‹ Œuvres de George SandChapitre 29 sur 40 · LA LAVANDIÈRE · texte numérisé non relu

LA LAVANDIÈRE

Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant s'agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la Grand'- Gothe avait commencé par sauver.

« Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne, étonnée de tant d'attentions. Ma pauvre chère âme de mère n'en aurait pas fait plus pour moi que vous n'en faites , vrai I

— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému , je voudrais te parler sérieusement et plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de m'écouter ?

— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant M vous aimiez mieux que ce soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre chère défunte qui demande des prières, et m'est avis que ce n'est pas joli de causer â côté d'elle. Demain après l'enterrement, mon parrain, si vous souhaitez que je vout canM, il n'y aura pas d'empêchement.

— Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, k côté de ta déftinte mère , et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour

toi. Je veux loi jurer d'être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne, et je suis certain que, loin d'être impie , notre entretien réjouira son âme qui est dans le ciel.

— Vous parlez trop comme U faut pour que je ne vous écoule pas, mon parrain. Vous en savez plus long que moi et je vous crois bien.

— Eh bien, Jeanne I dis-moi d'abord que tu auras confiance en moi, et que tu me laisseras m'occuper seul de ton sort... Je dis seul... Avec ma mère, pourtant, avec ma mère principalement.

-^ Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter là-dessus, mon parrain. Mêmement ma mère m'a toujours dit que votre mère était une femme très-bonne, et votre défunt père un homme très-juste.

— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous ?

— Oui, mon parrain, avec l'agrément de monsieur le curé qui est un homme très-juste aussi, et que ma mère m'a bien enckargée de croire.

— Avec l'agrément de monsieur le curé, soit, mais de personne autre, pas même de ta tante ! »

Jeanne hésita un instant, puis elle dit :

« Pas même de ma tante, mon parrain. »

Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n'avait qu'une passion, la cupidité ; et elle était révoltée dans son âme pieuse, que fai sœur de sa mère eût abandonné ce corps vénéré à la merci des flammes, sans même songer ensuite à faire la veillée des morU auprès d'elle.

« Merci , Jeanne , merci , dit Guillaume en lui prenant la main.

— De quoi donc que vousmeremerciez,moo parrain?

— De m'accepter pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta promesse, Jeanne I

— Plaise à Dieu que ça lui ioit agréable! dit Jeanne en baisant le bord du linceul. A présent, mon parrain, qu'est-ce que vous voulez me conseiller?

— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j'en suis bien sûr, ma mère t'y engage.

— Ça serait-il pour la servir, mon parrain ?Croyezvous qu'elle ait besoin de moi, votre mère?

— Non, Jeanne , je ne crois pas qu'elle ait besoin de toi, mais...

— Dans ce cas-là , mon parrain , excusez-moi ; je ne voudrais pas demeurer à la ville.

— Tu n'aimes donc que la campagne?

— Je n'ai jamais été à la ville, mon parrain, c'està-dire j'y suis naissue; mais depuis que j'en suis sortie à l'âge de cinq ans, je n'y ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus.

— Et pourquoi cela?

— Je ne sais pas , mon parrain. Il parait que ma mère avait eu du chagrin dans cet endroit-là , et elle me disait toujours : Jeanne, ça n'est pas bon de quit-

JEANNE

ter sa famille et sa maison , va! crois-moi quand tu seras ta maîtresse.

— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n'as plus ni famille ni maison !

— C'est la vérité, i)dit Jeanne, en regardant le corps de sa mère. Puis elle se retourna vers sa maison en ruine, et pour la première fois elle sentit ce qu'il y a d'affreux à voir écrouler le toit où l'on a passé toute sa vie. « C'est la vérité, répéta-t-elle d'une voix altérée; je n'y pensais pas, à cette pauvre maison où j'étais si bien accoutumée , où je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à côté d'elle, et où j'entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler pendant que je m'endormais. Oui , c'est vrai , tout ça est fini. J'en étais contente, sur le moment; ça me semblait que je ne pourrais plus dormir là dedans quand ma mère n'y serait plus. A présent, ça me semble que j'aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu'elle lavait et qu'elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier , c'est vrai , mais la place où tout ça était accoutumé , et la main qui s'en servait... et la voix qui parlait dans c'te chambre, et qui disait, à la petite pointe du jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne , allons, ma mignonne , v'ià les alouettes réveillées, c'est le tour des jeunes filles. «Et le soir, quand je revenais des champs : a La v'ià donc c'te Jeanne ? Les loups ne me l'ont donc pas mangée I » Et puis on se mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait toujours , et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des histoires, elle chantait des chansons ; et puis elle faisait rire ma tante , et moi aussi ; dame I fallait rire absolument ! C'est pas, mon parrain, que j'aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me disait bien que je n'aurais jamais de l'esprit comme elle. « Mais ça n'y fait rien, » qu'elle disait, a je t'aime comme tu es, ma Jeanne , c'est le bon Dieu qui t'a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me convient. » Oh I c'est qu'elle est juste, cette femme-là, mon parrain! il n*y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu'on voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça... »

Jeanne se retourna brusquement vers sa mère ; elle avait parlé comme dans un rêve, et tout à coup, au moment d'oublier entièrement qu'elle parlait du passé, elle regarda ce cadavre, et, la parole expirant sur ses lèvres, elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu'elle eût encore éprouvé.

