‹ Œuvres de George SandChapitre 38 sur 40 · LE MIRAGE · texte numérisé non relu

LE MIRAGE

Jeanne marchait vite; elle avait quatre grandes lieues à faire pour arriver à Toull, mais elle ne s'en inquiétait pas. Si la nuit est trop avancée, pensait-elle, pour qu'on veuille m'ouvrir chez la mère Guite ou chez le père Léonard, j'irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades. C'est un bon endroit^ et aucune mauvai$e chose n'oserait venir m'y tourmenter.

Toute superstitieuse qu'elle était, et peut-être justement parce qu'elle l'était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son enfance, l'esprit trop nourri de croyances merveilleuses pour ne pas compter sur la connaissance que sa mère lui avait donnée à l'effet de repousser les méchants fadels et les follets pernicieux. Elle avait souvent autrefois, dans les premières nuits de l'automne, prolongé sa veillée aux champs jusqu'à minuit. C'est un usage de nos contrées que de faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-jpillet à la fin de septembre , pour engraisser celles qu'on veut vendre, et on appelle cela sereiner les oucûlles (1).

[\l Nou« avoiiH coniscr%c ce viciii mol ; cl *\ voti» allicx |iarl«-r tic Itrchift clir^ non», |H*rKOiiiie ne voiik comprciifirail, à moins que vous nViiHTiii'z le soin ilc géii^i'jli!«cr cl de dire \e brebiaife ; encore ii^auri</-voiis pas b prunonct.i(ioii , ri on «un« Mcctisei.iil de |>j|-li-r le chru'frais , r'i'st-i-ilirc le franr.d}j nicKlcinc.

Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d'une prairie à l'autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les admirables mélodies du Bourbonnais et du Berry, si tristes, si tendres, et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci , les paysans les conservent et en composent encore; et tandis que les demoiselles chantent au piano les plus plates et les plus détestables nouveautés d'opéra, les pastoures font redire aux échos des champs, des mélodies naïves et pures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes voudraient avoir trouvées.

Quoiqu'on n'eût pas encore commencé à sereiner^ Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit sans se croire transportée à cette époque pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le temps où, tout enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, elle avait appris h ses compagnes leurs plus belles chansons.

« Voilà six mi>i<^ que c'était le |>rinlent|M, rtc. » R C*élaii'nt trui^ pclilH fendeurs^clc. x M Clianli', roMignol , ciiantc , etc. »

Puis elle se retraça d'autres jours plus sérieux, où, initiée par sa mère k de mystérieuses pensées, elle s'était éloignée des folles bergères qui seréunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et paroles, au coin du xviii" siècle. La savante Tula avait appris à sa fille chérie qu'il ne faut pas chanter les choses qu'on ne comprend pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu'alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela était arrivé àClaudieetà d'autres. Jeanne, bien convaincue qu'il n'était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très-vieux refrains qui ont un caractère historique : la plainte du paysan au temps des désordres et des misères du régime militaire et féodal :

Je maudis le servent Qui |)rrnd , qui |»)ltc- le paysan.

Qni |ircnd , qui pille, Jamais ne rend.

Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la Grande Pastoure .

Pelile bergcri-lle

A la {fiicric In fcn vas...

Elle porte la croix dW, 1^ flrnr de lis au bras \ Sa pareiP n'y a pas, etc.

El quand l'écho des rochers répétait les dernier >

JEANNK.

sons, Jeanne frissonnait d'une religieuse terreur qui n'était pas sans charmes, s'imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient d'offenser, vengeresse terrible des impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les époques auxquelles se rapportaient ses croyances vagues et profondes. Elle savait seulement, par sa mère, qu'il y avait eu autrefois des femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans son interprétation avec les fades : et l'on dit encore, dans les endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis aux druidesses, les fades et les femmes indifféremment. Le curé Alain assurait que du temps de Gharlemagne, les évéques et les magistrats avaient été encore forcésde fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, il n'est pas étonnant que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans connaissent si peu le christianisme, l'éducation religieuse qu'ils peuvent recevoir est si élémentaire ou plutdt si nulle, que le mystère catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs sont également impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M. Alain, quand il l'accusait d'être un peu païenne, et Jeanne se croyait tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes envoyées du ciel , d'anciennes cénobites ennemies des Anglais ; et si sa mère lui eût dit qu'elle les avait vues faire des sacrifices sur les pierres d'Ep-Nell, elle n'eût point hésité à le croire. Jeanne d'Arc, dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu'elle appelait la belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une fade ou une druidesse. Qu'importe l'ordre des faits au paysan? L'idée pour lui n'a pas d'âge. Il la reçoit, il s'en nourrit et la transmet toujours jeune et brillante à ces enfants nés de lui,- qui vivent et meurent enfants comme lui. J'ai appris Tan dernier, d'un vieux mendiant, comment les Anglais avaient été repoussés d'une forteresse voisinede mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. 11 possédait merveilleusement la stratégie et les détails de l'événement, par quel côté on avait attaqué, quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattante et combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l'apprendre ? 11 n'y avait qu'une erreurdans son récit, c'est qu'il prétendait avoir été témoin oculaire de toutes ces choses, arani la révolution. Mais le récit n'en était pas moins vrai : 11 s*c(ait perpétué de père en fils dans sa famille.

Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et celte noble famille qu'elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu'elle n'en avait été adoptée en réalité. L'injustice avait excité en elle une douleur profonde , une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu'on l'absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les paroles de sa mère : n Ça n'est pas bon de quitter son pays et sa famille, » elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de sa chère défunte.

A mesure qu'elle s'éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne qu'elle n'avait , depuis longtemps, respiré qu'à demi , lui rendait le courage et l'espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de Guillaume, elle ne s'y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au sol inculte qui Tavait produite, elle n'avait fait que végéter depuis qu'elle s'était laissée transplanter dans une région cultivée. Elle avait soif de reprendre racine dans son véritable élément , et d'embrasser son rocher natal. A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s'élevait à l'horizon comme une vigie de sauvetage. 11 tranchait sur le bleu sombre de l'air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain l Elle recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la .soigner et la guérir. Puis elle redeviendrait bergère n'importe au service de qui. Elle retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu'elle aimait encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui importait d'être propriétaire ou non de son futur troupeau? Elle n'en aurait pas moins l'amour des bêles et du travail. Elle retrouverait les doux loisirs, et les longues rêveries ininterrompues de la solitude. Elle oserait chanter sans craindre d'être écoutée par les bourgeois; elle pourrait prier et croire sans être raillée par les espriLs forts. Jeanne s'était sentie , jour par jour, refroidie et gênée à la ville. Elle ne se disait pas qu'elle avait failli y perdre la poésie; mais elle se sentait vaguement redevenir poëte , à mesure qu'elle s'enfonçait dans le désert. Elle entendait . plongée dans une douce extase, les petits bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches. L'insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine leur oraison monotone lorsqu'elle passait sur leurs domaines,

JEANNE

et aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d'amour, élevé à la plus haute puissance.

Tout à coup , le cri sinistre de Voùeau de la mort (le crapaud volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s'arrêta court et répondit par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa l'esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu'un nuage enveloppait, et il lui sembla qu'elle ne le verrait plus, qu'elle ne l'atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front; elle regarda autour d'elle , et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres pierres jomatres.

« C'est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n'est pas étonnant que je me sente Tesprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres. On a tué du monde là-dessus; les autrefois (i), et les âmes sans confession demandent des prières. »

Elle se signa et commençait à réciierYÀve, la seule prière qu'elle sût par cœur avec l'oraison dominicale, lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme pour empêcher un ennemi d'approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse.

« Eh bien! Finaud 1 Eh! petit Finaud I A qui en as- tu? dit Marsillat, dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne? reprit le cavalier en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne qui marchait toujours. Si je n'avais pas reconnu ton chien , je serais passé près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille (â) I

— Bonsoir, monsieur, bonsoir, dit Jeanne, d'un ton doux mais résolu, qui semblait dire : Passez votre chemin.

— Ah càl tu m'étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de Fanchon. Une fille conune toi ne devrait pas s'en aller si loin sans un ami pour la défendre.

— Je ne crains rien, M. Léon, le bon Dieu est avec moi.

— Et ton galant n'est peut-être pas loin.

— Bon, bon, amusez-vous I vous savez bien que les galants et moi, ça ne va pas ensemble.

— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se retrouver.

— Ne me taquinez pas, M. Léon ; je ne suis pas gaie.

— Vrai, ma pauvre Jeanne? Est-ce qu'ils t'ont fait de la peine au château?

