LK VAGABOND
Au moment où Jeanne avait quitté le château , Cadet, étonné de ce brusque départ, avaitété en avertir Claudie. Claudie s'était empressée d'en informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n'avait pas tardé à en demander l'explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à la haute politique de madame de Gharmois; et celle-ci, trouvant ce dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu'elle avait imaginés , s'était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens , de faire accepter à Guillaume la nécessité de cette séparation.
En effet, ce soir-là, madame de Gharmois ayant été enfermée un quart d'heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire auprès de la châtelaine, Guillaume s'habillait à la hâte , et descendait à l'écurie, où , sans l'aide de personne , et profitant à dessein du moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l'enfourcha et prit au galop la route de Toull.
Jeanne avait plus d'une heure d'avance sur lui , et il pressait son cheval , désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant qu'elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et les Pierres jomatres sans la rencontrer, lorsqu'il se trouva au détour du chemin face à face avec sir Arthur.
La nuit était encore assez sombre ; mais l'Anglais étant sur un terrain plus élevé que Guillaume , celuici le reconnut à la silhouette de son grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se dessinait sur le fond transparent de l'air.
a Arrêtez-vous , ami , lui dit-il en l'abordant , et reconnaissez-moi.
— A cheval et en voyage! s'écria sir Arthur; Dieu soit loué ! mon cher Guillaume est guéri !
— Oui , Arthur, guéri , tout à fait guéri , répondit Guillaume d'une voix altérée. J'aurai beaucoup de choses à vous dire ; mais, avant tout, dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin.
— Jeanne ? Jeanne dehors aussi à cette heure ? Je n'ai pas rencontré une âme depuis Toull, d'où je viens directement. J'y ai passé la journée à causer avec le curé Alain , et personne à Toull n'attendait Jeanne. Expliquez -moi...
— Arthur , vous savez tout. Vous avez deviné que j'aimais Jeanne, et c'est pour cela que vous vous êtes éloigné ; mais ce que vous ne savez peut-être pas , Arthur, c'est que je l'ai offensée, et c'est pour cela qu'elle a fui, elle aussi. Mon Dieu, mon Dieu! quelle épouvante s'éveille en moi ! Où peut-elle cire ?
— Mais depuis quand est-elle partie?
^ite
JEANNE
— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste; les minutes me paraissent des années, depuis que je la cherche...
— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais retourner à Toull, je m'informerai d'elle dans toutes les cabanes du chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se sera infailliblement arrêtée quelque part.
— Vous avez raison, Arthur, séparon&-nous.
— Attendez, Guillaume; pourquoi cette inquiétude si vive?... Quel danger peut courir Jeanne dans ce pays où elle est connue, et où les paysans sont doux et hospitaliers?
— Mon ami, je crains que quelqu'un chez moi n'ait offensé Jeanne, encore plus que moil J'ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma mèrel Je crains le désespoir de Jeanne I
— Mais qu'avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume ?Êtes-vous autorise à la ramener chez vous?
— Arthur, sa place est chez moi , auprès de moi , entre ma sœur et moil... Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j'ai à lui dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.
--Si vous êtes décidé à lui offrir une aflectton digne d'elle et de vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter...
— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... mais ce n'est pas le moment; il faut chercher Jeanne et la retrouver.
— Vous pourriez bien la chercher longtemps! » dit une voix creuse qui partit d'auprès d'eux. Et Guillaume, détournant la tête, vit, courbé sous une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l'apparence d'un mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d'Arthur.
« Qtii êtes-vous? s'écria l'Anglais en le saisissant au collet d'une main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons ?
— Si vous commencez par m' étrangler, je ne pourrai pas vous le dire, » répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid.
L'obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de maître Bridevache, et d'ailleurs il est douteux qu'ils se fussent gravés dans sa mémoire. 11 lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s'empara à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question de l'Anglais :
« Qui êtes-vous ?
— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet; mais ne me violentez pas et ne me dessoubrez pas mes vêtements (i) , mon bon monsieur, ça ne vous servirait à rien. »
Et Raguet fît tourner lestement le manche de son
•1) Destoubrer {i\é€h\rir).
bâton dans sa main sèche et agile, prêt à en assener au besoin un coup violent sur la tête de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.
« Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une jeune fille par ce chemin, ditesnous où elle peut être , et vous en serez récompensé.
— Quelle jeune fille cherchez-vous? reprit Raguet feignant de ne plus être sûr de son fait. Si c'est Jeanne, la fille de la mère Tula , la belle pastoure d'Ep-Nell, comme on l'appelle dans le pays, je l'ai vue, je l'ai trèsbien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n'y êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit de Toull à Boussac sans la rencontrer.
— Dites donc où elle est 1 s'écria Guillaume. Dépêchez-vous !
— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu'est-ce qui m'en reviendra ?
— Combien voulez-vous ? dit l'Anglais.
— Dame ! monsieur, vous'êtes assez raisonnable pour savoir qu'un service en vaut un autre. Et ces serviceslà , ça se paye ; ça se paye même cher au jour d'aujourd'hui. Vous n'avez pas de trop bonnes intentions sur la fille, car vous voilà deux, et elle n'aura guère moyen de se défendre, si elle ne veut pas de vous.
— Misérable! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez ou je vous étrangle I s'écria Guillaume, hors de lui, en secouant le vagabond.
— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet; prenez garde de vous échauffer 1 On ne moleste pas comme ça le pauvre monde; on s'en repent un jour ou l'autre.
— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou s'expliquer. Voyons , vous savez bien qui nous sommes probablement , et vous voulez de l'argent. Vous en aurez; parlez vite, ou nous croirons que vous voulez nous tromper, et nous n'écouterons plus rien.
— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d'Ep-Nell est renommée. Mêmement que vous n'êtes pas les premiers qui la cherchiez par ici ; j'en ai déjà rencontré un autre tout à l'heure.
— Un autre 1 s'écria Guillaume en frémissant de rage; parlez donc, où est-il?...
— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais! répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers messieurs! Que le bon Dieu vous assiste! » Et, faisant un mouvement imprévu, d'une vigueur dont sa frêle échine n'eût jamais paru susceptible , il se dégagea de l'étreinte convulsive de Guillaume, et fit quelques pas en avant , en se secouant comme un loup qui s'échappe d'un piège.
«Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la \é-
JEANNE
rilé? s'écria le sage el prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitudes
— Cinquante francs pour votre part, et autant pour la part de votre compagnon, je ne demande pas mieux I... Mais; vous dire où sont les amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le pays; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois pour ne pas se tromper.
— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.
— Oh! cent francs pour me déranger comme ça de ma route! un homme d'âge comme moi! Nenni, monsieur , vous n'y pensez pas.
— Dites donc ce que vous voulez, el marchez devant!
— Ça vaudrait bien le double !...
— Va pour le double; et si vous dites la vérité , vous aurez encore quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés , et n'espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés et nous nous méfions.
— Ça veut dire que vous avez peur ! £h bien! moi aussi j'ai peur... Les loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable; tout le monde a peur dans ce monde.
— De quoi avez-vous peur ?
— D'être trompé aussi. Si , au lieu de me payer , vous me montrez vos pistolets ! Je voudrais savoir vos noms afin d'aller vous réclamer mon argent demain chez vous, si vous ne me tenez pas parole ce soir.
— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible que Jeanne ne soit pas seule, Arthur ; débarrassez-vous de ce mendiant, el passons outre. »
Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n'était qu'un jeu de son esprit méprisant el railleur.
« Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans; pour plus de deux cents francs de danger, bien sûr ! Mais ça m'est égal, je vous retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me récompensez pas honnêtement. Allons! en route! venez par ici. » Et il prit le chemin de Lavaufranche qu'il gardait depuis une demi-heure comme une sentinelle vigilante.
« Je vous assure que ce scélérat nous égare , dit Guillaume à sir Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne peut que nous retarder.
— Essayons toujours ! dit M. Harley.
— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n'avancez guère, el pourtant vous avez huit jambes à votre service.
— C'est vous qui ne marchez pas, dit l'Anglais. Indiquez-nous lechemin, au lieudenous rétarder en vous traînant comme une grenouille devant nos chevaux.
— Vouscroyez, monsieur? »dit Raguet, en déposant
sa besace sous une grosse pierre , où il était sûr delà retrouver, car elle élait marquée d'une croix et sanctifiait ainsi le carrair maudit des quatre chemins , lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable, quand ils ne sont pas préservés par le signe de la religion. Et aussitôt le mendiant courbé se redressa, le vieillard languissant parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir devant les cavaliers avec tant de légèreté , que les chevaux avaient de la peine à le suivre.
Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s'arrêta.
« C'est ici, messieurs, dit-il, et vous allez me payer, ou je réveille le monde de la métairie, et vous n'arriverez pas comme vous voudrez à la porte du château k M. Marsillat.
— Marsillat! »s'écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était venu autrefois déjeuner avec le jeunelicencié endroit. Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir Arthur comptait à Raguet douze pièces d'or, sans lâcher la crosse d'un pistolet qu'il avait tenu armé durant cette course , à tout événement.
« Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle, » dit-il au vagabond en lui remettant son salaire.
Raguet vit scintiller dans l'ombre l'or de l'Anglais et l'acier de son arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s'élançant sur ses traces :
a Vous trouverez la clef du cadenas de la cour, dit-il, dans la première pierre à droite; sans cela vous n'arriveriez pas. La tourelle est à main droite aussi; dans le préau il y a un couloir , et puis une seule porte , qui n'est pas si solide qu'elle en a l'air. Vous m'avez bien payé , je suis content. Marsillat est un chélil qui laisserait mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui , je suis un homme mort ; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant. » Et il disparut.
Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de luimême, il arrêta le jeune hommeàlaporte du château.
«Ami, lui dit-il, qu'allez-vous faire? Il se peut qu'on nous ait trompés; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu'ici, malgré elle ? et vous ne supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le ravisseur! D'ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d'un forfait?
— Je le crois capable de tout! Hâtons-nous, Arthur, un pressentiment me dit que Jeanne est ici, el qu'elle y est en danger.
—Et cependant cela n'est guère croyable. Calmezvous donc, Guillaume, et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à l'improviste chez votre ami.
— Lui, mon ami! il ne le fut jamais, le lâche !
— Cher Guillaume la jalousie vous transporte el
JEANNE
vous égare. MarsîUal esl peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le san^ç-froid est ici nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire k main armée chez un homme avec lequel nous n'avons jamais eu que de bonnes relations? Guillaume, je crois, j'ose dire que Jeanne m'est au moins aussi chère qu'à vous , que son honneur m'est plus sacré que le mien propre... et pourtant, je ne puis , sur la parole d'un bandit, me décider à venir follement la demander ici, le pistolet au poing. Je n'ai pas hésité à suivre ce vagabond, je n'hésite pas non plus à chercher Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat; mais je voudrais que tout cela se passât suivant les lois de l'honneur, de la bienveillance, et de l'équité.
— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il m'est impossible d'être calme, ma tète brûle et mon sang bout dans mes veines..., et pourtant, je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas amoureux d'elle... du moins, je ne le suis plus... je ne l'ai peut-être jamais été... C'était une erreur de mon imagination, un instinct sacré qui parlait en moi à mon insu! Arthur, vous seul au monde pouvez et devez recevoir cette confidence, car vous voulez et vous devez être l'époux de Jeanne... Jeanne estla fille de mon pèrel Jeanne est ma sœur... Jugez maintenant si j'ai le droit de la chercher jusque dans les bras de Marsillat, et si mon devoir n'est pas de la disputer à un infâme, les armes k la main. »
M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son Fang-froid et sa présence d'esprit.
« Guillaume, dit-il, laissez -moi parler le premier, laissez- moi faire , et maitrisez-vous, quoi qu'il arrive. »
Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et ouvrit le cadenas.Voulant empêcher son jeune ami d'agir le premier, il le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea, sans l'avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir,se heurta contre Finaud , qui grattait patiemment k la porte depuis une heure, colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles :
« N'importe, Jeanne ! malgré toi! Tu ne seras pas damnée pour un baiser! »
Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui cherchaient à l'ébranler.
« Laissez-moi, M. Léon, vous me faites peur, dit en même temps la voix altérée de Jeanne. Si c'est pour jouer, c'est bien cruel; j'aime mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là. »
C'est alors que M. Harley, pour distraire MarsilUt de ses desseins coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune. Guillaume était déjà derrière lui.
« Ah I merci, mon bon Dieu , s'écria Jeanne, voilà du monde pour vous faire honte, M. Léon.
— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi , ou tu es morte!
— Oh ! tuez-moi, si vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas. »
Mais elle se tut cependant, en entendant Marsillat armer son fusil de chasse qu'il venait de tirer de l'étui à la hâte, et dont il dirigea le canon vers les assiégeants.