Son parler naïf, la vulgarité des images qu'elle retraçait n'avaient pas désenchanté le jeune baron de l'admiration qu'il avait conçue pour elle dans cette soirée désastreuse. L'accent de Jeanne partait d'un cœur ardent et vrai , sa voix était douce comme celle

du ruisseau qui murmurait sous la bruyère à deux pas d'elle; son accent rustique n'avait rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de son être sous ses formes primitives. Guillaume comprit qu'à l'église coomie au théâtre il n'avait jamais entendu que de la déclamation , et la parole de Jeanne le toucha si profondément qu'il fondit en larmes.

« Ah 1 mon parrain I dit Jeanne , en se relevant et en essuyant rudement ses yeux , comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine, pardonnez-moi.

— Que peuvent-ils se dire si longtemps? » pensait Marsillat, qui était assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d'autant plus que, retenus par ce respect qu'inspire instinctivement la présence d'un mort aimé, ils n'avaient élevé la voix ni l'un ni l'autre. Quand un léger nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec les pierres druidiques qui l'environnaient. « Vraiment, se disait-il, ce garçon si religieux, à ce qu'il veut parai- Ire, aurait-il l'aplomb de lui parler d'amour auprès du cadavre de sa mère? Je ne l'oserais pas, moi. Je ne me suis pas senti l'audace de dire un seul mot ce soir à cette pauvre fille I mais il me semble que mons Guillaume n'attend pas que la morte soit mise en terre pour en conter à l'enfant, et prendre son inscription. Va, mon garçon, va I tout cela se bornera à de belles paroles, j'espère; d'autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de vue, et que les belles paroles sont une monnaie qui n'a pas cours chez nos fillettes. Est-ce qu'il réciterait des oremus avec elle? Il en est, pardieu, bien capable... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs, j'entendrais peut-être quelque chose... M. Léonard jeune, dit-il, en secouant Cadet pour l'éveiller, vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. » Et il lui allongea quatre à cinq coups de poing pour le réveiller.

« Attends, attends I dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour bâiller, une bouche démesurée, j' vas t' faire battre en grange sur mon dos l Qui qu' c'est qu' s'amuse comme ça anvec moi? Abl c'est vous, M. Léon I Ah I farceur, allez! vous m'avez ben arveillé tout d' même !

— Allons, lève-toi donc, imbécile! Tu tombes dans la ruelle du lit.

— Hié! la rouette du lit! aile est gente, la rouette du lit! Ah! qu' vous fasez rire! Vou' êtes l'houme le pu aimable qu' j'asse pas counaissu 1 (que j'aie jamais connu).

— Allons, lève-toi, mon joli Cadet; tu vois tiien que Jeanne s'enrhume là-bas à garder cette morte.

— Aile est donc toujours là, la Jeanne? Oh! la

JEANNE

bonne chrétienne fille que ça faitl c'est la fille la pus bonne que j'asse pas counaissu !

— Allons, allons, counaissu ou non, viens avec moi lui dire de venir se chauffer un peu.

— J'veux ben, j'veux ben; ça, c*estde raison, M. Léon.»

L'approche de Marsillat contraria vivement GuiW laame; mais Jeanne y parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu'elle sut le faire, d'avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s'être condamné à une si mauvaise nuit à cause d'elle.

« Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait devant lui de ne voir dans sa protégée qu'une pauvre fille à secourir dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre devoir, en ne l'abandonnant pas; mais ton parrain et toi devez souffrir du froid; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui Oambe encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici k votre place. »

En parlant ainsi , Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d'un instant. Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu troubler le téte-à-téte par trop prolongé à son ^é, du parrain et de la filleule. Mais il se flattait : Cadet n'était pas d'humeur, lui, à rester en tête à tète avec un mort. Quoiqu'il eût assisté déjà, en qualité d'apprenti sacristain-fossoyeur, à bien des funérailles, il ne s'était ja* Boais trouvé seul dans l'exercice de ses fonctions, et il était toin de partager le scepticisme de son père; aussi montrait-il peu dedispositions pour l'emploi dont il devait hériter. D'ailleurs Jeanne n'entendait pas se remettre sur Marsillat, qu'elle pressentait irréligieux et moqueur, du soin d'assister, comme elle disait, l'ime de sa mère par des prières. Elle consentit, seulement, à cause de son parrain, à ce que l'obligeant Cadet allât chercher quelques gros morceaux de bois enflanunés pour établir un feu auprès du dolmen.

