‹ Œuvres de George SandChapitre 30 sur 40 · LES PROJETS DE MARUGE · texte numérisé non relu

LES PROJETS DE MARUGE

La ville de Boussac, formaat, avec le bourg du mémenoni, une population de 18 à 19 cents âmes, peut être considérée comme une des plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n*est pourtant pas l'avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d'un autre ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons , de rochers , de torrents , de rues mal agencées et de chemins escarpés qui lui donnent une physionomie très-pittoresque. Un poëte, un artiste pourrait parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment celte résidence k l'orgueilleuse ville de Ghâteauroux qui a palais préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons du moyen âge, ses grandes rues où l'herbe ronge le pavé, et ses longues nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C'est bien l'antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de magistrats, la plus oubliée, la plus tranquille, la plus aristocratique des cités mortes de leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l'entourent, et n'a rien en lui qui compense l'éloignement de ce décor naturel. L'eau y est belle et claire, voilà tout. La Châtre n'a que son vallon plantureux derrière le faubourg; Neuvy, son église byzantine qu'on a trop badigeonnée, et son vieux pont qu'on va détruire, sans respect pour une relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol qu'on peut y faire une belle étude de paysage k chaque pas, en pleine rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouve^ ment du terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller par leurs monuments.

Il y a cependant un monument à Boussac; c'est le château d'origine romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds d'épaisseur et dès qu'on franchit le seuil, on trouve que l'intérieur a la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tète sur toutes les hauteurs.

Ce château est moitié k la ville et moitié à la campagne. La cour et la façade armoriée regardent la

ville; mais l'autre face plonge avec le roc perpendiculaire qui la porte, jusqu'au lit de la Petite-Creuse, et domine un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les rochers, d'immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon, une profondeur à donner des vertiges. Le château j avec ses fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame de Boussac, mère de notre héros le jeune baron Guillaume de Boussac, passait de son jardin dans la campagne , ou de sa cour dans la ville, à volonté.

Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois, assises dans la profonde embrasure d'une fenêtre, admiraient d'un air plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sons leurs yeux. On était aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur les arbres une légère teinte verte mêlée de brun ; les amandiers et les abricotiers du jardin, ainsi que les pruneliers des buissons étaient en fleur ; une magnifique journée s'éteignait dans un couchant couleur de rose. Cependant un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand salon , et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles épaisses du vieux manoir.

La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l'on voit encore aujourd'hui dans le château de Boussac , et que l'on suppose avoir été apportées d'Orient par Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les crois d'Aubusson, et j'ai toute une histoire là-dessus qui trouvera sa place ailleurs. 11 est à peu près certain qu'elles ont charmé les ennuis de l'illustre infidèle dans sa prison, et qu'elles sont revenues à celui qui les avait fait faire ad hoc . Pierre d'Aubusson, seigneur de Boussac, grand maître de Rhodes. Les costumes sont de la fin du quinzième siècle. Ces tableaux ouvragés sont des chefsd'œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort curieuse.

Le reste de l'ameublement du grand salon de Bouî:sac, était, dès l'époque de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges d'ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi dire, de méchants petits fauteuilsàla mode de l'empire, parodie mesquine des chaises curules de l'ancienne Rome. Quelques miriùrs encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux.

Il semblait que ce sentiment pénible remplit involontairement l'esprit des deux dames qui s'entretc-

JEANNE

naient dans Tembrasure de la fenêtre; car elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse entre chien et loup.

L'âge de ces nobles personnes pouvait composer un siècle assez également partagé entre elles deux. Elles avaient été belles; du moins la physionomie et la tournure de madame de Boussac le témoignaient encore; mais l'embonpoint avait envahi les appas de madame de Gharmois, ce qui ne l'empêchait pas d'être active, remuante et décidée.

Arrivée de la veille à Boussac avec son mari , récemment promu à la dignité de sous-préfet de l'arrondissement, madame de Gharmois renouvelait connaissance avec une ancienne amie qu'elle n'avait pas vue depuis deux ou trois ans, et qui, malgré la différence notable de leurs caractères respectifs , se faisait une grande joie de posséder enfin un voisinage et une société de son rang.

« Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, je vous admire, en vérité, d'avoir pu passer deux hivers de suite dans votre château.

— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit madame de Boussac; cependant il est mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à chauffer que ne l'était mon joli appartement de Paris.

— Je suis loin de m'en plaindre, surtout quand vous m'y donnez si gracieusement l'hospitalité en attendant que j'aie trouvé h m'installer dans votre étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y vivant près de vous; mais avouez que, sans cela, chère amie, il y aurait du mérite à venir s'y enterrer.

— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, quand vous avez accepté cette résidence.

— Depuis une quinzaine d'années que je suis venue vous y voir... deux fois, trois fois?

— Deux fois I Moi, je n'ai rien oublié.

— Je n'ai rien oublié de vous non plus. Mais k force d'être occupée de vous, j'avais oublié de regarder la ville, et je me la figurais moins pauvre et moins laide dans mes souvenirs.

— Mais, malheureusement pour nous, vous n'y resterez pas longtemps. Geci est un acheminement à une sous-préfecture de première classe.

