‹ Œuvres de George SandChapitre 4 sur 40 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

— Toi lamboor? s'écria la princesse en éclatant de rire. Ah ! si de Kleist travail vae ainsi , je gage que tu lui aurais tourné la tète. Mon frère t*eùt prise pour son page, et Dieu sait qnels ravages tu eusses faits dans le cœur de nos belles dames ! Mais que parles-tu d'Haydn ? Je connais ce nom-là ; j'ai reçu dernièrement de la musique de cet Haydn, je me le rappelle, et c'est de la bonne musique. Ce n*est pas Fenfant dont tu parles ?

— Pardonnez-moi , madame , c*est un garçon d'une vingtaine d'années , qui a Tair d'en avoir qninxe. C'était mon compagnon de voyage , c'est uioD ami sincère etûdèle. A la lisière d'un petit bois où nos ravisseurs s'arrêtèrent pour déjeuner, nous primes la fuite; nous courûmes comme des lièvres, et nous eûmes le bonheur d'atteindre un carrosse de voyage qui renfermait le noble et beau Frédéric de Trenck , et un ci-devant conquérant , le comte Hoditz de Roswald.

— Le mari de ma tante la margrave de Culmbach! s'écria la princesse : encore un mariage d'amour, de Kleist I c'est au reste, la seule chose honnête et sage que ma grosse tante ait faite en sa vie. Comment est-il, ce comte Hoditz? »

Il fallut que Consuelo fit un portrait détaillé du châtelain de Roswald ; mais , avant qu'elle l'eût achevé, la princesse l'interrompit pour lui faire mille questions sur Trenck , sur le costume qu'il portait ce jour-là, sur les moindres détails ; et lorsque Consuelo lui raconta comme quoi Trenck avait volé à sa défense, comme quoi il avait failli être atteint d'une balle, comme quoi enûn il avait mis en fuite les brigands, et délivré un malheureux déserteur qu'ils emmenaient pieds et poings liés dans leur carriole, il fallut qu'elle recommençât , qu'elle expliquât les moindres circonstances , et qu'elle rapportât les paroles les plus indi£férentes. La joie et l'attendrissement de la princesse furent au comble lorsqu'elle apprit que Trenck et le comte Hoditz ayant emmené les deux jeunes voyageurs dans leur voiture, le baron n'avait fait aucune attention à Consuelo, qu'il n'avait cessé de regarder un portrait caché dans son sein, de soupirer, et de parler au comte d'unamour mystérieux pour une personne haut placée qui faisait le bonheur et le désespoir de sa vie.

(/uand il fut permis à Consuelo de passer outre, elle raconta que le comte Hoditz, ayant deviné son sexe à Passaw, avait voulu se prévaloir un peu trop de la protection qu'il lui avait accordée , et qu'elle s'était sauvée avec Haydn pour reprendre son voyage modeste et aventureux , sur un bateau qui descendait le Danube.

Enfin , elle raconta de quelle manière , en jouant du pipeau, tandis que Haydn, muni de son violon, faisait danser les paysans pour avoir de quoi dîner, elle^était arrivée , un soir, à un joli prieuré , tou-

jours déguisée, et se donnant pour le signor Bertoni , musicien ambulant et zingaro de son métier. u L'hôte de ce prieuré était, dit-elle, un mélomane passionné, de plus un homme d'esprit et un cœur excellent. Il nous prit, moi particulièrement, en grande amitié, et voulut même m'adopler, me promettant un joli bénéfice, si je voulais prendre seulement les ordres mineurs. Le sexe masculin commençait à me lasser. Je ne me sentais pas plus de goût pour la tonsure que pour le tambour; mais un événement bizarre me fit prolonger un peu mon séjour chez cet aimable hôte. Une voyageuse , qui courait la poste , fut prise des douleurs de l'enfantement à la porte du prieuré, et y accoucha d'une petite fille qu'elle abandonna le lendemain malin, et que je persuadai au bon chanoine d'adopter à ma place. Elle fut nommée Angèfe,du nom de son père Anzoleto ; et madame Corîlla, sa mère, alla briguer à Vienne un engagement au théâtre de la cour. Elle l'obtint, à mon exclusion. M. le prince de Kannitz la présenta à l'impératrice Marie-Thérèse comme une respectable veuve ; et je fus rejetée , comme accusée et véhémentement soupçonnée d'avoir de l'amour pour Joseph Haydn, qui recevait des leçons du Porpora et qui demeurait dans la même maison que nous. »

Consuelo détailla son entrevue avec la grande impératrice. La princesse était fort curieuse d'entendre parler de celte femme extraordinaire, à la vertu de laquelle on ne voulait point croire à Berlin, et à qui on donnait pour amants le prince de Kaunitz, le docteur Van Swieten et le poêle Métastase.

Consuelo raconta enfin sa réconciliation avec la Corilla, à propos d'Angèle, et son début dans les premiers r61es, au théâtre impérial, grâce à un remords de conscience et à un élan généreux de cette fille singulière. Puis elle dit les relations de noble et de douce amitié qu'elle avait eues avec le baron de Trenck, chez l'ambassadeur de Venise, et rapporta minutieusement qu'en recevant les adieux de cet aimable jeune homme, elle était convenue avec lui d'un moyen de s'entendre, si la persécution du roi de Prusse venaità en faire naître la nécessité. Elle parla du cahier de musique donl les feuillets devaient servir d'enveloppe et de signature aux lettres qu'il lui ferait parvenir, au besoin, pour l'objet de ses amours, et elle expliqua comment elle avait été éclairée récemment, par un de ces feuillets, sur l'importance de l'écrit cabalistique qu'elle avait remis à la princesse.

On pense bien que ces explications prirent plus de temps que te reste du récit. Enfin la Porporina ayant dit son départ de Vienne avec le Porpora, et de quelle manière elle avait rencontré le roi dé Prusse, sous l'habit d'un simple officier et sous le nom du baron do Kreutz, au château merveilleux

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de Roswald, en Moravie, elle fut obligée de men- Ijonner le service capital qu'elle avait rendu au monarque sans le connaître.

tt Voilà ce que je suis curieuse d*àpprendre, dit madame deKIeist. M. de Pœlnitz,qui babille volontiers, m'a conûé que dernièrement à souper. Sa Majesté avait déclaré à ses convives que son amitié pour la belle Porporina avait des causes plus sérieuses qu'une simple amourette.

— J'ai fait une chose bien simple, pourtant, répondit madame de Rudolstadt. J'ai usé de l'ascendant que j'avais sur un malheureux fanatique pour l'empêcher d'assassiner le roi. Karl, ce pauvre géant bohémien, que le baron de Trenck avait arraché des mains des recruteurs en même temps que moi, était entré au service du comte Hoditz. 11 venait de reconnaître le roi ; il voulait venger sur lui la mort de sa femme et de son enfant, que la misère et le chagrin avaient tués à la suite de son second enlèvement. Heureusement cet homme n'avait pas oublié que j'avais contribué aussi à son salut, et que j'avais donné quelques secours à sa femme. Il se laissa convaincre et ôter le fusil des mains. Le roi, caché dane un pavillon voisin, entendit tout, ainsi qu'il me l'a dit depuis, et, de crainte que son assassin n'eût quelque retour de fureur, il prit, pour s'en aller, un autre chemin que celui où Karl s'était proposé de l'attendre. Le roi voyageait seul à cheval, avec M. de Ruddenbrock; il est donc fort probable qu'un habile tireur comme Karl, à qui, le matin, j'avais vu abattre trois fois le pigeon sur un mât, dans la fête que le comte Hoditz nous avait donnée, n'aurait pas manqué son coup.

— Di^u sait , dit la princesse d'un air rêveur, quels changements ce malheur aurait amenés dans la politique européenne et dans le sort des individus! Maintenant, ma chère Rudolstadt, je crois que je sais très-bien le reste de ton histoire jusqu'à la mort du comte Albert. A Prague , tu as rencontré son oncle le baron , qui t'a amenée au château des Géants pour le voir mourir de phthisie, après t'avoir épousée au moment de rendre le dernier soupir. Tu n'avais donc pas pu te décider à l'aimer ?

— Hélas 1 madame, je l'ai aimé trop tard, et j'ai été bien cruellement punie de mes hésitations et de mon amour pour le théâtre. Forcée , par mon maître Porpora, de débuter à Vienne, trompée par lui sur les dispositions d'Albert , dont il avait supprimé les dernières lettres , et que je croyais guéri de son fatal amour , je m'étais laissé entraîner par les prestiges de la scène, et j'avais fini, en attendant que je fusse engagée à Berlin , par jouer à Vienne avec une sorte d'ivresse.

— Et avec gloire! dit la princesse; nous savons cela.

— Gloire misérable et funeste, reprit Gonsuelo.

Ce que Votre Altesse ne sait point , c'est qu'Albert était venu secrètement à Vienne, qu'il m'avait vue jouer ; qu'attaché à tous mes pas comme une ombre mystérieuse , il m'avait entendue avouer à Joseph Haydn, dans la coulisse, que je ne saurais pas renoncer à mon art sans un affreux regret. Cependant j'aimais Albert ! je jure devant Dieu que j'avais reconnu en moi qu'if m'était encore plus impossible de renoncer à lui qu'à ma vocation , et que je lui avais écrit pour le lui dire ; mais le Porpora , qui Irailait cet amour de chimère et de folie, avait surpris et brûlé ma lettre. Je retrouvai Albert dévoré par une rapide consomption , je lui donnai ma foi , et ne pus lui rendre la vie. Je l'ai vu sur son lit de parade , madame , vêtu comme un seigneur des anciens jours , beau dans les bras de la mort , et le front serein comme celui de l'ange du pardon ; mais je n'ai pu l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure. Je l'ai laissé dans la chapelle ardente da château des Géants sous la garde de Zdenko , ce pauvre prophète insensé qui m'a tendu la main en riant, et en se réjouissant du tranquille sommeil de son ami. Lui, du moins, plus pieux, plus fidèle que moi ^ l'a déposé dans la tombe de ses pères , sans comprendre qu'il ne se relèverait plus de ce lit de repos ! Et moi, je suis partie, entraînée par ie Porpora, ami dévoué mais farouche, cœur paternel mais inflexible, qui me criait aux oreilles jusque sur le cercueil de mon mari :

tt — Tu débutes samedi prochain dans les Virlmoêi

— Etrange vicissitude, en effet, d'une vie d'artiste ! dit la princesse en essuyant une larme ; car la Porporina sanglotait en achevant son histoire : mais tu ne me dis pas, chère Gonsuelo, le plus beau traîl de ta vie , et c'est de quoi Supperville m'a informée avec admiration. Pour ne pas affliger la vieille cha« noinesse et ne pas te départir de ton désintéressement romanesque , tu as renoncé à ton titre , à ton douaire, à ton nom ; tu as demandé le secret à Supperville et au Porpora, seuls témoins de ce mariage précipité, et lu es venue ici, pauvre comme devant, zingarella comme toujours...

— Et artiste à jamais ! répondit Gonsuelo , c'està-dire indépendante, vierge, et morte à tout sentiment d'amour, telle enGn que le Porpora me représentait sans cesse le type idéal de la prétresse àes Muses ! Il l'a emporté, mon terrible maître I et me voilà arrivée au point où il voulait. Je necrois point que j'en sois plus heureuse, nique j'en vaille mieux. Depuis que je n'aime plus et que je ne me sens plus capable d'aimer, je ne sens plus le feu de l'inspiration ni les émotions du théâtre. Ce climat glacé et celte atmosphère de la cour me jettent dans un morne abattement. L'absence du Porpora, l'espèce d'abandon où je me trouve, et la volonté du

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roi qui prolonge mon engagement contre mon gré... je pois vous Tavouer, n*e8t-ce pas, madame ?•••

— J*aarajs dû le deviner! Pauvre enfant, on te croit fière de Tespèce de préférence dont le roi fbonore ; mais tu es sa prisonnière et son esclave, comme moi , comme toute sa famille , comme ses favoris , comme ses soldats , comme ses pages , comme ses petits chiens. prestige de la royauté , auréole des grands princes ! que tu es maussade à ceux dont la vie 8*épuise à te fournir de rayons et de lumière ! Mais, chère Consuelo, tu as encore bien des choses a me dire, et ce ne sont pas celles qui m'intéressent le moins. Paltends de ta sincérité que lu ffl*apprennes positivement en quels termes tu es avec mon frère, et je la provoquerai par la mienne. Croyant que tu étais sa maîtresse , et me Qattant que tu pourrais obtenir de lui la grâce de Trenck, je Tavais recherchée pour remettre notre cause entre tes mains. Maintenant que, grâce au ciel , nous n'avons plus besoin de toi pour cela, et que je suis heureuse de Taimer pour toi-même, je crois que tu peux me dire tout sans te compromettre , d*aulant plus que les affaires de mon frère ne me paraissent pas bien avancées avec toi.

— La manière dont vous vous exprimez sur ce chapitre me fait frémir, madame, répondit Con* suelo en pâlissant. Il y a huit jours seulement que j^ntends chuchoter autour de moi d*un air sérieux sur cette prétendue inclination du roi noire maUre pour sa triste et tremblante sujette. Jusque-là je n'avais jamais vu de possible enlrelui et moi qu'une causerie ei\jouée, bienveillante de sa part, respectueuse de la mienne. Il m'a témoigné de l'amitié et une reconnaissance trop grande pour la conduite si simple que j'ai tenue à Roswald. Mais de là à l'amour, il y a un abîme, et j'espère bien que sa pensée ne l'a pas franchi.

— Moi , je crois le contraire. Il est brusque, taquin et familier avec toi , il te parle comme à un petit garçon, il te passe la main sur la tète comme i ses lévriers; il affecte devant ses amis, depuis quelques jours, d'élre moins amoureux de toi que de qui que ce soit. Tout cela prouve qu'il est en Irain de le devenir. Je le connais bien, moi; je te réponds qu'avant peu il faudra te prononcer. Quel parti prendras-tu? Si tu lui résistes, tues perdue; si tu lui cèdes, tu l'es encore plus. Que feras -tu, ce cas échéant?

— Ni l'un ni l'autre, madame; je ferai comme ses recrues, je déserterai.

— Gela n'est pas facile, et je n'en ai guère envie, car je m'attache à toi singulièrement, et je crois que je mettrais les recruteurs encore une fois à tes Ironssei, plutôt que de te voir partir. Allons, nous chercherons un moyeu. Le cas est grave et de-

mande réflexion. Raconte-moi tout ce qui s'est passé depuis la mort du comte Albert.

— Quelques faits bizarres et inexplicables au milieu d'une vie monotone et sombre. Je vous les dirai tels qu'ils sont, et Votre Altesse m'aidera peut-être à les comprendre.

— J'essayerai , à condition que tu m'appelleras Amélie, comme tout à l'heure. H n'est pas minuit, et je ne veux être Altesse que demain au grand jour. »

La Porporina reprit son récit en ces termes : t< J'ai déjà raconté à madame de Kleist, lorsqu'elle m'a fait l'honneur de venir chez moi pour la première fois, que j'avais été séparée du Porpora en arrivant de Bohème, à la frontière prussienne. J'ignore encore aujourd'hui si le passe-port de mon maître n'était pas en règle, ou si le roi avait devancé notre arrivée par un de ces ordres dont la rapidité tient du prodige, pour interdire au Porpora l'entrée de ses États. Cette pensée, peut^tre coupable, m'était venue d'abord; car je me souvenais de la légèreté brusque et de la sincérité frondeuse que le Porpora avait mise à défendre l'honneur de Trenck et à blâmer la dureté du roi, lorsqu'à un souper chez le comte Hoditz, en Moravie , le roi , se donnant pour lé baron de Kreutz, nous avait annoncé lui-même la prétendue trahison de Trenck et sa réclusion à Glatz...

— En vérité, s'écria la princesse , c'est à propos de Trenck que maître Porpora a déplu au roi?

— Le roi ne m'en a jamais reparlé, madame, et j'ai craint de le lui rappeler. Mais il est certain, que, malgré mes prières et les promesses de Sa Majesté, le Porpora n'a jamais été rappelé.