Tool en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadets'arréta comme pour prêter l'oreille; puis n'ayant rien entendu de distinct, il recommença son office, tout en disant : « Crois-tu, Jeanne, que ça soit bon de faire une clarté dans l'endroit où que je sons?

— Qu'est-ce que tu veux dire? demanda Marsillat.

— Damel reprit Cadet, ils disont que c'est un endroit bien mauvais pour les fades !

— Tais^oi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s'était approchée du feu , pour embraiser ses sabots (!)• Tu sais bien que c'est des folies de craindre les fades ; elles ne sont d'ailleurs pas méchantes dans rtndroU d'ici.

— C'est pas des folletés, Jeanne, s'écria Cadet en f»àlissant. Tais-toi, accoutes-tu?

( I ) On remplit de cendre chandf et de menue braiec Kintifirieiir An Kettot , et on le vi'te ao hnnt de qtielqufa iii«laii(s. Le boii conserve fort lonfjtcmpf la citalenr.

O. S.4?in. — TOMB V.

— J*écotile quelque chose comme un balloir de laveuse, dit Jeanne.

— Damel quand je le disais! ça l'est I c'est la lavandière! Diache la faute, que j'avons fait de la clarté! » Et Cadet se retira grelottant de peur auprès de Marsillat qui écoutait aussi avec quelque surprise.

— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi? leur dit Guillaume en se rapprochant.

— Ça n'est pas grand'chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle; c'est un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais lapierre est une bonne pierre^ et en disant des prières, sans avoir peur, il n'y a pas à craindre. » Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte et se remit à genoux à côté de la morte.

« Ah çà! je ne rêve pas aussi, moi? dit Léon prêtant toujours l'oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d'un battoir de laveuse sur le ruisseau?

— Certainement! Mais que trouvez-vous là d'ex^ traordinaire?

— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes? ces êtres fantastiques qui s'emparent, ap clair de lune , des planches et des battoirs de laveuses oubliés dans les endroits écartés , pour venir y faire un sabbat aquatique d'une espèce particulière ?

^- Oui , c'est une superstition de tous les pays , mais bien explicable par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable.

— Ce n'est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci , je ne sache pas qu'il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce travail après le coucher du soleil, sans craindre d'attirer autour d'elle le sinistre cortège des lavandières. N'est-ce pas vrai. Cadet?

— Oh! c'est la vraie vérité, M. Lion! Diache la faute! c'est ben ça la plus chetite nuit que j*asse pas veillée ! » Et le pauvre Cadet, dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix.

« S'il y a là quelque chose d'extraordinaire , dit Guillaume, il faut aller le vérifier.

— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier ) ce peut être quelque drôle malintentionné. 9

Pendant que Léon retournait en courant vers l'en^ droit où il avait laissé son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s'était muni pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui s'arrêtait de temps en temps , et reprenant au bout d'une minute, semblait s'être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la dk rection des pierres d'Ep-NelL

et Tu n'as pas peur avec moi , Jeanne ? dit Guillaume à sa filleule, qui s'était lever et lui avait pris le bras.

JEANNE

— N'allez pas là, mon fnrrain, dît Jeanne, cpii montrait d'autant plus de courage, qu'elle croyait à l'existence fantastique de la laveuse; ces choses-là ne se renvoient qu'avec des prières.

— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut être qu'une méchante plaisanterie, quelqu'un qui ignore sans doute les malheurs qui t'accablent. Mais nous sommes trois,. ne sois pas inquiète. Cadet, tu vas venir avec nous.

— Non mot, monsieur, noni dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je n'irai point.

— Tu as peur, nigaud?

— Je n*ai pas peur, monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que je n'irais point. Je n'ai guère d*envie d'être lavé, battu et (orni comme un linge, k nuitée, pour être neyé à matin.

— C'est bien inutile d'essayer d'avoir l'aide de M. Cadet, dit Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C'est assez de nous deux , Guillaïuie. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du bruit.

— C'est même trop, répondit Guillaume en s'efTorcant de le dépasser. Si c'est une femme , comme j'en suis persuadé, notre expédition en armes est souverainement ridicule, x»

Comme Guillaume disait ces paroles, il vît, an détour d'un rocher qui lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau , une espèce d'anse ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités, parlant seule, à demi-voix, très-vite, d'une manière inintelligible, et comme en proie à une sorte de frénésie.

« Vous lavez bien tard, la mère? » lui demanda brusquement Marsillat qui s'était approché d'elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à distinguer ses traits.

La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d'une bête sauvage, et jetant son battoir dans l'eau , elle se leva , ramassa précipitamment des pierres dont elle accabla , en fuyant, les curieux qui venaient l'interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait fantastique , et se diriger vers un vivier qu'il appréhendait avec raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait; c'est alors qu'il vit son ami étendu par terre et complètement immobile.