— Si je ne pensais que nous serons préfet dans dix-huit mois, je vous confesse que je n'aurais jamais permis k M. de Gharmois d'entrer dans la carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, qui n'avez point d*ambition, même pour votre fils, k ce qu'il parait, comment avez-vous pris ce grand parti de renoncer aux hivers de Paris?

— Ne fautril pas que je songe à l'établissement de ma fille? J*ai deux enfants, et vous n'en avez qu'un. Donc je suis la plus gênée de nous deux. Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume a de la répugnance pour une carrière quelconque qui enchaînerait son indépendance, je dois achever de libé-

O. SAND. — TOMK V.

rer quelques terres de certaines hypothèques que mon mari a été forcé de laisser prendre. Voilà ma fille sortie tout à fait du couvent, en âge d'être mariée...

— Mais il vous reste bien encore trois cent mille francs au soleil, à partager entre eux deux?

— A peu près.

— Ge n'est pas mal, cela I Si nous en avions autant, nous ne serions pas sous-préfet à Boussac. Mais une fois arrivé à une bonne préfecture, nous marierons avantageusement notre fille. Quand attendez-vous décidément Guillaume?

— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque-là. Après plus d'un an d'absence, jugez de ma soif de le revoir I

— Oh 1 il me tarde aussi de l'embrasser, ce cher enfant I Je voudrais bien savoir s'il reconnaîtra Elvire. Elle est tellement grandie! La trouvez-vous belle, ma fille?

— Elle est assurément fort bien, charmante I

— Elle ne ressemble pas du tout à son père, n'estce pas? Malheureusement elle est infiniment moins belle que la vôtre, et moins bien élevée, je parie.

— Marie est passable , voilà tout. Mais c'est une excellente personne.

— Un peu romanesque, n'est-ce pas, comme son frère?

— Oh I beaucoup moins romanesque , Dieu merci. Tenez! les entendez-vous rire, ici au-dessous, dans leur chambre ? Vous voyez bien que Marie pas plus qu'Elvire n'engendre la mélancolie.

— Gomment! est-ce que c'est Elvire qui crie comme cela? A coup sûr ce n'est pas Marie ! J'ai envie de les faire taire, en les appelant par la fenêtre. Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils prendraient nos filles pour des butordes comme les leurs.

— Eh ! laissez-les rire ! c'est de leur âge! Nos filles seront plus heureuses que nous, ma chère. Elles se marieront passablement, grâce à leur naissance, et ne feront que gagner à changer de position. Nous qui avons passé notre jeunesse au milieu des fêtes et du luxe de l'empire, nous trouvons le temps présent bien triste et la vie bien nue.

— Ne parlez pas ainsi , ma belle. On croirait que vous regrettez l'empire !

— Non. Je connais trop le devoir de mon rang , et ce que je dois à mes opinions pour cela. Mais j'ai beaucoup perdu comme fortune et comme position à la chute de Bonaparte.

— Non , ma chère , vous avez perdu à la mort de votre mari; car s'il eût vécu jusqu'à 181.5, il eût fait comme le mien et comme tant d'autres fonctionnaires et officiers de l'empire. Il se fût rallié des premiers aux princes légitimes, et il aurait repris du service ou se serait fait donner quelque bonne plaôe en province.

JEANNE

— Ce n*est pas sur, ma chère. Il s'était attachée l'empereur.

— Il s'en serait détaché, de son empereur î

— Peut-être. J'aurais fait mon possible pour cela , non par ambition, mais par conviction. Je n'aurais peut-être pas réussi ! Il faut bien avouer que l'empereur... que Bonaparte a exercé sur nos maris un grand prestige.

— Oui, dans les conmiencements, c'était fait pour cela. J'ai vu M. de Gharmois, lorsqu'il était chambellan, tout à fait coiffé de lui... Mais quand il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux sur ses véritables intérêts comme sur ses vrais devoirs.

— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si aisément. Il était d'humeur, au contraire, k s'attacher à Napoléon en proportion de ses revers.

— C'était une tête romanesque, lui aussi; un digne hoinme, j'en conviens, qui vous eût rendue bien heureuse, si la guerre ne vous eût si souvent séparés, et si vous n'eussiez pas été jalouse.

— Tous êtes mal fondée à me faire ce reproche... je ne l'ai jamais été de vous.

— Cela vousplalt à dire. .. Vous l'étiez bien un peu I. . .

— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les coquettes... et vous l'étiez excessivement.

— Méchante! Est-ce que nous ne l'étions pas toutes, dans ce temps-là?

— Plus ou moins 1...

— Vous étiez folle de toilette, allons donci et vous faisiez pour cela des dépenses que M. de Charmois ne m'eût jamais permises.

— C'était plutôt vanité de ma part que coquetterie... Pensez-vous que ce soit tout à fait la même chose?

— Vous êtes très-méchante, ce soir... mais si j'ai été coquette, si je le suis encore un peu, je suis excusable; mon mari n'était pas aimable comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles I c'est intolérable, ma chère... Je suis sûre que toute la ville les entend. Ah I les demoiselles se gâtent en province... cette manière de rire et de crier est vraiment de mauvais ton I

— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela... ce sont. les servantes; c'est Claudie... je reconnais sa voix.

— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie?... est-ce la belle blonde ?

— Non, c'est la petite brune... L'autre s'appelle Jeanne : elle est ma filleule.

— Eh I croyez-vous que ce soit bien convenable de laisser nos filles se divertir dans la compagnie de ces servantes?

— Il faut bien que nos pauvres enfants s'amusent un peu... c'est fort innocent I Sans doute elles ont fait monter ces petites dans leur chambre, pour s'es^ sayer avec elles à danger la bourrée du pays. C'est un

bon exercice pour la santé. Claudie démontre cette danse ex profeeso. Elle est légère, bien découplée, et ne manque pas de grâce.

— Et l'autre, la belle I danse-trclle aussi?

— Non, c'est une fille sérieuse et mélancolique. Mais, en général, c'est elle qui chante les airs de bourrée. EÛe a une jolie voix.

— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes?

— Mieux que je ne l'ai jamais été par des femmes de chambre de Paris, que je payais dix fois plus cher, et qui s'ennuyaient en province ; c'est une réforme domestique dont je n'ai eu qu'à m'applaudir , et que je vous conseille.

— Mais elles ne savent rien faire. Qui est-ce qui vous habille? Qui est-ce qui coiffe Marie?

— C'est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, c'est une fille remarquablement éducable.

— Et l'autre? que fait-elle? Je la vois moins souveût dans la maison.

— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les fromages à la crème dans la perfection. Elle dirige la lessive, range le linge et conserve les fruits. C'est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup moins fine, moins adroite de ses mains et moins diligente que Claudie; mais c'est un excellent sujet; sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, elle m'est devenue fort nécessaire : c'est une véritable trouvaille que mon fils a faite là pour ma maison.

— Ahl c'est Guillaume qui vous l'a donnée? H Ta prise sur sa jolie figure, et cela prouve qu'il s*y connaît.

— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se respecte trop pour avoir des yeux pour ces pauvres créatures.

— Vous n'aviez pas tant de confiance en monsieur son père, car je me rappelle fort bien qu'un jour, ici, jadie^ je vous trouvai tout en larmes et venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois, de votre fils, parce que vous pensiez que M. de Boussac la trouvait trop belle.

— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et c'est cruel de votre part. La pauvre nourrice était, je crois, fort innocente. Elle était un peu lente, un peu hautaine et têtue; elle m'impatientait souvent. J'avais alors le sang plus vif qu'aujourd'hui. M. de Boussac, plus indulgent et meilleur que moi, me donnait toujours tort quand je la grondais. Un jour, j'en pris du dépit. Jelui fis des reproches injustes. 11 décréta, pour avoir la paix, le renvoi de la pauvre Tula, et j'en fus très-punie, car je ne retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon fils et à moi. Mais elle était d'une fierté insensée. Je ne sais quelle parole de laquais lui fit entendre que j'étais jalouse d'elle, et jamais, quelques offres que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon service. Je fus un peu offensée d'un tel orgueil ; puis

JEANNE

vint la mort de mon pauvre mari, mes embarras de fortune, mon séjour à Paris pour Tcducation de Guillaume; et j'avais oublié cette femme, lorsqu'il y a dixhuit mois, peu de jours après ma nouvelle et définitive installation dans ce pays-ci, Guillaume m'apprit sa mort et m'amena, d'un village où il avait été se promener par hasard, cette orpheline, cette Jeanne, la fille de Tula, la sœur de lait de Guillaume par conséquent.

— Aht la fille de... la nourrice? c'est la fille de la nourrice, celte blonde^? Je l'ai vue toute petite chez vous.

— Elle a beaucoup des manières et même des manies de sa mère; mais elle est infiniment plus patiente et plus douce. Dans le premier moment, la vue de cette jeune fille me causa une impression pénible. Elle me rappelait un chagrin de ménage et peut-être des torts de ma part. J'eusse souhaité lui faire du bien et la renvoyer dans son village. Mais c'est au retour de cette promenade que Guillaume fit l'épouvantable maladie qui le tint six semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le soigna avec tant de dévouement, que je la gardai ensuite par reconnaissance.*

— On a dit qu'il avait reçu d'un paysan un coup de pierre à la tète? Est-ce à cause d'elle?

— Ce n'est pas vrai, car il l'a toujours nié, et Jeanne n'a rien vu de semblable. Vous savez bien que c'est à la suite d'un incendie où Guillaume s'employa avec dévouement pour sauver une misérable chaumière frappée de la foudre, qu'il eut cette terrible fièvre cérébrale?

— Gomment voulez-vous que j'aie oublié cela?

vous me l'avez écrit dans le temps. D'ailleurs , cela lait trop d'honneur à Guillaume pour qu'on l'oublie.

— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure? que cette chaumière était précisément celle de la pauvre Tula, qui venait de mourir? et que Jeanne, ayant perdu dans le même jour sa mère et tout son chétif avoir, Guillaume l'avait adoptée en quelque sorte dans un noble élan de charité? C'est ainsi qu'il la connut et me l'amena.

— Mais c'est tout un roman, cela, mon amie?

— C'est un roman bien simple, et qui se termine là. L'héroïne soigne mes poules et ma laiterie.

— El Guillaume?