(I) Par cette czprcsiion , ht autrefois , \c» payiiaiii ezprimenl iiiirux qiir nous rc que non* flutonii pins hani rie Ifiir notion mvR-

— Oh I non, monsieur! ils sont trop bons pour ra. Mais c'est que ma tante estbien malade, etque jem'en vas peutrêtre pour la voir mourir. En savez-vous des nouvelles, M. Marsillat?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que vous pourriez en avoir vu de chez nous.

— Je ne suis arrivé de Guéret qu'il y a deux heures, et j'ai été forcé tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Oui t'a appris la maladie de ta tante?

— Dame I c'est ce méchant homme de Raguet. Peutêtre qu'il a menti pour me faire du chagrin.

— C'est un mécbanthomme, en effet, dit Marsillat qui comprit aussitôt la ruse de son affreux complice, et qui s'arrangea pour en profiter avec un merveilleux talent d'improvisation. Il n'aurait pas dû t'apprendre cela; 'moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l'aurais jamais dit.

— Mais vous auriez eu tort, M. Marsillat; ce serait m'empècher de faire mon devoir.

— C'est vrai, mais que veux-tu? J'avais peut-être mes raisons pour ne pas me décider aisément à t*annoncer cette mauvaise nouvelle.

— Est-ce que ma tante serait en danger?

— Je n'en sais rien. Elle était très-mal il y a huit jours quand je l'ai laissée chez moi.

— Chez vous, M. Marsillat? où donc chez vous?

— A Montbrat; tu ne savais pas qu'elle est là depuis quinze jours?

— Vrai, je n'en savais rien. Et pourquoi donc qu'elle était chez vous?

— Ohl elle y est encore. Que veux-tu? c'est une méchante femme que je n'aime guère, parce que j'ai vu dans le temps qu'elle te rendait malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même, que j'en ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l'ayant chassée de chez lui, elle mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je m'y trouvais. Elle était si malade et si faible, qu'elle serait morte dans ma cour, si je ne l'avais faitentrerdanslacuisinepour lui donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne connais pas, mais qui est une brave femme , en a eu pitié, et m'a prié de la garder quelques jours jusqu'à ce qu'elle fût en état de reprendre sa besace et son bâton et de s'en aller. J'y ai ccmsenti de bon cœur, comme tu penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne; et depuis ce temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.

— Ah! mon Dieu! ma pauvre tantel Mais ça me fend le cœur, ce que vous me dites là, M. LéonI Si je

léricuie et rtgne des «ièctea écoulés (2) Moh ftieux , mn rieiVe

<M>nt termes H^ainitië entre lc!i jeune* (feus.

JEANNE

TaTais m phis t^tl je ne voulais quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l'argent, par le monsieur anglais , la dernière fois que j'en ai reçu. Il allait voir les pierres d'Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...; mais il n'y a pas plus de quinze jours, M. Léon. Le vieux Raguet m'a fait des mensonges.

— Le vieux Raguet... dit Marsillat embarrassé , le vieux Raguet t'aura menti, en effet! Tiens! c'est tout simple I II aura pris l'argent pour lui , et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui rendre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la Gothe est chez moi depuis... deux semaines, je crois, oui, il y a bien deux semaines!

— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là queje n'ai pas eu de ses nouvelles. II. Léon, vous avez eu bien des bontés ! Ça ne m'étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon cœur. Je vous remercie bien pour ma tante. J'irai la voir demain matin à Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d'avoir un cheval pour l'emmener.

— Et où veux-tu l'emmener?

— Chez quelqu'un de nos parents. J'ai encore un peu d'argent, et d'ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme dans la misère.

— Gomme tu voudras, Jeanne, mais elle ne m'est pas k charge, je t'assure.

— Vous êtes bien trop généreux, M. Léon; allons, en vous remerciant! ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que vous, ni vous aussi doucement que moi.

— Mais où vas-tu donc maintenant?

— Je m'en vas k Toull.

— Pourquoi faire, puisque ta tante n'y est pas?

— Elle y est peut-être, M. Léon. Vous n'êtes pas sûr qu'elle soit encore chez vous.

— Si, si... on m'a dit à La Yillette qu'elle y était encore.

— Eh bien! demain matin, k soleil levé, j'y serai.

— Et pourquoi pas tout de suite? ce n'est qu'à une petite lieue d'ici , et tu as encore deux lieues avant Toull. A quelle heure y arriverais4u d'ailleurs? à une heure du matin? personne ne voudrait t'ouvrir.