Une pierre l'avait frappéàla tête assez violemment. La visière de sa casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n'avait pas coulé. Mais la commotion avait été si forte , que le jeune homme avait perdu connaissance. Il se releva bientôt avec l'aide de Léon; mais en retrouvant l'usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses facultés, cl il s'éveilla dans le

lit du curé de Toull , vers deux heures de Faprèsmidl, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de lui , et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un chant lugubre conune celui des funérailles.

ADIEU AU VIIXAGK.

C'est le fils de Léonard qui avait ramené Gnillanme ; c'est lui qui guettait son réveil; c'est lui encore qui lui expliqua comment il l'avait ramené d'Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eut peine à s'expliquer l'espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui l'action de la pensée. Il n'éprouvait plus qu'un peu de défaillance et de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à la tête , et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident à samère. Cadet, qui avaitle meilleur corar du monde, et à qui l'on avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin pendant qu'il s'habillait, et il se disposait à se rendreau cimetière pour assistera l'enterrement de sa nourrice, lorsqu'il vit revenir le curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des personnes qui avaient pris part h la cérémonie. Jeanne venait la dernière, accablée, marchant avec peine , la figure cachée sous sa cape , et appuyée sur Claudie qui pleurait de très-bon cœur , comme une très-bonne fille qu'elle était. Cependant Jeanne s'approcha du jeune baron et lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement dans un pareil moment. H lui prit le bras et la fit entrer dans la cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pèle et suffoquée. Il lui semblait qu'elle venait de perdre sa mère une seconde fois.

Mais la Grand'Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculins, ne lui laissa pas le loisir de s'abandonner à sa douleur.

fc Allons, Jeanne, ditrclle, il fautremerciertesparents et tes amis qui ont suivi l'enterrement avec beaucoup d'honnêteté, malgré qu'Os savaient bien que notre maison étant brûlée, nous n'avions plus la commodité de suivre les usages et de les régaler auretour du cimetière. Fais-leur tes excuses, et ton compliment. Allons, ra te regarde, c'est ton devoir, et non pas le mien. »

Jeanne se leva et remercia les assistantsqui étaient entrés dans la cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages d'amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d'entre eux un langage

JEANNE

généreux et plein d'une noble simplicité. «Allons, ma Jeanne, hii dirent quelques-uns des plus anciens^ lu peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n'as qu'à iaire ton choix, nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que nous pourrons.

— ^En vous remariant, mes braves mondes (t) pour toutes vos amitiés, répondit Jeanne; mais je vousconnais tous trop malheureux, et trop embarrassés de famille , pour aller me mettre k votre charge. Je suis jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler , je suis décidée de me louer dans quelque métairie.

— Mais la Saint4ean est passée, et la Saint-Martin n*est pas venue, Jeanne 1 En attendant, faut demeurer en quelque part ?

—Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère , M"^ de Boussac , se chargent d'établir Jeanne convenablement.

— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les autres; si la grand'dame de Boussac s'en charge, nous sommes contents. »

Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne , qui sanglotait, et le curé rentra suivi de Marsillat. La Grand'Gothe était restée avec un homme de trèsmauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards farouches, et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder son chapeau sur la tètequand tous s'étaient découverts devant le curé.

« A présent, dit la tante , il faut, Jeanne, faire tes compliments à M. le curé et à ton parrain ; et puis , lu vas venir, ma mignonne, parce que j'ai besoin de toi.

— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume n'aurait pas attendue d'un caractères! humble et si confiant, je n'irai pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne peux pas vous obéir.

— Gomment! malheureuse, s'écria la Gotheen élevant la voix , tu ne veux plus obéir à ta tante, qui t'a ^vée , et qui est ta plus proche parente , qui a perdu cette nuit tout ce qu'elle avait dans ta maison , qui va être obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos , et qui n'a pas seulement une étable pour se retirer f

— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l'argent que mon parrain m'avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêles ... Je ne garde rien pour moi que les habits que j'ai sur le corps.

— Eh I qu'est-ce qui les mènera aux champs , les bêles? qu'est-ce qui les fera pâturer , en attendant qu'on puisse les conduire en foire ?

-^ C'est vous, ma tante ; vous êtes encore assez jeune et assez forte pour aller aux champs, et vous y

Mamdêi , au |iiiiricl , gm« \ un wom/le , unt |»erionne.

meniez toujours votre chèvre , parce que vous ne vouliez pas me la confier^

— Jeanne a raison, dit le curé, vous n'avez pas besoin de ses services, Gothe , et elle a fait pour vous plus qu'elle ne pouvait, plus qu'elle ne devait peutêtre. Elle est majeure , vous n'avez aucun droit sur elle ; laissez-la donc libre de ses actions.