« Jeanne , dit-il en parlant toujours à voix basse , le premier qui entrera ici malgré moi le payera cher !.. Si tu as le malheur de dire un mot, de foire un cri, un mouvement... j'ouvre... et je tue!..
— M. Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l'amour du bon Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de vous. Ne faites pas de malheur ; je ne demande qu'à sortir sans qu'on fasse attention à moi , et je ne dirai jamais que vous avez voulu me faire peur. »
On frappait toujours à la porte, et si fort qu'on l'ébranlait sur ses gonds. Mais comme on ne disait rien encore , Marsillat pensa sérieusement que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et lui dit de se retirer dans l'alcôve, dans la crainte d'une balle.
a Si c'est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous défendre, M. Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte après, c'est tout ce qu'il me faut.
— Eh bien! ma brave fille, dit Marsillat avec résolution et sang-froid , prends mon autre fusil qui esl accroché au mur, là, au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte pour me le passer, quand j'aurai fait feu du premier. Qui va là ? ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous ?
— Ouvrez, M. Marsillat, dit sir Arthur, j'ai à vous parler pour une affaire importante et très-pressée.
— Oh ! oh! mon maître, répondit Marsillat, vous parlez bien haut et vous frappez bien fort I Esl-ce là votre manière de réveiller les gens ? Donnez-moi le temps de m'habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne, cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tune veux pas que je fasse sauter les dents à ton jaloux d'Anglais.
— Moi ! que je me cache derrière votre lit? répondit Jeanne. Oh ! non, monsieur , jamais! je ne veux pas me cacher.
— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n'en passeras pas moins pour ma maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera ! A ton aise, ma mignonne ! Eh bien, M. Harley ! reprit-il à haute voix, quand vous serez las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz ! Je vous avertis que je ne suis pas seul, et que je ne vous ouvrirai pas. Allez m'attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J'irai savoir ce qu'il y a pour votre service.
— Vous ouvrirez, monsieur, s'écria Guillaume, in-
capable de se contenir plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d'enfoncer la porte.
— Ah ! ah ! vous êtes deux ? reprit Marsillat d'un ton froid et méprisant. Eh bien ! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J'ai quatre balles à votre service, car je n'entends pas vous laisser voir ma maltresse.
— Ce sera donc un combat à mort ! s'écria Guillaume, car nous sommes armés aussi, et nous voulons entrer. » Et il secoua la porte d'une main exaspérée par la colère.
Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille fraîchement recrépie, renonça à l'idée de se défendre. Il lui paraissait indigne de lui de se venger d'un enfant jaloux, autrement que par le mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et chercha Jeanne dans l'obscurité pour la préserver de toute atteinte. Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu'elle avait pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s'en assurer lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s'élança le premier, les mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la fureur impétueuse du jeune homme qui s'efforçait de le dépasser, et qui avait un pistolet dans chaque main.
a Très-bien, messieurs, à merveille 1 dit Marsillat. Je pourrais vous recevoir comme des brigands, puisqu'il vous plaît de mettre en commun vos transports jaloux et de venir violer indécemment et grossièrement mon domicile. Mais j'ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en demande à l'un et à l'autre une réparation plus loyale et plus brave que l'assassinat ; deux contre un à tâtons I
— Tout de suite, si vous voulez, monsieur I s'écria Guillaume. La lune se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre la distance convenable.
— Non, messieurs, demain, dit Marsillat; j'ai ici une femme que je ne veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu'à ce que vous m'ayez fait l'honneur de vous retirer.
— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé, j'espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très-froidement M. Harley; car nous savons, M. Marsillat, qu'elle est ici contre son gré.
— Vous en avez menti, s'écria Léon, et puisque vous me forcez à la défensive , je vous déclare que vous n'approcherez pas de mon lit aussi facilement que de ma porte.
— Jeanne, s'écria Guillaume , sortez de l'endroit où vous êtes cachée, répondez!... Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre.
— Vous voyez, messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu'il vousplaltd'appeler Jeanne n'est point ici , ou que, si elle y est, elle ne désire pas beaucoup voire protection , car elle ne répond pas.
Q. SAND. — TOME V
— Si elle ne répond pas , s'écria Guillaume , c'est qu'elle est évanouie ou morte ; mais que vous l'ayez outragée ou assassinée , elle n'en sera pas moins arrachée d'ici, fallût-il à l'instant même châtier en vous le dernier des scélérats et des lâches. »
La lune commençait à monter au-dessus des collines de l'horizon et le vent frais, qui accompagne souvent le lever de cet astre, balayait les nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l'intérieur de la tourelle, et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le jugement, s'était assuré que le lit n'avait pas été dérangé, que les rideaux étaient ouverts, qu'il n'y avait dans cette petite pièce, de construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui s'étaient précipités dans la chambre, elle avait dû profiter de ce premier moment de trouble pour s'esquiver adroitement. Ces réflexion s rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l'abandonner.
« Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi parle soupçon et la crainte. Jeanne n'est pas ici, elle s'est enfuie déjà dans le préau, allez la rejoindre, et laissez-moi parler avec M. Marsillat.
— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s'écria Guillaume en s'élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son témoignage vous condamne 1
— M. Marsillat, dit Arthur, lorsqu'il fut seul avec lui , je ne me permettrai pas de qualifier votre conduite, car j'ignore par quels artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu'elle en est sortie pure , et j'aime à croire que vous espériez la convaincre sans avoir l'intention de lui faire violence.
— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes intentions, monsieur, répondit Léon. ^ Je n'ai de comptes à rendre à personne , et c'est vous qui avez à m'expliquer votre propre conduite et vos propres intentions. J'attends de vous de promptes excuses ou une prochaine réparation.
— Si j'avais agi légèrement, dit M. Harley, si j'étair entré ici sans la certitude d'y trouver Jeanne, si je ne l'avais entendue protester contre vos entreprises, enfin si je m'étais trompé, je vous ferais toutes sortes d'excuses, et je n'attendrais pas, pour vous l'offrir, que vous demandiez une réparation. Mais j'ai écouté à votre porte, j'ai fait cette action pour la première et, j'espère ,pour la dernière fois de ma vie. Je n'en ai pas de honte; car je suis en droit, maintenant, de défendre l'honneur d'une pauvre fille contre vos criminelles et indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur à vos yeux en m'en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne et vous.
— Oui, dit Marsillatavecun rire amer, c'est précisément cela que je désirerais savoir. Quel droit avez-vous
JEANNE
plus que moi sur une très-belle fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous éles marié?