-^ Eh bien, quoil Guillaume?

— n n'a pas fait un roman là-dessus, lui?

^ 11 a fait une jolie romance; mais Jeanne n'y comprendrait goutte, et ne saurait pas la chanter... D'ailleurs, elle est fort sensible, pour une paysanne, et on ne peut prononcer le nom de sa mère, sans qu'elle se mette à pleurer.

— Ah! elle a le cœur sensible?... Est-ce que Guillaume...

— Que demandez-vous?

— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez

fait voyager si longtemps Guillaume après tout cela?

— Hélas! vous le savez, sa santé avait beaucoup de peine à se remettre. Une profonde mélancolie l'absorbait etme donnait des craintespoignantes pour l'avenir.

— Et la cause de cette mélancolie, vous n'avez jamais pu la savoir?

— Il n'y avait pas d'autre cause, je vous le jure, qu'un état maladif, une sorte d'atteinte au cerveau. J'ai toute la confiance de mon fils; il ne m'a jamais rien déguisé, rien caché même. Il m'a constamment protesté, comme je vous l'ai écrit, qu'il ne connaissait pas de cause morale à sa langueur. Les médecins ont conseillé la distraction, les voyages. Lui-même en sentait le besoin, et il n'a pas passé deux mois en Italie avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer la force, l'appétit, la gaieté, et toute la fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur m'écrit, ainsi que lui, toutes les semaines, et me mande, en dernier lieu, que je vais en juger I

—C'était un charmant jeune homme que Guillaume ! reprit madame de Charmois, devenue tout à coup pensive; il me tarde de le revoir. Mais dites donc, mon cœur? ce bon M. Harley, votre Anglais, est-il aussi riche qu'on le dit?

— Pas très-riche pour un Anglais qui voyage ; mais enfin, il a bien un million de fortune.

— Eh! c'est fort joli cela... Est-ce que vous ne pensez pas que ce serait un joli parti pour Marie?

— Vous n'avez en tête qu'établissements et coups de fortune I Eh bien 1 je vous assure que je n'ai jamais songé à cela.

— Et en quoi la chose serait-elle impossible? N'estce pas une bonne idée que je vous donne?

— C'est du moins fort invraisemblable. Si le droit d'aînesse est rétabli surtout, Marie aura k peine deux ou trois mille livres de rente. Un millionnaire n'est pas son fait, vous le voyez, et j'aspire à beaucoup moins pour elle.

— Bah ! elle est jolie I et votre Anglais, autant que je me le rappelle, est un philosophe, un original. Un peu d'adresse, un peu de coquetterie, et Marie pourrait fort bien lui tourner la tête.

— Marie n'aura pas cette coquetterie, et je ne la lui conseillerai pas. Nous ne sommes pas adroites, ma toute belle, nous sommes fières!

— Folie que tout cela! vous serez bien plus fières avec un million de fortune.

— Ne dites jamais de pareilles choses devant ma fille, je vous en supplie. J'espère que vous ne les diriez pas devant la vôtre.

— Une fille à qui il faudrait indiquer l'emploi de ses beaux yeux et de son doux sourire pour trouver un mari , serait une fille bien sotte. Les jeunes personnes devinent tout cela sans qu'on le leur apprenne.

— Marie aura le bon espril d'être bête. Elle est très-enfant, très-simple et sans aucune ambition.

JEANNE

' — Gela n'empêche pas de voir que M. Harley est un fort bel homme, qu'il est encore jeune... à ce qu'il me semble du moins. Quel âge a-t-il?

— Quelque chose comme trente ans.

— Oufl j'aimerais mieux qu'il en eût quarante. S'il en avait cinquante, l'affaire serait sûre. Les honunes de cinquante ans aiment mieux les jeunes filles que ceux de trente. 11 est vrai que quand ils ont de l'esprit ils sont plus méfiants. On persuaderaitplus facilement à un homme de trente ans qu'une de nos filles se meurt d'amour pour lui, et tout est là, croyez-moi. Les hommes n'épousent que par amour-propre, soit un grand nom, soit une grande fortune, soit une grande l)eauté. Et quand il n'y a pas une grosse dot, il est bon qu'il y ait une grande passion. Gela les flatte , et ils se décident pour empêcher une jeune personne d'en mourir. »

Madame de Boussac, quoique bonne et digne, péchait principalement par faiblesse de caractère, et ses bons principes ne répondaient pas suffisamment h ses bons instincts. L'empire l'avait beaucoup moins corrompue que madame de Gharmois, mais il en avait fait comme de toutes les femmes qui y ont joué un bout de h^le, un enfant gâté, une personne frivole, soumise à des besoins de luxe et de vanité, que le régime collet-monté de la restauration ne pouvait pas corriger radicalement. Guillaume croyait h sa mère plus qu'elle ne le méritait. Il prenait à la lettre ses sages discours et sa noble tenue. Il ne savait pas combien elle regrettait au fond du cœur cette déchéance de position dont elle avait l'air de prendre son parti fièrement. Madame de Boussac n'était pas intrigante, mais le caractère intrigant de la Gharmois ne la scandalisait pas autant qu'il l'aurait dû faire. Elle n'eût jamais inventé rien de bas et de pervers; mais au lieu d'être indignée de ces vices chez les autres, elle s'en amusait quand elle les voyait entourés d'esprit et d'audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une intrigue, toute prête , comme les personnes faibles, à se faire, en cas d'échec, un mérite de n'y avoir pas résolument trempé, et même à railler et condamner doucettement les inventeurs de la ruse; mais capable pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à son profit sans qu'elle eût paru y donner les mains.