— Ainsi elle m'abandonne, s'écria la tante, jurant, piaillant, déclamant et feignant de se désespérer. Une enfant que j'ai élevée, que j'ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot ? Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas mariée afin de lui laisser mon bien?

— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne avec douceur. Je n'ai jamais entendu parler que vous vous étiez privée de ça pour moi.

— Eh bien I oui , je me marierai ! J'ai encore un peu de bien, va I et ça n'est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon homme.

— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé en haussant les épaules.

— C'est toujours bien cruel, hurla la mégère, d'être abandonnée comme ça I Ah I si ma pauvre sœur avait prévu ça , Jeanne , elle t'aurait refusé sa bénédiction sur le lit de la mort ! »

Gesparoles barbares firentsur Jeanne une profonde impression. Elle tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante , afin de l'apaiser ; mais, rencontrant le visage sinistre de l'homme qui était derrière elle dans le fond de la cheminée , elle s'arrêta. « Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n'avait pas brûlé, je ne me serais jamais séparée de vous. Si j'avais le moyen d'en faire bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi ; mais ça ne se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes; mais j'ai des raisons, de très-bonnes raisons pour refuser la charité que mon parrain veut me faire.

— Lesquelles, Jeanne ? demanda vivement Guillaume.

— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à ma tante que je veux me louer; c'est mon devoir ; et si elle n'est pas heureuse avec ce qu'elle a, je lui donnerai l'argent que je gagnerai. Mais tant qu'à la suivre , ça ne sera jamais , j'en jure ma foi du baptême.

— Vous voyez bien, mère Gothe, que c'est à cause de moi qu'elle jure comme ça I dit d'une voix creuse et lugubre , et avec un regard haineux, l'homme qui jusque-là s*était tenu muet et immobile dans le coin du foyer.

— Je n'ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne, mais vous direz contre moi ce que vou s voudrez, je n'irai pas demeurer chez vous.

— Je m'y opposerais de tout mon pouvoir ! s'écria

JEANNE

le curé, qui ne put contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.

— C'est bien, monsieur Tabbé I répondit Raguet. Y en a qui sont toujours accusés de tout le mal qui se fail contre eux; y en a aussi qui parlent comme des bons saints, et qu'on croit ben religieux, et qui ont de plus mauvaises pensées que moi.

— Oui, oui! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père Raguet, et c'est ceux-là qui secontentent toujours aux dépens des autres. »

Le bon curé pâlit de crainte et d'indignation. Guillaume s'approcha de Raguet et le regarda en face d'un air de menace et de mépris, mais sans pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait n'être susceptible d'aucune autre expression que celle de la haine cahne et patiente.

« Qui avez-vous l'intention d'insulter ici ? lui dit Guillaume en le toisant avec hauteur.

-—Je ne vous parle pas, mon petit monsieur, répondit le paysan, et de plus gros que vous ne m'ont psiS épeuré,

— Mais vous allez sortir d'ici, s'écria Guillaume en s'armant de la fourche à attiser le feu, car il lui sembla que Raguet faisaitle mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée,

— Sortir ? dit Raguet, avec le sang-froid de la prudence, et sans montrer aucune crainte, je ne deman^ dons pas mieux; on n'est pas déjà en si bonne compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Marsillat.

— C'est bien de l'honneur pour moi, dit Marsillat d'un ton ironique. Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens I soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d'un air railleur auquel Raguet répondit par un sourire d'intelligence.

— Oui, oui, allons^ous-en , mère Gothe, dit-il en 86 traînant lentement vers la porte. En voilà assez , mes braves gens \ Sansadieu. » Et il partit sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et grommelait des imprécations entre ses dents.

« Misérables I murmura le curé lorsqu'ils furent éloignés.

— Lâches canailles ! dit Guillaume. Cet homme a la tournure d'un scélérat.

— C'est pour cela qu'il n'est pas très-redoutable , dit Marsillat avec légèreté.

— Ah I ma pauvre Jeanne I s'écria Cadet, tout ça c'est trop malheureux pour toi. Oh oui, t'as eu du malheur de perdre ta mère. Ces getuseAk te feront du tort.

— N'aie pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes, et en faisant le signe de la croix; s'il y a des mauvais esprits contre moi , il y a aussi pour moi des bons esprits.

— Oui, Jeanne, oui, s'écrièrent kla fois Guillaume et M. Alain, vous avez des amis qui ne vous abandonneront pas.

— Oh! je le sais bien ! vous êtes des honnêtes gens

tous les deux, répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun ; puis , elle ajouta en tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique: Et vous aussi, monsieur Marsillat, vous n'êtes pas méchanL Vous avez eu pour moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du feu ; vous avez veillé toute la nuit pour m'aider à garder le corps de ma pauvre âme de mère... Et Cadet aussi, c'est un bon enfant; tout le monde a été bon pour moi. Came reconsole un peu de ceux qui sont méchants et sans raison. )»

Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme c'était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la reconnaissance de Jeanne , et une sorte d'affection dont il était loin d'être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l'intensité. H avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut assez lestement signé. C'était un homme d'affaires si habile !