— Il ne le sera jamais, reprit Amélie, car le roi n'oublie rien , et ne pardonne jamais la franchise quand elle blesse son amour-propre. Le Salomon du Nord hait et persécute quiconque doute de l'infaillibilité de ses jugements ; surtout quand son arrêt n'est qu'une feinte grossière, un odieux prétexte pour se débarrasser d'un ennemi. Ainsi fais-en ton deuil, mon enfant, tu ne reverras jamais le Porpora à Berlin.

— Malgré le chagrin que j'éprouve de son absence, je ne désire plus le voir ici , madame, et je ne ferai plus de démarches pour que le roi lui pardonne. J'ai reçu ce matin une lettre de mon maître, qui m'annonce la réception d'un opéra de lui au théâtre impérial de Vienne. Après mille traverses, il est donc enGn arrivé à son but, et la pièce va être mise à l'étude. Je songerais donc bien plutôt à le rejoindre qu'à l'attirer; mais je crains bien de ne pas être plus libre de sortir d'ici que je n'ai été libre de n'y pas entrer.

— Que veux-tu dire?

•— A la frontière , lorsque je vis que Ton forçait

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mon maître à remonter en voiture et à retourner sur ses pas, je voulus raccompagner et renoncer à mon engagement à Berlin. J^étais tellement indignée de la brutalité et de Fapparenle mauvaise foi d'une telle réception, que j'aurais payé le dédit en travaillant à la sueur de mon front, plutôt que de pénétrer plus avant dans un pays si despotiquement régi. Mais au premier témoignage que je donnai de mes intentions, je fus sommée par TofBcier de police de monter dans une autre chaise de poste qui fut amenée et attelée en un clin d'œil, et comme je me vis entourée de soldats bien déterminés à m'y contrain- • dre, j'embrassai mon maître en pleurant, et je pris le parti de me laisser conduire à Berlin, où j'arrivai, brisée de fatigue et de douleur, à minuit. On me déposa tout près du palais, non loin de l'Opéra, dans une jolie maison appartenant au roi, et disposée de manière à ce que j'y fusse logée absolument seule. J'y trouvai des domestiques à mes ordres et un souper tout préparé. J'ai su que M. de Pœlnitz avait reçu Tordre de tout disposer pour mon arrivée. J'y étais à peine installée, lorsqu'on me fit demander de la part du baron de Kreutz si j'étais visible. Je m'empressai de le recevoir, impatiente que j'étais de me plaindre à lui de l'accueil fait au Porpora, et de lui en demander la réparation. Je feignis donc de ne pas savoir que le baron de Kreutz était Frédéric II. Je pouvais l'ignorer. Le déserteur Karl, en me confiant son projet de l'assassiner, comme officier supérieur prussien, ne me l'avait pas nommé, et je ne l'avais appris que de la bouche du comte Uodilz, après que le roi eut quitté Roswald. Il entra d'un air riant et affable que je ne lui avais pas vu sous son incognito. Sous son pseudonyme, et en pays étranger, il était un peu gêné. A Berlin, il me sembla avoir retrouvé toute la migeslé de son rôle, c'est-à-dire la bonté protectrice et la douceur généreuse dont il sait si bien orner dans l'occasion sa toute-puissance. Il vint à moi en me tendant la main , et en me demandant si je me souvenais de l'avoir vu quelque part.

u — Oui , M. le baron, lui répondis-je» et je me souviens que vous m'avez offert et promis vos bons offices à Berlin, si je venais à en avoir besoin. »

« Alors je lui racontai avec vivacitécequi m'était arrivé à la frontière, et je lui demandai s'il ne pouvait pas faire parvenir au roi la demande d'une réparation pour cet outrage fait à un maître illustre et pour cette contrainte exercée envers moi.

u — Une réparation ! répondît le roi en souriant avec malice, rien que cela? M. Porpora voudrait-il appeler en champ clos le roi de Prusse? et mademoiselle Porporina exigerait peut-être qu'il mit un genou en terre devant elle? »

u Cette raillerie augmenta mon dépit.

« — Votre Mayesté peut ajouter l'ironie à ce que

j'ai déjà souffert, répondis-je; maisj^aimerais mieux avoir à la bénir qu'à la craindre. »

u Le roi me secoua le bras un peu rudement :

(( — Ah ! vous jouez au plus fin , dit-il en attachant ses yeux pénétrants sur les miens : je vous croyais simple et pleine de droiture , et voilà que vous me connaissiez parfaitement bien à Roswald?

<<( — Non, sire, répondis-je, je ne vous connaissais pas, et plût au ciel que je ne vous eusse jamais connu !

u — Je n'en puis dire autant, reprit-il avec douceur ; car sans vous , je serais peut-être resté dans quelque fossé du parc de Roswald. Le succès des batailles n'est point une égide contre la balle d'un assassin, et je n'oublierai jamais que si le destin de la Prusse est encore entre mes mains , c'est à une bonne petite âme, ennemie des lâches complots, que je le dois. Ainsi, ma chère Porporina, votre mauvaise humeur ne me rendra point ingrat. Calmezvous, je vous prie, et racontez-moi bien ce dont vous avez à vous plaindre, car jusqu'ici je n'y comprends pas grand'chose. »

u Soit que le roi feignit de ne rien savoir, soit qu'en effet les gens de sa police eussent cru voir quelque défaut de forme dans les papiers de mon maître, il écouta mon récit avec beaucoup d'attention , et nie dit ensuite de l'air calme d'un juge qui ne veut pas se prononcer à la légère :

« — J'examinerai tout cela, etvousen rendrai bon compte; je serais fort surpris que mes gens eussent cherché noise,.sans motif, à un voyageur en règle. Il faut qu'il y ait quelque malentendu. Je le saurai, soyez tranquille, et si quelqu'un a outre-passé son mandat, il sera puni.

u — Sire, ce n'est pas là ce que je demande. Je vous demande le rappel du Porpora.

(( — Et je vous le promets, répondit-il. Maintenant, prenez un air moins sombre, et racontez-moi comment vous avez découvert le secret de mon incognito. »

u Je causai alors librement avec le roi, et je le trouvai si bon, si aimable, si séduisant par la parole, que j'oubliai toutes les préventions que j'avais contre lui, pour n'admirer que son esprit à la fois judicieux et brillant, ses manières aisées dans la bienveillance, que je n'avais point trouvées chez Marie-Thérèse; enfin, la délicatesse de ses sentiments sur toutes les matières auxquelles il toucha dans la conversation.

u-~Écoutez,me dit-il en prenant son chapeau pour sortir. J'ai un conseil d'ami à vous donner dès votre arrivée ici ; c'est de ne parler à qui que ce soit du service que vous m'avez rendu, et de la visite que je vous ai faite ce soir. Bien qu'il n'y ait rien que de fort honorable pour nous deux dans mon empressement à vous remercier, 'cela donnerait lieu à une

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idée Irès-fausse des relations d'esprit et d*amitié que je désire avoir avec vous. On vous croirait avide de ce que, dans le langage des cours, on appelle la faveur du mattre. Vous seriez un objet de méfiance pour les uns , et de jalousie pour les autres. Le moindre inconvénient serait de vous attirer une nuée de solliciteurs qui voudraient faire de vous le canal de leurs sottes demandes; et comme vous auriez sans doute le bon esprit de ne pas vouloir jouer ce rôle, vous seriez en butte à leur obsession ou â leur inimitié.

«~ Je promets à Votre Majesté, rcpondis-je, d'agir comme elle vient de me Tordonner.

tt — Je ne vous ordonne rien, Consuelo, reprit-il; mais je compte sur votre sagesse et sur votre droiture. J*ai vu en vous, du premier coup d*œil, une belle âme et un esprit juste; et c'est parce que je désirais faire de vous la perle fine de mon département des beaux-arts, que j'avais envoyé, du fond de la Silésie, Tordre de vous fournir une voiture à mes frais pour vous amener de la frontière, dès que vous vous y présenteriez. Ce n'est pas ma faute si on vous en a fait une espèce de prison roulante, et si on vous a séparée de votre protecteur. En attendant qu'on vous le rende, je veux le remplacer, si vous me trouvez digne de la même confiance et du même attachement que vous avez pour lui. »

« J*avotte, ma chère ÂméUe, que je fus vivement touchée de ce langage paternel et de cette amitié délicate. Il s'y mêla peut-être un peu d'orgueil ; et les larmes me vinrent aux yeux, lorsque le roi me lendit la main en me quittant. Je faillis la lui baiser, comme c'était sans doute mon devoir; mais puisque je suis en train de me confesser, je dois dire qu'au moment de le faire, je me sentis saisie de terreur et comme paralysée par le froid de la méfiance. Il me sembla que le roi me cajolait et flattait mon amour-propre, pour m'empêcher de raconter cette scène de Roswald, qui pouvait produire, dans quelques esprits, une impression contraire à sa politique. Il me sembla aussi qu'il craignait le ridicule d*avoir été bon et reconnaissant envers moi. Et puis, tout à coup, en moins d'une seconde, je me rappelai le terrible régime militaire de la Prusse, dont le baronde Trenck m'avait informée minutieusement ; la férocité des recruteurs, les malheurs de Karl, la captivité de ce noble Trenck, que j'attribuais à la délivrance du pauvre déserteur ; les cris d'un soldat que j*avai8 vu battre, le matin, en traversant un village ; et tout ce système despotique qui fait la force et la gloire du grand Frédéric. Je ne pouvais plus le haïr personnellement; mais déjà je Revoyais en lui ce maître absolu, cet ennemi naturel des cœurs simples, qui ne comprennent pas la nécessité des lois inhumaines, et qui ne sauraient pénétrer les arcanes des empires. »

u Depuis ce jour, continua la Porporina, je n'ai pas revu le roi chez moi ; mais il m*a mandée quelquefois à Sans-Souci , où j'ai même passé plusieurs jours de suite avec mes camarades Porporino ou Conciolini ; et ici, pourtenirle clavecin à ses petits concerts et accompagner le violon de M. Graun, ou celui de Benda, ou la flûte de M. Quantz, ou enfin le roi lui-même.

— Ce qui est beaucoup moins agréable que d'accompagner les précédents , dit la princesse de Prusse; car je sais, par expérience., que mon cher frère, lorsqu'il fait de fausses notes ou lorsqu'il manque à la mesure, s'en prend à ses concertants et leur cherche noise.

— Il est vrai, reprit la Porporina ; et son habile maître, M. Quantz lui-même, n'a pas toujours été à l'abri de ses petites injustices. Mais Sa Mj^esté , lorsqu'elle s'est laissé entraîner de la sorte , répare bientôt son tort par des actes de déférence et des louanges délicates qui versent du baume sur les plaies de l'amour-propre. C'est ainsi que par un mot affectueux, par une simple exclamation admirative, il réussit à se faire pardonner ses duretés et ses emportements, même par les artistes, les gens les plus susceptibles du monde.

— Mais toi, après tout ce que tu savais de lui , et avec ta droiture modeste, pouvais-tu te laisser fasciner par ce basilic?

— • Je vous avouerai, madame, que j'ai subi bien souvent son ascendant sans m'en apercevoir. Comme ces petites ruses m'ont toujours été étrangères, j'en suis toujours dupe, et ce n'est que par réflexion que je le devine après coup. J'ai revu aussi le roi fort souvent sur le théâtre, et même dans ma loge quelquefois après la représentation. Il s'est toujours montré paternel envers moi. Mais je ne me suis jamais trouvée seule avec lui que deux ou trois fois dans les jardins de Sans-Souci, et je dois confesser que c'était après avoir épié l'heure de sa promenade et m'être placée sur son chemin tout exprès. Il m'appelait alors ou venait courtoisement à ma rencontre, et je saisissais l'occasion par les cheveux pour lui parler du Porpora et renouveler ma requête. J'ai tocyours reçu les mêmes promesses, sans en voir jamais arriver les résultats. Plus tard , j'ai changé de tactique, et j'ai demandé la permission de retourner à Vienne ; mais le roi a écouté ma prière tantôt avec des reproches affectueux, tantôt avec une froideur glaciale , et le plus souvent avec une humeur assez marquée.' Cette dernière tentative n'a pas été, en somme, plus heureuse que les autres ; et même , quand le roi m'avait répondu sèchement : « Parlez, mademoiselle, vous êtes libre, »

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je n^obtenais ni règlement de comptes , ni passeport, ni permission de voyager. Les choses en sont restées là, et je ne vois plus de ressources que dans la fuite, si ma position ici me devient trop difficile è supporter Hélas! madame, j'ai été souvent blessée du peu de goût de Marie-Thérèse pour la musique; je ne me doutais pas alors qu*un roi mélomane fût bien plus à redouter qu'une impératrice sans oreille.

u Je vous ai raconté en gros toutes mes relations avec Sa Majesté. Jamais je n'ai eu lieu de redouter ni même de soupçonner ce capriceque Votre Altesse veut lui attribuer de m'aimer. Seulement j'ai eu l'orgueil, quelquefois, dépenser que, grâce à mon petit talent musical et à cette circonstance romanesque où j'ai eu le bonheur de préserver sa vie, le roi avait pour moi une espèce d'amitié. Il me l'a dit souvent et avec tant de grâce , avec un air d'abandon si sincère ; il a paru prendre, à causer avec moi, un plaisir si empreint de bonhomie, que je me suis habituée, à mon insu peut-être, et à coup sûr bien malgré moi,àraimeraussi d'une espèce d'amitié. Le mot est bisarre et sans doute déplacé dans ma bouche, mais le sentiment de respect affectueux et de confiance craintive que m'inspirent la présence, le regard , la voix et les douces paroles de ce royal basilic, comme vous l'appelez, est aussi étrange que sincère. Nous sommes ici pour tout dire, et il est convenu que je ne me gênerai en rien ; eh bien, je déclare que le roi me fait peur, et presque horreur, quand je ne le vois pas et que je respire l'air raréfié de son empire ; mais que, lorsque je le vois, je suis sous le charme et prête à lui donner toutes les preuves de dévouement qu'une fille craintive, mais pieuse , peut donner à un père rigide , mais bon.

— Tu me fais trembler, s'écria la princesse; bon Dieu! si tu allais te laisser dominer ou enjôler au point de trahir notre cause?

— Oh! pour cela, madame, jamais ! soyez sans crainte. Quand il s'agit de mes amis, ou tout simplement des autres, je défie le roi et de plus habiles encore, s'il en est, de me faire tomber dans un piège.

— Je te crois. Tu exerces sur moi, par ton air de franchise, le même prestige que tu subis de la part de Frédéric. Allons, ne t'émeus pas, je ne vous compare point. Reprends ton histoire et parle- moi de Caglioslro.On m'a dit qu'à une séance de magie,il t'avait fait voir un mort que je suppose être le comte Albert.

— Je suis prête à vous satisfaire , noble Amélie ; mais si je me résous à vous raconter encore une aventure pénible, que je voudrais pouvoir oublier, j'ai le droit de vous adresser quelques questions ,selon la convention que nous en avons faite.

— Je suis prête à te répondre.

— Eh bien, madame , croyez-vous que les morts

puissent sortir du tombeau , ou du moins qu'un refiet de leur figure, animée par l'apparence de la vie , puisse être évoqué an gré des magiciens et s'emparer de notre imagtnatioa au point de se reproduire ensuite devant nos yeux, et de troubler notre raison?

— Laquestion est fort compliquée, et tout ce que je puis répondre, c'est que je ne crois à rien de ce qui est impossible. Je ne crois pas plus au pouvoir de la magie qu'à la résurrection des morts. Quant à notre pauvre folle d'imagination, je la crois capable de tout.

— Votre Altesse... pardon , ton Altesse ne croit pas à la magie, et cependant... Mais la question est indiscrète, sans doute?...