— Oh! vous vous trompez, M. Léon, j'y serais bien avantdix heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des bergers, grâce à laquelle ils savent l'heure à quelques minutes près, d'après la position du grand et du petit c^rtol.

— Mats à quoi bon te fatiguer à cette course inutile? Viens-t'en voir ta tante à Montbrat; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac. »

Jeanne secoua la tête.

« Non , M. Léon, dit-elle , je ne puis pas aller coucher à Montbrat. '

— Et de qui as>tu peur? de moi peut-être?

G. SAND. — TOMK V.

— Je ne dis pas ca,M.Léon; mais ça ferait causer.

— Et que pourrait-on dire? je ne couche pas à Montbrat, moi.

— Vous n'y restez pas?

— Non ! il faut que je sois de retour à Boussac , ce soir, à onze heures. Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j'y ai laissés , et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude.

— En ce cas, M. Léon, marchez donc devant, j'arriverai à Montbrat quand vous serez parti, et comme ça tout s'arrangera.

— Gomme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin?

— Oh 1 je le trouverai bien , monsieur ! je ne me perdrai pas, allez !

— G'est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès; de Barlot. Il faut prendre à gauche. » Et il donna de l'éperon à son cheval, mais au bout de trente pas, il s'arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose. Jeanne l'eut bientôt rejoint et l'aida naïvement à retrouver sa cravache qu'il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin étaii effroyable, tout hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque pas.

a Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi ? dit Marsillat. Tu ne pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir.

— Oh ! c'est égal, j'ai ma cape.

— Mais ce n'est pas sage pour une jeune fille de courir comme cela la nuit toute seule dans ce pays perdu. S'il t'arrivait quelque malheur, Jeanne, j'en serais responsable, sais-tu! Allons, monte en croupe, tu arriveras une demi-heure plus tôt, et moi aussi.

— Mais ne m'attendez pas, M. Léon.

— Si, je veux t'attendre, et t'accompagner au pas, je crains qu'il ne t'arrive malheur.

— Et que voulez-vous qu'il m'arrive?

— Et que crains-tu qu'il t'arrive avec moi? Vraiment tu as peur de moi comme si j'étais cette canaille de père Raguet!

— Oh! non, M. Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête homme; mais vous aimez à plaisanter, et j'ai le cœur trop gros pour plaisanter aujourd'hui.

— Non , ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que depuis un an je ne te laisse pas tranquille? Est-ce que d'ailleurs tu as jamais eu à te plaindre de moi?

— Oh ! non , monsieur, j'aurais tort de dire ça. ^Ehbien, allons donc! «dit Marsilkit,en la prenant

dans ses bras et en l'asseyant sur son manteau qu'il plia avec soin sur la croupe de Fanchon.

Jeanne eût craint d'être prude et par cela même agaçante, en exagérant une peur qui n'était pas bien

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formulée ollc-méme. Elle résolu! de prendre confiance en Dieu et en l'honneur du bienfaiteur de sa tante. I.éon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone!

<c Ah çà ! liens-loi bien après moi, dit-il , car il faut nous hâter, la pluie commence.

— Non , il ne pleut pas, monsieur Léon , dit Jeanne.

— Je te dis qu'il va pleuvoir à verse. Allons, mets ton bras autour de moi , ou tu vas tomber, je t'en avertis. »

Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture qui partit au grand trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d'une main la courroie de la croupière^ et de l'autre la veste de Marsillat. A peine eut-il senti le bras de la jeune fille contre sa poitrine que les palpitations de son sein étoufTèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas l'eflaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d'une demi-heure après, malgré l'obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent la montagne de Montbrat.

Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de son nom véritable (i), les paysans appellent aussi la forteresse des Mille bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine féodale est assise sur des fondations romaines, Xefh quelles prirent jadis la place d'une forteresse gauloise. Ce lieu a \u les combats formidables des Toullois Cambûmeencei contre Fabius. Je crois qu'on découvre encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du maîlus gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain , avec les yeux de la foi.

Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de Boussac et entre autres un domaine ou métairie du côté de Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine , qui ne donnait aucune valeur à la propriété, dans un pays où la pierre de construction et la main-d'œuvre sont à vil prix.