« Maintenant, dit Guillaume, en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me dire, ma chère enfant, pourquoi lu veux me retirer le droit de m'occuper de ton sort?

— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Voasme conseillerez où je dois me retirer, et si j'ai besoin de crédit pour acheter mon deuil, vousmepermettrezde me recommander de vous. C'est bien assez; je neveux rien de plus.

— C'est ce que nous verrons, Jeanne. D'où te vient donc cette fierté ? c'est de la méfiance contre moi.

— Oh ! ne croyez pas ça, monpetit parrain, jen'en suis pas capable ! mais je vas vous dire, j'ai des raisons de refuser votre argent, k cause de vous, et j'en ai aussi à cause de moi. Les raisons, à cause de vous, e'estque vous ne savezpasencore sivotremèreseracon- $enian(ede tout ça, et qu'un jeune homme, comme vous, ça n'a pas toujours plus d'argentque ce n'est de besoin.

— Qui t'a appris ces choses-là, Jeanne ?

--* C'est M. Marsillat, qui s'y connaît bien; pas vrai, monsieur Marsillat, que vous m'avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull, que mon parrain n'avait pas encore la jouissance du bien de son père, et que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison ?

— Ah ! s'écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la bonté de vous occuper de mes affaires à ce point ?

— Ëst*ce que je t'ai parlé de cela , JeanAe? Je ne m'en souviens pas, dit Marsillat avec le ton d'une profonde indifférence*

•^- Oh! vous devez bien vous en souvenir. M* Léon! à telles enseignes , que vous avez eu la bonté de m'offrir de faire rebâtir ma maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien.

— Ah! s'écria Claudie, dont les yeux s'arrondirent comme ceux d'un chat, M, Léon l'a proposé ra?

JEANNE

— Je c<Mnprends, dit Guillaume avec amertume, M. Léon préfère être ton bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne ?

— 0ht non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne l'est pas. M. Marsillat n'est pas mon parrain, et il parlait comme ça par amitié pouf vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai bien dit, conune je le lui dis encore devant vous, que si j'acceptais ça, je ferais mal parler de moi , et que ça me rendrait un bien mauvais service.

^ Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé.

— Oh! non ! monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon cœur. J'ai bien de l'obligation h M. Marsillat, mais je n'accepterai jamais ça.

— Peste soit de l'innocente ! pensa Marsillat, trèsmortifié de voir ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction.

— Tant qu'à la maison, reprit Jeanne, il n'y faut pas songer, mon parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de l'avoir neuve. Ça ne serait jamais la même maison où ma mère m'a élevée, où elle a vécu, où elle a monru. J'ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n'en ai pas besoin. Pour moi toute seule, qu'est-ce qu'il me faut? j'aurais aimé ce qui m^awaii venu de ma mère, voilà tout.

— Cependant^ dit Marsillat avec l'intention de repousser les soupçons de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison, vous auriez trouvé facilement un mari, ma pauvre Jeanne, au lieu qu'à présent...

— A présent , s'écria ingénument Cadet, elle en trouvera un tout de même quand que c'est qu'aile voudra... Aile peut bien se passer de maison, allez I

— Serait-ce là l'amant préféré de la belle Jeanne ? » pensèrent en même temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse et rebondie du gros Cadet.

Mais Jeanne répondit :

« Mon petit Cadet, tu me fais bien de l'honneur de parler comme ça ; mais tu sais bien que je ne veux pas me marier.

— A d'autres I dit Léon, affectant toujours de toucher la question par-dessous jambe.

— Non, pas à d'autres, M. Léon, reprit Jeanne avec calme ; monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier.

— ^Ah I vous savez cela, vous, curé? dit Léon d'un ton de persiflage. Voyez ce que c'est que de confesser les jeunes filles I

— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le curé avec gravité,

— Allons, c'est le secret de la confession, dit Marsillat en riant.

— Ça n'est pas des choses pour rire, M. Léon, » re-

prit Jeanne avec une dignité toujours tempérée par l'excessive douceur de son caractère et de son accent.

Guillaume contemplait Jeanne avec l'intérêt d'une vive curiosité.

a Est-ce un secret, en effet? demanda-t-il, en s'adressant à la jeune fille.

— C'est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne; je n'en ai parlé que pour dire que je n'ai pas besoin de maison, et que je n'en veux pas, mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m'aviez fait bâtir un ehâliau.

— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée peut-être par sa conscience, d'y demeurer avec sa tante, et sa tante l'opprimerait... Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez bien le moyen et l'occasion d'assurer autrement le sort de Jeanne.

