‹ Œuvres de George SandChapitre 31 sur 40 · SA?ID. — TOMB V · texte numérisé non relu

SA?ID. — TOMB V

selon une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu'il voyait une main de fenmie lui changer lestement son assiette, au lieu des grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Gadet.

Guillaume reconnut enfin Glaudie et se rappela qu'on lui avait annoncé son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes où l'on entasse en masse les détails de la vie domestique.

« Glaudie était donc déguisée tout à l'heure? demanda-t-il à Marie, placée près de lui.

— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1<^' avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir besoin de nous amuser.

— Et Jeanne était donc déguisée aussi?

— Sans doute. Est-ce que tu ne l'as pas reconnue?

— Pas très-bien 1 dit Guillaume préoccupé.

— Allons donc ! tu lui as baisé la main avec toute sorte de cérémonie! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir Arthur.

— Je n'y pensais pas, reprit Guillaume.

— Ah ! tu ne t'es doncpascorrigé de tes distractions ?»

Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Gharmois avait entrepris à haute et glapissante voix sir Arthur sur l'article mariage.

« Il y a bien longtemps que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer à Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de Glairvaux, lui disaitelle. Dans ce temps-là vous n'étiez pas marié; vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si vous retourneriez vous fixer en Angleterre: c'était peu de temps après le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant, vous êtes établi, je crois... ou veuf? Je vous demande pardon, si je ne me souviens pas bien, n

Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que l'Anglais reçut d'un air trèsfroid. Madame de Boussac, observant le manège de son amie à l'endroit du mariage présumé de sir Arthur, la poussa du genou, comme pour l'avertir que c'était bien maladroit; mais la Gharmois n'en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons pour arriver à ses fins.

« Ainsi, vous êtes encore garçon? reprit-elle lorsque l'Anglais lui eut fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu conciliable avec les liens de l'hyménée. Mais songez-vous qu'il est temps de vous y prendre, sir Arthur? Vous voilà encore dans la fleur de l'âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence à devenir vieux garçon.

— Vous avez raison, madame, répondit M. Harley; on devient égoïste, on prend des manies, on est chaque jour moins propre à rendre une femme heureuse. Aussi

JEANNE

suis-je bien décidé à me marierplas I6t que plus tard.

— A la bonne heure! J'ai toujours eu mauvaise opinion d'un homme qui ne se marie pas. El votre choix est fait, sans doute?

— Non, pas précisément.

— Ah! TOUS êtes incertain?

— Trè$-inneçertain , répondit l'Anglais d'un ton positif.

— Je comprends! vous n'êtes pas bien sûr d'être amoureux.

— Je ne suis pas amoureuse ^ dit l'Anglais, mais je pourrais bien le devenir, d Et il promena autour de lui des regards candides comme s'il eût cherché quelqu'un.

« Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c'est plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d'autre chose, s'il y a quelqu'un ici qui vous rappelle l'objet de vos pensées?

— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, madame, dit l'Anglais en riant.

— Est-ce qu'il voudrait me faire la cour? se demanda la sous-préfette. Quel dommage que je ne sois pas à marier! Et cette Elvire, qui fait justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu'elle a de belles dents! Que les petites filles sont sottes 1 Je suis sûre, M. Harley, reprit-elle, par un douloureux retour sur son peu de fortune , que vous avez de l'ambition?

— Beaucoup, madame!

— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce lempsrci : vous voulez élre plus riche encore?

— Oh ! je suis beaucoup plus ambitieux que cela !

— Vous voulez un grand nom?

— Je voudrais qu'elle eût un joli nom, trèft-facile à prononcer.

— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi , je vous conseille de prendre une femme bien née. Vous êtes d*une famille noble, mais non illustre; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de considération, il faut vous allier à une famille dont le nom... sans être des premiers, carenfin vous ne pouvez prétendre à une Montmorency... soit du moins...

— J'ai, madame, encore plus d'ambition que cela, reprit l'Anglais sans se déconcerter.

— Eh I mon Dieu ! quelle ambition avez-vous donc? Vous êtes donc immensément riche?

— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de mon femme. Voilà mon ambition.

— Ah! le drêle de corps! vous êtes tout à fait charmant ! On n'a pas plus d'esprit que cela. On dit qu'il n'y a que les Français pour avoir de l'esprit ! mais vous en avez à revendre, mon cher.

~ Vous êtes beaucoup trop &on, madame.

— C'est vous qui êtes bon! Je suis sûre que vous

seriez le plus charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous! vrai! vous ne demandez qu'à être aimé; vous méritez trop de l'être pour qu'une fennne digne de vous ne soit pas facile à rencontrer

— C'est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, madame. Une femme digne d'être aimée et capable d'aimer loyalement, fidèlement, c'est très-rare, en France, où les femmes ont tant d'esprit!