La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n'était jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et conduisit sa capture tout droit à ce caslel , dont il ne regrettait pas l'antique splendeur, mais qu'il était cependant un peu vain de posséder. Son grand-père le maron ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n'avaient certes pas dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans le cœur des nobles, s'attache aux vestiges de ces puissantes demeures, ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant, il prenait un secret plaisir plein d'ironie et de vengeance contre l'orgueil nobiliaire en général, à se

{\) \.c% antiquaires le font fl^ri«er rfrMontbard, la inonla{rnc dfs Bill de».

sentir châtelain tout comme un autre. Il eût volontiers écrit sur récusson brisé de sa forteresse, au rebours de certaines devises pieusement audacieuses : « Mon argenl et mon droit, »

Quoiqu'il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière, le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins échancrés , formait un enclos très-bien fermé, grâce au soin que l'on avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse , par de fortes traverses en bois brut , solidement cadenassées. Cet enclos servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d'été, leur jument avec ia suite, c'estià-dire avec son poulain. L'herbe croissait haute et serrée dans cette cour t)attue jadis comme le sol d'une aire par les pas des hommes d'armes.

a Attends , Jeanne , dit Léon en aidant la jeune fille à sauter sur l'herbe, je vais fermer la barrière; ensuite je te conduirai, par l'autre porte, à l'endroit où demeure ta tante.

— Ce n'est donc pas ici? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de distinguer quand même elle aurait existé.

— Si fait, sois tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte et en cachant la def dans une fente de mur où il l'avait prise. Donne-moi le temps de fermer ce c6té-ci pour que l'on ne vienne pas me voler Fanchon.

— Mais puisque vous allez repartir tout de suite « monsieur Léon ?

— C'est pour cela que je ne la mets pas à l'écurie. Si je ne la débridais pas, elle casserait tout, p

Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui enleva lestement, alla flairer et saluer, d'un hennissement amical , sa paisible hôtesse, la jument du métayer. Léon , prenant la main de Jeanne, la conduisit k l'entrée d'un bâtiment écrasé et devenu informe par l'écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse , et le coukûr étranglé entre des murailles de quinze pieds d'épaii^ seur conduisaient k une petite pièce ronde, assez semblable à celle que Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près, que la fente étroite et longue qui l'éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et que l'ameublement, sans être riche, était d'un certain confortable. Il y avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur une table d'acajou , deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu'elle se sentit une peu eff'rayée du silence et de l'obscurité de cette demeure, elle était encore loin de se douter qu'elle fût dans la chambre de Marsillat, seule avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n'avait demandé ni reçu l'hospitalité

JEANNE

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LA TOim DE NONTBRAT.

Il y avail bien au domaine de Montbrat, comme dan» la plupart des métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s'en arranger un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui fût habitable dans cette vaste ruine ; et il y venait, tantôt s'inspirer dans la solitude pour étudier les effets d'éloquence qu'il improvisait ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d'étude et quelque chose comme la petite maiion des champs d'un bourgeois libertin.

L'endroit était bien choisi , aucun voisinage indiscret ne pouvait exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers, placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, saitaient fort bien qu'ils seraient mal reçus s'ils accouraient au moindre bruit.

c< Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à la même heure que ses poules, à ce qu'il parait.

— Je sortirai avec vous, M. Marsillat, dit Jeanne qui ne respirait pas à l'aise dans cette tour, et qui commençait à craindre qu'il n'y eCit dans le domaine de Léon ni poules ni servantes.

— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu le heurterais, reprit-il. Ce vieux taudis est plein de trous et d'endroits dangereux. Ne bouge pas d*ici, Jeanne, je vais revenir. »

Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à l'extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que Marsillat fût capable d'un crime, et elle se disait qu'aucune offre, aucune promesse n'aurait d'effet sur elle.

Marsillat n'avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il était trop sceptique pour croire qu'en pareille matière l'occasion pût s'en présenter. S'étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou faibles, il n'avait pas trouvé de cruelles; et, comme il affectait un profond mépris pour la vertu des femmes , il ne voulait point se persuader qu'aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui semblait le résultat d'une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et de paroles pour celle -là que pour les autres , se disait-il; mais voilà enfin l'occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou cinq heures avec moi, à force d'obsessions, j'enflammerai cette froide Galatée, et, à moins qu'elle ne soit de marbre,

) j'en triompherai sans lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence I se disait encore Marsillat : c'est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et l'éloquence, l'esprit et le mensonge, au service de leurs passions. Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur volonté; ils offensent au lieu de persuader; ils dominent et sont maudits, au lieu de se faire aimer.