— Je me rends; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume sur le même ton, et même je crois qu'avec la délicatesse extrême de son caractère il faudra s'en occuper sans la consulter.

— Sans aucun doute. Le temps et l'occasion vous conseilleront. Ce qu'il faut régler dès à présent, c'est le lieu où elle va provisoirement s'établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix , où désirezvous vous installer d'abord ?... Aujourd'hui , par exemple I

— Veux-tu venir chez nous, Jeanne? cria Claudie avec une affectueuse spontanéité.

— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne.

— Jeanne , dit le curé , vous ne pouvez pas compter trouver ici de l'ouvrage du jour au lendemain. Il faut dans les premiers temps que vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de votre dépense.

— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n'est pas trop fière pour accepter de moi le plus léger service I

— Oh I mon parrain, vous m'accusez injustement. J'accepterai ça de bon cœur, venant de vous.

— Eh I de quoi vous embarrassez-vous , curé? dit nonchalamment Marsillat, votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service.

— Non, monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M. Alain. La foi n'est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu'un homme d'Église soit plus respecté qu'un autre par les mauvaises langues.

— Eh bien I il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat. C'est que Guillaume emmène dès aujourd'hui sa filleule à Boussac, et qu'il la présente à sa mère. »

JEANNE

Guillaume regarda attentivement Léon, pour Yoîr si ce conseil ne cachait pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi.

« A dire le vrai , reprit le curé, ce n'est pas la plus mauvaise idée. Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout. Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n'aura pas pris son parti de se passer d'une victime, qu'elle aimait à faire souffrir... et d'ailleurs... tenez, Jeanne, croyezHnoi... allez-vous-en trouver votre marraine, M'"*' la baronne de Boussac... A cette distance, et sous la protection d'une personne aussi respectable, vous n'aurez rien à redouter.

— Aller à Boussac, moi? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça, monsieur le curé?

— £t moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l'assurance d'accomplir un devoir. Vous ne con* naissez peut-être pas les dangers dont vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j'ai vus aujourd'hui près de vous... Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en venant dès aujourd'hui trouver ma mère.

— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et qui s'y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre volonté sera la mienne. Mais vous voulez donc que je demeure à Boussac, k la ville, moi qui ne me souviens pas d'être jamais sortie du pays de Toull-Sainte- Croix !

— Si vous avez de l'aversion pour le séjour de la ville , vous serez libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement, vous verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre coeur, vous lui parlerez de vos chagrin»; elle est bonne, compatissante, et saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous entendrez avec elle pour l'avenir, et votre indépendance sera respectée et protégée. »

Jeanne accepta , un peu confuse , un peu effrayée de l'idée d'aborder la grand* dame de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui ôtait quatiment l'esprit.

«c Vous en serez d'autant plus intéressante aux yeux de votre marraine, » dit le curé, et il insista si bien, que Jeanne céda.

Marsillat eut l'esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de l'idée d'arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe. Mais le curé, qui sentait ce qu'il y aurait d'inconvenant à faire partir Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d'être le cavalier de Jeanne. Le curé avait raison, au fond. Une paysanne sur le même

cheval qu'un paysan , n'a jamais ùài jaser personne. Avec un bourgeois j c'eût été bien différent.

Pendant qu'on préparait les chevaux, le curé Gt diner tous ses hêtes, et recommanda à Goillaame qu'il trouvait bien pâle, et qui avait une forte migraine , de se foire faire one petite saignée le lendemain.

Glaudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain qui croyait mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l'envoyant à Boussac. Elle suivait d'un œil jaloux tous leurs mouvements , et la grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu.

« Écoute, ma Jeanne , lui dit-elle , si tu f« louée à Boussac, tâche de me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien mon affiiire de demeurer à la ville, moi i

— Et moi, j'y demeurerais ben arrié (avssi), dîl le gros Cadet; c'est rudement joli la ville de Boussac ! c'est la plus brave ville que j'asse pas eonnaissue.

~ Je crois bien, imbécile I dit Glaudie, ta n'en as jamais vu d'autre! »

Avant la fin du dîner, Marsillat sortît poor donner l'avoine à sa jument Fancfaon qu'il avait installée dans une grange un peu isolée du village, à cause de l'exiguïté de l'écurie du presbytère. Le jour commençait à baisser, et au moment où il pénétrait sons le portail de la grange , il vit, au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt reconnu l'acolyte et le compère de la Grand'Gothe, maître Raguet dit Bridevache (i). Cet homme sans aveu vivait au milieu de^ landes, dans une mauvaise hotte de branches et de terre, qu'il s'était bâtie tout seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n'eût voulu demeurer avec lui. Personne n'eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez rondes. Il s'adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur de chevaux. En Bourbonnais et en Berry, c'est pendant les nuits d'été, lorsque la chevaline est au pâturage, que certains chaudronniers d'Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur indostrie. Ils brisent avec dextérité les enferges les mieux cadenassées, montent à poil sur l'animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis et prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays d'autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait doux et mielleux au premier abord, parlait peo, n'allait chez personne, ne souffrait jamais qu'on frandiit le seuil de sa porte, et, sauf l'assassinat, ne se faisait

(I) £o vicia fraudais, brigand, ««lour dr Imtiaux.