— Eh bien! vous vous trompez! j'en connais qui ont plus de cœur encore que d'esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai cela.

— Dans houU jours! c'est bien long, dit l'Anglais avec une tranquillité remarquable.

-< Ah ! que vous êtes pressé ! 11 paraitque le voyage d'Italie vous a peu satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons ! j'espère que vous attendrez bien huit jours. Je suis fenome de bon conseil, je connais le cœur humain, et je m'intéresse à vous... vrai! comme si vous étiez mon fils.

— Vous êtes bien bm! » répéu l'Anglais, avec un imperceptible sourire d'ironie.

On était au dessert. C'était le département de Jeanne. Elle entra apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne, avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu'au coude pour être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au milieu de la table, un large fromage à la crème qu'elle venait de battre et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantêt près de Guillaume, et tantAt près de l'Anglais. Mais Guillaume remarqua qu'elle évitait de s'approcher de Marsillat, bien qu'il eût insensiblement écarté sa chaise de celle d'Elvire pour laisser un passage près de lui à la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla avec sa sœur de tout ce .qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne était destinée ce soir-là à fixer l'attention en dépit d'elle-même.

Dès qu'elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en s'adressant à mademoiselle de fioussac.

« C'est bien! mademoiselle Marie, loi dit-il en riant, vous croyez m'avoir donné du poisson à souper, mais je n'y ai pas touché, ne vous en déplaise. »

Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise; elle regarda sir Arthur d'un air étonné.

« Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l'Anglais; mais elle est aussi belle d'une façon que de rautre,et je n'ai pas été attrapé un seul instant.

— Je vous demande bien pardon, dit Marie ; vous avez pris notre laitière pour une gouvernante anglaise, et Dieu sait si je songeais à vous attraper. C'e^t M. Marsillat qui a fait ce conte-là.

JEANNE

— Vous jouez lrè»-bien la comédie, répliqua l'AnglaiSy obstinément destiné à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie.

— Ahl c'est trop fortl s'écrièrent les jeunes filles en éclatant de rire. Je parie qu'il croit que c'est à présent que nous le trompons 1

— Bonne comédie! » répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur.

Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l'Anglais mystiûé; mais il est certain qu'il ne voulait point croire, lout exempt de préjugés qu'il était, à tant de majesté chex une laitière, et qu'il s'en tint ^ sa première impression, son admiration sympathique pour la belle compatriote qu'on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux d'or tressés à l'anglaise.

<i Elle est vraiment la plus belle femme du monde, dit-il à Marâllat, qui s'amusait à l'interroger en sortant de table, car elle est, s'il est possible, plus belle en cornette qu'en cheveux. »

Aussitôt que l'Anglais eut englouti six tasses de thé que Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d'une bonne sœur, reconnaissante des soins qu'il avait pris de son frère, il flt avertir les postillons, résista k de nouvelles prières, renouvela son serment de revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son cher Guillaume, qu'il regar^ daît comme un fils adoplif. Au moment où il montait en voiture, la grosse Charmoâs, qui l'avait reconduit jusque-là avec toute la famille, et qui s'acharnait après lui , lui dit d'un air futé, à demi-voix :

« Ah çà I vous m'avez promis de me consulter I N'allez pas vous embarquer dans votre grand projet sans m'en faire part Je connais tout le monde , moi , et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège.

— Soyez tranquille, madame , répondit sir Arthur d'un air un peu railleur, en s'enveloppant de 8on carrick de voyage, qu'il boutonna méthodiquement sur sa poitrine ; dans Aoutl jours, nous parlerons de cela, et peut-être vous en écrirai-je avant lumU jours, car je suis un homme trè^mmepatiefUe, »

Cette dernière parole laissa dans l'âme de la grosse Charmois les plus doux rêves d'établissement pour sa fiUe; elle n'en dormit pas de la nuit. « Il m'en écrira avant huit jours ! répétait-elle en agitant sur son oreiller sa grosse tête pleine de projets. C'est à mot qu*il compte écrire et non à madame de Boussac I Donc c'est à ma fille qu'il pense. Certainement il l'a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je lui conseillais le mariage , il regardait Elvire d'une façon étrange. Il a une dnVle de physionomie. On ne sait trop s'il plaisante ou s'il parle sérieusement; mais c'est un original. Je lui ai plu. Combien d'hommes ne se décident pour une jeune personne que par en-

traînement pour l'esprit de la mère ! D'ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de beaux yeux , mais elle est si maigre I elle a l'air d'un enfant , et l'idée du mariage ne vient pas en la regardant. »

Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac lorsqu'elle reçut dès le lendemain le billet suivant :

« Madame,

« Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de m'établir suivant mon goût, je viens vous prier d'être mon intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de votre fille, pour lui offrir humblement la main , le nom et la fortune d'un honnête homme, très-amoureux d'elle.

« Je suis avec respect, etc.

« Arthur Harlbt. »

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