— Achève : « Et cependant je suis adonnée à la magie; » cela est connu. Eh bien, mon enfant, permets-moi de ne te donner l'explication de cette inconséquence bizarre qu'en temps et lieu. D'après le grimoire envoyé par le sorcier Saint-Germain , qui était en réalité une lettre de Trenck pour moi, tu peux déjà pressentir que cette prétendue nécromancie peut servir de prétexte à bien des choses. Mais te révéler tout ce qu'elle cache aux yeux du vulgaire, tout ce qu'elle dérobe à l'espionnage des cours et à la tyrannie des lois, ne serait pas l'affaire d'un instant. Prends patience, j'ai résolu de t'initier à tous mes secrets. Tu le mérites mieux que ma chère de Kleist, qui est un esprit timide et superstitieux. Oui, telle que tu la vois, cet ange de bonté, ce tendre cœur n'a pas le sens commun. Elle croit au diable , aux sorciers , aux revenants et aux présages, tout comme si elle n'avait pas sous les yeux et dans les mains les fils mystérieux du grand œuvre. Elle est comme ces alchimistes du temps passé, qui créaient patiemment et savamment des monstres, et qui s'effrayaient ensuite de leur propre ouvrage, jusqu'à devenir esclaves de quelque démon familier sorti de leur alambic,

— Peut-être ne serai-je pas plus brave que madame de Kleist, reprit la Porporina , et j'avoue que j'ai par devers moi un échantillon du pouvoir, sinon de l'infaillibilité de Cagliostro.Figurez-vous qu'après m'avoir promis de me faire voir la personne à laquelle je pensais, et dont il prétendait lire apparemment le nom dans mes yeux , il m'en montra une autre ; et encore, en me la montrant vivante, il parut ignorer complètement qu'elle fût morte. Mais malgré celte double erreur, il ressuscita devant mes yeux l'époux que j'ai perdu, ce qui sera à jamais pour moi une énigme douloureuse et terrible.

— Il t'a montré un fantôme quelconque, et c'est ton imagination qui a fait tous les frais.

— Mon imagination n'était nullement en jeu, je puis vous l'affirmer. Je m'attendais à voir dans une glace, ou derrière une gaze, quelque portrait de

LÀ COMTESSE DE RUDOLSTADT

maître Porpora; car j'avais parlé de lui plusieurs fois à souper, et, en déplorant tout haut sonabsence, farais remarqué que M. Gagliostro faisait beaucoup d'attention à mes paroles. Pour lui rendre sa tâche plus facile, je choisis, dans ma pensée, la figure du Porpora, pour le sujet de Papparition; et je Tattendis de pied ferme, ne prenant point jusque-là cette épreuve au sérieux. Enfin , s'il est un seul moment dans ma vie, depuis un an, où je n*aie point pensé â M. de Rudolstadt, c'est précisément celui-là. M. Gagliostro me demanda , en entrant dans son laboratoire magique avec moi, si je voulais consentira me laisser bander les yeux et à le suivre en le tenant par la main. Comme je le savais homme de bonne compagnie , je n'hésitai point à accepter son offre, et j'y mis seulement la condition qu'il ne me quitterait pas d'un instant. «J'allais précisément, medit-il, vous adresser la prière de ne point vous éloigner de moi d'un pas, et de ne point quitter ma main, quelque chose qui arrive, quelque émotion que vous veniex à éprouver. » Je le lui promis, mais une simple affirmation ne le satisfit pas. Il me fit solennellement jurer que je ne ferais pas un geste , pas une exclamation , enfin que je resterais muette et impassible pendant l'apparition. Ensuite il mit son gant, et, après m'avoir couvert la télé d'un capuchon de velours noir, qui me tombait jusque sur les épaules, il me fit marcher pendant environ cinq minutes sans que j'entendisse ouvrir ou fermer aucune porte. Le capuchon m'empêchait de sentir aucun changement dans l'atmosphère ; ainsi je ne pus savoir si j'étais sortie du cabinet, tant il me fit faire de tours et détours pour m'ôter l'appréciation de la direction que je suivais. Enfin il s'arrêta, et d'une main m'enleva le capuchon si légèrement que je ne le sentis pas. Ma respiration , devenue plus libre, m'apprit seule que j'avais la liberté de regarder ; mais je me trouvais dans de si épaisses ténèbres que je n'en étais pas plus avancée. Peu à peu, cependant, je vis une étoile lumineuse, d'abord vacillante et faible, et bientôt claire et brillante, se dessiner devant moi. Elle semblait d'abord très-loin, et lorsqu'elle fut entièrement éclairée, elle me parut tout près. C'était l'effet, je. pense, d'une lumière plus ou moins intense derrière un transparent. Cagliostro me fit approcher de cette étoile , qui était percée dans le mur, et je vis de l'autre côté de celte muraille une chambre décorée singulièrement et remplie de bougies placées dans un ordre systématique. Cette pièce avait, dans ses ornements et dans sa disposition , tout le caractère d'un lieu destiné aux opérations magiques. Mais je n'eus pas le loisir de l'examiner beaucoup; mon altention était absorbée par un personnage assis devant une table. il était seul et cachait sa figure dans ses mains , comoM s'il eût été plongé dans une profonde mé-

«. SAND. — TOHI V.

ditalion. Je ne pouvais donc voir ses traits» et sa taille était déguisée par un costume que je n'ai encore vu à personne. Autant que je pus le remarquer, c'était une robe , ou un manleau de satin blanc , doublé de pourpre, et agrafé sur la poitrine par des bijoux hiéroglyphiques en or, où je distinguai une rose, une croix, un triangle, une léle de mort, et plusieurs riches cordons de diverses couleurs. Tout ce que je pouvais comprendre , c'est que ce n'était point là le Porpora. Mais au bout d'une ou deux minutes, ce personnage mystérieux, que je commençais à prendre pour une statue , dérangea lentement ses mains, et je vis distinclement le visage du comte Albert, non pas tel que je l'avais vu la dernière fois, couvert des ombres de la mort, mais animé dans sa pâleur, et plein d'âme dans sa sérénité, tel enfin que je l'avais admiré dans ses plus belles heures de calme et de confiance. Je faillis laisser échapper un cri, et briser, d'un mouvement involontaire , la glace qui me séparait de lui. Mais une violente pression de la main de Gagliostro me rappela mon serment, et m'imprima je ne sais quelle vague terreur. D'ailleurs, au même instant, une porte s'ouvrit au fond de rappartement où je voyais Albert, et plusieurs personnages inconnus, vêtus à peu près comme lui, entrèrent l'épée à la main. Après avoir fait divers gestes singuliers, comme s'ils eussent joué une pantomime, ils lui adressèrent, chacun à son tour, et d'un ton solennel, des paroles incompréhensibles. Il se leva , marcha vers eux, et leur répondit des paroles également obscures , et qui n'offraient aucun sens à mon esprit, quoique je sache aussi bien l'allemand à présent que ma langue maternelle. Ce dialogue ressemblait à ceux qu'on entend dans les rêves; et la bizarrerie de cette scène, le merveilleux de cette apparition, tenaient effectivement du songe , à tel point que j'essayai de remuer pour m'assurer que je ne dormais point. Mais Gagliostro me forçait de rester immobile, et je reconnaissais la voix d'Albert si parfaitement , qu'il m'était impossible de douter de la réalité de ce que je voyais. Enfin, emportée par le désir de lui parler, j'allais oublier mon serment, lorsque le capuchon noir retomba sur ma tête. Je l'arrachai violemment, mais l'étoile de cristal s'était effacée, et tout était replongé dans les ténèbres.

(( — Si vous faites le moindre mouvement, murmura sourdement une voix tremblante, que je présumai être celle de Gagliostro , ni vous ni moi ne reverrons jamais la lumière, n

«c J'eus la force de suivre Gagliostro, qui m'enlratnait, et de marcher encore longtemps avec lui en zigzags dans un vide inconnu. Enfin, lorsqu'il m'ôla définitivement le capuchon, je me retrouvai dans son laboratoire, éclairé faiblement, comme il l'était au commencement de cette aventure. Gagliostro

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

était fort pâle, et tremblait encore ; car j*ayais senti, en marchant avec lai, que son bras était agité d*un tressaillement conyalsif, et qu*il me faisait aller très vite, comme s*il eût été en proie à une grande frayeur. Les premières paroles qu*il me dit furent des reproches amers sur mon tnançtu de loyauté f et sur les dangen épouvanlabUt auxquels je Favais exposé en cherchant à violer mes promesses.

u~ J'aurais dû me rappeler, ajouta-t-il d'un ton dur et courroucé, que la parole d'honneur des femmes ne les engage pas, et que Ton doit bien se garder de céder à leur vaine et téméraire curiosité. »

« Jusque-là je n'avais pas songé à partager la terreur de mon guide. J'avais été si frappée de l'idée de retrouver Albert vivant, que je ne ra*élais pas demandé si cela était humainement possible. J'avais même oublié que la mort m'eût à jamais enlevé cet ami si précieux et si cher. L'émotion du magicien me rappela enfin que tout cela tenait du prodige, et que je venais de voir un speclre. Cependant, ma raison repoussait l'impossible, et Tâcreté des reproches de Cagliostro fit passer en moi une irritation maladive, qui me sauva de la faiblesse.

u —Vous feignez de prend re au sérieux vos propres mensonges, lui dis-je avec vivacité; mais vous jouez là un jeu bien cruel. Oh! oui, vous jouez avec les choses les plus sacrées, avec la mort même.

M ~ Ame sans foi et sans force ! me répondit-il avec emportement, mais avec une expression imposante, vous croyez à la mort comme le vulgaire, et cependant vous avez eu un grand maître, un maître qui vous a dit cent fois : « On ne meurt pat, rien ne meurt f U n*y a pat de mort. » Vous m'accusez de mensonge, et vous seniblez ignorer que le seul mensonge qu'il y ait ici, c'est le nom même de la mort dans votre bouche. »

«i Je vous avoue que cette réponse étrange bouleversa toutes mes pensées, et vainquit un instant toutes les résistances de mon esprit (rouble. Comment cet bomme pouvait-il connaître si bien mes relations avec Albert, et jusqu'au secret de sa doctrine? Partageait-il sa foi? ou s'en faisait-il une arme pour prendre de l'ascendant sur mon imagination?

«Je restai confuse et atterrée. Mais bientôt je me dis que cette manière grossière d'interpréter la croyance «d'Albert ne pouvait pas être la mienne, et qu'il ne dépendait que de Dieu, et non de l'imposteur Cagliostro, d'évoquer la mort ou de réveiller la vie. Convaincue, enfin, que j'étais la dupe d'une illusion inexplicable, mais dont je trouverais peutêtre le mot quelque jour, je me levai en louant froidement le sorcier de son savoir-faire, et en lui demandant, avec un peu d^ironie, l'explicalion des discours bizarres que tenaient ces ombres entre

elles. Là-dessus , il me répondit qu^il lui était impossible de me satisfaire, et que je devais me contenter d'avoir vu cette personne calme et utUemeni occupée.

•c ^Vous me demanderiez vainement, ajouta-t-il, quelles sont ses pensées et son action dans la vie. J'ignore d'elle jusqu'à son nom. Lorsque vous avez songé à elle en me demandant à la voir, il s'est formé entre elle et vous une communication mystérieuse que mon pouvoir a su rendre efficace jusqu'au point de l'amener devant vous. Ma science ne va pas au delà.

« — Votre science, lui dis-je, ne va pas même jusque-là ; car j'avais pensé à mattre Porpora , et ce n'est pas mattre Porpora que votre pouvoir a évoqué.

« — Je n'en sais rien, répondit-il avec un sérieux effrayant ; je ne veux pas le savoir. Je n'ai rien vu , ni dans votre pensée , ni dans le tableau magique. Ma raison ne supporterait pas de pareils spectacles, et j'ai besoin de conserver toute ma lucidité pour exercer ma puissance. Mais les lois de la science sont infaillibles, et il faut bien que , sans en avoir conscience peut-être , vous ayez pensé à un antre qu'au Porpora , puisque ce n'est pas lui que vous avez vu. »

— Voilà bien les belles paroles de cette espèce de fous! dit la princesse en haussant les épaules. Chacun d'eux a sa manière de procéder; mais tous, au moyen d'un certain raisonnementcaptieux qu'on pourrait appeler la logique de la démence, s'arrangent pour ne jamais rester court et pour embrouiller par de grands mots les idées d'autrui.

— Les miennes l'étaient à coup sûr, reprit Gonsuelo , et je n'avais plus la faculté d'analyser. Cette apparition d'Albert, vraie ou fausse, me fît sentir plus vivement la douleur de l'avoir perdu à jamais, et je fondis en larmes.

u — Consuelo ! me dit le magicien d'un ton solennel, en m'offrant la main pour sortir (et vous pensez bien que mon nom véritable, inconnu ici à tout le monde , fut une nouvelle surprise pour moi , en passant par sa bouche), vous avez de grandes fautes à réparer , et j'espère que vous ne négligerez rien pour reconquérir la paix de votre conscience.»

u Je n'eus pas la force de répondre. J'essayai en vain de cacher mes pleurs à mes camarades, qui m'attendaient avec impatience dans le salon voisin. J'étais plus impatiente encore de me retirer ; et dès que je fus seule , après avoir donné un libre cours à ma douleur , je passai la nuit à me perdre en réflexions et en commentaires sur les scènes de cette fatale soirée. Plus je cherchais à la comprendre, plus je m'égarais dans un dédale d'incertitudes ; et je dois avouer que mes suppositions furent souvent plus folles et plus maladives que ne l'eût été une

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

crëdalité aveugle aux oracles de la magie. Faliguée de ce travail sans frait, je résolus de suspendre mon jugement jusqu'à ce que la lumière se ftt. Mais depuis ce temps je restai impressionnable, sujetteaux vapeurs, malade d'esprit et profondément triste. Je ne ressentis pas plus vivement que je ne Pavais fait jusque-là la perle de mon ami ; mais le remords que son généreux pardon avait assoupi en moi vint me tourmenter continuellement. En exerçant sans entraves ma profession d'artiste , j'arrivai très-vite à me blaser sur les enivrements frivoles du succès ; et puis, dans ce pays où il me semble que l'esprit des hommes est sombre comme le climat...

— Et comme le despotisme, ajouta l'abbesse.

— Dans ce pays où je me sens assombrie et refroidie moi-même , je reconnus bientôt que je ne ferais pas les progrès que j'avais rêvés...

— Et quels progrès veux-tu donc faire ? Nous n'avons jamais entendu rien qui approchât de toi, et je ne crois pas qu'il existe dans l'univers une cantatrice plus parfaite. Je te dis ce que je pense, et ceci n'est pas un compliment à la Frédéric.

— Quand même Votre Altesse ne se tromperait pas, ce que j'ignore, ajouta Consuelo en souriant (car, excepté la Romanina et la Tesi, je n'ai guère entendu d'autre cantatrice que moi ), je pense qu'il f a toujours beaucoup à tenter et quelque chose à trouver au delà de tout ce qui a été fait. Eh bien, cet idéal que j'avais porté en moi-même, j'eusse pu en approcher dans une vie d'action, de lutte, d'entreprise audacieuse, de sympathies partagées, d'enthousiasme en un mot 1 Mais la régularité froide qui règne ici, l'ordre militaire établi jusque dans les coulisses des théâtres, la bienveillance calme et continuelle d*Qn public qui pense à ses affaires en nous écoulant, la haute protection du roi qui nous . garantit des succès décrétés d'avance, l'absence de rivalité et de nouveauté dans le personnel des artistes et dans le choix des compositeurs, et surtout l'idée d'nnecaptivilé indéfinie, toute cette vie bourgeoise, froidement laborieuse, tristement glorieuse et forcément cupide que nous menons en Prusse, m'a 6té l'espoir et jusqu'au désir de me perfectionner. Il y a des jours où je me sens tellement privée d'énergie et dépoorvuede cetamour-propre chatouilleux quiaide à la conscience de l'artiste, que je payerais un sifflet pour me réveiller. Mais hélas ! que je manque mon entrée ou que je m*éteigne avant la fin de ma tâche, ce sont toujours les mêmes applaudissements. Ils ne me font aucun plaisir quand je ne les mérite pas : ils me font de la peine quand, par hasard, je les mérite ; car ils sont alors tout aussi ofiiciellement comptés, tout aussi bien mesurés par l'étiquette qu'à l'ordinaire, et je sens pourtant que j'en mériterais de plus spontanés ! Tout cela doit vous sembler puéril, noble Amélie; mais vous désiriez con-

naître le fond de Pâme d'une actrice, et je ne vous cache rien.