La scélératesse de la grosse Gharmoi^e la révolta donc pas réellement. Elle prit le parti d'en rire, et feignit de ne pas croire au succès pour se le faire mieux démontrer. Être honnête et rester l'amie d'une pareille femme, n'était-ce pas renoncer en quelque sorte à son propre mérite? Mais la Gharmois, plus fine qu'elle, ne la tâtait sur ce chapitre que pour savoir si elle avait des projets sur sa fille, pensant, en femme avisée, que sir Arthur pourrait bien être un meilleur gendre pour elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel elle avait commencé par jeter son dévolu.

LR POISBON D AVEIL.

La conversation en était là lorsqu'un murmure de chuchotements et de rires étouffés se fit entendre derrière la porte, et les deux demoiselles dont on avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu occupées des châteaux en Espagne que leurs mores venaient de leur bâtir. Malgré les éloges réciproques que ces dames avaient échangés sur le compte de leurs filles , elles n'étaient remarquables par leur beauté ni l'une ni l'autre. Elvire de Qiarmois était une grosse personne assez bien faite, fraîche, et vêtue avec recherche, grâce aux soins de sa mère qui la tenait toujours sous les armes, prête à passer la revue des épouseurs. Mais quelque effort d'imagination que fit madame de Gharmois pour échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait à M. de Gharmois d'une façon désespérante. EUle avait son esprit lourd et coomiun, et même il semblait que sa physionomie eût hérité de toute la mauvaise humeur que l'un des auteurs de ses jours avait occasionnée à Tautre.

Marie de Boussac était moins fraîche et moins bien tournée que sa compagne; mais sans être jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un peu maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton un peu long, elle n'avait de vraiment beau que les yeux et les cheveux; mais l'expression de sa physionomie était si pure et si intéressante , son regani et son sourire témoignaient d'une âme si sensible et si généreuse, qu'il était impossible de la regarder et de causer quelques instants avec elle sans la trouver charmante et sans désirer scm estime et son affection.

Quoiqu'elle fût souvent rêveuse, elle était fort gaie, en cet instant, ainsi que sa compagne, l'ennuyée et pesante Elvire, lorsqu'elles entrèrent dans le grand salon...

a Maman, dit Marie, d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre calme et dégagé, mais qui ne savait pas mentir, même en plaisantant, voici deux dames de la ville qui vous demandent de les présenter à leur nouvelle sous-préfette. » Et aussitôt parurent deux dames dont la première s'avança si hardiment et salua d'une façon si ridicule, que les deux demoiselles éclatèrent de rire malgré leurs efforts pour continuer la comédie.

Il n'avait fallu qu'un instant à madame de Boussac pour reconnaître la désinvolture de Ciaudie, travestie en demoiselle. Mais la grosse Gharmois, qui avait la vue basse, et à qui les traits de la soubrette n'étaient pas encore familiers, se leva, fort mécontente de l'accueil impertinent que ces demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à une de ses administrées. Elle ne se calma qu'en entendant madame de Boussac dire en riant :

JEANNE

« Tu es ravissante, Claudie, tu as Fair d'une duchesse !...

— De l'empire I ajouta la Charmois en se rasseyant... C'était donc là la cause de votre bruyante gaieté, mesdemoiselles?

— Mesdames, c'est aujourd'hui le 1" avril! s'écria Marie de Boussac. Nous avons servi le poUion de rigueur. C'était notre devoir... et notre droit 1

— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit madame de Boussac. Madame de Charmois a été attrapée , elle a fait la révérence : mais je crois que je le suis aussi, moi, car je ne reconnais pas du tout l'autre dame qui se tient là-bas sans oser montrer son nez. Entrez donc, madame, qu'on vous regarde.

— Approche donc, toi, cria Claudie... tu vois bien que madame s'amuse de ça , et que ça ne peut pas la fâcher.

— Je vous demande bien pardon, ma marraine, dit Jeanne en avançant avec timidité... Je ne me serais jamais permis ça de moi-même... c'est mam'zelle Marie qui a voulu absolument nous attifer.

— Comment, c'est Jeanne? dit madame de Boussac, je savais bien que ce ne pouvait être qu'elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître. Ahl mais, c'est qu'elle est fort bien I

— C'est là Jeanne ? pas possible ! s'écria madame de Charmois. Qui donc l'a si bien habillée ?. . c'est incroyable comme elle est bien I

— J'y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle de Boussac. J'espère que j'ai réussi.

— Ah oui I vous y avez mis du temps, mam'zelle I dit Jeanne qui s'était patiemment prêtée à cette mascarade. Enfin ça vous a amusée et ça me fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent que la farce est jouée , je m'en vas ôter vos beaux habillements , pas vrai?

— Non , non, pas encore, Jeanne ! oh ! ma chère Jeanne, je t'en prie, reste un peu comme cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là I Je parie que vous voudriez me l'avoir donnée au lieu de celle que je porte ?

