton chagrin me remplit le coBur, et je voudrais pouvoir pleurer avec toi...
— Oh I il ne faut pas pleurer, mon parrain. Ça vous ferait du mal. C'est tout simple que je ne puisse pas
(1 ) Ce chapitre eit dëdté au maître cf*é«ole de Tooll , qui e«i an peu cmbarraesé ponr servir de §icêroM aux lottritle* du centre.
m'en empêcher, moi I c'était ma mère! Mais ça n'était que votre nourrice, et vous ne la connaissiez plus. Vous ne pouvez pas vous souvenir d'elle.
— Je m'en suis souvenu aujourd'hui, Jeanne, et je ne m'en souviendrais pas, que j'aurais encore envie de pleurer k cause de toi. Est-ce que tu ne comprends pas cela? »
Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas.
a Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma mère, que tu ne connais pas, et dont tu ne peux plus te souvenir, est-ce que tu n'aurais pas pitié de moi?
— Oh si ! mon parrain I
— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire quelque chose pour me consoler?
— Oh! ft bien! mon parrain, répéta Jeanne avec conviction.
— Eh bien! dis-moi ce que tu me dirais, afln que maintenant je te le dise.
— Hélas I mon parrain, j'aurais bien de la peine; mais je ne saurais pas quoi vous dire.
— C'est juste comme moi, pensa Guillaume... Mais, ajouta-t-il, est-ce que l'amitié ne console pas un peu? Est-ce que tu ne sentirais pas... dans un pareil moment... de l'amitié pour moi?
— Oh! fi fait (nenl mon parrain.
— Eh bien, ne conçois-tu pas que j'en aie poor toi dans ce moment^ci?
— Vous êtes bien bon, mon parrain; vous en serez récompensé!
— Vraiment, Jeanne? s'écria Guillaume en lui reprenant la main ; m'en saura&-tu quelque gré? Si tu y penses quelquefois, ce sera ma récompense.
— Hélas I mon parrain, je suis trop pauvre, répondit Jeanne avec douceur, je ne peux récompenser personne ; mais le bon Dieu vous récompensera de vos amitiés pour moi. »
Guillaume, un peu confus, mais se rassurant par la pensée que ses propres paroles ne renfermaient aucune intention coupable, conserva la main de Jeanne dans la sienne. Elle l'en retira pour faire un signe de croix.
a Pourquoi fais-tu le signe de la croix? lui demanda-t-il.
— Vous n'avez donc pas vu cette grande éclair, mon parrain?
— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre Jeanne?
— Oh! non, mon parrain; mais c'est pour détourner quelque malheur de dessus les autres.
— Tu parles peu, Jeanne; mais tu parles bien. — Oh 1 non, mon parrain, je ne sais pas bien parier:
— Tout ce que tu dis est d'un bon cœur pourtant.
— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque ma pauvre mère en avait un si bon! Mais pour bien parler, je ne peux pas : je n'ai jamais appris.
— Tu n'as jamais été à l'école?
— Non, mon parrain, je n*avais pas le temps.
Sll
«^ Mais ta sais lire?
— Oh ! non, mon parrain, je ne sais pas ça.
— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir?
— Ça ne me servirait de rien. J'ai été élevée aux bêtes. C'est ça mon ouvrage. Ça contentait ma mère.
— Mais k présent que ce n'est plus nécessaire, ne voudrai^tu pas vivre autrement?
— Non, mon parrain.
— Non? ta tante, cependant, ne vaut pas ta mère!
— C'est vrai, mon parrain. Mais enfin, c'est ma tante. Elle s'ennuierait toute seule.
— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne te verra guère?
— On se voit toujours un peu le soir. On soupe ensemble.
— Et tous les soirs elle te traitera comme elle fai^ sait tout à l'heure.
— J'y suis bien accoutumée, mon parrain, et je ne me fâche pas contre elle.
— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi , Jeanne?
— Conunent dites-vons ça, mon parrain?
— Je te dis que ta tante est une mauvaise femme...
— Oh t vous vous trompez, mon parrain. Elle est un peuvt/*: c'est tout.
— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec elle?
— Puisque ça se doit, mon parrain t •— Et si elle te chassait de la maison?
— La maison est à moi; d'ailleurs, elle ne ferait jamais cela.
-* Si elle ne voulait plus demeurer avec toi?
— Je ne pourrais pas la forcer à rester: mais pour^ quoi voudrait-elle s'en aller? Je ne la contrarierai jamais.
— n peut se rencontrer des occasions où ton devoir serait de le (aire. Si elle exigeait que tu fisses quelque mauvaise action?
— Elle n'exigerait jamais ça, mon parrain.
— Tu en es donc bien sûre ?
— 0ht oui, mon parrain.
— A la bonne heure, oditGnillaume, un peu inquiet de la sincérité de Jeanne; et ne sachant plus s'il devait admirer sa candeur, ou soupçonner sa vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, en proie à une sorle de dbspit intérieur dont il rougissait.
« Après tout, rq>rit-il, vous devez avoir l'intenlion de vous marier bientôt, Jeanne?
— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras el sans hésitation.
— » Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela arrivera, et alors vous n'aurez plus rien à craindre de votre tante.
— Ça n'arrivera jamais, mon parrain, reprit Jeanne avec l'accent d'une tranquille détermination.
— Jamais? dit Guillaume étonné -.c'est un serment
de jeune fille. Mais tu n'en jurerais pas, Jeanne? ajouta-t-il en souriant.
— Mon jurement en est fait, répondit Jeanne.
— C'est étrange; vous moquez-vous, Jeanne?
— Oh I mon parrain, reprit-elle d'une voix plaintive et vraie, ce n'est pas un jour pour ra I
— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta parole... Mais c'est si extraordinaire!... Et si je te demandais pourquoi... n'aurais-tu pas assez de confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils de ta marraine, pour me dire le motif d\me pareille résolution?
— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain; ça m'est défendu,
— Défendu ?
^- Oui, mon parrain; excusez-moi si je ne réponds pas bien. »
Guillaume ne savait pas que défendu^ dans l'dicception berrichonne, veut dire impossible, et ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait éclaircir, le ramena aux soupçons qu'il avait conçus, a Et pourquoi avec tant de bonté et si peu de prévoyance, se ditril, n'aimeraitelle pas Marsillat? Il est d'une agréable figure, jeune, entreprenant; il sait se faire comprendre de ces filleslà; il a peut-être ensorcelé déjà cette pauvre Jeanne aussi bien que Glaudie. n
Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des sentiments fort pénibles, et son roman s'en alla en fumée, à son grand regret.
Pour conjurer l'espèce de mortification qu'il éprouvait, d'avoir laissé galoper si vite sa fantaisie sur un terrain si prosaïque, il tâcha d'oublier ce qu'il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de peu d'instants, il oublia Jeanne eUe-mème , au point de ne plus prendre garde aux larmes qu'elle ne cessait de répandre.
« Qu'est-ce que c'est donc que cette grotte? » ditil tout haut, frappé, pour la première fbis, de l'aspect de cette construction souterraine.
Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre au milieu de ses larmes, lui dit :
« C'est le Irou aux fades, mon parrain.
— Les fades ! N'est-ce pas les fées que tu veux dire?
— Je ne connais pas les fées, mon parrain?
— Mais qu'est-ce que c'est que les fades?
— C'est des femmes qu'on ne voit pas, mais qui font du bien ou du mal.
— Crois-tu à cela, Jeanne?
— Dame, oui, mon parrain, il fkut bien que j'y croye.