— Tu expliques cela si naturellement, que je le conçois comme si je l'éprouvais moi-même. Je suis capable, pour te rendre service, de te siffler lorsque je te verrai engourdie, sauf à te jeter une couronne de roses quand je t'aurai éveillée.

— Hélas! bonne princesse, ni l'un ni l'autre n'aurait l'agrément du roi. Le roi ne veut pas qu'on offenseses comédiens, parce qu'il sait que l'engouement suit de près les huées. Mon ennui est donc sans remède, malgré votre généreuse intention. A cette langueur se joint tous les jours davantage le regret d'avoir préféré une existence si fausse et si vide d'émotions à une vie d'amour et de dévouement. Depuis l'aventure de Gagliostro surtout, une noire mélancolie est venue me saisir au fondde l'âme. H ne se passe pas une nuit que je ne rêve d'Albert, et que je ne le revoie irrité contre moi, ou indifférent et préoccupé, parlant un langage incompréhensible, et livré à des méditations tout à fait étrangères à notre amour, tel que je l'ai vu dans la scène magique. Je me réveille baignée d'une sueur froide, et je pleure en songeant que, dans la nouvelle existence où la mort l'a fait entrer, son âme douloureuse et consternée se ressent peut-être de mes dédains et de mon ingratitude. Enfin, je l'ai tué, cela est certain ; et il n'est an pouvoir d'aucun homme, eût-il fait un pacte avec toutes les puissances du ciel et de l'enfer, de me réunir à lui. Je ne puis donc rien réparer en cette vie que je traîne inutile et solitaire, et je n'ai d'autre désir que d*en voir bientôt la fin. »

u N'as-tu donc pas contracté ici des amitiés nouvelles ? dit la princesse Amélie. Parmi tant de gens d'esprit et de talent que mon frère se vante d'avoir attirés à lui de tous les coins du monde , n'en est-il aucun qui soit digne d'estime?

— * Il en est certainement , madame ; et si je ne m'étais sentie portée à la retraite et à la solitude , j'aurais pu trouver des âmes bienveillantes autour de moi. Mademoiselle Gochois...

— La marquise d'Argens, tu veux dire ?^

— J'ignore si elle s'appelle ainsi.

— Tu es discrète, lu as raison. Eh bien, c'est une personne distinguée.

— Extrêmement , et fort bonne au fond , quoiqu'elle soit un peu vaine des soins et des leçons de monsieur le marquis , et qu'elle regarde un peu du haut de sa grandeur les artistes ses confrères.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

— Elle serait fort hamilîée , si elle savait qui tu es. Le nom de Rudolstadt est un des plus illustrés de la Saxe, et celui de d*Argens n^est qu'une mince gentilhommerie provençale ou languedocienne. Et madame de Cocce!, comment est-elle? la connais-tu ?

— Gomme , depuis son mariage , mademoiselle Barberini ne danse plus à TOpéra , et vit à la campagne le plus souvent, j'ai eu peu d'occasions de la voir. C'est de toutes les femmes de théâtre celle pour qui j'éprouvais le plus de sympathie, et j'ai été invitée souvent par elle et par son mari à aller les voir dans leurs terres; mais le roi m'a fait entendre que cela lui déplairait beaucoup , et j'ai été forcée d'y renoncer, sans savoir pourquoi je subissais cette pri-

. vation.

• •— Je vais te l'apprendre. Le roi a fait la cour à mademoiselle Barberini , qui lui a préféré le fils du grand chancelier ; et le roi craint pour loi le mauvais exemple. Mais parmi les hommes, ne t'es-tu liée avec personne?

—J'ai beaucoup d'amitié pourM. François Benda, le premier violoniste de Sa Majesté. Il y a des rapports entre sa destinée et la mienne. Il a mené la vie de zingaro dans sa jeunesse , comme moi dans mon enfance; comme moi, fl est fort peu enivré des grandeurs de ce monde, et il préfère la liberté à la richesse. Il m'a raconté souvent qu'il s'était enfui de la cour de Saxe pour partager la destinée errante, joyeuse et misérable des artistes de grand chemin. Le monde ne sait pas qu'il y a sur les routes et dans les rues des virtuoses d'un grand mérite. Ce fut un vieux juif aveugle qui fit , par monts et par vaux , l'éducation de Benda. 11 s'appelait Lœbel , et Benda n'en parle qu'avec admiration, bien qu'il soit mort sur une botte de paille, ou peut-être même dans un fossé. Avant de s'adonner au violon, M. Franz Benda avait une voix superbe et faisait du chant sa profession. Le chagrin et l'ennui la lui firent perdre à Dresde. Dans l'air pur de la vagabonde liberté , il acquit un autre talent , son génie prit un nouvel essor ; et c'est de ce conservatoire ambulant qu'est sorti le magnifique virtuose dont Sa Magesté ne dédaigne pas le concours dans sa musique de chambre. George Benda , son plus jeune firère, est aussi un original plein de génie , tour à tour épicurien et misanthrope. Son esprit fantasque n'est pas toujours aimable, mais il intéresse loujourSé Je crois que celui-là ne parviendra pas à se ranger comme ses autres frères , qui tous portent avec résignation maintenant la chaîne dorée du dilettantisme royal. Mais lui, soit parce qu'il est le plus jeune, soit parce que son naturel est indomptable, parle toujours de prendre la fuite. Il s'ennuie de si bon cœur ici, que c'est un plaisir pour moi de ro'ennuyer avec lui.

— El n'espères-tu pas que cet ennui partagé amè-

nera un sentiment plus tendre? Ce ne serait pas la première fois que l'amour serait né de Tennui.

— Je ne le crains ni ne l'espère, répondit Consuelo ; car je sens que cela n'arrivera jamais. Je vous l'ai dit, chère Amélie, il se passe en moi quelque chose d'étrange. Depuis qu'Albert n'est plus, je l'aime, je ne pense qu'à lui, je ne puis aimer que lui. Je crois bien , pour le coup , que c'est la première fois que l'amour est né de la mort , et c'est pourtant ce qui m'arrive. Je ne me console pas de n'avoir pas donné du bonheur à un être qui en était digne , et ce regret tenace est devenu une idée fixe, une sorte de passion, une folie peut-être.

— Gela m'en a un peu l'air, dit la princesse. C*esi du moins une maladie... Et pourtant c'est un mal que je conçois bien et que j'éprouve aussi, car j'aime un absent que je ne reverrai peut-êtrejamais: n'estce pas à peu près comme si j'aimais un mort?... Mais, dis-moi, le prince Henri mon frère n'est-il pas un aimable cavalier?

— Oui, certainement.

— Très-amateur du beau, une âme d'artiste, un héros à la guerre , une figure qui frappe et platt , sans être belle, un esprit fier et indépendant, l'ennemi du despotisme, l'esclave insoumis et menaçant de mon frère le tyran, enfin le meilleur de la famille à coup sûr. On dit qu'il est fort épris de toi ; ne te l'a-t-il pas dit?

— J'ai écouté cela comme une plaisanterie.

— Et tu n'as pas envie de le prendre au sérieux ?

— Non, madame.

— Tu es fort diflScile , ma chère ; que lui reproches-tu ?

— Un grand défaut , on du moins un obstacle invincible à mon amour pour lui : il est prince.

— Merci du compliment, méchante I Ainsi il n'était pour rien dans ton évanouissement au spectacle ces jours passés? On a dit que le roi , jaloux de la façon dont il te regardait, l'avait envoyé aux arrêts au commencement du spectacle, et que le chagrin t'avait rendue malade.

— J'ignorais absolument que le prince eût été mis aux arrêts, et je suis bien sûre de n'en pas être la cause. Celle de mon accident est bien différente. Imaginez, madame, qu'au milieu du morceau que je chantais, un peu machinalement, comme cela ne m'arrive que trop souvent ici, mes yeux se portent au hasard vers les loges du premier rang qui avoisinent la scène, et tout à coup, dans celle de M.Golowkin, je vois une figure pâle se dessiner dans le fond et se pencher insensiblement comme pour me regarder. Cette figure, c'était celle d'Albert, madame. Je le jure devant Dieu, je l'ai vu, je l'ai reconnu; j*ignore si c'était une illusion, mais il est impossible d'en avoir une plus tçrrible et plus complète.

LA COMTESSE DE RUDOLSTÂDT

— Paatre enfant ! lu as des visions, cela est certain.

— Oh t ce n*est pas loat. La semaine dernière, lorsque je vous eus remis la lettre de M. de Trenck, conune je me retirais, je m'égarai dans le palais et rencontrai, à l'entrée du cabinet de curiosités, M. Stoss , avec qui je m'arrêtai à causer. £h bien, je revis cette même figure d'Albert , et je la revis menaçante comme je l'avais vue indifférente la veille au théâtre, comme je la revois sans cesse dans mes rêves courroucée ou dédaigneuse.

— Et M. Stoss la vit-il aussi ?

— Il la vit fort bien, et me dit que c'était un certain Trismégiste que Votre Altesse s'amuse à consulter comme nécromancien.

— Ah 1 juste ciel ! s'écria madame de Kleist en pâlissant; j'étais bien sûre que c'était un sorcier véritable! Je n'ai jamais pu regarder cet homme sans frayeur. Quoiqu'il ait de beaux traits et l'air noble, il a quelque chose de diabolique dans la physionomie, et je suis sftre qu'il prend , comme un Protée , tous les aspects qu'il veut pour faire peur aux gens. Avec cela il est grondeur et frondeur , comme tous les gens de son espèce. Je me souviens qu*une fois, en me tirant mon horoscope, il me reprocha à brCUe-pourpoint d'avoir divorcé d'avec M. de Kleist parce que M* de Xleist était ruiné. Il tn*en faisait on grand crime. Je voulus m'en défendre, et comme il le prenait un peu haut avec moi, je commençais à me fâcher, lorsqu'il me prédit avec véhémence que je me remarierais, et que mon second mari périrait par ma faute, encore plus misérablement que le premier, mais que j'en serais bien punie par mes remords et par la réprobation publique. En disant cela, sa figure devint si terrible, que je crus voir celle de M. de Kleist ressuscité, et que je m'enfuis dans rappartemenl de Son Altesse Royale, en jetant de grands cris.

— Oui , c'était une scène plaisante , dit la princesse qui, par instants, reprenait, comme malgré elle , son ton sec et amer : j'en ai ri comme une folle.

— Il n'y avait pas de quoi! dit naïvement Consuelo. Mais enfin qu'est-cedonc que ce Trismégiste? Et puisque Votre Altesse ne croit pas aux sorciers.. •

— Je t'ai promis de te dire un jour ce que c'est que la sorcellerie. Ne sois pas si pressée. Quant à présent, sache que le devin Trismégiste est un homme dont je fais grand cas, et qui pourra nous être fort utile à toutes trois... et à bien d'autres!...

— Je voudrais bien le revoir, ditConsuelo; et quoique je tremble d'y penser, je voudrais m'assurcr de sang-froid s'il ressemble à M. de Rudolstadt autant que je me le suis imaginé.

— S'il ressemble à M. de Rudolstadt, dis-tu... Eh bien , tu me rappelles une circonstance que j'aurais

oubliée , et qui va expliquer , peut-être fort platement, tout ce grand mystère... Attends! laisse-moi y penser un peu... oui, j'y suis, écoute, ma pauvre enfant, et apprends à teméfier de tout ce qui semble surnaturel. C'est Trismégiste que Gagliostro t'a montré ; car Trismégiste a des relations avec Gagliostro , et s'est trouvé ici l'an dernier en même temps que lui. C'est Trismégiste que tu as vu au théâtre dans la loge du comte de Golowkin; car Trismégiste demeure dans sa maison , et ils s'occupent ensemble de chimie et d'alchimie. Enfin c'est Trismégiste que lu as vu dans le château le lendemain ) car ce jour-là, et peu de temps après t'avoir congédiée, j'ai vu Trismégiste; et par parenthèse , il m'a donné d'amples détails sur l'évasion de Trenck.

— A l'effet de se vanter d'y avoir contribué , dit madame de Kleist , et de se faire rembourser par Votre Altesse des sommes qu'il n'a certainement pas dépensées pour cela. Votre Altesse en pensera ce qu'elle voudra; mais , j'oserai le lui dire , cet homme est un chevalier d'industrie.

— Ce qui ne l'empêche pas d'être un grand sorcier, n'est-ce pas, de Kleist? Gomment concilies-tu tant de respect pour sa science et de mépris pour sa personne?

— Eh I madame , cela va ensemble on ne peut mieux. On craint les sorciers , mais on les déteste. C'est absolument comme on fait à l'égard du diable.

— Et cependant on veut voir le diable , et on ne peut pas se passer des sorciers. Voilà ta logique , ma belle de Kleist !

— Mais , madame , dit Gonsuelo qui écoutait avec avidité cette discussion bizarre , d'où savezvoos que cet homme ressemble au comte de Rudolstadt?

— J'oubliais de te le dire, et c'est un hasard bien simple qui me l'a fait savoir. Ce matin, quand Supperville me racontait ton histoire et celle du comte Albert, (out ce qu'il me disait sur ce personnage étrange me donna la curiosité de savoir s'il était beau , et si sa physjonomie répondait à son imagination extraordinaire. Supperville rêva quelques instants, et finit par me répondre : « Tenez, madame, il me sera facile de vous en donner une juste idée; car vous avez parmi yos joujoux un original qui ressemblerait effroyablement à ce pauvre Rudolstadt s'il était plus décharné, plus hâve, et coiffé autrement. C'est votre sorcier Trismégiste. » Voilà le fin mot de l'affaire , ma charmante veuve; et ce mot n'est pas plus sorcier que Gagliostro , Trismégiste, Saint-Germain et compagnie.

— Vous m'ôtez une montagne de dessus la poitrine, dit la Porporina, et un voile de dessus la tête. Il me semble que je renais à la vie, que je m'éveille d'un pénible sommeil ! Grâces vous soient rendues

pour celle explication ! Je ne suis donc pas folle, je n*aî donc pas de visions , je n*aarai donc plus peur de moi-roénie!... Eh bien pourtant, ToyoE ce que c'est que le cœur humain! agoula-t-elle après un instant de rêverie ; je crois que je regrette ma peur et ma faiblesse. Dans mon extravagance, je m'étais presque persuadé qu'Albert n'était pas mort, et qu'un jour, après ro'avoir fait expier par d'effrayantes apparitions le mal que je lui ai causé, il reviendrait à moi sans nuages et sans ressentiment. Maintenant je suis bien sûre qu'Albert dort dans le tombeau de ses ancêtres, qu'il ne se relèvera pas, que la mort ne lâchera pas sa proie, et c'est une déplorable certitude !

— Tu as pu en douter? Eh bien, il y a du bonheur à être cette folle; quant à moi, je n'espérais pas que Trenck sortirait des cachots de la Silésie , et pourtant cela était possible, et cela esti

— Si je vous disais , belle Amélie , toutes les suppositions auxquelles mon pauvre esprit se livrait, vous verriez que, malgré leur invraisemblance, elles n'étaient pas toutes impossibles. Par exemple, une léthargie... Albert y était sujet... Mais je ne veux point rappeler ces conjectures insensées ; elles me font trop de mal, maintenant que la figure que je prenais pour Albert, est celle d'un chevalier d'industrie.

— Trismégiste n'est pas ce que l'on croît... Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'est pas le comte de Rudolstadt ; car il y a plusieurs années que je le connais, et qu'il fait, en apparence du moins, le métier de devin. D'ailleurs il n'est pas si semblable au comte de Rudolstadt que tu te le persuades. Supperville,qui est un trop habile médecin pour faire

' enterrer un homme en léthargie, et qui ne croit pas aux revenants, a constaté des différences que ton trouble ne t'a pas permis de remarquer.