JEANNE

faale d'anciine mauvaise pensée et d'aucune mauvaise action.

« Est-ce vous, M. MarsiUat? dit-il d'une voîx traînante, quoiqu'il eût fort bien reconnu Léon.

— Que faites-vous ici, maître filou? lui répondit le jeune avocat, venez-vous flairer ma jument? Si jamais vous avez le malheur de lui prendre im crin , vous aurez de mes nouvelles.

— Ohl je ne vous ferais jamais de tort à vous, M. Marsillat, et vous ne voudriez pas m'en faire.

~ Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous décela.

— Nenni , monsieur, vous avez été mon avocat.

— Comme je serais celui du diable, s'il venait me confier sa cause : mais je ne suis pas forcé de l'être toujours» et comme je sais de quoi voifs êtes capable...

— Nenni, monsieur, vous n'en savez rien... je ne vous ai jamais rien avoué.

— C'est pour cela que je vous tiens pour un coquin.

— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, M. Léon; mais il ne s'agit pas de ça. Je venais ici pour vous demander un conseil d'affaires.

— Je n'ai pas le temps , vous pouvez venir le samedi à mon étude...

— Oh non! monsieur, je n'irai pas, et vous me direz bien tout de suite ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne.

— Jenevous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n'ai rien à vous dire.

— Si (ait, monsieur , si fait 1 attendez donc que je vous aide à arranger votre chevaul

— Nullement, n'y touchez pas.

— Vous croyez donc, M. Léon, reprit Raguet sans se déconcerter, que la Gothe n'aurait pas le droit de forcer la Jeanne k demeurer avec elle?

— Et quel intérêt auraitrelle k cela, la Gothe?

— Vous le savez beni

— Non.

— C'est dans vos intérêts mieux que dans les miens.

— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu'où Raguet pousserait l'impudence.

— Vous voyez ben, monsieur l'avocat, que si vous vouliez aider la Gothe à faire un procès k sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa tante veut demeurer... pour un temps... vous m'entendez...

— Non, après?

— Damel la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant qui serait curieux d'une jolie fiUe... une supposition !...

— Vous êtes un drôle» une canaille , voilà comment je plaiderais pour vous.

— Oh! faut pas vous fâcher, je n'en veux rien dire, mais vous avez ben fait des jolis cadeaux à la Gothe

pour avoir les amitiés de sa nièce; vous n'êtes même guère cachottier de ces affaires-là I

— C'est possible, je puis désirer de me faire aimer d'une fille et me débarrasser des mendiants importuns par une aumône ^ mais user de violence, et me servir de l'entremise du dernier des gredins, qui m'aiderait... une supposition !... à commettre un crime... c'est ce qui ne sera jamais. Bonsoir, l'ami I

-^ Vous y songerez, et vous en reviendrez, » dit tranquillement Raguet.

Marsillat était indigné, et avait une forte envie d'appliquer des coups de cravache à ce misérable. Mais connaissant bien l'espèce, il songea au contraire à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à pas dans Tobscurité de l'étable, et Léon craignit 'que, par dépit, il n'allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. <c Allons c'est assez I vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d'une voix adoucie. Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais malheureux, et j'aime à croire que, sans cela, vous n'auriez pas des pensées si noires. »

Raguet palpa dans l'obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se fut assuré que c'était une pièce de 5 francs, il le remercia et sortit de la grange par une portede derrière sans renoncer à ses desseins sur Jeanne.

« Écoutez! x> lui cria Léon, et Raguet revint sur ses pas. « Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m'intéresse, je cesse de prendre en pitié votre misère , et je vous signale comme un bandit.

— Oh dà I vous ne le feriez pas! dit Raguet, vous avez été mon avocat; ça vous ferait du tort d'avoir si bien plaidé pour un bandit!

— Vous vous trompez, ditMarsillal, un avocat peut avoir été la dupe de son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit, et respectez M. le curé de TouU et toutes les personnes que vous avez menacées aujourd'hui devant moi... ou vous aurez de mes nouveUes. »

Raguet baissa l'oreille et s'en alla, cherchant à deviner pourquoi Marsillat, qu'il croyait aussi perverti que lui-même , s'intéressait si fort à ses rivaux.

Un quart d'heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant. Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur la Grise. Raguet, caché derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à comprendre que Marsillat n'avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : « Surtout n'oubliez pas mon thermomètre I » Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d'un grand trouble, à mesure que Jeanne s'éloignait de Toull-Sainte-Croix.

JEANNE

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