Se faire aimer I... pensait l'avocat qui se promenait avec vivacité dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé, se faire aimer, de craint qu'on était, et cela dans l'espace de quelques heures! c'est une cause à plaider, et il faut la gagner !... Si Jeanne pouvait m'échapper, mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte d'ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret. Allons, c'est un plaidoyer, c*est un duel, et ne pas triompher, c'est succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires.

« Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull.

— Partie? elle n'est donc plus malade?

— Elle s'est sentie un peu mieux, et il paraît qu'elle s'ennuyait dans cette vieille maison; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l'a prise sur son cheval et Ta menée chez un de tes parents, je ne sais plus lequel. Â présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac. Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de la table.

— Je vas dire qu'on vous apporte une clarté, dit Jeanne, un peu rassurée par les dernières paroles do Marsillat. Vous ne pouvez pas trouver vos papiers comme cela dans la nuit.

— Très-bien, au contraire... je sais où ils sont; je les trouverais les yeux fermés. Ne sors pas , Jeanne ; les métayers sont dans la cour, et puisqu'ils ne t'ont pas vue entrer, j'aime autant qu'ils ne te voient pas sortir.

— Mais c'est peut-être pire , dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on n'a rien à se reprocher?

— Ces gens-là ont de très-mauvaises langues, et je t'avoue que si tu ne te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort aise, quant à moi, qu'ils fissent de-Fesprit sur mon compte. Ce sont les imbéciles de cette espèce qui m'ont fait une réputation de mauvais sujet, et lu vois pourtant, ma vieiUe . que je suis plus raisonnable que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton épouseur d'Anglais.

— Ne dites pas de ces choses-là , M. Léon, et renvoyez vos métayers de la cour, pour que je m'en aille.

— Ils sont en train de foire manger un picotin

JEANNE

d'avoine à Fanchon. Après cela, ils s'en iront d'euxmêmes. Je leur ai dit que j'avais à travailler.

— Mais vous n'avez pas besoin de vous enfermer comme ça.

^ Si 1 La femme est curieuse conune une mouche; elle viendrait me relancer jusqu'ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses dindes, mais dans le fait pour voir si j'y suis seul.

— Ça prouve, M. Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en compagnie.

— Bah! une ou deux fois avec Glaudie , tu sais bien 1 dans le temps, elle était un peu folle !

— Pauvre Glaudie 1 vous lui avez fait bien des peines, pas moins 1 une si bonne fille I Ça n'est pas bien à vous, M. Léon.

— Que veux-tu ? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut moi qu'un autre ; car je suis resté son ami, et je ne l'abandonnerai jamais.

— Oui! vous croyez que l'argent et les cadeaux consolent de tout. Vous vous trompez. Je vous dis, moi , que Glaudie pleure quasiment tous les soirs. Mais en voilà assez, M. Léon, allons-nous-en.

— Donne-moi donc le temps de souffler 1 N'as-tu pas peur que je te retienne malgré toi? Tu méprends pour un méchant homme, Jeanne!

— Ohl non, monsieur!

— Ëh bien alors , tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons libres dans un petit quart d'heure; assieds-toi et ne parle pas si haut, je cherche mes papiers.

^ Vous les cherchez bien longtemps, M. Léon

Vous me ferez arriver trop tard à Toull.

— Â Toull? Tu ne veux donc pas retourner ce soir àBoussac?

— Non, monsieur, puisque je veux voir ma tante !

— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les gens du château.

— Oh I non, monsieur, vous vous trompez bien 1 je les aime trop pour me fâcher jamais contre eux.

— Ëh bien! ils se sont fâchés contre toi!

— G'est possible, monsieur... Mais si ra est, ils en reviendront.

— Jeanne, raconte-moi ce qui s'est passé.

— Rien, monsieur. Je n'ai rien à raconter.

— Tu devrais pourtant avoir confiance en mqi. Tu es une bonne enfant, mais tu ne connais pas les gens nobles; et si tu ne prends pas un bon conseil , tu vas faire, sans le savoir , quelque chose de nuisible à ta réputation ou à tes intérêts.

— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, M. Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n'ai pas besoin d'un avocat.