— Oh! je voudrais bien revoir ce Trismégiste! dit Gonsuelo d'un air préoccupé.

— Tu ne le verras peut-être pas de sitôt, répondit froidement la princesse. Il est parti pour Varsovie le jour même où tu l'as vu dans ce palais. Il ne reste jamais plus de trois jours à Berlin. Mais il reviendra à coup sur dans un an.

—Et si c'était Albert ! » reprit Gonsuelo, absorbée dans une rêverie profonde.

La princesse haussa les épaules.

u Décidément, dit-elle, le sort me condamne â n'avoir pour amis que des fous ou des folles. CelleHsi prend mon sorcier pour son mari feu le chanoine de Kleist , celle-là pour son défunt époux le comte de Rudolstadt; il est heureux pour moi d'avoir une tête forte, car je le prendrais peut-être pour Trenck et Dieu sait ce qui en arriverait! Trismégiste est un pauvre sorcier de ne point profiter de toutes ces méprises! Voyons, Porporina, ne me regardez pas

ainsi d'un air effaré et consterné, ma tonte belle. Reprenez vos esprits. Comment supposez-vous que si le comte Albert, au lieu d'être mort , s'était réveillé d'une léthargie, une aventure si intéressaute n'eût point fait de bruit dans le monde? N'avezvous conservé aucune relation , d'ailleurs, avec sa famille, et ne vous en aurait-elle pas informée?

— Je n'en ai conservé aucune, répondit Consnelo. La chanoinesse Wenceslawa m'a écrit deux fois en un an pour m'annoncer deux tristes nouvelles : la mortde son frère atné Christian, père de mon mari, qui a terminé sa longue et douloureuse carrière sans recouvrer la mémoire de son malheur ; et la mort du baron Frédéric, frère de Christian et de la chanoinesse, qui s'est tué à la chasse, en roulant de la fatale montagne de Schreckenstein, au fond d'un ravin. J'ai répondu à la chanoinesse comme je le devais. Je n'ai pas osé lui offrir d'aller lui porter mes tristesconsolations. S on cœur m'a paru, d'après ses lettres, partagé entre sa bonté et son orgueil. Elle m'appelait sa chère enfant^ sa généreuse amie, mais elle ne paraissait désirer nullement les secours ni les soins de mon affection.

— Ainsi tu supposes qu'Albert, res9uscité, vit tranquille et inconnu au château des Géants, sans t'envoyer de billet de faire part, et sans que personne s en doute hors de l'enceinte dudit château?

— Non, madame, je ne le suppose pas ; car ce serait tout à fait impossible, et je suis folle de vouloir en douter, » répondit Gonsuelo en cachant dans ses mains son visage.

La princesse semblait, à mesure que la nuit s'avançait, reprendre son mauvais caractère ; le ton railleur et léger avec lequel elle parlait de choses si sensibles an cœur de Gonsuelo faisait un mal affreux â cette dernière.

tf Allons, ne te désole pas ainsi, reprit brusquement Amélie, voilà une belle partie de plaisir que nous faisons làl Tu nous as raconté des histoires à porter le diable en terre; de Kleist n'a pas cessé de pâlir et de trembler, je crois qu'elle en mourra de peur, et moi, qui voulais être heureuse et gaie, je souffre de te voir souffrir, ma pauvre enfant!... »

La princesse prononça ces dernières paroles avec le bon diapason de sa voix, et Gonsuelo, relevant la tête, vit qu'une larme de sympathie coulait sur sa joue, tandis que le sourire d'ironie contractait encore ses lèvres. Elle baisa la main que lui tendait l'abbesse, et la plaignit intérieurement de ne pouvoir pas être bonne pendant quatre heures de suite.

« Quelque mystérieux que soit ton château des Géants, ajouta la princesse, quelque sauvage que soit l'orgueil de la chanoinesse, et quelque discrets que puissent être ses serviteurs, sois sûre qu'il ne se

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

passe rien là qui soit plus qa'ailleors à l*abri d'une certaine publicité. On avait beau cacher la bizarrerie du comte Albert, toute la province a eu bientôt réussi à la connaître, et il y avait longtemps qu'on en avait parlé à la petite cour de Bareith, lorsque Sapperville fut appelé pour soigner ton pauvre époux. Il y a maintenant dans cette famille un autre mystère qu*on ne cache pas avec moins de soin sans doute, et qu*on n'a pas préservé davantage de la malice du public : c'est la fuite delà jeune baronne Amélie, qui s*est fait enlever par un bel aventurier peu de temps avant la mort de son cousin.

— Et moi , madame , je Tai ignoré assez longtemps. Je pourrais vous dire même que tout ne se découvre pas dans ce monde ; car jusqu'ici on n'a pas pu savoir le nom et l'état de l'homme qui a enlevé la jeune baronne, non plus que le lieu de sa retraite.

— C'est ce que Supperville m^a dit en effet. Allons, cette vieille Bohême est le pays aux aventures mystérieuses : mais ce n'est pas une raison pour que le comte Albert soit...

— Au nom du ciel, madame , ne parlons plus de cela ! Je vous demande pardon de vous avoir fatiguée de cette longue histoire, et quand Votre Altesse m'ordonnera de me retirer...

— Deux heures du matin 1 s'écria madame de RIeist, que le son lugubre de l'horloge du château fit tressaillir.

— En ce cas , il faut nous séparer , mes chères amies , dit la princesse en se levant ; car ma sœur d'Anspach va venir dès sept heures me réveiller pour m'enlretenir des fredaines de son cher margrave qui est revenu de Paris dernièrement , amoureux fou de mademoiselle Clairon. Ma belle Porporina , c'est vous autres reines de théâtre qui êtes reines du monde par le fait , comme nous le sommes par le droit, et votre lot est le meilleur. Il n'est point de tète couronnée que vous ne puissiez nous enlever quand il vous en prend fantaisie, et je ne serais pas étonnée de voir un jour mademoiselle Hippolyte Clairon, qui est une fille d'esprit, devenir margrave d'Anspacb , en concurrence avec ma sœur, qui est une béte. Allons, donne-moi une pelisse, de Kleist, je veux vous reconduire jusqu'au bout de la galerie.

— El Votre Altesse reviendra seule? dit madame de Kleist, qui paraissait fort troublée.

— Tonte seule, répondit Amélie, et sans aucune crainte du diable et des farfadets qui tiennent pourtant cour plénière dans le château depuis quelques nuits , à ce qu'on assure. Viens , viens , Consuelo I nous allons voir la belle peur de madame de RIeist en traversant la galerie. »

La princesse prit un Qambeau et marcha la première , entraînant madame de RIeist , qui était en

effet très-peu rassurée. Consuelo les suivit, un peu effrayée aussi, sans savoir pourquoi.

« Je vous assure, madame, disait madame deRleist, que c'est l'heure sinistre, et qu'il y a de la témérité à traverser cette partie du château dans ce momentci. Que vous coûterait-il de nous laisser attendre une demi- heure de plus? A deux heures et demie ^ il n'y a plus rien.

— Non pas, non pas , reprit Amélie , je ne serais pas fâchée de la rencontrer et de voir comment elle est faite.

— De quoi donc s'agit-il? demanda Consuelo en doublant le pas pour s'adresser à madame de Kleist.

— Ne le sais-tu pas? dit la princesse. La femme blanche qui balaye les escaliers et les corridors du palais , lorsqu'un membre de la famille royale est près de mourir, est revenue nous visiter depuis quelques nuits. Il paraît que c'est par ici qu'elle prend ses ébats. Donc ce sont mes jours qui sont menacés. Voilà pourquoi tu me vois si tranquille. Ma bellesœur, la reine de Prusse (la plus pauvre tète qui ait jamais porté couronne !) , n'en dort pas, à ce qu'on assure , et va coucher tous les soirs à Charlottemboorg; mais, comme elle respecte infiniment la balayeuse, ainsi que la reine ma mère , qui n'a pas plus de raison qu'elle à cet endroit-là , ces dames ont eu soin de défendre qu'on épiât le fantôme et qu'on le dérangeât en rien de ses nobles occupations. Aussi le château est-il balayé d'importance , et de la propre main de Lucifer, ce qui ne l'empêche pas d'être fort malpropre, comme tu vois. »

En ce moment un gros chat, accouru du fond ténébreux de la galerie, passa en ronflant et en jurant auprès de madame de RIeist, qui fit un cri perçant et voulut courir vers l'appartement de la princesse; mais celle-ci la retint de force en remplissant l'espace sonore de ses éclats de rire âpres et rauques , plus lugubres encore que la bise qui sifflait dans les profondeurs de ce vaste local. Le froid faisait grelotter Consuelo, et peut-être aussi la peur; caria figure décomposée de madame de RIeist semblait attester un danger réel, et la gaieté fanfaronne et forcée de la princesse n'annonçait pas une sécurité bien sincère.

tt J'admire l'incrédulité de Votre AUesse Royale, dit madame de RIeist d'une voix entrecoupée et avec un peu die dépit; si elle avait vu et entendu comme moi celte femme blanche, la veille de la mort du roi, son auguste père...

— Hélas I répondit Amélie d'un ton satanique, comme je suis bien sûre qu'elle ne vient pas annoncer maintenant celle du roi mon auguste frère, je suis fort aise qu'elle vienne pour moi. La diablesse sait bien que, pour être heureuse, il me faut l'une ou l'autre de ces deux morts.

LÀ œUTBSSE DE RUDOLSTADT.

— Ah f madame, ne parlez pas ainsi dans un pareil moment, dit madame de Kleist, dont les dents se serraient tellement , qu*elle prononçait avec peine. Tenex, au nom du ciel, arrêtez-vous et écoutez : cela ne fait-il pas frémir? »

Laprincesses*arrétad*un air moqueur, et le bruit de sa robe de soie , épaisse et cassante comme du carton, cessant de couvrir les bruits plus éloignés, nos trois héroïnes, parvenues presque â la grande cage d'escalier qui s'ouvrait au fond de la galerie, entendirent distinctement le bruit sec d*un balai qui frappait inégalement les degrés de pierre , et qui semblait se rapprocher en montant de marche en marche, comme eût fait un valet pressé de terminer son ouvrage.

La princesse hésita un instant, puis elle dit d*un air résolu :

tt Comme il n'y a rien là de surnaturel , je veux savoir si c'est un laquais somnambule ou un page espiègle. Baisse ton voile, Porporina, il né faut pas qu'on te voie en ma compagnie. Quant à toi , de RIeist, tu peux te trouver mal si cela t'amuse. Je t'avertis que je ne m'occupe pas de toi. Allons , brave Rudolsladt, toi qui as affronté de pires aventures, suis-moi si tu m'aimes.»

Amélie marcha d'un pas assuré vers l'entrée de l'escalier; Consuelo la suivit sans qu'elle lui permit de tenir le flambeau à sa place; et madame de RIeist, aussi effrayée de rester seule que d'avancer, se tratna derrière elles en se cramponnant au mantelet de la Porporina.

Le balai infernal ne se faisait plus entendre, et la princesse arriva jusqu'à la rampe au-dessus de laquelle elle avança son flambeau pour mieux voir à distance. Mais, soit qu'elle fût moins calme qu'elle ne voulait le paraître, soit qu'elle eût aperçu quelque objet terrible, la main lui manqua, et le flambeau de vermeil , avec la bougie et sa collerette de cristal découpé, allèrent tomber avec fracas au fond de la spirale retentissante. Alors madame de RIeist, perdant la tète et ne se souciant pas plus de la princesse que de la comédienne, se mit à courir jusqu'à ce qu'elle eût rencontré dans l'obscurité la porte des appartements de sa maltresse, où elle chercha un refuge, tandis que celle-ci, partagée entre une émotion insurmontable et la honte de s'avouer vaincue, reprenait avec Consuelo le même chemin , d'abord lentement , et puis peu à peu en doublant le pas ; car d'autres pas se faisaient entendre derrière les siens, et ce n'étaient pas ceux de ia Porporina , qui marchaitsur la même ligne qu'elle, plus résolument peut-être, quoiqu'elle ne fit aucune bravade. Ces pas étranges, qui, de seconde en seconde, se rapprochaient de leurs talons , résonnaient dans les ténèbres comme ceux d'une vieille femme chaussée de mules, et claquaient sur les dalles, tandis que le balai

faisait toujours son office et se heurtait lourde^ ment à la muraille, tantôt à droite, tantôt i gauche. Ce court trijet parut bien long à Consuelo. Si quelque chose peut vaincre le courage des esprits vraiment fermes et sains, c'est un danger qui ne peut être ni prévu ni compris. £lle ne se piqua point d'une audace inutile, et ne détourna pas la tête une seule fois. La princesse prétendit ensuite l'avoir ' fait inutilement dans les ténèbres ; personne ne pouvait démentir ni constater le fait. Consuelo se souvint seulement qu'elle n'avait pas ralenti sa marche, qu'elle ne lui avait pas adressé un mot durant cette retraite forcée, et qu'en rentrant un peu précipitamment dans son appartement, elle avait failli lui pousser la porte sur le visage, tant elle avait hàle de la refermer. Cependant Amélie ne convint pas de sa faiblesse et reprit assez vite son sang-froid pour railler madame de RIeist, qui était presque en convulsions , et pour lui faire , sur sa lâcheté et son manque d'égards, des reproches très-amers. La bonté compatissante de Consuelo, qui souffrait de l'état violent de la favorite, ramena quelque pitié dans le cœur de la princesse. Elle daigna s'apercevoir que madame de Kleist était incapable de l'entendre, et qu'elle était pâmée sur un soCi, la figure enfoncée dans les coussins. L'horloge sonna trois heures avant que cette pauvre personne eût parfaitement repris ses esprits; sa terreur se manifestait encore par des larmes. Amélie était lasse de n'être plus princesse , et ne se souciait plus de se déshabiller seule et de se servir elle-même* outre qu'elle avait peut-être l'esprit frappé de quelque pressentiment sinistre. Elle résolut donc de garder madame de RIeist jusqu'au jour.

«Jusque-là, dit-elle, nous trouverons bien quelque prétexte pour colorer l'affaire, si mon frère en entend parler. Quant à toi, Porporina, ta présence ici serait bien plus difficile à expliquer, et je ne voudrais pour rien au monde qu'on te vit sortir de chez moi. il faut donc que tu te retires seule, et dès à présent, car on est fort matinal dans cette chienne d'hôtellerie. Voyons, de RIeist, calme-toi, je te garde, et si tu peux dire un mot de bon sens^ explique-nous par où tu es entrée et dans quel coin tu as laissé ton chasseur, afin que la Porporina s'en serve pour retourner chez elle. »

La peur rend si profondément égoïste, que madame de RIeist, enchantée de ne plus avoir à affronter les terreurs de la galerie, et se souciant fort peu de l'angoisse que Consuelo pourrait éprouver en faisant seule ce trajet, retrouva toute sa lucidité pour lui expliquer le chemin qu'elle avait à prendre et le signal qu'elle aurait à donner pour rejoindre son serviteur affidé à la sortie du palais, dans un endroit bien abrité et bien désert, où elle lui avait commandé d'aller l'attendre.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

Monîe de ces inslracttons , et bien certaine celte fois de ne pas s*égarer dans le palais, Consaelo prit congé de la princesse, qui ne s'amusa nullement à la reconduire le longdeia galerie. La jeune fille partit donc seule, à tâtons, et gagna le redoutable es* calier sans encombre. Une lanterne suspendue, qui brûlait en bas, l'aida à descendre, ce qu'elle fit sans mauvaise rencontre, et même sans frayeur. Cette fois, elle s'était armée de ?olonté;elle sentait qu'elle remplissait un devoir envers la malheureuse Amélie, et, dans ces cas-là, elle était toujours courageuse et forte. Enfin, elle parvint à sortir du palais par la petite porte mystérieuse dont madame de Kleist lui avait remis la clef,etquidonnaitsur un coind'arrièrecour. Lorsqu'elle fut tout à fait dehors, elle longea le mor extérieur pour chercher le chasseur: et, dés qu'elle eut articulé le signal convenu, une ombre, se détachant du mur, vint droit à sa rencontre, et un homme, enveloppé d'un large manteau, s'inclina devant elle, et lui présenta le bras en silence dans une attitude respectueuse.