— Tu ne les as pas vues, cependant, puisqu'on ne les voit pas?
— Je n'ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et cependant j'y crois. D'ailleurs, ma mère y croyait, et je crois ce qu'elle m'a dit.
— Et t'ont-elles fait du bien ou du mal, ces fades ?
— Elles ne m'ont jamais fait de mal, mon parrain.
Soâ
— Ni de bien non plus? »
Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume était cependant excitée, mais il jugea inhumain de la contrarier dans un pareil jour en la forçant davantage à lui répondre.
« La pluie diminue , lui dit-il , je pourrai retrouver mon chemin tout seul à présent ; si tu veux t'arréter davantage, Jeanne , ne te gène pas pour moi, je t'en prie.
— 0ht mon parrain , vous iriez peut-être dans les viviers. Je vous conduirai bien : je ne suis pas lasse.»
Elle se leva, et Guillaume remarqua qu'elle plaçait quelque chose dans une fente du rocher.
« Que mets4u là , Jeanne ? lui demanda-tril , curieux des pratiques superstitieuses du pays.
— C'est un peu de thym de bergère , que j'avais cueilli avant d'entrer, répondit-elle.
— A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne? aux fades?
— C'est la coutume des filles, mon parrain.
— Et les garçons, qu'apportent-ils?
— Une petite pierre, mon parrain. J' vas en mettre une pour vous.
— Sans cela, les fades seraient mécontentes de moi, et me joueraient quelque mauvais tour?
— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas beaucoup de mettre une petite pierre.
— J'en mettrai deux , Jeanne , pour te faire plaisir. »
Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené à de mauvaises pensées , se dit que cette fleur de serpolet était peut-être un signal , une promesse de rendez-vous que Jeanne laissait là pour l'objet de son mystérieux amour.
Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent , qui avait chassé les premières nuées, et qui en ramenait de nouvelles, rendait leur marche difficile et tout entretien impossible. Lorsqu'ils eurent atteint la troisième enceinte de débris qui forme l'amphithéâtre le plus élevé de Toull, Jeanne ayant demandé à son parrain s'il avait un endroit pour s'abriter , lui adressa ses adieux en ces termes : « Allons, mon parrain, merci bien pour vos bontés. Portez-vous donc bien, et excusez-moi si je vous ai offensé. » (Ce qui équivaut, dans le style du pays , à s'excuser de n'avoir pas pu bien recevoir son hôte, ou de ne pas avoir su le complimenter dignement.)
ce Attends , ma bonne Jeanne , dit le jeune baron ; tu as quelques dépenses -à faire, et pour trouver du crédit , tu aurais peut-être quelque embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que tu es obligée de donner demain.
— Ohl merci, mon parrain. Gardez ça. Vous n'en avez peut-être pas de trop pour votre voyage, et moi je n'en ai pas besoin. Tout le monde me connaît ici, et on me fera bien crédit.
— Jeanne, tu n'es pas riche, et je le suis un peu ; j'ai bien le droit de payer les frais d'enterrement de ma pauvre nourrice.
— A votre volonté, mon parrain, répondit Jeanne, qui craignait d'être incivile en refusant, mais il y a là bien trop.
— l'u garderas le reste, Jeanne.
— Oh I non, mon parrain. C'est ça de l'or, et je n'en veux pas. L'or, on croit chez nous que ça porte malheur.
— En vérité? En ce cas, voici de l'argent.
— En vous remerciant, mon parrain. Je ne sais pas combien ça fait, ce que vous me donnez-là. Mais je m'en vas acheter ce que ma tante m'a commandé, et je vous apporterai le reste. Vous ne partez pas tout de suite du pays ?
— Pas tout de suite, et j'aurai grand plaisir k te revoir, mais je ne reprendrai rien de ce que je f ai donné. A revoir, Jeanne I
— A revoir, mon petit parrain! » Et Jeanne s'éloigna, pleurant toujours.
« Étrange créature, pensa Guillaume en la r^ardant entrer dans une des chaumières de Toull; elle a toute sa présence d'esprit; elle semble résignée à toat, et en même temps elle parait inconsolable. »
Guillaume ne savaitpasque la paysanne, quand elle est douée de sensibilité, ce qui n'est pas rare, est ainsi faite. L'habitudedu travail, etriinpossîbilitéde se reposer de ses devoirs sur les autres, l'empêchent de s'abandonner aux témoignages extrêmes de sa doulemr; mais cette douleur patiente et simple prend radne dans son cœur plus profondément peut-être que dans tout autre.
Guillaume cherchait à retrouver la baraque de la mère Guite, lorsqu'il vit venir à sa rencontre le curé de l'endroit, qui s'excusa de n'avoir pu le recevoir à son arrivée, et l'enmiena au presbytère, où déjà il avait fait conduire Sport, bien qu'il ignorât encore le nom du voyageur à qui appartenait ce superbe animal. Guillaume s'empressa de faire connaître son nom et l'objet de sa course à Épinelle, croyant devoir ne pas abuser, par l'incivilité de l'incognito, de l'empressement affablç de son hôte.
Quand on rencontre un prêtre dans de pardlles Thébaïdes, s'il est jeune, on peut être sûr que c'est un hérétique intelligent disgracié par l'ordtnotre; s'il est vieux, que c'est un athée de mœurs scandaleuses qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde hypothèse : c'estque son incapacité le rend impropre à intriguer dans le monde au profit de la cause duclergé. L'homme queGuillaumeavait sous ses yeux n'était pourtant rien de tout cela. C'était une nature distinguée et un esprit assez cultivé ; mais il n'était pas né intrigant, et on l'oubliait dans son exil, sans qu'il songeât à réclamer un climat plus salubre, une résidence moins sauvage.
JEANNE
Il était près de quatre heures, et Guillaume, exténué de lassitude et de besoin, trouva que jamais hospitalité n'avait été plus opportune que celle dont il se voyait l'objet. Presque sourd, malgré sa politesse habituelle, aux empressements du curé, ce ne fut qu'après avoir dévoré, avec un appétit de vingt ans, son modeste repas, qu'il se trouva en état de l'écouter et de lui répondre.
« Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il au dessert, et je regrette fort de n'avoir pas le coup d'œil exercé d'un antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un vestige d'habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue d'Huar-Bras , le Mars gaulois, une tombe Illustre, enfin tout ce que les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien signifier du tout.
— Monsieur le baron , reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu, je le vois, sur la foi du trèsdocte M.Barailon,pour admirer toutes nosmerveillesy et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques (i). Cependant vous avez rencontré dans l'endroit où demeurait votre pauvre nourrice, des pierres levées tout aussi curieuses que les jo-maihr. Il y en a une dont l'équilibre est bien plus admirable que celui du grand champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue , que le moindre vent l'agite ; et pour peu que l'air soit seulement un peu vif, elle rend en tremblant et en grinçant sur son support, un son particulier qui ne manque pas de charme, et qui m'expliquerait assez la voie mystérieuse de l'idole de Memnon au lever du soleil , c'està-dire aux premières brises de l'aube. La pierre d*c|MiefI est beaucoup plus harmonieuse , car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans veulent qu'il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et prédit l'avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, monsieur, à ce nom d'épinelle que l'on donne par corruption à ces pierres. Il vient d'ep-nell, mots gaulois qui signifient sans chef. Tandis que jo-maUvr signifie quelque, chose comme couper, mutiler, faire saigner et soufifrir la victime sur la pierre expiatoire. C'est comme qui dirait nuuriTe sacré. Remarquez encore que les j<Hnaihr où l'oD faisait des sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les epnell n*ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu'à d'inoffensives lustrations); remarquez , dis-je, que les premières sont sur une haute montagne
(M Le curé de Toull le cooformait apparemment i riiabitu<1e qne les Romaio* nont ont laiuée jatqu*i préKnl de confondre IcsGan*
regardant le nord , et que les dernières sont dans un vallon obscur auprès d'un ruisseau, et tournées vers le sud...