— Ah I mam'zelle, vous dites ça pour rire, répondit, de la meilleure foi du monde, Jeanne qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle que tout au monde.

— Est-ce que c'est une robe à vous, Elvire? dit madame de Charmois à sa fille, en examinant Jeanne avec son lorgnon.

— Oui, maman, les robes de Marie vont à Claudie, et les miennes à Jeanne, qui est de ma taille.

— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se regardait au miroir, éblouie d'elle-même. Mais c'est égal 1 je voudrais être fagotée comme ra tant seulement tous les dimanches. »

Claudie avait grand tort. C'était une très-agréable

paysanne et une très-déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe ; mais la robe longue et drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l'air mutin et courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe bleu céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même effronté. Enfin la bonne Claudie , dont les formes rondes et mignonnes ne manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet instant, l'air d'un méchant petit garçon mal déguisé en femme.

Jeanne offrait avec elle un parfait contraste. Elle était aussi belle en demoiselle qu'en villageoise; la vigueur de ses formes n'avait rien de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste qui lui conservait toujours une contenance grave et posée. Son teint de lis et de roses (pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n'y avaitsoleil ni hâle qui pussent en triompher) paraissait plus pur et plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle; ses cheveux splendides que la coiffe avait toujours dérobés aux regards s'étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de Boussac, et s'arrondissaient en tresses d'or autour de sa tête admirablement conformée. Ses mains d'un beau modèle n'avaient eu besoin d'autre cosmétique que le laitage qu'elles pétrissaient tous les jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n'y avait que son pied qui fût mal déguisé; c'était celui d'une statue grecque; habitué dans l'enfance à marcher nu sur les bruyères, il était trop beau et trop naturel pour se sentir à l'aise dans les souliers étroits et pointus à l'aide desquels les femmes dit monde se font des extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps humain.

« J'avoue , dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t'auraitcréée pour être impératrice qu'il n'aurait pas fait mieux. A présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin. Les gens de la ville qui nous verront de loin prendAnt ces deux déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se répandre tout de suite que madame la sous^réfette a trois filles, et demain, quand ils n'en terront plus qu'une, ils seront aux champs pour savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la ville de Boussac goûtera au poisson d'avril.

— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée , je vous en prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et

JEANNE

les mettrait avec moi sur un pied d'inlimîté qui ne me conviendrait nullement.

— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire croire qu'on se moque d'eux, qu'on les traite légèrement, et les gens des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne (loussez pas cela plus loin, mon enfant.

— C'est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien, nous y renonçons bien vite, maman.

— Ah ! bien, voilà tout notre amusement fini ! dit Ëlvire en reprenant tout à coup son air boudeur; c'est bien la peine d'avoir passé tant de temps h les costumer I Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne voulez jamais qu'on s'amuse ! Si vous n'aviez rien dit, madame de Boussac n'aurait pas songé à nous le défendre.

— Mais puisqu'on vous dît, ma fille, que cela pourrait choquer et faire naître dès l'abord des préventions contre nous!

— Le beau malheur de choquer des sots ! » reprit Ëlvire, qui était toute rouge de dépit, bien que son ton traînant n'indiquât pas une violence expansive et franche.

Bladame de Gharmois allait répondre, et la dispute n'eût pas fini de sitôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs campagnards que, pour raison d'économie, madame de Boussac avait substituée à sa valetaille parisienne. C'était Jeanne, consultée par sa marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon à tout /atre,commeondit.Cadetétaitenchantédevivreauprè8 de Claudie, qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s'oublie pas), et de Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé dans l'art de faire pàlurer les bêtes, 11 était un peu lourd, un peu maladroit, cassaU beaucoup, faisait mille quiproquos quand on le chargeait de faire des commissions, et n'avait pas encore pu, depuis six mois, élever son intelligence jusqu'à la symétrie du dessert. Au demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la grand'dame de Boussac avait pris le parti d'en rire avec Marie, qui le protégeait parce que Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de l'offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été désolée de perdfe un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable.

Cadet n'avait pas été initié au projet de poisson d'avril. En voyant confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement les yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma les jalousies, et sortit sans s'apercevoir des

rires de Claudie et de mademois^elle Elvire qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie gardaient parfaitement leur sérieux.

Marsillat entra l'instant d'après, et madame de Boussac, qui le traitait en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fit rester les deux fausj^es demoiselles pour tenter l'épreuve sur lui. Seulement Marie, qui se méfiaitdu coup d'oeil rapide et pénétrant de Léon, poussa les soubrettes dans l'embrasure d'une fenêtre, et se plaça devant elles avec Elvire, auprès d'une table à ouvrage.

Léon Marsillat était fort bienvenu au château de Boussac, depuis la maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce jeune homme. Il s*était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence. Il ne s'était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu'il s'était montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui avait jamais adressé de paroles désobligeantes: bien au contraire, il l'avait remercié de son dévouementen termes affectueux, mais sur un ton glacé. Puis il avait paru l'éviter, retenir mal un geste d'impatience et de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger vers la maison ; enfin il lui était arrivé plusieurs fois de courir à sa chambre et de s'y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou devinait tout, l'eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son balcon.