— Marié, moi? Qui vous a fait ce conte ridicule? On vous a trompé, monsieur, je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en mariage, même après répreuve délicate qu'elle a subie ici , même au risque du ridicule que vous avez certainement Tintention de déverser sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant à la main de Jeanne, je vienne la soustraire k vos outrages. Je ne serais pas entré chez vous de moi-même avec eflraction. J'aime à croire qu'après avoir un peu parlementé, vous m'auriez ouvert cette porte que l'impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère , et par un sentiment d'indignation et de sollicitude j'oserais dire paternelle. Il venait, h titre de parrain, c'est-à-dire d'unique protecteur et d'unique parent adoptifde l'orpheline, de m'accorder sa main et de ne constituer son défenseur. Je sais, monsieur, que tout ceci vous parait fort ridicule, et je sais à quels sarcasmes je me livre en vous parlant avec cette franchise: c'est pour cela que vous considérant dès aujourd'hui comme l'ennemi de mon repos et de mon honneur , dans le passé , dans le pré^ sent, et dans l'avenir, je vous prie dem'assignerlejour et l'heure où il vous plaira de me donner satisfaction.
— Ainsi, monsieur, vous, l'agresseur, vous vous posez en homme offensé et provoqué, parce qu'il vous plait d'épouser la fille que le petit baron n'a pas eu l'esprit de séduire? C'est admirable! J'accepte le rôle que vous m'attribuez; pourvu que je me batte avec vous, c'est tout ce que je demande.
— Prenez-le comme vous voudrez, monsieur; je vous laisse le choix des armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer k demain matin.
— Non , monsieur , je plaide après-demain une cause d'où dépendent l'honneur et l'existence d'une famille estimable. Nous sommes aujourd'hui lundi. Je
^ars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons la partie à mon retour, c*est-à-dire à mercredi matin. —C'est convenu, monsieur, et j'espère que jusquelà vous n'exigerez ni n'accorderez aucune autre promesse de réparation:
— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d'un homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il lui a plu de me gratifier tout à l'heure, et je vous promets de les pardonner.
— C'est ce que je n'obtiendrais jamais de lui, monsieur, et je n'essayerai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le moment d'un duel,' et votre honneur sera satisfait si j'y succombe.
— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de leçons de tir et d'escrime pour ne pas
désirer une partie que je jouerais contre lui à coup sur. Comptez donc sur ma générosité, et obtenez du moins pour ce soir qu'il ne me pousse pas à bout.
— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l'obligeance de ne pas vous exposer davantage à l'emportement de ce jeune homme; je vais le rejoindre et l'emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir de cette chambre.
— Allons, je vous le promets, Arthur. Mais nous ne convenons ni du lieu ni des armes?
— Vous en déciderez. J'attends un billet de vous demain matin, et je me conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat, le choix m'est donc indifférent.
— Diable! votre aveu me fâche! je suis aussi fort à l'épée qu'au pistolet.
— Je le sais, tant mieux pour vous.
— Nous tirerons au sort!
— Comme il vous plaira! »
M. Harlcy salua Léon, et s'éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la tour avec agitation.il était seul.
c Arthur, s'écria-t-il, Jeanne est introuvable. J'ai cherché dans toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat Fa cachée quelque part H faut qu'elle soit bâillonnée ou mourante! Il y a là un crime affreux. Laissez-moi ! laissez-moi rentrer ! j'étranglerai ce scélérat. Je lui arracherai la vérité; je briserai tout dans son repaire infâme I
— Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J'ai tout observé, son maintien, sa voix et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré avec nous dans la tour, et il n'y est plus, je ne le vois pas ici. Il m'a semblé que je l'entendais aboyer et hurler dehors pendant que je parlais avec Léon. Jeanne s'est enfuie, n'en doutez pas Nous allons la retrouver en chemin.
— Votre confiance est insensée, Arthur! Si Jeanne est ici , nous la laissons au pouvoir de ce misérable ! Non,^on, je ne sortirai pas d'ici sans elle!
— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l'antique forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu'un debout ! c'est Jeanne, à coup sûr! »
Et ils s'élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de glisser rapidement.
Mais ce n'était pas Jeanne. C'était Raguet le Bridevache, qui leur faisait signe de le suivre.
MALHIUK.
Raguet marchait en regardant derrière lui avec précaution , et il s'empressa d'attirer Guillaume el son ami au dehors.
JEANNE
« Vous cherchez la ûlle, dit cet espion vigilant, et sans moi vous ne la trouverez jamais. Combien me donnerez'vous pour ça ?
— Ce que tu voudras , l'ami I répondit Guillaume. Tu ne nous as pas trompés, nous ne compterons pas avec toi.
— Si fait, mon garçon, comptez I comptez! » dit Raguet en tendant son chapeau.
Guillaume prit une poignée d'argent dans sa poche et la jeta dans le chapeau crasseux du mendiant, sans compter, en effet.
« Ça va bien, la nuit n'est pas mauvaise, dit Raguet; z'enfanU, venez avec moi. »
Et il les conduisit le long des murs extérieurs du vieux château , jusqu'à un endroit où il s'arrêta. Le terrain, formé par les éboulements de la ruine, avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme pour éloigner du sol la fenêtre étroite , mais dégarnie de ses antiques barreaux de fer, qui éclairait la tourelle consacrée au pied-^i-terre de Marsillat. On avait rejeté plus loin les terres et les graviers amoncelés contre les premiers étages, et cette fenêtre se trouvait ainsi élevée à environ vingt-cinq pieds au-dessus d'une mrte de tranchée à pic qui n'était que le rétablissement parliel de l'ancien bassin des fossés du château. Marsillat, passant souvent les nuits dans ce manoir isolé et désert, s'y était fortifié dans son petit coin du mieux qu'il avait pu.
« Où nous conduisez-vous? dit Guillaume en voyant Ilaguet lui indiquer le fond de la tranchée du bout de son bâton.
— Elle est là, » dit Raguet, en parlant très-bas et en se cachant derrière un monceau de débris pour n'être pas vu de la fenêtre de la tourelle. Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, fit avec le bâton un geste de haut en bas, et ajouta avec un accent d'indiflerence atroce :
« 11 n'y a qu'un petit malheur, c'est que la fille est morte!.. Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais pas en jurer... Je l'ai bien vue tomber, mais je n'ai pas voulu en approcher... pas si bête!.. Si l'affaire va en justice, on me mettrait encore ça sur le corps. »
Et Raguet disparut comme la première fois. 11 craignait Marsillat; mais ce dernier, qui avait observé, du seuil de la tourelle, la sortie de Guillaume et d'Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se frottait les mains à l'idée de la retrouver blottie et tremblante dans quelque coin.
Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la tranchée. Plus morts que vifs, ils s'agitaient en vain dans l'ombre. Jeanne n'y était pas.
« Grâce au ciel , dit Arthur, cette fois le vagabond nous a trompés.
— Hélas! non, dit Guillaume, car voici la mante de Jeanne! »Et il ramassa la cape de la jeune fille.
Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direc-
tion de la tranchée, cherchant toujours » mais n'osant plus échanger leurs réflexions sinistres.
Au fond de ce ravin étroit coule un filet d'eau cristalline qui murmure entre les rochers. La source est là qui sort de terre entre de gros blocs de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec un petit bruit de pluie continue. Guillaume courut vers ces bancs de pierre, et fit un cri de joie en voyant clairement une femme assise au bord de la source. La lune, dégagée des nuages, donnait en plein sur elle. C'était Jeanne immobile, pâle comme une morte, mais le sourire sur les lèvres et les mains croisées l'une sur l'autre dans une attitude rêveuse et tranquille. Finaud était couché à .ses pieds.
« Jeanne! s'écria Guillaume en tombant à genoux auprès d'elle, tu es sauvée! Dieu soit mille fois béni!
— Oh! ça n'est rien, rien du tout, mon parrain, dit Jeanne en se laissant prendre et baiser les mains. Bonjour, monsieur Arthur? Vous voilà donc revenu de votre voyage? Ça va bien, merci.
— Jeanne, Jeanne, d'où viens-tu? Où étais-tu cachée? Tu n'es donc pas tombée? dit Guillaume.
— Tombée? Oui, m'est avis que je suis tombée un peu fort... C'est la jument à M. Marsillat... Non... je ne sais plus, mon parrain; j'ai dormi par terre un peu de temps; mais mon chien m'a tant tiraillée qu'il m'a réveillée. Et puis je me suis levée; je n'ai rien de cassé, car j'ai marché un bout de chemin. Mais je suis vannée de fatigue, et je me suis assise là pour me reposer un brin. Je ne vois plus mes vaches. Claudie les aura fait rentrer. Allons, mon parrain, ça doit être l'heure de rentrer aussi à la maison.
— Oui, d la maison! bonne Jeanne, ma chère Jeanne, ô ma sœur chérie !
— Votre sœur? Elle est donc là , cette chère mignonne ? Je ne la vois pas ! Dame ! je suis tout étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d'où je sors.
— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne la faites pas parler, ne lui donnez pas d'émotion. Elle s'est jetée par la fenêtre, cela est certain... » Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant l'élévation de cette fenêtre que l'éloignement faisait paraître plus efi'rayante encore. «Quelle chute! dit-il, et quel miracle Dieu a daigné faire pour nous! Ceci n'aura pas de suites, j'espère. Mais vous voyez qu'elle n'a pas sa tête. Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas à rassembler trop vite ses souvenirs. En arrivant à Boussac, il sera prudent de la faire saigner.
— Atlons-nous-en , pas vrai, mon parrain? dit Jeanne en se levant avec aisance. J'ai quasiment peur dans l'endroit d'ici, je ne sais pas pourquoi; mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous dans le pré du château? N'avez-vous pas vu le père Raguet?
— Raguet! dit Guillaume, qui se rappela enfin où il avait rencontré le vagabond. Non, Jeanne, il n'y a
JEANNE
pas de Ragucfc ici. Viens, la chère mignonne t'atlend pour te dire bonsoir avant de se coucher. )>
Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras de Guillaume; cl Arthur, ayant été chercher les chevaux qu'il avait attachés à la porte du château en arrivant , la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent la route de Boussac, en longeant le vallon de la Petite-Creuse. Guillaume reconnaissait le pays, éclairé par la lune; mais ils marchaient au pas le plus lentement possible, sir Arthur craignant de provoquer chez Jeanne quel> que crise nerveuse , à la suite de Tébranlement terrible de sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley n*osait lui adresser la parole que pour lui demander de temps en temps comment elle se trouvait.
c( Mais je me trouve bien , répondait Jeanne avec surprise. Pourquoi donc que vous me demandez ça, M. Harley? Je ne suis pas malade. »
Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses afflictions. Elle paraissait méditer, et cependant Taction de sa pensée n'était plus qu'un rôve paisible et doux. La nuit était devenue sereine et la lune brillante. Jeanne entendait encore le chant du grillon et delà grenouille verte, comme lorsqu'elle avait marché dans la direction de Toull. Mais elle tournait le dos cette fois au clocher de son village, et elle ne s'en rendait pas compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se confondait dans ses souvenirs et dans sesaffeclions : la veillée d'autrefois, dans les prés du Bourbonnais, la rêverie du malin dans la rosée autour du château, ses chèvres d'Ep-Nell, ses vaches de Boussac, le bon curé Alain, la chère demoiselle Marie et jusqu'à sa mère Tula, qui n'était plus morte dans cet heureux songe qu'elle faisait les yeux ouverts. Quelquefois elle penchait sa tète languissante sur l'épaule de sir Arthur; et sa pudeur craintive ne s'apercevait pas de la présence de cet ami, dont elle sentait vaguement l'influence affectueuse et chaste s'étendre sur elle, à son insu.
Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent au château de Boussac, il était plus de minuit. La maison était à peu près déserte. Glaudie, inquiète et consternée, pleurait seule dans un coin de la cuisine, et Cadet n'était pas là pour prendre les chevaux. Il était monté h cheval lui-même, sur l'ordre de madame de Boussac, pour chercher Guillaume, dont le brusque départ et la longue absence avaient excité les plus vives inquiétudes.
« Votre maman a été sur la route de Toull jusqu'à dix heures du soir pour vous attendre, dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de rentrer, et mam'zelle Marie y est encore avec madame de Charmois.
— J'irai rassurer mademoiselle Marie, dit M. Harley à Guillaume; allez consoler votre mère, et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne. En passant, j'avertirai le médecin de venir la voir.
— Le médecin est encore dans la maison, dit Claudie. Tu t'es donc trouvée fatiguée (malade), ma Jeanne?
— Ça n'est rien, » dit Jeanne en l'embrassant.
Madame de Boussac gronda son fils en pleurant. Contre sa coutume, Guillaume reçut les tendres reproches de sa mère avec un peu de hauteur et d'impatience. Il prétendit qu'il ne savait pas pourquoi depuis quelques jours tout le monde voulait lui persuader qu'il était malade ; il assura qu'il se sentait fort bien, qu'il avait eu la fanUisie, comme cela lui éuit arrivé bien d'autres fois , d'aller voir le lever de la lune sur les Pierres jomatres; qu'en chemin il s'était arrêté pour causer avec sir Arthur, qu'il avait saisi au passage; puis qu'ils avaient rencontré Jeanne qui venait de voir sa Unie malade à Toull; qu'il avait pris sa fifleule en croupe , et qu'il avait eu le malheur de la laisser tomber; qu'enfin ils étaient revenus par la route d'en bas, pour ne pas fatiguer celte pauvre enfant , un peu brisée de $a chute.
L'histoire éUit plus vraisemblable et plus naturelle ainsi que la vérité même. Madame de Boussac ne la révoqua point en doute; seulement elle fit observer à son fils qu'il éUit ridicule et déplacé de prendre- sa servante en croupe; que c'étaient des usages de la petite bourgeoisie du pays , fort détestables à imiter. Comme elle paraissait un peu plus sensible à celte inconvenance de Guillaume qu'à l'accident de Jeanne, Guillaume irrilé répondit avec un peu d'aigreur que Jeanne était son égale de toutes les manières, et qu'il s'étonnait de la différence que l'on voulait établir, dans les préjugés du monde, entre une personne et une autre. Madame de Boussac trouva qu'il s'insurgeait; elle le gronda, pleura encore, et ne put le décider à écouter la fin de sa mercuriale.
« Chère maman, lui dit-il, il y a une chose qui m'inquiète beaucoup plus : c'est l'accident arrivé à ma sœur de lait, à tolre filleule, à celle amie, à celte enfant de la maison , que je ne pourrai jamais traiter de servante ni regarder comme telle , après tous les soins qu'elle m'a prodigués dans ma maladie. Vous permettrez que j'aille m'informer d'elle et que je remette à demain notre discussion sur la supériorité de mon rang et l'excellence de ma personne. J'ai eu bien tort, en effet, de prendre Jeanne sur mon dieval, puisque j'ai eu la déplorable maladresse de la laisser tomber. Voilà , je le confesse , la seule chose dont je me repente amèrement. »
Quelques instants après, madame de Boussac, Guillaume, Marie, Arthur et le médecin étaient rassemblés autour de Jeanne , que Marie avait fait venir dans sa chambre, et qui s'étonnait de leur inquiétude. Le médecin s'en étonnait aussi. Jeanne ne se rappelant pas d'où elle était tombée, et se persuadant que ce qu'elle entendait raconter de son accident était la vérité, avait pourtant le souvenir distinct d'être tombée sur ses pieds sur de la terre fraîchement remuée, puis sur ses genoux , et d'élrc restée comme endormie pendant un temps qu'elle ne pouvait préciser.
<f Eh pardieu t ce n'est rieu qu'un élourdissement, disait le médecin, la surprise, la peur peut-être. Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne s'est pas fait de mal. Il n'y a donc pas à s'occuper de cela.
— Monsieur, dit sir Arthur en l'attirant à l'écart, la chute est plus grave que Jeanne ne peut se la retracer. Lorsque le cheval s'est eff^rayé, il était tout au bord du chemin de Toull, dans l'endroit le plus escarpé. Jeanne est tombée d'environ trente pieds de haut, sur le gazon à la vérité, mais elle a été évanouie près d'un quart d'heure, et, depuis ce temps, elle n'a plus bien sa tête. Elle sait à peine où elle est, et ce qui lui est arrivé.
— Ceci change la thèse, dît le médecin, et je vais la saigner sur-le-champ. Une atteinte à la moelle épinière , un déchirement des enveloppes du cœur, une commotion cérébrale sont toujours fort à craindre dans ces cas-là. »
La saignée pratiquée , Jeanne reprit peu à peu ses couleurs, et s'endormit bientôt sur un lit que Marie lui fit dresser à côté du sien. Inquiète de sa chère pastoure, comme elle l'appelait, elle ne voulait pas la quitter d'un instant. Sir Arthur, plus robuste que Guillaume, dont les violentes émotions étaient toujours suivies de grands accablements, ne songea même pas à se coucher. Attentif au moindre bruit, il vint souvent sur la pointe du pied écouler dans le corridor, et il ne se tranquillisa qu'en voyant, à l'aube nouvelle, Jeanne sortir de la chambre de sa mignonne pour aller respirer l'air des champs. Jeanne crut qu'il venait de se lever aussi; et persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune méfiance contre lui , elle lui accorda une franche poignée de main en le remerciant de tout ce qu'il avait fait pour elle.
« Est-ce que vous vous souvenez de tout? lui demanda-t-il.
— Oui, oui, monsieur, je me souviens bien de tout ce matin. Mais c'est égal, il faudra toujours dire comme vous avez dit hier soir. Ça arrange tout, et ça sauve M. de Marsillat d'une vilaine histoire.
— Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant homme?
— Dieu ordonne de tout pardonner, et d'ailleurs M. Marsillat n'est pas méchant. Il a voulu rire un peu sottement avec moi. Vous savez, c'est un garçon qui a de vilaines manières. Il veut toujours embrasser les filles. Moi, cane me convenait pas, et je vous réponds que je l'aurais bien fait finir. Je suis plus forte qu'il ne croit, et il ne m'aurait jamais embrassée. Mais il s*amusait à m'enfcrmer dans sa chambre et à me faire toutes sortes de contes pour m'empêcher de sortir. On aurait dit qu'il voulait faire mal parler de moi en me gardant là toute la nuit. Aussi quand j'ai reconnu votre voix et celle de mon parrain, j'ai été bien con- UMilc. Mais ne voilà-t-il pas qu'il a fait comme s'il voulait vous tuer tous les deux à cause de moi? Il a pris sou fusil , et il m'a dit : « Si tu ne veux pas paraître
d'accord avec moi pour être ici, je vas casser la tête à l'Anglais. » Je ne voulais pas qu'il fit un malheur ; il paraissait comme fou dans ce moment-là, et ce que vous lui disiez à travers la porte le fâchait tant, qu'il me disait des paroles très-dures et très-méchantes. Alors, d'un côté, la peur qu'il ne fit un mauvais coup, dans la colère; d'un autre côté, la honte d'être trouvée là par vous, et de ne pouvoir pas me défendre de ce qu'il vous dirait contre moi, tout cela m'a décidée à sauter par la fenêtre. Il y avait bien juste la place pour passer mon corps; mais, en me forçant un peu, j'en suis venue à bout. Il m'avait bien dit que la fenêtre était haute. J'avais déjà voulu m'en aller par là. n avait dit que je me tuerais. Mais j'aimais mieux me tuer que de faire tuer mon parrain et vous. D'ailleurs, c'étaient desmenteries que tout ça. Il ne voulait pas vous faire de mal, j'en suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n'était déjà pas si haute , car je ne me suis point fait de mal, et si on ne m'avait pas faiblesée en me tirant du sang, je serais comme à l'ordinaire. C'est égal , je suis bien contente que tout ça soit fini , et je m'en vas aux champs. J'ai été simple de croire à toutes les folies qu'on m'a dites hier. Je vois bien que mon parrain et ma marraine sont toujours bons pour moi, et que ma chère mignonne m'aime toujours. Il n'y a que madame Charmois qui me haïsse. Je ne sais pas pourquoi ; je l'ai toujours servie de mon mieux, elle et sa demoiselle. »
Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce qui s'était passé entre elle et madame de Charmois ; mais il lui fallut le deviner aux réponses timides et incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop fièrepour rapporter les termes dont s'était servie la comtesse pour l'outrager.
« Ma chère, disait à cette dernière madame de Boussac en prenant le chocolat avec elle dans sa chambre à coucher, où la sous-préfelte,unpcu parasite par-dessus le marché, vint la relancer de bonne heure, vous n'avez réussi à rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de dire à Guillaume hier soir , mai^ votre secret n'a pas eu le sens commun, Guillaume est plusamoureux que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont pris tous deux pour cette fille d'une passion ridicule; vous voyez que Guillaume a couru après elle comme un fou. Elle a failli se casser le cou, ce qui a augmente le délire de mon fils. Ma fille va jusqu'à la faire coucher dans sa chambre I Si je me permets une observation , CCS enfants , exaltés , je ne sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à entrer en révolte contre moi et, qui pis est, contre toute la société. Ils me jettent à la tête les services et les vertus de Jeanne : moi , je suis faible, et au fond, je l'aime, cette Jeanne. Je n'oublierai jamais qu'elle m'a sauvé mon fils. Quand vous l'avez chassée hier, j'étais furieuse contre vous; ce matin, je crois que je le suis encore un peu : car vous nous avez fait du mal à tous, sans remédier à rien.
JEANNK.
— Que fait Guillaume ce matin?deinanda, d'un air de triomphe paisible, la grosse sous-préfette.
— Il dort.
— A neuf heures du matin, il dort encore? El cette nuit, a-t-4l dormi?
— Parfaitement, à ce que m'assure Cadet qui a passé la nuit dans sa chambre à son insu, par mon ordre.
— Eh ! reprit la Gharmois, s'il dort si bien , il est donc guéri de son amour !
— Vous l'espérez?
— Je vous en donne ma parole d'honneur, je lui ai dit hier des mots magiques. Il a couru après Jeanne, c'e&t tout simple; il la traite comme son égale, cela devait être. Il veut qu'on la chérisse et qu'on la respecte ; je m'y attendais. Mais il n'est plus amoureux, et il épousera Elvire quand nous voudrons.
— Je ne vous comprends pas.
— Vous ne devinez pas? allons, il faut vous aider. La nourrice de Guillaume était servante ici dans la maison, avant votre mariage. Elle était belle, je m'en souviens; elle était peut-être sage, je ne m'en soucie guère; vous fûtes jalouse d'elle au bout de deux ou trois ans de ménage; vous pouviez avoir tort... Mais enfin, Jeanne aurait pu être la fille de votre mari, et se trouver la sœur de Guillaume.
— Juste Dieu I c'est là le conte que vous avez fait à mon fils?
— Pourquoi non ?
— Mais c'est absurde, mais c'est faux! M. de Boussac était à l'armée et n'avait jamais vu Tula avant la naissance de Jeanne.
— Qu'est-ce que cela me fait? Qui donc ira donner ces renseignements exacts à Guillaume? Il est trop délicat pour aller aux informations. Je n'ai dit qu'un root, un demi-mot, et il a deviné.
— Mais vous calomniez la mémoire d'une honnête créature!
— L'honneur de la mère Tula? Le grand mal I Vous voilà comme vos enfants, ma chère !
— Mais vous chargez d'une faute le père de Guillaume! Vous faites descendre mon mari dans l'estime de son fils!
— Pourquoi donc? Est-ce que l'honneur d'un homme tient à ces choses-là? Si j'avais fait passer Jeanne pour votre fille, ce serait bien différent. Mais, dans mon hypothèse, tout s'adaptait à merveille à la situation de Guillaume. J'ai fait de la poésie, de l'éloquence là-dessus. Le sujet prêtait! Guillaume amoureux d'une paysanne... Son père pouvait l'avoir été. Guillaume cédant à sa passion!... Son père y avait cédé. La morale était que de ces amours-là résultent de pauvres enfants qui sont élevés dans la domesticité , qui tombent un jour ou l'autre dans la misère, qui sont exposés à se dégrader, à rencontrer leurs frères, et à devenir l'objet de passions incestueuses... Là-dessus Guillaume s'est écrié : « Merci, merci, ma-
dame! en voilà bien assez. Je suis guéri; vous m'avez rendu un grand service. Mais que ma mère l'ignore toujours; qu'elle croie à la sagesse de mon père. Pauvre père! de quel droit le blàmerais-je , quand moi j'ai failli l'imiter, etc., etc. » Eh bien! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi compliment! »
M"'" de Boussac ne se fit pas beaucoup prier pour rire, et finit par admirer et par remercier la Gharmois.
« Si je vous approuve, lui dit-elle, c'est à condition pourtant que vous me promettrez de désabuser bientôt Guillaume , en lui déclarant que vous étiez dans l'erreur sur sa prétendue parenté avec Jeanne.
— Bien, bien ! dit la Gharmois, quand il sera le mari d'Elvire et quand Jeanne sera bien loin. Si , au contraire, vous la gardez ici, comptez que Guillaume se croira toujours son frère, que je fournirai des preuves, des témoins, s'il le faut.*
— Vous avez le diable au corps ! » dit madame de Boussac.
Cependant, Guillaume, en s'éveillant, sonna pour demander des nouvelles de Jeanne. Sa surprise fut grande quand il apprit qu'elle gardait ses vaches, comme si de rien n'était. Il courut chez sa sœur, et lui parla ainsi :
« Marie, il faut que le rêve de bonheur de notre ami se réalise enfin. Il faut aussi que le sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son âme. Jusqu'à présent, Harley a été timide, Jeanne méfiante ou incrédule, et nous, Marie, nous avons été faibles et irrésolus. II est temps de sortir de notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement et activement à rapprocher ces deux cœurs faits pour se comprendre, et ces deux existences qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l'une pour l'autre.
— Tu me fais trembler, répondit Marie, je ne comprends rien à ce qui s'est passé hier; car j'ai appris, par hasard, mais de source certaine, que la tante de Jeanne n'a pas été malade. C'était donc un prétexte pour nous quitter. Il faut que quelque chose lui ait déplu en nous et Tait fait amèrement souffrir. Il me semble que ce sont tous ces bruits de mariage qui ont circulé malgré nous, et qui lui sont revenus, qui causaient sa résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir de nous la ramener. Béni sois-tu, ami! car je sens que je ne pourrais plus vivre sans Jeanne. Je l'aime, Guillaume, je l'aime comme si elle était notre sœur! Et si tu veux que je te le dise, hier soir, en vous attendant avec anxiété, il m'est passé par la tête mille désirs romanesques, mille rêveries insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais à méditer le projet de quitter le monde, de dépouiller ce rang qui me pèse, de m'enfuir au désert, de chausser des sabots et d'aller garder les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d'Ep-Nell? Oui, j'ai fait ce doux songe, et je ne jurerais pas de ne jamais le réaliser, s'il me fallait vivre ici, loin de ma belle pastoure, dema/iffnnr
JEANNE
d'Are f de rhéroïne de tous les poëmes inédils que je porte dans mon cœur et dans ma tête depuis un an !
— Chère Marie, adorable folle! répondit le jeune baron en souriant d'un air attendri^ ton rêve se réalisera sans secousses, sans scandale, et sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera sir Arthur; ils vivront près de nous, avec nous. Ils achèteront des terres incultes qu'ils fertiliseront peu à peu, et sur lesquelles tu pourras longtemps encore errer avec ta belle pastoure, en chantant des airs rustiques, et en voyant courir de jeunes chevreaux. 11 te sera loisible même de porter des sabots les jours de pluie, et de te croire bergère. Mais pour que tout cela arrive, il faut nous hâter de rendre à Jeanne la con6ance qu'elle doit avoir en nous. Il faut qu'elle sache que personne ici ne veut la séduire, et qu'un honnête homme veut l'épouser, n faut surtout qu'elle quitte ses vaches et qu'elle vienne passer la journée dans ta chambre avec nous trois. H faut enfin que ce soir cette étrange mais bienheureuse union soit décidée, afin que sir Arthur paisse demander sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa marraine et sa protectrice naturelle.
— Allons, dit Marie, le cœur me bat; et je crains de m'éveiller d'un si doux songe! »
Il serait difficile de peindre la surprise naïve et prolongée de Jeanne, lorsqu'assise dans la chambre de Marie, entre sa chère mignonne et son parrain, qui lui parlait avec aniination, elle vit M. Harley, courbé et presque agenouillé devant elle, lui demander de con* sentir à l'épouser. On eut quelque peine à vaincre son humble méfiance et l'effet des mensonges de madame de Charmois. Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné sa parole d'honneur qu'il n'avait jamais été marié, et lorsque Jeanne entendit son parrain et sa mignonne se porter garants delà loyauté de leur ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains sur son genou , pencha la tète et ne répondit rien. Elle semblait ne plus rien entendre et prier intérieurement pour obtenir du ciel la lumière et l'inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement ému. Jamais elle n'avait été aussi belle; et Marsillat, qui l'avait si souvent comparée à Galatée, eût dit qu'elle venait de recevoir le feu sacré de la vie pour la première fois.
Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu k peu le teint de Jeanne redevint pâle comme il l'avait été la veille après sa chute. Ses yeux fixes perdirent leur brillant, et sa bouche retrouva l'expression de réserve et de fermeté qui lui était habituelle.
« Eh bien! Jeanne, dit Marie en la secouant comme pour la réveiller de sa méditation, ne veux-tu donc pas être heureuse?
— Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui baisant les mains, vous me souhaitez quasiment plus de bien qu'à vous-même, et je vous aime quasi autant que j*ai aimé ma chère défunte mère. Jugez donc si je voudrais vous faire plaisir! Vous, mon parrain, vous
faites tout pour me reconsoler d'un peu de peine que vous m'avez causée, et dont je vous assure bien que je ne me souviens plus. Soyez assuré que j'ai autant de confiance en vous qu'en votre sœur. Et, tant qu'à vous, monsieur, dit-elle à sir Arthur en lui prenant la main avec cordialité, je vois bien que vous êtes un brave homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me sens autant d'amitié pour vous que si vous n'étiez pas Anglais. N'allez donc pas vous imaginer que j'aie rien contre vous. Mais aussi vrai que je m'appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand même je voudrais me marier avec vous, ça ne me serait pas permis. Ainsi ne m'en voulez pas, et ne croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser; je dirais que c'est un chagrin pour moi, si ce n'était pécher de dire qu'on est mécontent de faire la volonté de Dieu.
— Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos motifs, mais je crois les avoir devinés. J'ai causé hier toute la journée avec M. Alain; et bien qu'il n'ait pas trahi le secret de votre confiance, il m'a laissé pressentir que vous étiez sous l'empire de scrupules religieux. Je ne crois pas impossible que la religion elle-même fasse cesser ces scrupules mal fondés. Permettez donc que je vous amène demain monsieur le curé de Toull, afin qu'il cause avec vous etqu'il décide, en dernier ressort, si vous devez me refuser ou me laisser l'espérance.
— Ça me fera grand plaisir de revoir M« Alain, dit Jeanne; c'est un bon prêtre et un homme juste; mais ce n'est qu'un prêtre, et il ne peut rien changer à ce qu'on doit au bon Dieu. Faites^le venir si vous voulez, monsieur, je causerai avec lui tant qu'il vous plaira ; mais ne croyez pas que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira comme moi, quand il m'aura écoutée, que je ne puis pas me marier.
— Jeanne, j'espère que tu te trompes, dit mademoiselle de Boussac, et que ton curé le fera changer d'avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure, et je crains qu'en refusant, tu ne fasses violence à ton cœur. »
Jeanne rougit faiblement et pâlit encore davantage après.
a J'ai un peu mal à la tête, dit-elle; je ne peux pas rester comme ça sans travailler , enfermée dans une chambre. Vous voyez, M. Harley, que je ferais une drôle de dame! Laissez-moi aller à mon ouvrage, ma mignonne. »
ii*»'i —