— Qu'en voulez-vous conclure, monsieur le curé?
— Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses constructions dont on trouve les débris sur cette montagne "et sur toutes les vallées et collines environnantes , mais à cause aussi de sa position sur l'extrême frontière de l'ancien Berry et du Combraille, des Bitur- Tiges et des Lemomces^ ce qui prouverait que Toull , TuUum, Turicum, vel Taricum, était certainement la Gergovia, Gergobina Botorum, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvemes et dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique...
— Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé.
— J'y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte officiel et dominant sur le mont Barlot; il y en avait un protestant et toléré ou persécuté au fond du vallon d'Ep-Nell. Le culte libre, l'hérésie, si l'on peut s'exprimer ainsi , se glorifiait d'être sans chef.., tandis que l'église officielle (j*ai tort d'appliquer un nom si respectable à ces infâmes idolâtres], je devrais dire le temple où régnaient despotiquement les druides, était aux pierres jo-malhr. Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et un essai de religion plus pure à se produire à Ep-Nell; ou bien encore peutêtre, qu'avant l'invasion des Celtes Kimris, nos ancêtres les Gaulois n'ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique d'Ep-Nell aurait été un reste de protestation de la religion persécutée... Qu'en pensez-vous, monsieur le baron? Est-ce que tout cela ne vous parait pas clair comme le jour?
— C'est un peu comme le jour sombre et voilé que l'orage nous donne dans ce moment-ci , monsieur le curé; mais, dans tous les cas, vos recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d'un poëte autant que d'un antiquaire.
— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous parlez de poésie, j'ai des preuves plus authentiques encore : c'est la tradition du pays. Il y a ici deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, et qui rapporte ses origines et ses pratiques aux pierres jo-mathrs. Tous les voleurs de poules et de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui donnent de mauvais conseils aux filles, ou qui , par vengeance, empoisonnent les troupeaux du voisin, eœemplum, la Grand'-Gothe, que vous avez vue aujourd'hui , vont faire leurs con-
lois , nos véritables aïeux, avec les Celtes conqucranls, de race toute diflércnlc.
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juralions sur le Barlqt. Au contraire, les femmes çui ont la eonnaisianee, comme on les appelle ici , qui guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la campagne, la grêle, la rage, Tincendie, répidémîe, etc., ces bonnes femmes- là, quoique entachées d'erreurs, sont pieuses d'intention et tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu d'entêtement pour leurs pierres d'Ep-Nell et leur Trot»aux-Fades^ situé du même côté. Telle était la pauvr»> Tula, nom qui est de pure origine gauloise, et qui ferait peut-être descendre votre défunte nourrice de la déesse, ou plutôt de la druidesse Ttdla , vel Turiea^ dont vous avez pu reconnaître le temple à son emplacement et à ses fondations k double enceinte sur notre montagne.
— Je vous admire , monsieur le curé I vous avez des étymologies et des origines pour toutes choses. Vous enflammez ma curiosité, et je vous demanderai Texplication d'une conversation que j'ai entendue ce matin , et qui m'a rappelé les contes dont me berçait jadis ma pauvre nourrice. »
Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu'il avait surpris du dialogue de Léonard et de la mère Guite dans le cimetière, le curé, qui craignait peut-être de ne pas s'être montré bon catholique dans ses précédentes explications , et qui luttait de la meilleure foi du monde contre son goût pour la science, la poésie et la littérature, répondit avec un soupir :
« Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur le baron... Mais je ne puis vous dissimuler que depuis quatre ans que j'habite cette pauvre bourgade, je n'ai pu porter que de faibles atteintes au fléau de la superstition. Ce lieu-ci est pririlégié entre tous pour pratiquer l'idolâtrie; et comme, en désespoir de cause, je me suis mis à étudier un peu, pour me distraire, les origines de toutes les traditions gauloises, il m'arrive quelquefois de prendre à les écouter et à les éclaircir plus de plaisir que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le baron, qu'il y aunfit ici pour un érudit , et même pour un poëte, des choses bien curieuses à constater, et que si nous avions un Walter Scott pour les écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout à coup de celte méfiance qui est encore plus caractéristique chez le (N'être que chez le paysan, que ce n'est pas le fait d'un curé de lire des romans, et de désirer qu'on multiplie le nombre de ces ouvrages pernicieux.
— Pernicieux, monsieur le curé? dit Guillaume : ceux de Scott ne le sont pas. Il y a romans et romans!
— C'est au moins une lecture frivole pour un homme d'ÊgUse, reprit le curé de Toull, en examinant la figure rose et ouverte de son jeune commensal.
— Vous vous faites trop de scrupule d'une récréation innocente, répondit Guillaume, et, à votre place,
je ne me bornerais pas à lire des romans, j'en ferais.
— Bonne plaisanterie, dit le curé, mais la matière ne manquerait pas. Il y a ici tant de souvenin qui, dans l'esprit des paysans, appartiennent à la tradition historique, grâce à l'interprétation poétique I Ce que vous avez entendu dans le cimetière doit bien vous en donner une idée.
— Ils croient donc sérieusement à ce trésor caché?
— A tel point, monsieur, qu'il est heureux pour vous de posséder, par droit d'héritage, des terres dans nos environs, car vous en trouveriez difficilement à acheter. On craindrait que vous ne fissiez l'acquisition du trésor.
— J'ai donc des terres par ici? pensa Guillaume, qui ne le savait pas, ou ne s'en souvenait plus, tant ces espaces incultes et arides sont de peu de valeur.
— Et même, monsieur, poursuivit le desservant, ai vous apportiez généreusement ici des capitaux avec l'intention de les sacrifier pour améliorer les terres, et par conséquent le sort des paysans qui les cultâvent, vous y seriez peutrêtre vu par quelques-uns de fort mauvais oeil. On se persuaderait que vous faites bouleverser le sol pour en arracher les pièces d'or qui brûlent la racine des plantes, et sans doute les chariots d'or et d'argent massif, les casques étincelants et les ceintures de pierreries de vos ancêtres , les chefs des Galls détruits et immolés en ce lieu par les Romains, et plus tard par les barbares. Cette tradition a (comme toutes les traditions) son fond de vérité historique. A la mort d'un chef gaulois ou celte, après avoir immolé sur sa tombe ses esclaves, ses serviteurs dévoués, et ses chevaux, on lui donnait, vous le savez, une montagne pour tombeau, et on enterrait des lingots d'or et d'argent, des armes du plus grand prix, enfin d'immenses richesses, avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos contrées des chaînes d'or dans les urnes des tombelles, ou tummliu»». Mais je vousennoie, monsieur le baron?
— Au contraire, vous m'intéressez beaucoup,moiisieur le curé; mais ces tumulus étaient des monuments romains?
— Ou gallo-romains, et si l'on en trouvait d'une époque antérieure, au lieu de simples omemenis on trouverait peut-être alors...