Marsillat s'était fort bien aperçu de celte disposition peu bienveillante. Il n'en avait tenu compte, feignant de n'en rien voir, ce à quoi l'avait suffisamment autorisé le redoublement d'égards et de prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère , ne soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à l'état maladif du cerveau de son fils l'espèce d'ingratitude dont elle s'efforçait de le justifier, et que cependant die n'avait osé blâmer ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d'éviter toute émotion et toute contrariété au malade. C'est seulement lorsque Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait sortir Marie du couvent, espérant que la société d'une sœur chérie dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais après quelques jours d'expansion, Guillaume s'était montré plus nerveux, plus bizarre et plus abattu qu'auparavant. C'est alors qu'on s'était décidé à l'envoyer à Marseille rejoindre sir Arthur qui partait pour l'Italie et qui demandait, par des lettres pleines d'insistance et d'affection sincère, à se charger de distraire et de surveiller son

JEANNE

jeune ami. Marsillat avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume avait accepté sa compagnie avec un empressement qu'on avait regardé comme un premier symptôme d'heureuse guérison physique et morale.

De Marseille, Léon avait été s'installer à Guéret où il se proposait d'exercer sa profession d'avocal, durant quelques années, comme sur un théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses premiers et remarquables essais. Hais il revenait fréquemment à Boussac pour voir sa famille, ses amis d'enfance, et donner un coup d'œil à ses propriétés. Il ne manquait jamais d'être assidu au château de Boussac. Il était le conseil obligeant et désintéressé de la Ounille, la dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune ; en un mot, il s'était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la châtelaine son peu de respect et d'amour pour un trône et une religion auxquels , au fond de son cœur , la dame de l'empire ne tenait que pour la forme et h cause du nom qu'elle portait, ^'ayant plus guère pour primer sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous l'empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration.

La grawTdamê de Boussac faisait donc à l'avocat libéral et voltairien un accueil trèsnaffectueux, et mademoiselle de Boussac, attenûve à complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu'elle s'efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de son caractère serait heurté par l'ironie de Marsillat, et ne se sentant pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Mbrie se tenait sur ses gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et qu'elle voyait sceptique sans savoir qu'il était dépravé. On fermait les yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d'ailleurs le mot de libertin devant les demoiselles.

« Madame, dit JHarsillal à la châtelaine, je vous annonce une visite. J'ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture remplie de graves personnages que je ne connais pas, mais qui m'ont demandé à plusieurs reprises si vous étiez chez vous.

— Une grosse voiture... de graves personnages... s'écria madame de Charmois en jetant un coup d'œil rapide sur la toilette de sa Glle.

-— Et que vous ne connaissez pas ? ajouta madame de Boussac. Voilà ce qu'il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du pays , monsieur Léon ?

•— Vous ne voyez pas, maman, que c'est un poisson d'avril, dit en riant mademoiselUe de Boussac.

— Ahl mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais jamais avec vous... ce que vous me faites l'honneur insigne de vous permettre envers moi dans ce moment même.

— Conmient cela?

— Permettez-moi donc de saluer cette dame,» reprit Marsillat, qui reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée.

Et il s'approcha du jeune groupe, faisant, avec un ^rieux comique , de grands saints à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute son attention.

« Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand Cadet ne m'a pas recounnaissue du tout? s'écria Claudie en se levant et en se donnant de grands coups d'éventail dans la poitrine.

— Avec quelle grâce elle manie l'éventail I reprit Marsillat toujours railleur ,etregardant toujours Jeanne de côté : on dirait d'une beauté andalouse.

— C'est- il des sottises que vous me dites là, M. Léon? » demanda Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique.

Pendant que l'on échangeait des reparties enjouées autour de la table à ouvrage , madame de Charmois, qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat, et qui , déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la position et la fortune de l'avocat, reconnut, avec ce regard de lynx d'une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré du regard la grosse Elvire, n'avait plus daigné y faire la moindre attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne détachait pas ses yeux do la belle Jeanne.

a Ma chère, ditrclle à madame de Boussac, il est temps de faire finir cette plaisanterie; il vous arrive du monde. J'ai déjà entendu dans la cour le roulement d'une voiture...

— Eh I non, ma chère, c'est une charrette qui ren« tre.

— N'importe I faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait beaucoup... Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à fait, vous avez là une trop belle servante; cela fait tort à nos filles. Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne, ayant une fille à marier. Je vois que vous n'y entendez rien et qu'il faudra que je vous dirige si vous voulez l'établir convenablement. Allons! vous riez de tout! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de contrebande. »

La grosse Charmois se leva; mais avant qu'elle eût fait un pas. Cadet, tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon en criant et en riant à se luxer la mâchoire :

« Madame! les v'ià! les vlà ! not' maltresse! Ça les est 1 ça les est, foi d'houme !

— Mon fils ! » s'écria madame de Boussac, qui devina avec le seul commentaire de la tendresse maternelle.

Elle s'élança vers la porte avec Marie, et soudain

JEANNE

Guillaume, bousculant Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la joie d'autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir Arthur le suivait, attendant d'un air heureux et calme sa part dans les embrassades et les effusions de la famille.

UN GKNTLKMAN KKGKNTRIQUE.

« J'espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le ramène aussi frais , aussi aimable, et plus robuste qu'avant sa maladie. »

En effet, Guillaume éUit devenu tout à fait un beau jeune honmie. Il avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère, en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur bonheur qu'on éprouve k se retrouver au sein de sa famille, après une asseï longue absence. Il ne cessait d'embrasser sa mère, de baiser tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras «ir Arthur, en le leur présentant comme son sauveur , son meilleur ami, son véritable médecin; il taisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat , contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes préventions. Présenté aux dames de Gharmois, ilavait su dire des paroles d'un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse sous-préfette l'eût désiré moins joli garçon; cet avantage de la beauté rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de fortune, dans le choix d'une épouse.

Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se lasser d'admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins d'abord à en faire son gendre qu'à regretter pour elle-même de n'avoir pas vingt ans de moins.

Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant plus qu'elles étaient déguisées , l'une ébahie à la vue de ces beaux messieurs, si bien habillés , l'autre attendrie de la joie de sa marraine , et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se cacher, oublieuse d'elle-même suivant sa coutume.

« Gonmie ce grand monsieur parle drôlement I disait Claudie, surprise de l'accent britannique très-prononcé de sir Arthur.

— Tu vois ben qu'il parle anglais I lui répondit d'un air avisé Cadet , qui s'était rapproché d'elle.

— C'est donc ça de l'anglais? reprit Claudie. Ça se comprend bien tout de même.

— Ce monsieur est un Anglais ? dit Jeanne à son tour; et, conservant contre les enfants d'Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s'étonna qu'il eût l'air d'un chrélien plus que d'un démon.

— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon du poisson d'avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves personnages inconnus.

— Ah I je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille; mais j'admire votre astuce ! vous mentez avec un sang-froid...

—C'est M. Arthur qu'il faut en accuser. Il m'avait tant recommandé d'être sur mes gardes 1 il tenait tellement à vous surprendre I

— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son parler lent. J'étais passionné contre vous, depuis un jour de 1" avril, où, étant toute petite, à votre couvent, vous m'aviez fait mille contes plus jolis les uns que les autres, en me riant an nez à chaque mot, ce qui ne m'empêchait pas de vous croire. A présent, c'est à mon tour de vous mystifier.

— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe d'intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne pourrait plus vous servir aucun poisson d'avril?

— C'est immepassible/ s'écria l'Anglais. Je ne crois plus à ellel»

En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ pour l'Italie , et il ne l'avait vue qu'un jour dans toute sa vie, le jour qu'il avait passé à TouU-Sainte-Croix. Le déguisement achevait de dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire : J'ai vu, je ne sais où , une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès qu'il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l'aise sous ce nouveau costume, qu'il ne put se persuader qu'elle le portait pour la première fois. H s'imagina qu'en appréciant le caractère élevé de sa filleule, madame de Boussac l'avait tirée de l'humble condition de servante pour en faire une sorte d'égale, une demoiselle de compagnie, et il se sentit pénétré de joie et de terreur.

Il s'était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans l'escalier du château, il s'était demandé si sa mère, qui était bien encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions capricieuses, n'avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne. Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d'une demoiselle I Sans doute, on lui avait donné de l'éducation ; il allait entendre un

JEANNE

langage épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine de dignité s'accordaient si bien avec ces suppositions I II s'approcha d'elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et bal* butia. Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne sachant plus ce qu'il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La pauvre fille éperdue prit l'embarras de son parrain pour de la froideur, et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui attirait son déguisement , comme les grandes révérences que Marsillat avait faites à Glaudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle s'esquiva bien vile avec Glaudie pour aller reprendre ses habits de paysanne, et préparer le souper de son parrain.

Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement frappé sir Arthur. H avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne pouvait s'expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l'effet d'une seconde apparition dans sa vie. L'avait-il vue dans ses rêves? Était-ce là le type de prédilection de sa pensée? Ressemblait-elle particulièrement à quelqu'une de ces madones de la renaissance qu'il venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome?

<c Quelle est cette jeune miss? demanda-t-il à Marsillat.

—C'est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois , répondit tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l'œil appel à la gaieté de Bfarie, c'est miê$ Jane; l'autre est mis$ Claudia, la gouvernante de mademoiselle Marie.

— Miss Janel gouvernante! répéta l'Anglais avec stupeur.

— Eh bien ! sir Arthur, reprit Marie en souriant , craignez-vous encore quelque poisson d'avril? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour sans que vous soyez sur vos gardes. »

Sir Arthur "avait déjà mordu à l'hameron avec une confiance sans bornes, et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise pendant le souper.

On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur, malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé, par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer; mais il s'engageait sur l'honneur k revenir dans huit jours.

Autour de la table où le souper venait d'être servi, s'agitaient Glaudie et Gadet, l'une poussant l'autre, le grondant à demi-voix, le dirigeant, et se mocfuant de lui do geste elduregard.Glaudie, en paysanne,ne frappa pas plus sir Arthur qu'elle ne l'avait fait en demoiselle, n n'y fit d'autre attention que de lui dire merci,

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