Consuelo se souvint que madame de Kleist, pour mieux dissimuler ses fréquentes visites secrètes à la princesse Amélie, venait souvent à pied le soir au cbâteau , la tète enveloppée d'une épaisse coiffe noire, la taille d'une mante de couleur sombre, et le bras appuyé sur celui de son domestique. De cette façon, elle n'était point remarquée des gens du château, et pouvait passer pour une de ces personnes dans la détresse qui se cachent de mendier, et qui reçoivent ainsi quelques secours de la libéralité des princes. Mais, malgré toutes les précautions de la confidente et de sa maltresse, leur secret était un peu celui de la comédie; et si le roi n'en prenait pas d'ombrage, c'est qu'il est de petits scandales qu'il vaut mieux tolérer qu'ébruiter en les combattant. Il savait bien que ces deux dames s'occupaient ensemble de Treock plus que de magie ; et bien qu'il condamnât presque également ces deux sujets d'entretien, il fermait les yeux et savait gré intérieurement à sa sœur d'y porter une affectation de mystère qui mettait sa responsabilité à couvert aux yeux de certaines gens. 11 voulait bien feindre d'être trompé; il ne voulait pas avoir l'air d'approuver l'amour et les folies de sa sœur. C'était donc sur le malheureux Trenck que sa sévérité s'était appesantie, et encore avait-il fallu l'accuser de crimes imaginaires pour que le public ne pressentit pas les véritables motifs de sa disgrâce.

G. SAKD. — TOME V.

La Porporina , pensant que le serviteur de madame de Kleist devait aider à son incognito, en lui donnant le bras de même qu'à sa maltresse, n'hésita point à accepter ses services , et à s'appuyer sur lui pour marcher sur le pavé enduit déglace. Mais elle n'eut pas fait (rois pas ainsi, que cet homme lui dit d'un ton dégagé :

« Eh bien, ma belle comtesse, dans quelle humeur avez-vous laissé votre fantasque Amélie? »

Malgré le froid et la bise, Consuelo 'sentit le sang lui monter aux joues. Selon toute apparence, ce valet la prenait pour sa mattresse, et trahissait ainsi une intimité révoltante avec elle. La Porporina, saisie de dégoût , retira son bras de celui de cet homme, en lui disant sèchement :

« Vous vous trompez.

— Je n'ai pas l'habitude de me tromper, reprit l'homme au manteau avec la mérae aisance. Le public peut ignorer que la divine Porporina est comtesse de Rudolstadt, maisle comte de Saint-Germain est mieux instruit.

— Qui étes-vous donc? dit Consuelo bouleversée de surprise. N'appartenez-vous pas à la maison de madame la comtesse de Kleist?

— Je n'appartiens qu'à moi-même, et ne suis serviteur que de la vérité, reprit l'inconnu. Je viens de dire mon nom ; mais je vois qu'il est ignoré de madame de Rudolstadt.

— Seriez-vous donc le comte de Saint-Germain en personne?

— Et quel autre pourrait vous donner un nom que le public ignore? Tenez, madame la comtesse, voici deux fois que vous avez failli tomber en deux pas que vous avez faits sans mon aide. Daignez reprendre mon bras. Je sais fort bien le chemin de votre demeure, et je me fais un devoir et un honneur de vous y reconduire saine et sauve.

— Je vous remercie de votre bonté, monsieur le comte, répondit Consuelo, dont la curiosité était trop excitée pour refuser l'offre de cet homme intéressant et bizarre. Aurez-vous cellede me dire pourquoi vous m'appelez ainsi?

— Parce que je désire obtenir votre confiance d'emblée en vous montrant que j'en suis digne. 11 y a longtemps que je sais votre mariage avec Albert, et je vous ai gardé à tous deux un secret inviolable, comme je le garderai tant que ce sera votre volonté.

— Je vois que ma volonté à cet égard est fort peu respectée par M. Supperville, dit Consuelo qui se pressait d'attribuer à ce dernier les notions de M. de Saint-Germain sur sa position.

— N'accusez pas ce pauvre Supperville, reprit le comte. Il n'a rien dit, si ce n'est à la princesse Amélie, pour lui faire sa cour. Ce n'est pas de lui que je liens le fait.

— Et de qui donc , en ce cas , monsieur?

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

~ Je le liens du comte Albert de Rudolstadt luimême. Je sais bien que vous allez me dire qu'il est mort pendant qu'on achevait la cérémonie religieuse de votre hyménée ; mais je vous répondrai qu'il n'y a pas de mort , que personne , que rien ne meurt , et que l'on peut s'entretenir encore avec ce que le vulgaire appelle les trépassés, quand on connaît leur langage et les secrets de leur vie.

— Puisque vous savez tant de choses, monsieur, vous n'ignorez pcul-élre pas que de semblables assertions ne me peuvent aisément convaincre , cl qu'elles me font beaucoup de mal, en me présentant sans cesse l'idée d'un malheur que je sais être sans remède , en dépit des promesses menteuses de la magie.

— Vous avez raison d'être en garde contre les magiciens et les imposteurs. Je sais que Cagliostro vous a effrayée d'une apparition au moins intempestive. Il a cédé à la gloriole de vous montrer son pouvoir, sans s'inquiéter de la disposition de votre âme et de la sublimité de sa mission. Cagliostro n'est cependant pas un imposteur, tant s'en faut! Mais c'est un vaniteux, et c'est par là qu'il a mérité souvent le reproche de charlatanisme.

— Monsieur le comte, on vous fait le même reproche ; et comme cependant on ajoute que vous êtes un homme supérieur, je me sens le courage de vous dire franchement les préventions qui combattent mon estime pour vous.

— C'est parler avec la noblesse qui convient à Consuelo, répondit M. de Saint-Germain avec calme, et je vous sais gré de faire cet appel à ma loyauté. J'en serai digne, et je vous parlerai sans mystère. Mais nous voici à votre porte, et le froid, ainsi que l'heure avancée , me défendent de vous retenir ici plus longtemps. Si vous voulez apprendre des choses de la dernière importance, et d'où voire avenir dépend, permeltez-moi de vous entretenir en liberté.

— Si votre seigneurie veut venir me voir dans la journée , je l'attendrai chez moi à l'heure qu'elle m'indiquera.

— Il faut que je vous parle demain; et demain vous recevrez la visite de Frédéric , que je ne veux pas rencontrer, parce que je ne fais aucun cas de lui.

-— De quel Frédéric voulez-vous parler, monsieur le comte?

— Oh! ce n'est pas de notre ami Frédéric de Trenck que nous avons réussi à tirer de ses mains. C'est de ce méchant petit roi de Prusse qui vous fait la cour. Tenez, il y aura demain grande redoute à rOpéra; soyez-y. Quelque déguisement que vous preniez, je vous reconnaîtrai et me ferai reconnaître de vous. Dans cette cohue, nous trouverons l'isolement et la sécurité. Autrement, mes relations avec vous amasseraient dç grands malheurs sur des télés sacrées. A demain donc, madame la comtesse. »

En parlant ainsi, le comte de Saint'<ïermain salua profondément Consuelo et disparut, la laissant pétriBée de surprise au seuil de sa demeure.

u II y a décidément , dans ce royaume de la raison, une conspiration permanente contre la raison, se disait la cantatrice en s'endormant. A peine ai-je échappé à un des périls qui menacent la mienne , qu'un autre se présente. La princesse Amélie m'avait donné l'explication des dernières énigmes, et je me croyais bien tranquille; mais , au même instant, nous rencontrons ou du moins nous entendons la balayeuse fantastique, qui se promène dans ce château du doute, dans cette forteresse de l'incrédulité , aussi tranquillement qu'elle l'eût fait il y a deux cents ans. Je me débarrasse de la frayeur que me causait Cagliostro, et voici un autre magicien qui parait encore mieux inslruil de mes affaires. Que ces devins tiennent registre de tout ce qui concerne la vie des rois et des personnages puissants ou illustres, je le conçois; mais que moi, pauvre fille humble et discrète, je ne puisse dérober aucun fait de ma vie à leurs investigations , voilà qui me confond et m'inquiète malgré moi. Allons ! suivon.s le conseil de la princesse. Comptons que l'avenir expliquera encore ce prodige, et, en attendant, abstenons-nous de juger. Ce qu'il y aurait de plus extraordinaire peut-être dans celui-ci, c'est que la visite du roi , prédite par M. de Saint-Germain , eût lieu effectivement demain. Ce sera la troisième fois seulement que le roi sera venu chez moi. Ce M. de Saint-Germain serait-il son confident? On dit qu'il faut se méfier surtout ici de ceux qui parlent mal du maître. Je tâcherai de ne pas l'oublier. »

Le lendemain, à une heure précise, une voiture sans livrée et sans armoiries entra dans la cour de la maison qu'habitait la cantatrice, et le roi, qui l'avait fait prévenir deux heures auparavant d'être seule et de l'attendre, pénétra dans ses appartements le chapeau sur l'oreille gauche, le sourire sur les lèvres, et un petit panier à la main.

(( Le capitaine Kreutz vous apporte des poires de son jardin, dit-il. Des gens malintentionnés prétendent que cela vient des jardins de Sans-Souci , et que c'était destiné au dessert du roi. Mais le roi ne pense point à nous, Dieu merci, et le petit baron vienl passer une heure ou deux avec sa petite a mie. »

Cet agréable début, au lieu de mettre Consuelo à son aise, la troubla étrangement. Depuis qu'elle conspirait contre sa volonté, en recevant les confidences de la princesseAmélie , elle ne pouvait plus braver avec une impassible franchise le royal inquisiteur. Il eût fallu désormais le ménager, le flatter peut-être, détourner ses soupçons par d'adroites agaceries. Consuelo sentait que ce rôle ne lui convenait pas, qu'elle le jouerait mal, surtout s'il était

LA CQHTESSE D£ RUDOLSTADT.

tfl

▼rai que Frédéric eût du goût pour elle , comme on disait i la cour, où Ton eût cru rabaisser la majesté royale en se servant du mot d'amour à propos d*ane comédienne. Inquiète et troublée, Gonsuelo remercia gauchement le roi de Fexcès de ses bontés, et tout aussitôt la physionomie du roi changea, et devint aussi morose qu'elle s'était annoncée radieuse.

« Qu'as-tu? dit-il brusquement en fronçant le sourcil. Avez-vous de l'humeur? ètes-vous malade? pourquoi m'appelez-vous $fre? Ha visite vous dérange de quelque amourette?

— Non, sire, répondit la jeune fille en reprenant la sérénité de la franchise. Je n'ai ni amourette ni amour.

— A la bonne heure! Quand cela serait, après tout, que m'importe? mais j'exigerais que vous m'en fissiez l'aveu.

— L'aveu? monsieur le capitaine veut dire la confidence, sans doute?

— Expliquez la distinction.

— Monsieur le capitaine la comprend de reste*

— Gomme vous voudrez; mais distinguer n'est pas répondre. Si vous étiez amoureuse, je voudrais le savoir.

— Je ne comprends pas pourquoi.

— Vous ne le comprenez pas du tout? Regardezmoi donc en face. Vous avez le regard bien vague aujourd'hui !

— Monsieur le capitaine , il me semble que vous voulez singer le roi. On dit que quand il interroge un accusé, il lui lit dans le blanc des yeux. Croyezmoi, ces façons-là ne vont qu'à lui; et encore, s'il venait chez moi pour mêles faire subir, je le prierais de retourner à ses affaires.

— C'est cela ; vous lui diriez : u Va te promener, sire, n

— Pourquoi non? La place du roi est sur son cheval ou sur son tr6ne , et s'il avait le caprice de venir chez moi, je serais en droit de ne pas le souffrir maussade.

— Vous auriez raison; mais, dans tout cela, vous ne me répondez pas. Vous ne voulez pas me prendre pour leconfident de vos prochaines amours 7

— Il n'y a point de prochaines amours pour moi, je vous l'ai dit souvent, baron.

— Oui, en riant, parce que je vous interrogeais de même; mais si je parle sérieusement à cette heure.

— Je réponds de même.

— Savez-vous que vous êtes une singulière personne I

— Pourquoi cela?

— Parce que vous êtes la seule femme de théâtre qui ne soit pas occupée de belles passions ou de galanterie.

— Vous avez une mauvaise idée des femmes de théâtre, monsieur le capitaine.

— Non t j'en ai connu de sages ; mais elles visaient à de riches mariages, et vous, on ne sait à quoi vous songez.

. — Je songe à chanter ce soir.

— Ainsi vous vivez au jour le jour ?

— Désormais , je ne vis pas autrement.

— Il n'en a donc pas été toujours ainsi ?

— Non, monsieur.

— Vous avez aimé?

— Oui , monsieur.

— Sérieusement ?

— Oui, monsieur.

— Et longtemps?

— Oui , monsieur.

— Et qu'est devenu votre amant?

— Mort!

— Mais vous en êtes consolée?

— Non-

— Oh ! vous vous en consolerez bien?

~ Je crains que non.

— Cela est étrange. Ainsi, vous ne voulez pas vous marier?

— Jamais*

•— Et vous n'aurez pas d'amour?

— Jamais.

-— Pas même un ami?

— Pas même un ami comme l'entendent les belles dames.

— Baste! si vous alliez à Paris, et que le roi Louis XV, ce galant chevalier...

— Je n'aime pas les rois, monsieur le capitaine, et je déteste les rois galants.

— Ah! je comprends; vous aimez mieux les pages. Un joli cavalier , comme Trenck , par exemple !

— Je n'ai jamais songé à sa figure.

— Et cependant vous avez conservé des relations avec lui ?

— Si cela était, elles seraient de pure et honnête amitié.

— Vous convenez donc que ces relations subsistent?

— Je n'ai pas dit cela , répondit Consuelo , qui craignit de «Compromettre la princesse par ce seul indice.

— Alors, vous le niez ?

— Je n'aurais pas de raisons pour le nier , si cela était; mats d'où vient que le capitaine Kreutz m'interroge de la sorte? Quel intérêt peut-il prendre à tout cela?

— Le roi en prend apparemment, repartit Frédéric en ùlant son chapeau en le posant brutalement sur la tête d'une Polymnie en marbre blanc dont le buste antique ornait la console.

— Si le roi me faisait l'honneur de venir chez moi , dit Gonsuelo , en surmontant la terreur qui

LA COMTESSE DE RUDOLS^ADT.

s'emparait d'elle, Je penserais qu'il désire entendre de la musique , et je me mettrais k mon clavecin pour lui chanter Pair d'Ariane abandonnée,..

— Le roi n*aime pas les prévenances. Quand il interroge, il veut qu'on lui réponde clair et net. Qu'est-ce que vous avez été faire celte nait dans le palais da roi? Vous voyez bien que le roi a le droit de venir faire le mattre chez vous , puisque vous allez chez lui à des heures indues sans sa permis* sion ! »

Consuelo trembla de la tête aux pieds ; mais elle avait heureusement dans toutes sortes de dangers une présence d'esprit qui Tavait toujours sauvée comme par miracle. Elle se rappela que Frédéric plaidait souvent le faux pour savoir le vrai, et qu'il passait pour arracher les aveux par la surprise plus que par tout autre moyen. Elle se tint sur ses gardes , et , souriant à travers sa pâleur , elle répondit :

« Voilà une singulière accusation , et je ne sais ce qu'on peut répondre à des demandes fantastiques.

— Vous n'êtes plus laconique comme tout à l'heure, reprit le roi; comme on voit bien que vous mentez ! Tous n'avez pas été cette nuit au palais ? Répondez oui ou non,

— Eh bien, non!... dit Consuelo avec courage, préférant la honte d'être convaincue de mensonge , à la lâcheté de livrer le secret d'autrui pour se disculper...

— Vous n'en êtes pas sortie à trois heures du matin, toute seule?

— Non, répondit Consuelo, qui retrouvait ses forces en voyant une imperceptible irrésolution dans la physionomie du roi , et qui jouait déjà la surprise avec supériorité.