— Ahl monsieur le curé, vous croyez aussi un peu au trésor, convenez-en 1
— Je pourrais y croire, dit le curé en somîant, sans désirer de me l'appropria, et je souhaite de toute mon àme qu'il se trouve sur vos terres et non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, j'ai trouvé, tout en plantant mes salades, d'assez belles monnaies romaines dont je veux vous faire hommage.
— Je ne veux pas vous en priver, répondit le jeune baron; mais je serai fort aise de les voir, n
Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de chêne, et.
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da milieu demauvaises ferrailles, de clefs rouilléeSyde clous tordus et d'autres débris sans valeur dont la collection trahissait les habitudes parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa plusieurs médailles d'Antonin le Pieux, de Gallien, d'Agrippine et de Philippe TJ» robe, qui se trouvent particulièrement très-bien conservées et en abondance dans nos provinces du centre.
Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement ces monnaies, la tempête s'était déchaînée de nouveau. L'arbre nnique de la vUU de TouU pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mè* lait aux mugissements de l'orage.
«t D me semble, dit Guillaume, que si vous craignei les effets de la foudre , vous devriez empêcher maître Léonard de s'évertuer de la sorte.
— n serait bien impossible de s'y opposer, répondit le curé, et cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s'il ne croit pas aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je voulais les faire taire, Je risquerais de me faire lapider.
— Ils sont donc croyants, après tout, vos parois siens?
— Trop croyants dans un sens, car ils croient tout, la vérité comme le mensonge, l'idolâtrie comme la religion, et le druidisme comme le polythéisme. Les bons et les mauvais esprits mêlent leurs attributions autour de leur existence. Les fades (fatet) jouent ici un grand rôle, et le pays Toullois est criblé de trous et d'excavations dus au travail de l'homme, demeures sauvages de nos premiers pères, ou antres consacrés aux oracles des prophétesses gauloises. Eh bieni toutes ces grottes, fort int^essantes pour l'antiquaire, sont en grande vénération. chez le paysan, à cause du séjour d'êtres invisibles qu'il cherche à se rendre favorables, en apportant dans leur sanctuaire un tribut quelconque, une feuille, un brin de mousse, n'importe quoi, pourvu que ce soit une marque de souvenir et de respect.
— J'ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir cette formalité, s'écria Guillaume, qui depuis longtemps pensait à cette jeune fille , sans trouver à placer une question sur son compte au milieu de l'érudition du desservant. Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de sorcières, n'est-elle pas un peu sorcière aussi?.... Mais seriez-vous souîSrant? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir spontanément.
— C'est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela ne vous fiiit rien, monsieur le baron?... Jeanne est une honnête et bonne créature, je puis vous l'assurer. Elle est digne du plus grand intérêt.
— C'est ce qui me semble, répondit Guillaume, et je suis bien aise de vous en parler à cœur ouvert, monte curé; car j'ai des devoirs, trop longtemps oubliés,
à remplir envers elle, et je désirerais savoir de vous... là, entre nous, et en confidence, si vous ne pensez pas que mon premier devoir serait de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à de certains dangers... «>
Le curé se troubla, hésita encore, et dit d'une voix émue :
« Je ne comprends pas, monsieur, quels dangers...
— Les jeunes gens de la ville, attirés par une beauté si remarquable, ne pourraient-ils pas songer, maintenant qu'elle est abandonnée à une méchante femme...
— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, répondit le curé, comme ranimé par cette ouverture : j'aurais craint de porter des jugements téméraires; mais puisqu'il vous est venu, à ce sujet, les mêmes craintes qu'à moi, je vous dirai que depuis quelque temps... mais je ne veux nommer personne...
— Je nommerai, moi, vdit Guillaume; mais il n'en eut pas le temps, et laissa ce nom expirer sur ses lèvres m voyant celui qui le portait, Léon Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s'approcher sans façx)n du feu qui pétillait dans l'âtre, pour sécher ses habits trempés de pluie.
tB FEU OU aBL.
n Salut à la perle des curés! dit Léon Marsillat, en secouant familièrement la main du desservant. C'est encore moi, mon cher Guillaume. Curé, vous ne me refuserez pas l'hospitalité d'un fagot et d'un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce diable d'ouragan a subitement chaugé le fond de l'air I
— Je vous croyais déjà loin sur la route de Bonssac? dit le jeune baron.
— J'ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte la Dulcinée que j'avais en croupe, et, en véritable don Quichotte, je suis venu la déposer au sein du Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à gravir avec deux personnes sur le corps, n'a pu monter vite. Tudieu! que les Gaulois entendaient mal le pavage des routes! Mais puisqu'il plait au tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, je ne me soucie pas de m'y exposer sans nécessité. J'attendrai le beau temps en trop bonne compagnie pour m'impatienter.
— M. Jjéon, dit le curé, qui venait d'appeler sa servante , pour ranimer le feu et remplir le picket an vin, vous avez toujours quelque compagne de voyage à promener en triomphe par les chemins. Savez-vous que cela fait jaser sur le compte de nos jeunes filles?
— Et vous écoutez les mauvais propos? un bijou.
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un modèle de curé comme ?ous? vous me scandalisez ! vous me blâmez d*étre humain et charitable? c'est affreux de votre part, Tabbél
— Voilà comme il répond toujours! »dit le curé qui, au fond, doué d'une extrême bienveillance, et n'étant pas fâché de voir souvent un homme instruit pour lui faire part de ses inductions scientifiques, aimait Léon Marsillat sans l'estimer beaucoup. «On veut le gronder, et c'est lui qui vous fait un sermon I
— Est-ce que ce n'est pas notre métier à tous deux de prêcher? Un curé dans sa chaire, un avocat à son banc, c'est tout un.
— Non pas, non pas ! dit le curé, cela ùiit deux.
— A la bonne heure ! deux bavards , deux ergoteurs. Ahl mon petit curé, que votre joli vin gratte agréablement le gosier I il me semble que j'avale une brosse; d'où tirez-vous ce nectar des dieux?
— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l'Argenton?
— Vous me direz encore que cela fait deux, n'estce pas? mais je ne me plains pas de ce clairet, il est charmant. Eh bien! Guillaume, qu'avez-vous donc? vous ne me tenez pas compagnie? Et vous, curé? allons, aidez-moi, ou je retourne mon verre... j'ai pourtant une belle découverte à vous confier I
— Une découverte archéologique?
— Non, géologique I Savez-vous ce que Claudie m'a conté en chemin? Vous allez voir que cela sert à quelque chose de mener les filles en croupe : on se forme l'esprit et le cœur. Si vous vouliez m'en croire, vous ne monteriez jamais la Grise,sdja% avoir quelque petite brune en guise de portemanteau, pour vous dire des légendes.
— Toujours vos mauvaises plaisanteries!
— Aimez-vous mieux les blondes? prenez des blondes. »
Le curé se troubla encore, mais Guillaume, qui était tourné vers la cheminée, ne s'en aperçut pas, et Marsillat ne parut pas s'en apercevoir.
« Eh bien I voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner une contenance; quelque sornette!
— Écoutez! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit l'empreinte d'un pied humain?
— C'est le pied de saint Martial qui est venu en personne détruire le culte des idoles et prêcher le christianisme à TouU-Sainte-Croix l'an de Notre-Seigneur...
— Il s'agit bien de saint Martial et de Notre-Seigneur ! Faites semblant d'y croire I Je vous dis, moi, que c'est la Grand'Fadty la reine des fées qui, mé^ contente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du pied avec colère , et a tari la source d'e^^ chaude qui coulait ici, pour l'envoyer jaillir à Évaux.
— Eh bien I je sais ce conte-là ; est-ce toute votre découverte?