— Les avocats, conune les confesseurs, sont des gens auxquels on ne cache rien, et qu'on ne se repent jamais d'avoir consultés. Sois sûre, Jeanne,que je sais

l tous les secrets de la maison dont tu sors, et que demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd'hui. Madame de Boussac me consulte sur toutes choses , et tu verras que je serai envoyé vers toi , demain peutêtre, te dis-je , pour te donner ou pour te demander des explications. Si tu m'informais la première de tes sujets de plainte , la réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts seraient mieux défendus.

— Âhl mon Dieu, M. Léon, voilà que vous faites une affaire de tout cela 1 II n'y a pas besoin d'en chercher si long, je vous assure; et si c'est vrai qu'on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne tout.

— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait jusqu'alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à mesure qu'il réussit à la distraire de l'empressement de partir. Si je te disais que je sais déjà ce dont il s'agit.

— Si vous le savez, ne m'en parlez donc pas, répondit Jeanne ; j'ai assez de chagrin comme cela.

— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne ; ce serait m'en faire davantage à moi-même. Mon intention est de t'en épargner de nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n'y a pas plus de bu t jours que j'ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si Guillaume te faisait la cour.

— Ah! mon Dieu ! dit Jeanne blessée dans l'exquise délicatesse de son cœur par cette révéktion noalheureusemcnt trop vraie ; ma marraine a eu le cœur de vous parler de ça?

— Elle ne le croyait pas ; mais la grosse Gharmois le lui répétait si souvent qu'elle commençait à s'en inquiéter. Gela ne doit pas te surprendre, Jeanne; une mère s'eiïraye toujours de voir soufiErir son ûLs et...

— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui arrive à M. Guillaume?

— La Gharmois le prétend ainsi ; mais moi, j'ai essayé de rassurer ta marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n'y a pas de ta faute.

— Vous pouvez bien encore le dire, M. MarsillaL Je ne suis fautive de rien , et ce n'est pas à cause de moi que mon parrain se fait de la peine. G'est impossible!

— Oh! pour cela, Jeanne, je n'en peux pas répondre. Je sais bien que tu n'es pas coquette; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n'as jamais laissé prendre d'espérance à ton parrain?

— Oui, monsieur; oui, je le jure devant Dieu; et vous pouvez, en consience, le jurer aussi I

— Une jeune fille laisse prendre de l'espérance malgré elle, et presque sans le savoir. Tu as de l*amour, Jeanne; et celui qui l'inspire, le voit bien* quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.

— Mais c'est faux! s'écria Jeanno avec l'accent dr

JEANNE

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la vérité. Je n'ai pas eu une minute d'amour pour mon parrain !

— Tu peux m'en donner ta parole d'honneur?

Jeanne, s'écria Léon, tout ému.

— Eh oui, M. Léon! Mais qu'est-ce que ça vous fait à vous? Vous ne voudrei pas me croire non plus, vous.

— Jeanne, je le croirai , je t'estime trop pour ne pas te croire. Je suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre ceux qui t'accusent Injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta main dans la mienne...

— Et pourquoi ça, monsieur?

— Parce que j'engagerai mon honneur pour te défendre, et que c'est une chose grave, ma vieille. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux serment! Tiens, vois-tu, demain matin je serai auprès de ta marraine. Elle me fera appeler pour m'apprendre ton départ, pour se plaindre de toi, peut-être : et j'aurai l'air de ne t'avoir pas rencontrée ce soir, mais je pourrai dire que j'étais bien informé de tes sentiments pour Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne, comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que lu n'aimes pas Guillaume de Boussac.

— Si c'est pour l'acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, M. Léon. Je ne peux pas dire que je n'aime pas mon parrain, ce serait mentir, mais je peux bien jurer que je l'aime comme on doit aimer son frère, son père, son parrain, enfin I

— Bonne et honnête Jeanne! dit Léon en retenant avec adresse sa main qu'elle voulait retirer; on est bien injuste envers toi, et c'est un crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma protégée; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits intérêts; mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts sacrés, ceux de la reconnaissance et de l'honneur. Quand je pense h tous les soins que tu as pris de Guillaume !

— Je n'accuse pas mon parrain, monsieur Léon. 11 ne m'a parié mal qu'une fois, et je suis sûre qu'il en est fâché à l'heure qu'il est. Mam'zelle Marie est un ange des deux, et je la pleurerai toute ma vie. Ma marraine est bien bonne aussi... et je ne sais pas comment elle a pu croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et do m'cpouser! Oh! commenl donc que ma marraine, pour qui j'aurais donné tout mon sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme ca! »

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