— Vous avez osé dire trots fois non ! s'écria le roi d'un air courroucé et avec des regards foudroyants.

— J'oserai le dire une quatrième fois, si Votre Majesté l'exige, répondit Consuelo, résolue de faire face à l'orage jusqu'au bout.

— Oh ! je sais bien qu'une femme soutiendrait le mensonge dans les tortures, comme les premiers chrétiens y soutenaient ce qu'ils croyaient être la vérité. Qui pourra se flatter d'arracher une réponse sincère à un être féminin? Écoutez, mademofselle, j'ai eu jusqu'ici de l'estime pour vous, parce que je pensais que vous faisiez seule exception aux vices de votre sexe. Je ne vous croyais ni intrigante , ni perfide , ni effrontée. J'avais dans votre caractère une confiance qui allait jusqu'à l'amitié...

— Et maintenant, sire...

— Ne m'interrompez pas. Maintenant , j'ai mon opinion, et vous en sentirez les effets. Mais écoutezmoi bien. Si vous aviez le malheur de vous immiscer dans de petites intrigues de palais, d'accep-

ter certaines confidences déplacées, de rendre certains services dangereux, vous vous flatteriez vainement de me tromper longtemps, et je vous chasserais d'ici aussi honteusement que je vous y ai reçue avec distinction et bonté.

— Sire , répondit Consuelo avec audace, comme le plus cher et le plus consolant de mes vœux est de quitter la Prusse , quels que soient le prétexte de mon renvoi et la dureté de votre langage , je reçois avec reconnaissance Tordre de mon départ.

— Ah! vous le prenez ainsi, s'écria Frédéric transporté de colère, et vous osez me parler de la sorte! »

En même temps il leva sa canne comme s'il eût voulu frapper Consuelo ; mais l'air de mépris tranquille avec lequel elle attendit cet outrage le fit rentrer en lui-même, et il jeta sa canne loin de lui, en disant d'une voix émue :

(( Tenez, oubliez les droits que vous avez à la reconnaissance du capitaine Rreutz, et parlez au roi avec le respect convenable; car si vous me poussez à bout, je suis capable de vous corriger comme uo enfant mutin.

— Sire , je sais qu'on bat les enfants dans votre auguste famille , et j'ai oui dire que Votre Majesté, pour se soustraire à de tels traitements , avait autrefois essayé de prendre la fuite. Ce moyen sera plus facile à une zingara comme moi qu'il ne Ta été an prince royal Frédéric. Si Votre Majesté ne me fait pas sortir de ses États dans les vingt-quatre heures , j'aviserai moi-même à la rassurer sur mes intrigues, en quittant la Prusse sans passe-port, fallùt-il fuir à pied et en sautant les fossés, comme font les déserteurs et les contrebandiers.

— Vous êtes une folle! dit le roi en haussant les épaules et en marchant à travers la chambre pour cacher son dépit et son repentir. Vous partirez, je ne demande pas mieux , mais sans scandale et sans précipitation. Je ne veux pas que vous me quittiez ainsi, mécontente de moi et de vous-même. Où diable avez-vous pris l'insolence dont vous êtes douée? et quel diable me pousse à la débonnaireté dont j'use avec vous?

— Vous l^r prenez sans doute dans un scrupule de générosité dont Votre Msgeslé peut se dispenser. Elle croit m'étre redevable d'un service que j'aurais rendu au dernier de ses sujets avec le même zèle. Qu'elle se regarde donc comme quitte envers moi , mille fois, et qu'elle me laisse partir au plus vite : ma liberté sera une récompense suffisante, et je n'en demande pas d'autre.

— Encore? dit le roi confondu de l'obstination hardie de cette jeune fille. Toujours le même langage? Vous n'en changerez pas avec moi? Ah! ce n'est pas du courage, cela! c'est de la haine !

— Et si cela était , reprit Consuelo , est-ce que

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

Voire Majesté s'en soucierait le moins da monde? •^ Juste ciel ! que dites-vous lâ , pauvre petite fille! dit le roi avec un accent de douleur naïve. Vous ne comprenes pas ce que vous dites, malheureuse enfant! il n'y a qu'une âme perverse qui puisse être insensible à la haine de son semblable.

— Frédéric le Grand regarde-tril la Porporina comme un être de la même nature que lui 7

-> Il n'y a que l'intelligence et la vertu qui élèvent certains hommes au-dessus desautres. Vous avez du génie dans votre art. Votre conscience doit vous dire si vous avez de la loyauté... Mais elle vous dit le contraire dans ce moment-ci , car vous avez Tême remplie de 6el et de ressentiment.

— Et si cela était, la conscience du grand Frédéric n'aurait-elle rien à se reprocher pour avoir allumé ces mauvaises passions dans une âme habituellement paisible et généreuse ?

— Allons ! vous êtes en colère? n dit Frédéric en faisant un mouvement pour prendre la main de la jeune fille; mais il s'arrêta, retenu par cette gaucherie qu'un fond de mépris et d'aversion pour les femmes lui avait fait contracter. Consuelo, qui avait exagéré son dépit pour refouler dans le cœur du roi un sentiment de tendresse prêt à faire explosion au milieu de la colère, remarqua combien il était timide, et perdit toutes ses craintes en voyant qu'il attendait ses avances. C'était une singulière destinée, que la seule femme capable d'exercer sur Frédéric une sorte de prestige ressemblant à l'amour, fût peut-être la seule dans tout son royaume qui n^efit voulu à aucun prix encourager cette disposition. Il est vrai que la répugnance et la fierté de Consuelo étaient peut-être son principal attrait aux yeux du roi. Cette âme rebelle tentait le despote comme la conquête d'une province ; et sans qu'il s*en rendu compte, sans qu'il voulût mettre sa gloire à ce genre d'exploits frivoles , il sentait une admiration et une sympathie d'instinct pour un ca* ractère fortement trempé qui lui semblait avoir , à quelques égards, une sorte de parenté avec le sien.

«Voyons! dit-il en fourrant brusquement dans la poche de son gilet la main qu'il avait avancée vers Consuelo, ne me dites plus que je ne me soucie pas d'être haï ; car vous me feriez croire que je le suis, et cette pensée me serait odieuse !

— Et cependant, vous voulez qu'on vous craigne.

— Non, je veux qu'on me respecte.

— Et c'est à coups de canne que vos caporaux inspirent à vos soldats le respect de votre nom ?

— Qu'en savez-vous? De quoi parlez-vous là? De quoi vous mêlez-vous?

— Je réponds dahr et net à l'interrogatoire de Votre Majesté.

— Vous voulez que je vous demande pardon d'un aioroent d'emportement provoqué par votre folie ?

~ An contraire; si vous pouviei briser sur ma tète la canne-sceptre qui gouverne la Prusse , je prierais Votre Majesté de ramasser ce jonc.

— Bah! quand je vous aurais un peu caressé les épaules avec, comme c'est une canne que Voltaire m'a donnée , vous n'en auriez peut-être que plus d'esprit et de malice. Tenez, j'y tiens beaucoup, à cette canne-là ; mais il vous faut une réparation , je le vois bien. »

En parlant ainsi , le roi ramassa sa canne, et se mit en devoir de la briser. Mais il eut beau s'aider du genou, le jonc plia et ne voulut point rompre.

a Voyez, dit le roi, en la jetant dans le feu, ma canne n'est pas, comme vous le prétendez, l'image de mon sceptre. C'est celle de la Prusse fidèle , qui plie sous ma volonté, et qui ne sera point brisée par elle. Faites de même, Porporina, et vous vous en trouverez bien.

— Et quelle est donc la volonté de Votre Majesté à mon égard? Voilà un beau sujet pour exercer l'autorité et pour troubler la sérénité d'un grand caractère !

— Ma volonté est que vous renonciez à quitter Berlin : la trouvez-vous offensante?»

Le regard vif et presque passionné de Frédéric expliquait assez cette espèce de réparation. Consuelo sentit renaître ses terreurs, Qt, feignant de ne pas comprendre ;

(I Pour cela , répondit-elle , je ne m'y résignerai jamais. Je vois trop qu'il faudrait payer cher l'honneur d'amuser quelquefois Votre Majesté par mes roulades. I^ soupçon pèse ici sur tout le monde. Les êtres les plus infimes et les plus obscurs ne sont point à l'abri d*une accusation, et je ne saurai vivre ainsi.

— Vous êtes mécontente de votre traitement , reprit le roi. Allons ! il sera augmenté.

— Non , sire. Je suis satisfaite de mon traitement, je ne suis pas cupide , Votre M^geslé le sait.

— C'est vrai. Vous n'aimez pas l'argent , c'est une justice à vous rendre. On ne sait ce que vous aimez, d'ailleurs !

— La liberté, sire.

— Et qui gêne votre liberté? Vous me cherchez querelle , et vous n'avez aucun motif à faire valoir. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de clair.

— Oui , sire.

--Oui ? c'est bien décidé ?

— Oui, sire.

— En ce cas , allez au diable I »

Le roi prit son chapeau, sa canne qui, en roulant sur les chenets, n'avait pas brûlé, et, tournant le dos, s'avança vers la porte. Mais, au moment de l'ouvrir, il se retourna vers Consuelo, et lui montra un visage si ingénument triste , si paternellement a£Qigé, si différent, en un mot, de son terrible

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

front royal, ou de son amer sourire de philosophe sceptique, que la pauvre enfant se sentit émue et repentante. L'habitude qu'elle avait prise avec le Porpora de ces orages domestiques lui fit oublier qu'il y avait pour elle dans le cœur de Frédéric quelque chose de personnel et de farouche, qui n'était jamais entré dans Tàme chastement et généreusement ardente de son père adoplif. Elle se détourna pour cacher une larme furtive, qui s'échappait de sa paupière; mais le regard du lynx n'est pas plus rapide que ne le fut celui du roi. Il revint sur ses pas, et, levant de nouveau sa canne sur Consuelo, mais cette fois avec l'air de tendresse dont il eût joué avec l'enfant de ses entrailles :

« Détestable créature ! lui dit-il d'une voix émue et caressante ; vous n'avez pas la moindre amitié pour moi !

— Vous vous trompez beaucoup, monsieur le baron , répondit la bonne Gonsuelo, fascinée par cette demi-comédie, qui réparait si adroitement le véritable accès de colère brutale de Frédéric. J'ai autant d'amitié pour le capitaine Krenlz que j'ai d'éloignement pour le roi de Prusse.

— G*est que vous ne comprenez pas , c'est que vous ne pouvez pas comprendre le roi de Prusse , reprit Frédéric. Ne parlons donc pas de lui. Un jour viendra, quand vous aurez habité ce pays assez longtemps pour en connaître l'esprit et les besoins, où vous rendrez plus de justice à l'homme qui s'efforce de le gouverner comme il convient. En attendant, soyez un peu pli;is aimable avec ce pauvre baron , qui s*ennuie si profondément de la cour et des courtisans, et qui venait chercher ici un peu de calme et de bonheur, auprès d'une âme pure et d'un esprit candide. Je n'avais qu'une heure pour en profiter, et vous n'avez fait que me quereller. Je reviendrai une autre fois, à condition que vous me recevrez un peu mieux. J'amènerai Mopsule pour vous divertir, et, si vous êtes bien sage, je vous ferai cadeau d'un beau petit lévrier blanc qu'elle nourrit dans ce moment. Il faudra en avoir grand soin I... Ah! j'oubliais ! Je vous ai apporté des vers de ma façon , des strophes sur la musique ; vous pourrez y adapter un air, et ma sœur Amélie s'amusera à le chanter. »

Le roi s'en alla tout doucement, après être revenu plusieurs fois sur ses pas en causant avec une familiarité gracieuse , et en prodiguant à l'objet de sa bienveillance de frivoles cajoleries. II savait dire des riens quand il le voulait, quoique en général sa parole fût concise , énergique et pleine de sens. Nul homme n'avait plus de ce qu'on appelait du fonds dans la conversation, et rien n'était plus rare a cette époque que ce ton sérieux et ferme dans les entretiens familiers. Mais avec Gonsuelo, il eût voulu être bon enfant, et il réussissait assez à s'en

donner l'air pour qu'elle en fût parfois naïvement émerveillée. Quand il fut parti, elle se repentit comme à l'ordinaire de ne pas avoir réussi à le dégoûter d'elle et de la fantaisie de ces dangereuses visites. De son c6té , le roi s'en alla à demi mécontent de lui-même. Il aimait Gonsuelo à sa manière, et il eût voulu lui inspirer en réalité l'attachement et l'admiration que ses faux amis les beaux esprits jouaient auprès de lui. Il eût donné peut-être beaucoup, lui qui n'aimait guère à donner, pour connaître une fois dans sa vie le plaisir d'être aimé de bonne foi et sans arrière-pensée. Mais il sentait bien que cela n'était pas facile à concilier avec l'autorité dont il ne voulait pas se départir , et, comme oa chat rassasié qui joue avec la souris prête à fuir, il ne savait trop s'il voulait l'apprivoiser ou l'étrangler.

i( Elle va trop loin , et cela finira mal , se disait-il en remontant dans sa voiture; si elle continue à faire la mauvaise tète, je serai forcé de lui faire commettre quelque faute, et de l'envoyer dans une forteresse pendant quelque temps , afin que le régime émousse ce fier courage. Pourtant j'aimerais mieux l'éblouir et la gouverner par le prestige que j'exerce sur tant d'autres. Il est impossible que je n'en vienne pas à bout avec un peu de patience. G'est un petit travail qui m'irrite et qui m'amuse en même temps. Nous verrons bien 1 Ge qu'il y a de certain , c'est qu'il ne faut pas qu'elle parte maintenant pour aller se vanter de m'avoir dit mes vérités impunément. Non, non! elle ne me quittera que soumise ou brisée... n

El puis le roi qui avait bien d'autres choses dans l'esprit comme on peut croire, ouvrit un livre pour ne pas perdre cinq minutes à d'inutiles rêveries, et descendit de sa voilure sans trop se rappeler dans quelles idées il y était monté.

La Porporina, inquiète et tremblante, se préoc* cupa un peu plus longtempsdes dangers de sa situation. Elle se reprocha beaucoup de n'avoir pas insisté jusqu'au bout sur son départ, et de s'être laissé engager tacitement à y renoncer. Mais elle fut tirée de ses méditations par un envoi d'argent et de lettres que madame de Kleist lui faisait passer pour M. de Saint-Germain. Tout cela était destiné à Trenck, et Gonsuelo devait en accepter la responsabilité ; elle devait au besoin accepter aussi le rôle d'amante du fugitif, pour couvrir le secret de la princesse Amélie. Elle se voyait donc embarquée dans une situation désagréable et dangereuse , d'autant plus qu'elle ne se sentait pas très-rassurée sur la loyauté de ces agents mystérieux avec lesquels on la mettait en relation, et qui semblaient vouloir s'immiscer par contre-coup dans ses propres secrets. Elle s'occupa de son déguisement pour le bal de l'Opéra, où elle avait accepté le rendez-vous avec Saint-Ger-

main , tout en se disant avec une terreur résignée qa*elle était sar le bord d*an abtme.

Aussitôt après l'opéra, la salle fut nirelée, illuminée, décorée suivant l'usage, et le grand bal masqué appelé à Berlin la redoute, fut ouvert k minuit précis. La société y était passablement mêlée, puisque les princes et peut-être même les princesses du sang royal s'y trouvaient confondus avec les acteurs et les actrices de tous les théâtres. La Porporina s'y glissa seule, déguisée en religieuse, costume qui lui permettait de cacher son cou et ses épaules sous le voile et sa taille sous une robe très-ample. Elle sentait la nécessité de se rendre méconnaissable pour échapper aux commentaires que pourrait faire naître sa rencontre avec M. de Saint-Germain ; et elle n'était pas fichée d'éprouver la perspicacité de ce dernier, qui s'était vanté à elle de la reconnaître quelque déguisée qu'elle fût. Elle avait donc composé seule , et sans mettre même sa suivante dans la confidence, cet habit simple et facile ; et elle était sortie bien enveloppée d'une longue pelisse qu'elle ne déposa qu'en se trouvant au milieu de la foule. Mais elle n'eut pas fait le tour de la salle, qu'elle remarqua une circonstance inquiétante. Un masque de sa taille, et qui paraissait être de son sexe, revêtu d'un costume de nonne exactement semblable au sien, vint se placer devant elle à plusieurs reprises, en lui faisant des plaisanteries sur leur identité.

ff Gière sœur, lui disait cette nonne, je voudrais bien savoir laquelle de nous est l'ombre de l'autre ; et comme il me semble que tu es plus légère et plus dia- I^iane que moi , je demande à te toucher la main pour m'assurer si tu es ma sœur jumelle ou mon spectre. »

Consnelo repoussa ces attaques, et s'efforça de gagner sa loge afin d'y changer de costume, ou de faire au sien quelque modification qui empêchât l'équtvoqne.EUe craignait que le comte de Saint-Germain, au cas où il aurait eu, en dépit de ses précautions, quelque révélation sur son déguisement, n'allât s'adresser à scn Sosie et lui parler des secrets qu'il lui avait annoncés la veille. Mais elle n'eut point ce loisir. Déjà un capocin s'était mis à sa poursuite, et bientôt il s'empara, bon gré, mal gré, de son bras.

« Vous ne m'éviterez pas, ma sœur, lui dit-il à Toix basse, je suis votre père confesseur, et je vais vous dire vos péchés. Vous êtes la princesse Amélie.

— Tu es un novice, frère, répondit Consuelo en contrefaisant sa voix comme il est d'usage au bal masqué. Tu connais bien mal tes pénitentes.

•-* Oh ! il est trè&-inntile de contrefaire ta voix, soBur. Je ne sais pas si tu as le costume de ton ordre, mais tu es l'abbesse de Quedlimburg, et tu peux bien en convenir avec moi qui suis ton frère Henri. »

Consuelo reconnaissait effectivement la voix du prince, qui lui avait parlé souvent, et qui avait une espèce de grasseyement assez remarquable. Pour s'assurer que son Sosie était bien la princesse, elle nia encore, et le prince ajouta :

<x J'ai vu ton costume chez le tailleur, et comme il n'y a pas de secret pour les princes, j'ai surpris le tien. Allons, ne perdons pas le temps à babiller. Vous ne pouvez avoir la prétention de m'intriguer, ma chère sœur, et ce n'est nullement pour vous tourmenter que je m'attache à vos pas. J'ai des choses sérieuses à vous dire. Venez un peu à l'écart avec moi. »

Consuelo se laissa emmener par le prince, bien résolue à lui montrer ses traits plutôt que d'abuser de sa méprise pour surprendre des secrets de famille. Mais, au premier mot qu'il lui adressa lorsqu'ils curent gagné une loge, elle devint attentive malgré elle, et crut avoir le droit d'écouler jusqu'au bout.

« Prenez garde d'aller trop vite avec la Porporina, dit le prince à sa prétendue sœur. Ce n'est pas que je doute de sa discrétion et de la noblesse de son cœur. Les personnages les plus importants de Vordre s'en portent garants, et dussiez-vous me plaisanter encore sur la nature de mes sentiments pour elle, je vous dirai que je partage votre sympathie pour cette aimable personne. Mais ni ces personnages ni moi ne sommes d'avis que vous vous compromettiez vis-à-vis d'elle avant que l'on se soit assuré de ses dispositions. Telle entreprise qui saisira d'emblée une imagination ardente comme la vôtre et un esprit justement irrité comme le mien, peut épouvanter au premier abord une fille timide, étrangère sans doute à toute philosophie et à toute politique. Les raisons qui ont agi sur vous ne sont pas celles qui feront impression sur une femme placée dans une sphère si différente. Laissez donc à Trismégiste'ou à Saint-Germain le soin de cette initiation.

— Mais Trismégiste n'estril pas parti ? dit Consuelo, qui était trop bonne comédienne pour ne pas pouvoir imiter la voix rauque et changeante de la princesse Amélie.

— S'il est parti , vous devez le savoir mieux que moi , puisque cet homme n'a de rapports ici qu'avec vous. Pour moi , je ne le connais pas. Mais M. de Saint- Germain me parait l'ouvrier le plus habile et le plus extraordinairement versé dans la science qui nous occupe, n s'est fait fort de nous attacher cette belle cantatrice et de la soustraire aux dangers qui la menacent.

— Est-elle réellement en danger? demanda Con* suelo.

— Elle y sera si elle persiste à repousser les soupirs de Jf . le marquis.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

— Quel marquis? demanda Gonsuelo étonnée.

— You8 êtes bien distraite , ma sœur. Je vous parle de Fritz ou du grand lama.

— Oui , du marquis de Brandebourg I reprit la Porporina , comprenant enfin qu'il s'agissait du roi. Mais vous êtes donc bien sûr qu'il pense à cette petite fille ?

— Je ne dirais pas qu'il l'aime , mais il en est jaloux. £t puis , ma sœur, il faut bien reconnaître que vous la compromettez , cette pauvre fille, en la prenant pour votre confidente... Allons I je ne sais rien de cela, je n'en veux rien savoir ; mais, au nom du del, soyez prudente, et ne laissez pas soupçonner à nos amis que vous soyez mue par un autre sentiment que celui de la liberté politique. Nous avons résolu d'adopter votre comtesse de Rudolstadt. Quand elle sera initiée et liée par des serments, des promesses et des menaces, vous ne risquerez plus rien avec elle. Jusque-là , je vous en conjure , abstenez-vous de la voir et de lui parler de vos affaires et des nôtres... Et pour commencer, ne restez pas dans ce bal où votre présence n'est guère convenable, et où le grand (ama saura certainement que vous êtes venue. Donnez-moi le bras jusqu'à la sortie. Je ne puis vous reconduire plus loin. Je suis censé garder les arrêts à Potsdam , et les murailles du palais ont des yeux qui perceraient un masque de fer. v

En ce moment on frappa à la porte de la loge , et comme le prince n'ouvrait pas, on insista.

« Voilà un drôle bien impertinent de vouloir entrer dans la loge où se trouve une dame I » dit le prince en montrant son masque barbu à la lucarne de la loge. Mais un domino rouge , à face blême , dont l'aspect avait quelque chose d'effrayant , lui apparut , et lui dit avec un geste singulier :

« Il pleut. »

Cette nouvelle parut faire grande impression sur le prince.

« Dois-je donc sortir ou rester? demanda-t-il au domino rouge.

— Vous devez chercher, répondit ce domino, une nonne toute semblable à celle-ci , qui erre dans la cohue. Moi , je me charge de madame, » ajouta-t-il en désignant Gonsuelo , et en entrant dans la loge que le prince lui ouvrait avec empressement. Ils échangèrent bas quelques paroles , et le prince sortit sans adresser un mot de plus à la Porporina.

(c Pourquoi , dit le domino rouge en s'asseyant dans le fond de la loge , et en s'adressant à Gonsuelo , avezvous pris un déguisement tout pareil à celui de la princesse? G'est l'exposer, ainsi que vous, à des méprises fatales. Je ne reconnais là ni votre prudence ni votre dévouement.

— Si mon costume est pareil à celui d'une autre personne , je l'ignore entièrement ,«dit Gonsuelo , qui se tenait sur ses gardes avec ce nouvel interlocuteur.

— J'ai cru que c'était une plaisanterie de carnaval arrangée entre vous deux. Puisqu'il n'en est rien ,

madame la comtesse, et que le hasard seul s'en est mêlé , parlons de vous , et abandonnons la princesse à son destin.

— Mais si quelqu'un est en danger, monsieur, il ne me semble pas que le rôle de ceux qui parlent de dévouement soit de rester les bras croisés.

— La personne qui vient de vous quitter veillera sur cette auguste tête folle. Sans doute , vous n'ignorez pas que la chose l'intéresse plus que nous, car celte personne vous fait la cour austi*

— Vous vous trompez, monsieur, et je ne connais pas celte personne plus que vous. D'ailleurs , votre langage n'est ni celui d'un ami , ni celui d'un plaisant. Permettez donc que je retourne au bal.

— Permettez-moi de vous demander auparavant un portefeuille qu'on vous a chargée de me remettre.

— NuUement , je ne suis chargée de rien , pour qui que ce soit.

— G'est bi^ ; vous devez parler ainsi. Mais avec moi, c'est inutile : je suis le comte de Saint-Oermain.

— Je n'en sais rien.

— Quand même j'ôterais mon masque , comme vous n'avez vu mes traits que par une nuit obscure, vous ne me reconnaîtriez pas. Mais voici une lettre de créance.»

Le domino rouge présenta à Gonsuelo une feuille de musique accompagnée d'un signe qu'elle ne pouvait méconnaître. Elle remit le portefeuille, non sans trembler, et en ayant soin d'ajouter :

« Prenez acte de ce que je vous ai dit. Je ne suis chargée d'aucun message pour vous; c'est moi, moi seule , qui fais parvenir ces lettres et les traites qui y sont jointes à la personne que vous savez.

— Ainsi , c'est vous qui êtes la maîtresse du baron de Trcnck?»

Gonsuelo, effrayée du mensonge pénible qu'on exigeait d'elle , garda le silence.

« Répondez, madame, reprit le domino rouge; le baron ne nous cache point qu'il reçoive des consolations et des secours d'une personne qui l'aime. G'est donc bien vous qui êtes l'amie du baron?

— G'est moi , répondit Gonsuelo avec fermeté, et je suis aussi surprise que blessée de vos questions. Ne puis^je être l'amie du baron sans m'exposer aux expressions brutales et aux soupçons outrageants dont il vous plaît de vous servir avec moi?

— La situation est trop grave pour que vous deviez vous arrêter à des mots. Écoutez bien : vousmcchar^ gez d'une mission qui me compromet et qui m'expose à des dangers personnels de plus d'un genre, n peut y avoir sous jeu quelque trame politique , et je ne me soucie pas de m'en mêler. J'ai donné ma parole aux amis de M. de Trenck de le servir dans une affaire d'amour. Entendons -nous bien : je n'ai pas promis de servir Yamilié. Ge mot est trop vague, et me laisse des inquiétudes. Je vous sais incapable de mentir. Si vous me dites positivement que Trenck

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

est votre amant, et si Je puis en informer Albert de Rndolstadt...

— Juste ciel I monsieur , rie me torturez pas ainsi ; Albert n*est plus!...

— Au dire des hommes, il est mort, je le sais; mais pour vous comme pour moi il est éternellement vivant

— Si vous l'entendez dans un sens religieux et symbolique , c^est la vérité ; mais si c'est dans un sens matériel...

— Ne discutons pas. Un voile couvre encore votre esprit , mais ce voile sera soulevé. Ce qu*il m'importe de savoir à présent , c'est votre position à l'égard de Trenck. S'il est votre amant , je me charge de cet envoi d'où sa vie dépend peutrètre ; car il est privé de toutes ressources. Si vous refusez de vous prononcer , je refuse d'être votre intermédiaire.

— Eh bien , dit Consuelo avec un pénible effort , U est mon amant. Prenez le portefeuille , et hâtez-vous de le lui faire tenir.

— n suffit, dit M. de SainMJermain en prenant le portefeuille. Maintenant, ^loble et courageuse fille, laisseHOioi te dire que je t'admire et te respecte. Ged n'est qu'une épreuve à laquelle j'ai voulu soumettre ton dévouement et ton abnégation. Va , je sais tout I Je sais fort bien que tu mens par générosité , et que tu as été saintement fidèle k ton époux. Je sais que la princesse Amélie , tout en se servant de moi , ne daigne pas m'aocorder sa confiance , et qu'elle travaille k s'affranchir de la tyrannie du grand lama sans cesser de foire la princesse et la réservée. Elle est dans son rôle, et eDe ne rougit pas de t'exposer, toi pauvre fille sans aveu (comme disent les gens du monde), à un malheur étemel; oui, au plus grand des malheurs I celui d'empêcher la brillante résurrection de ton époux , et de plonger son existence présente dans les limbes du doute et du désespoir. Mais heureusement, entre rame d'Albert et la tienne, une chaîne de mains invisibles est tendue incessamment pour mettre en rapport celle qui agit sur la terre k la lumière du soleil, et celle qui travaille dans un monde inconnu , à l'ombre du mystère , loin du regard des vulgaires humains. »

Ce langage bizarre émut Consuelo , bien qu'elle eût résolu de se méfier des captieuses déclamations des prétendus prophètes. « Expliquez- vous, monsieur le comte, dit-elle en s'efforçant de garder un ton calme et froid. Je sais bien que le rôle d'Albert n'est pas fini sur la terre, et que son âme n'a pas été anéantie par le souffle de la mort. Mais les rapports qui peuvent subsister entre elle et moi sont couverts d'un voile que ma tiropre mort peut seule soulever, s'il plait à Dieu de nous laisser un vague souvenir de nos existences précédentes. Ceci est un point mystérieux, et il n'est an pouvoir de personne d'aider à l'influence céleste qui rapproche dans une vie nouvelle ceux qui se sont dans une vie passée. Que prétendez-vous donc

«. SAND. — TOIB V.

me faire accroire, en disant que certaines sympathies veillent sur moi pour opérer ce rapprochement?

— Je pourrais vous parler de moi seulement, répondit M. de Saint-Germain, et vous dire qu'ayant connu Albert de tout temps, aussi bien lorsque je servais sous ses ordres dans la guerre des hussites contre Sigismond, que plus tard dans la guerre de trente ans, lorsqu'il était...

— Je sais, monsieur, que vous avez la prétention de vous rappeler toutes vos existences antérieures , comme Albert en avait la persuasion maladive et funeste. A Dieu ne plaise que j'aie jamais suspecté sa |)onne foi à cet égard I mais cette croyance était tellement liée chez lui k un état d'exaltation délirante , que je n'ai jamais cru à la réalité de cette puissance exceptionnelle et peut-être inadmissible. Épargnez-moi donc l'embarras d'écouter les bizarreries de votre conversation sur ce chapitre. Je sais que beaucoup de gens , poussés par une curiosité frivole, voudraient être maintenant à ma place, et recueillir, avec un sourire d'encouragement et de crédulité simulée, les merveilleuses histoires qu'on dit que Vous racontez si bien. Mais moi je ne sais pas jouer la comédie quand je n'y suis pas forcée , et je ne pourrais m'amuser de ce qu'on appelle vos rêveries. Elles me rappelleraient trop ceUes qui m'ont tant effrayée et tant affligée dans le comte de Rudolstadt. Daignez les réserver pour ceux qui peuvent les partager. Je ne voudrais pour rien au monde vous tromper en feignant d'y croire ; et quand même ces rêveries^ ne réveilleraient en moi aucun souvenir déchirant, je ne saurais pas me moquer de vous. Veuillez donc répondre à mes questions, sans chercher à égarer mon jugement par des paroles vagues et à double sens. Pour aider à votre franchise, je vous dirai que je sais déjà que vous avez sur moi des vues particulières et mystérieuses. Tous devez m'initier à je ne sais quelle redoutable confidence, et des personnes d'un haut rang comptent sur vous pour me donner les premières notions de je ne sais quelle science occulte.

— Les personnes d'un haut rang divaguent parfois étrangement, madame la comtesse , répondit le comte avec beaucoup de calme. Je vous remercie de la loyauté avec laquelle vous me parlez , et je m'abstiendrai de toucher à des choses que vous ne comprendriez pas, faute peut-être de vouloir les comprendre. Je vous dirai seulement qu'il y a , en effet , une science occulte dont je me pique , et dans laquelle je suis aidé par des lumières supérieures. Mais cette science n'a rien de surnaturel , puisque c'est purement et simplement celle du cœur humain, ou, si vous Taimez mieux , la connaissance approfondie de la vie humaine , dans ses ressorts les plus intimes et dans ses actes les plus secrets. Et pour vous prouver que je ne me vante pas , je vous dirai exactement ce qui se passe dans votre propre cœur depuis que vous êtes séparée du

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