— curé sans profondeur!... Et vous ne concluez pas?
— Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand'mère.
— Eh bien ! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la tradition orale est l'histoire omise dans les livres et conservée dans les symboles du peuple , il y avait à Bord-Saint-George et à Toull des sources d'eau chaude.
— Et que seraient-elles devenues?
— Belle demande! curé, vous baissez, en vérité! Dans la destruction de votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d'eau diaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu sous des amas de décombres et de terres refoulées.
— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne? dit le curé, qui commençait à écouter avec attention.
— Et que faites-vous donc des viviers? Qu'est-ce que les viviers? Vous n'avez jamais songé à cela! Ces viviers, qui fbment comme des bouilloires en plein hiver ! Ces viviers dont on ne trouve pas le fond ! Ces viviers qui ne sont que des marécages conservateurs de l'eau pluviale, puisqu'ils sont situés sur une pente aride et toute disposée pour l'écoulement! Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des sources minâmes plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que celles d'Évaux, à trois lieues d'ici? Et vous cherchez le trésor sous les pierres! c'est dans l'eau qu'il faut le chercher. Là serait le véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n'avez jamais pensé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers!
— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu'il y a quelque chose là-dessous I
— Et jamais vous n'avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir si cette vase, tiède à la surface, n'est pas brûlante à six pieds sous terre?
— Oh I je voudrais bien avoir un thermomètre , s'écria le curé en se levant : il fautque jem'endonne un! Cela coùte-t-il bien cher, M. Léon?
— J'en ai un superbe à la maison. Je vous l'apporte demain.
— Demain! vrai?
— Et nous ferons l'expérience ensemble.
— Demain! demain! ce n'est pas pour rire?
— Topez là! » s'écria Léon en tendant sa main au curé.
Le curé lui donna un grand coup dans la mainavec la joie et la confiance d'un enfiuit.
« Oma pauvre Jeanne ! pensait Guillaume en écoutant ce dialogue, tu es une fille bien mal gardée, et l'ennemi de ta vertu saura facilement endormir la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon curé a une monomanie dont Marsillat saura tirer parti à peu de frais. D ne te reste donc que moi, pauvre orpheline! Eh bien! je ne t'abandonnerai pas, et s'il est
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trop tard, du moins je préviendrai les funestes suites de ta faute.
— Tiens I c'est cette pauvre Jeanne,» ditMarsillat en regardant du coin de Fœille desservant qui changeait encore une fois de visage en s'apercevant du piège où il était tombé.
Guillaume tressaillit sur sa chaise , et se retourna brusquement pour voir la physionomie de Jeanne rencontrant celle de Marsillat; mais grâce à l'effronterie de l'une, et à l'innocence de l'autre , ces deux physionomies n'eurent ensemble aucune espèce d'intelligence.
a Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, M. Lféon. Je cherche mon parrain. Àhl bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me reste tout ça d'argent, que je vous rapporte. En vous remerciant, mon parrain.
— Je t'ai dit que je ne le reprendrais pas, ma bonne
— Qu'est-ce qu'il faudra donc en faire, mon parrain? Je n'ai pas besoin de tant d'argent. Il y a là au moins quarante francs!
— Vous achèterez vos vêtements de deuil, Jeanne, dit le curé d'une voix singulièrement douce et paternelle, et vous garderez le reste pour vos besoins, ou pour ceux de vos parents, de vos amis. »
De même que Guillaume avait interrogé attentivement les figures de Marsillat et de Jeanne, Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le curé. L'émotion involontaire et secrète du vertueux prêtre était bien visible pour lui. Mais le calme angéliquede la paisible Jeanne ne se démentait point, et pour Marsillat, qui s'y connaissait mieux que Guillaume, le cœur de la bergère d'Ep-Nell était libre de tout amour, comme de toute méfiance.
oc A présent, je vas vous dire bonsoir, mon parrain, au plaisir de vous revoir , » dit Jeanne ; et jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un abandon et une familiarité toutes rustiques, elle l'embrassa sur les deux joues, sans se départir un instant de sa tranquille et grave innocence.
Ce chaste embrassement qui laissa les traces des larmes de Jeanne sur les joues de Guillaume , n'étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le curé. Ils connaissaient les manières et les usages du pays. Mais ce serait s'avancer beaucoup que d'affirmer que le curé vit ce baiser sans souffrir : on n'embrasse jamais les curés. Quant à Léon , il le vit en frissonnant de dépit : on n'embrasse que son parrain.
Guillaume, étourdi d'abord de cette marque de respect qu'il prenait pour une preuve de confiance extrême, retrouva bientôt ses esprits en se rappelant qu'à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, une grosse servante, qui n'était pas suspecte de coquetterie, lui avait donné, en l'appelant son petit maitre^ la même accolade familière.
G. SAND. — TOME V
« Ma chère enfant, dit-il h Jeanne, en affectant de prendre, à cause de Marsillat, un ton grave, je ne vous dis pas adieu; je vous reverrai demain pour l'enterrement de ma pauvre mère nourrice, auquel je compte assister.
— Ce sera bien de l'honneur pour nous, mon parrain, dit Jeanne.
— C'est bien de votre part, cela, monsieur le baron, s'écria le curé; c'est très-beau. J'ose dire qu'il y a peu de jeunes gens dans les hautes classes, capables d'un sentiment aussi humble et d'un acte aussi religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un bon parrain, un véritable ami. Prenez donc courage, ma fille, et, en acceptant avec résignation le malheurqui vous a frappée aujourd'hui, songez aussi à remercier la Providence , qui vous envoie si à propos un protecteur généreux , comme pour vous épargner l'horreur de l'abandon. Je souhaite vivement que la respectable mère de monsieur le baron vous prenne auprès d'elle, afin que vous retrouviez en elle une seconde mère, comme vous avez déjà un véritable frère en Jésus-Christ dans la personne de son fils.
— Mon petit parrain, vous me faites plus d'amitiés que je n'en mérite ; je prierai bien le bon Dieu pour vous, et pour vous aussi, monsieur le curé. » Et, attendrie jusqu'au fond du cœur de l'intérêt qu'on lui montrait, la bonne Jeanne se retira en sanglotant.
Le curé sortit pour l'aider à reprendre sa besace qu'elle avait laissée derrière la porte et qui contenait les provisions pour le repas des funérailles. Le fils de Léonard , un gros garçon de seize ans , franchement laid et jovial , attendait Jeanne dans la cuisine pour la reconduire chez elle et l'aider à porter le reste. La pluie avait cessé , mais le vent soufflait encore avec violence, et la nuit, plus prompte qu'à l'ordinaire, à cause des voiles épais qui cachaient le soleil, s'étendait sur la campagne.
(K Oui, monsieur le baron, disait le desservant ému, en rentrant dans la chambre haute où il avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour votre maison une excellente acquisition. C'est Iç meilleur sujet de ma paroisse, et je ne peux pas trop vous la recommander.
— Voilà donc de quoi il retourne? pensa Marsillat. A la bonne heure ! je dresserai mes batteries en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu, travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet funeste à son re pos, et qui la pousse dans les bras de Guillaume I prêtres, vous voilà bien! que les autres se damnent, vous vous en lavez les mains, pourvu que vous sauviez votre âme. Cher curé, dit-il, je vous approuve de donner te conseil à mon ami Guillaume. Certainement Jeanne, sous l'aile d'un tel mentor, ne sera plus en butte aux séductions des jeunes gens de votre village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de Boussac, dans tout cet arrangement chrétien et paternel?
— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume; je
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n*ai pas assez de perspicacité pour deviner vos jeux d'esprit au premier mot.
— Je ne puis m'expliquer là^lessus qu'avec le curé, mon père spiriluei, mon ami doux t comme dit Panurge. Avez-vous lu Rabelais , monsieur le curé?
— Non , monsieur.
— Tant pis pour vous; vous y auriez appris, mon cher curé , qu'il ne faut pas enfermer le loup dans la bergerie.
— Je ne vous entends point.
— Allons! est-ce que vous ne savez pas que Jeanne est sorcière , et que si elle veut ensorceler mon ami Guillaume, elle n'aura que trois mots à dire à sa bonne amie la GrafuTFade, la reine des fées, dont elle est la favorite comme chacun sait?
— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de plaisanter sur le compted'unehonnéteet intéressante créature qui vient de perdre sa mère, et qui n'a jamais donné lieu, par sa conduite /'ir ce qu'un libertin comme vous lui fasse l'honneur dé s'occuper d'elle.
— Ah! curé! si vous vous mettez à dire de gros mots, je vous rappellerai à l'esprit de charité. Est-ce que je m'occupe de vos paroissiennes? Il faudrait être bien 6n pour les détourner de la bonne voie où vous les conduisez ; et d'ailleurs est-ce que je manque de commisération et d'estime pour Jeanne en disant que sa mère lui a transmis des secrets?... »
Des cris aigus et un grand mouvement de sabots qui se flrent entendre dans la cuisine éveillèrent l'attention du curé.
«Qu'est-ce? dit-il en mettant la main sur le bras de Marsillat, on crie au feu, je crois.
— Le feu I le feu I » cria-t-on d'en bas distinctement. Le curé et ses deux hôtes s'élancèrent dans l'escalier.
« Le feu du ciel est tombé du côté d'Épinelle; il y a au moins vingt maisons qui brûlent, criait Glaudie, sans songer qu'il n'y avait à Épinelle qu'une seule chaumière, celle de Jeanne. Gourons, mes amis, courons! s'écria le curé en s'élançant sur la place de TouU, et en s'adressant à ses paroissiens effarés qui voulaient tous monter sur la plate-forme pour regarder l'incendie sans songer à y porter remède.
— Que chacun de vous aille prendre un seau dans sa maison, dit Marsillat, si c'est à Épinelle, il y a de l'eau.
— Si c'est à Épinelle, c'est peut-être la maison de Jeanne qui brûle , s'écria Guillaume en s'armant k la hâte des deux seaux de la maison du curé.
— Cala l'ett bien sûr, disait Léonard. Gette pauvre Jeanne, c'est trop de malheur comme ça pour elle dans un jour I
— Mais courez donc aussi , sacristain I ditait Marsillat en poussant de force devant lui tous les (diseurs de lamentations et de commentaires.
— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux? dit Léonard, faudra bien que j'arrive le dernier par force; mats j' vas d'abord sonner le tocsin.
— Oui , oui , sonnez l'alarme , dît Marsillat , cela attirera du monde pour porter secours. Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et de vous étonner ! Les femmes , les enfants , le charpentier du village pour faire la part du feu, où est-il? à la ▼ilie?Eh bien ! conduisez-moi à son eafamion (1), que je prenne sa hache.
— J' vas vous la chercher, M. Léon, dit une femme; mais dame! faudra pas perdre rhaehe à mon homme.
— Monsieur le curé, faudra faire une pinte d'eao bénite, disait l'une, c'est souverain contre le feu qui vient du ciel.
— n n'y a pas besoin de tout ça, disait l'autre ; faut aller chercher la mère Guite. Elle sait des pannes pour le feu.
— Gomment donc qu'elle ira puisqu'elle ne peol pas marcher? On la mettra sur un chevau... Justement qu'il y a un grand chevau dans son étable.
— Ah ouaehe ! la Jeanne en sait bien aussi, des paroles ; elle en sait plus long que la mère Guite, allez I Oh I bien sûr, sa mère ne sera pas morte sans lui apprendre la chose. «>
Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des plus résolus, descendaient déjà la montagne en oounnl. Un groupe de curieux et de pleureuses venaient derrière eux. Le curé resta le dernier pour décider les retardataires et les égoïstes, et pour rassembler des seaux , la chose nécessaire et introuvable à la campagne dans de pareilles occasions. La nuit se faisait de plus en plus, et k mesure que l'avant-garde approchait du lieu du sinistre, l'énorme gerbe de feu qui jaillissait du chaume enflammé et que le vent Msaît ondoyer avec fureur, ne justifiait que trop les cris : C'est trop tard! e'eit trop tardtqae Guillaume et Marsillat entendaient répéter autour d'eux à chaque pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de sueur , étonnés que Jeanne les eût tant devancés; ils s'attendaient à la joindre en chemin, et ils ne la rencontrèrent pas.
Les bonnes femmes des chaumières éparses aux environs s'étaient déjà rassemblées autour de l'incendie, et comme ée% fades impuissantes contre un démon supérieur, elles s'épuisaient en cris perçants et en conjurations vaines. Le peu d'hommes qui se trouvaient là aidaient la Grand'Gothe à arracher de force de la bergerie les chèvres et les brebis qui, frappées de la terreur stupide dont ces animaux sont la proie en pareille circonstance, s'obstinaient à ne pas booger. Gette partie de la cabane était encore intacte, mais le toit de la maison principale s'envolait par flocons de paille embfasée sur les assistants, et, dans l'attente de l'écroulement de cette masse, personne n'osait se hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer la
(1) Capliarnaûin , rtutroil où 1rs payunn raswemMrtit et Mrrrnt leurs oui ils de t ratai 1.
:ié|iaratian. Marsillal, armé de sa hache, l'osa seul, à la grande terreur de Claudie, qui jetait des cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais uae autre pensée Tarréta. Où était Jeanne? Il la cherchait en vain dans cette petite foule qui s'amoncelait bruyante et inerte autour de Tiaeendie. Jeanne ne paraissait pas. Étaitelle revenue de Toull? Quelqu'un Tavait-il vue? Personne n'écoutait les questions de Guillaume. Il entra dans la bergerie où la fumée était déjà si épaisse, qu'il ne distinguait rien. Il appela Jeanne, personne ne lui répondiL La Grand'Gothe, sous le hangard de derrière, criait d'une voix lamentable : « Et mes poules, mes poules t mes chers voisins, mes bons voisins, sauves mes poules! »
LA PIEBRB DBP-NELL.
La terreur et la consternation de nos paysans à la vue d'un sinistre destructeur de la propriété échappe à tonte description. En lui rendant sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi de l'inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée, un amour excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l'objet de tant de soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500 francs, et Guillaume s'épuisait à dire : a Ne criez pas, ne pleurez pas : sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu'elle ne perde pas la tête, pour qu'elle se console. Allons, courez après Jeanne.
— Jeanne, monsieur! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Que voulez-vous qu'elle fasse ? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et son bien. On ne peut pas vivre après ça. »
Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu'il réparerait au moins une de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tète, en disant : « Ça se dit comme ça , mais quand la pitié est passée l'argent ne vient pas. » La plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un fonctionnaire du gouvernement. El après tout , on se réunissait pour dire : a Rebâtie aux frais de qui on voudra, c'est toujours une maison qui brûle. C'est du tien qui $e péril. Non! le pauvre monde est trop malheureux ! Àl<is ! mon Dim I alas ! faulril l aia» ! Jiisu» ï » Et c'était un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie' antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s'irritant sans fruit contre l'énervement que l'effroi et la surprise causent au paysan , pût
réussir à organiser une chaîne, et à utiliser les seaux qu'on avait'apportés et l'eau qui coulait à côté de la maison.
Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces gan de bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre encouragement enflamme d'émulation, véritable type des volontaires de la république et des fantassins de l'empire, lorsque Jeanne parut enfin, et Guillaume ne pensa plus qu'à elle.
Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle n'avait vu l'incendie qu'en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec Cadet ^ le fils de Léonard, qui avait semé aussi les pains de munition dont il était chargé parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. Cadet se lamentait bruyamment; mais Jeanne, pâle et hors d'haleine, ne disait rien. Elle cherchait dans la foule, et enfin, quand elle put parler :
« Ma mère! cria-t-elle,où est ma pauvre chère mère?
— Elle a l'esprit égaré, elle n'a plus ses sens, disait-on autour d'elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte.
— Où donc avez-vous mis ma' mère? reprit Jeanne avec force. Comment! vous n'avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère? ça n'est pas possible !.. Ma tante! où ce qu'est ma tante?... elle aura pensé à ça, eUe.... Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mèrel »
Quand Jeanne vit que personne n'y avait songé, et qu'on n'avait eu de sollicitude que pour ses bètes, qu'elle aimait pourtant beaucoup, mais qui ne l'occupèrent pas un instant, elle s'élança vers la porte de la maison.
a Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras; le toit est prêt à s'écrouler, la chambre est si remplie de fumée, que tu y serais étouffée en un instant... Non! non!... je ne le laisserai pas entrer...
— Laissez, laissez, mon parrain! dit Jeanne en se dégageant avec une force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps brûlé comme un meuble de la maison... je veux qu'elle aille en terre sainte, et qu'elle ait les honneurs du chrétien! »
Et Jeanne s'élança dans la chambre de la morte , sans qu'il fût possible à Guillaume de la retenir.
Il allait l'y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s'approcha du fils de Léonard et lui dit à demivoix : «Cadet, je veux entrer là, et je te donne ma foi du baptême que j'en retirerai ma mère ; mais il ne faut pas que personne me suive, ça perdrait tout! »
JEANNE
Soit que Jeanne se servit de la superstition accréditée sur son compte pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu'elle eût foi elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa mère, elle fut entendue à demi-4not par Cadet et par deux ou trois autres paysans qui se trouvaient autour d'elle ; elle les convainquit pleinement du don de connaissance qa'on lui attribuait. Aussitôt, trompant la vigilance de son parrain, elle se précipita dans les tourbillons de fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et le sommet de la maison. Guillaume voulait encore la suivre pour Farracher de force à une mort certaine... Mais deux ou trois paires de bras athlétiques Tenlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne quittait jamais sa grosse figure, même quand les larmes donnaient im démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N'ayez peur, mon petit cher monsieur; la Jeanne « n'attrapera pas de mal. Aile a ce qu'il faut et aile (( sait les paroles de la chouse. Faut ia laisser; vous c( voyez ben que ça li ficherait malheur pOr el restant « de ses jours , de laisser consommer les ous de sa « mère. Allé saillera d'élà aussi nette qu'aile y entre, n foi d'houmel Vous allez voéret Soufflez pas! faut « pas vous fâcher. On z'oà fait pour vot' bien; on « veut pas vous offenser. Vous la feriez brûler si a vous alliége anvec-z-elle I Faut pas contréyer l'outf vraigcaux fades! »
Guillaume écumait d'indignation pendant ce beau discours en pur berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse et robuste fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui semblait d'une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte , et , laissant à découvert une partie de son corps vêtu , suivant la coutume, de ses meilleurs habits, flottait en plis rougcâtres au reflet de l'incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait sur le visage de sa fille ; on eût dit qu'elle la bénissait par une dernière caresse, et, par la suite, toute la population de TouU et des environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit le miracle plus frappant encore, c'est qu'à peine la pieuse fille avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives par un feu longtemps couvé, s'effondra avec fracas sur la chambre d'où Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendre, des avalanches de chaume fumant et des débris de charpente embrasée.
« Laissez-la tomber, laissez-la tomber! cria Jeanne, kl n'y a plus rien dedans h sauver ! »
A celte dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des cris perçants et se dispersèrent
avec épouvante. Jeanne doubla le pas, sans perdre sa présence d'esprit, et aucun débris ne l'atteignit.
Le spectacle de cet événement fit sur l'esprit de Guillaume une si vive impression , qu'il en fîit agité souvent dans ses songes, plus de dix ans après. Jeanne lui parut belle et terrible comme une druidesse, dans cet acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile, et sa longue chevelure blonde tcMiibait autour d'elle ; ses yeux rougis par la fumée avaient l'égarement de Tivresse, sa voix était forte, et sa parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Elle fendit la presse portant toujours ce cadavre que personne n'osait toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d'Ep-Nell, cette longue pierre plate appuyée sur deux autres, qu'on prendrait pour un ancien pont dont l'eau voisine se serait détournée et dont les assises se seraient abaissées.
« Que la maison brûle à présent! répéta Jeanne avec force^ laissez-la, laissez-la tomber, mes amis!... » Puis elle demanda un verre d'eau, de l'eau par grâce, et avant qu'on eût pu lui en apporter, elle tomJia en faiblesse, comme disent les paysans.
Guillaume et le curé s'empressèrent de la faire revenir en la portant à deux pas de là , an bord du courant d'eau où ils baignèrent ses mains et son visage enflammés de chaleur. Il n'y avait pas moyen de retrouver dans la confusion un vase pour lui donner à boire, bien que la tante eût sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu'elle considérait comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle retourna s'agenouiller auprès de l'autel druidique qui servait de lit mortuaire h sa mère. Là , tournant le dos à l'incendie qui projetait sur sa belle tète blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans s'intéressera rien.
« Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il n'y a pas seulement une poule de grillée.
— Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que c'étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu'elle m'avait bien enchargee de soigner pour le mieux.
— Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n'as rien perdu dans cet accident ; je me charge de tout réparer.
— A votre volonté, mon parrain, mais ça n'est pas la peine, allez! ma vie n'est pas si grand'chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus avec moi , dans c'te maison , j'aime autant que c'te maison soit finie. »
Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d'intérêt personnel. Tout le pays gémissait surelle, et pleurait sur les ruines de sa maison, excepté elle.
« J'ai encore de la consolation dans mon malheur, disait-elle, de voir que tant de braves gens se sont donné de la peine pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des chrétiensavecmon.pau-
JEANNE
vre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont là. » Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi k faire la part du feu. Mais un accident qu'ils n'avaient pu prévoir vint rendre leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les bergeries , rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si sensiblement, qu'ils durent abandonner l'entreprise; et, an bout de peu d'instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui, depuis longues années, le tenaient en respect, s'écroula sur les bergeries, enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents de flammes qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation.
Tant que la Grand'Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d'audace et de présence d'esprit : mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les honunes, et voulut se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la force et la colère de Marsillat pour l'en empêcher. Les assistants ne demandaient pas mieux que de la laisser faire , croyant qu'elle était incombustible, et que le diable sauverait toujoars une si méchante sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. «C'est une justice du bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le faH d'une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a été retardée. Mais voyez comme ÇA s'est passé ! La Tula meurt, la Jeanne est sortie , et tout d'un coup la maison brûle : on a sauvé les bêtes de Jeanne, et d'ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de Boussac) , pour lui réparer tout son dommage. Bah! Je parie bien qu'ils lui feront rebâtir une meilleure maison que eelle-làlà. Et comme ca, la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera revengé, et le mande de la paroisse sera soulagé d'un grand ennemi. »
Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le corps de sa mère et alla s'efforcer de la consoler.
« Il n'y a pas si grand mal, allez , ma tante, lui dit-elle, mon parrain veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez.
— Tais-toi, cache-toi, imbécile I s'écria la mégère exaspérée. Personne ne te fera jamais de bien, à toi; tu aurais déjà bien pu amener du bonheur dans la maison de ta mère et tu ne l'as pas fait. Non, non I Je le connais, val Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu'un autre, parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille sans cœur et sans souci !
— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m*en a déjà fait, du bien ! Ah ! mon Dieu, si j'avais là ce qu'il m'a donne à Toull, je vous
reeonsolerais tout de suite I . . . )> Et Jeanne se mit à chercher dans ses poches l'argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce moment, elle n'avait guère songé.
— Il t'a donné quelque chose I s'écria la tante, qu'estce qu'il t'a donné? où l'as-tu mis? tu l'as perdul tu l'as jeté dans le Trou-aux-Fades?...
— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l'argent qu'elle avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça bien vite, ça vous récompensera un peu votre perte ; » et, voyant que sa tante se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère.
« Faut que la Jeanne soit rudement sotte I dirent les assistants, de donner comme ça ce qu'elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du ciel sur sa maison. Fiépourmoi^ je ne lui aurais pas seulement laissé les habits qu'elle a sur le corps, car m'est avis qu'elle les a volés.
— Et pourquoi 4onc celle qui sait tant de secrets n*a-t-elle pas arrêté le feu?
— La Gothe? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet ordre-là? ça n'est savant que poiu* le mal.
— Tout de même, la Jeanne ne l'a pas arrêté non plus.
— Elle n'a pas voulu, vous avez bien vu qu'elle n'a pas voulu! elle savait que c'était la justice de Dieu; elle a emporté le ealabre de sa mère; c'est tout ce qu'elle voulait; ce qu'elle a voulu, elle l'a fait, quoi! vous l'avez bien vu. »
Quand la maison ne fut plus qu'un monceau de décombres fumants, il était près de minuit. On * avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre la flamme, lorsqu'il n'y avait plus rien à sauver. Le travail de la chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à l'esprit de tous, et on se dispersa. La Grand'Gothe, pensant, d'après la générosité de Jeanne, qu'elle hériterait des bestiaux, les rassembla précipitamment et disparut, sans que personne pût dire par quel chemin. Il n'y avait pas un coin dans la maison incendiée où l'on pût mettre à couvert le CQfps de la morte. D'ailleurs, Jeanne s'obstinait à le laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu'il ^toi(6ffn,etelle ne voulut pas s'en éloigner, quelques instances qu'on lui fit, pour se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat et Cadet, ne pouvant vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d'elle, et de ne la quitter que lorsqu'elle serait disposée à songer à sa propre existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.
Le temps était devenu calme et serein; la lune brii-
JEANNE
lait dans le ciel, et son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinées delà chaumière, contrastait avec les lueurs rouges qui s'échappaient encore du foyer mal éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de suenr par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce feu , dont il avait eu trop , disait-il , et dont il n'avait plus assez. Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du sommeil, s'adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud, et s'y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de Jeanne, séparé d'elle seulement par la pierre qui supportait la morte. La bergère d'Ep-Nell retomba dans Finmiobilité contemplative où Guillaume l'avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois. Quand une heure damatin fit pencher l'étoile du Bouvier sur le clocher de TouU, le curé s^ssoupil dans la prière , et Marsillat s'endormit presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l'imagination plus jeune avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à pas lents comme une sentinelle vigilante k quelque distance de la vierge d'Ep-Nell. De temps en temps il s'arrêtait et la regardait avecémolion. Peut-^tre s'étaitelle endormie aussi dans l'attitude de la prière. Sa mante grise , dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait au clair de la lune, l'aspect d'une ombre. Le curé, tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu contenu sous les amas de débris, faisait, en petit, l'effet d'une éruption volcanique. 11 s'échappait avec une légère détonation, lançait au loin la paille noircie qui l'avait couvée et montait en jets de Gamme pour s'éteindre au liout de peu d'instants. Ces lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les objets. La morte semblait s'agiter sur sa pierre, cl Jeanne avait l'air de suivre sesmouvemcnts, comme pour la bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les métairies. La raine verte des marécages coassait d'une façon monotone, et ce qu'il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des douleurs et des agitations humaines, c'était le chant des grillons de cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en s'appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et sonore.
Tout k coup, Jeanne se leva doucement et vint a la rencontre de Guillaume, qui se rapprochait d'elle:
« Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer coucher monsieur le curé. Je suis sûre qu'il a froid, et qu'il sent l'humidité, malgré que je lui aie dit déjà plus
d'une fois de rentrer chez loi. S'il attrapait do mal, ça serait trop malheureux pour ses paroisaiens. C'est un trop iMUve homme. Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous en aller avec monsieur le curé.
— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M. Marsillat?
— Il est donc là, M. Marsillat? Je n'en savais rien, mon parrain.
— Et à présent que tu le sais, désires-tu que je m'enaiUe?
— Faut l'emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi pour mrer les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c'est tout ce qu'il me faut
— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne, on l'entend ronfler d'id.
— Je le réveillerais bien, si c'était de besoin» mon parrain.
— Tu veux donc que je m'en aille ?
— Oh non I mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous mettre k l'abri.
— Et si je préfère rester, Jeanne? si je me troure mieux auprès de toi et de ce pauvre corp§ que mon devoir est de veiller aussi?
— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi vous dire pour vous payer de tout ça. »
Le curé sommeilhdt en effet. Dans le commencement de sa veillée, il avait été un peu agité de la présence de cette Jeanne dont la figure de vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses posées. Mais M. Alain , douce et pieuse créature, n'avait pas une de ces organisations fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l'espérance de l'amour contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C'était une nature de savant, bien qu'il ne fût pas très-savant; le milieu lui avait manqué, et les fonctions d'un curé de campagne charitable et consciencieux ne laissent ni le temps ni l'argent nécessaires pour s'instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d'âme, les puériles et innocmiles joies, l'oubli facile de soi-même, et l'innocence de mœurs qui constitue l'homme sincèrement et naïvement amoureux de la science. Jeanne lui était véritablementchère, et en cela il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un miroir de pureté, et une rose sans tadbe. Puis, comme Jeanne était d'une beauté accomplie , et que le bon Alain n'avait pas plus de trente ans, qu'il avait des yeux, du goût, et de la sensibilité, il était bien un peu agité auprès d'elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d'indignation qui ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux »ncères
JEANNE
pour la soitttraire au danger, en l'envoyant au château de Bottssac; l'aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à son propre bonheur, et ne s'aimant pas assez soi-même pour préférer le plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue.
ÉveîUé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de Guillaume qu'il regardait comme un jeune saint, Guillaïune lui amena son cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à l'étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises : « ^ii^ tout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormes pas. » Puis il partit au petit trot, et le bruit régulier des fers de la Griie sur le pavé gaulois, se perdit dans l'éloignement sans arracher Cadet h son sommeil léthargique. Quant à MarsiUat, il ne dormait plus depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce qui passait autour des ruines de la maison, il était résolu d'étudier la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance.