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LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
comte de Rudolstadt, si toutefois vous m'y autorisez.
— J'y consens, répondit Gonsuelo, car sur ce point je sais que vous ne pourrez m'abuser.
— Eh bien , vous aimez pour la première fois de votre vie , vous aimez complètement , véritablement ; et celui que vous aimez ainsi, dans les larmes du repentir, car vous ne Taimiez pas il y a un an , celui dont Tabscnce vous est amëre, et dont la disparition a décoloré votre vie et désanchanté votre avenir, ce n'est pas le baron de Trenck, pour lequel vous n'avez qu'une amitié de reconnaissance et de sympathie tranquille ; ce n'est pas Joseph Haydn , qui n'est pour vous qu'un jeune frère en Apollon; ce n'est pas le roi Frédéric, qui vous effraye et vous intéresse en même temps ; ce n'est pas même le bel Anzoleto , que vous ne pouvez plus estimer^, c'est celui que vous avez vu couché sur un lit de mort et revêtu des ornements que l'orgueil des nobles familles place jusque dans la tombe, sur le linceul des trépassés, c'est Albert de Rudolstadt. »
Consuelo fut un instant frappée de cette révélation de ses sentiments intimes dans la bouche d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Mais en songeant qu'elle avait raconté toute sa vie et mis à nu son propre cœur la nuit précédente devant la princesse Amélie, en se rappelant tout ce que le prince Henri venait de lui laisser pressentir des relations de la princesse avec une affiliation mystérieuse où le comte de Saint-Germain jouait un des principaux rêles, elle cessa de s'étonner, et avoua ingénument à ce dernier qu'elle ne lui faisait pas un grand mérite de savoir des choses, récemment confiées par elle à une amie indiscrète.
<( Vous voulez parler de l'abbesse de Quedlimburg , dit M. de SaintrGermain. Eh bien, voidez-vous croire à ma parole d'honneur?
— Je n'ai pas le droit de la révoquer en doute, répondit la Porporina.
— Je vous donne donc ma parole d'honneur, reprit le comte, que la princesse ne m'a pas dit un mot de vous , par la raison que jamais je n'ai eu l'avantage d'échanger une seule parole avec elle, non plus qu'avec sa conGdente madame de Kleist.
— Cependant, monsieur, vous avez des rapports ayec elle, au moins indirectement?
— Quant à moi , tous ces rapports consistent à lui faire passer les lettres de Trenck et à recevoir les siennes pour lui par des tiers. Vous voyez que sa confiance en moi ne va pas bien loin , puisqu'elle se persuade que j'ignore l'intérêt qu'elle prend à notre fugitif. Du reste, cette princesse n'est point perfide; elle n'est que folle, comme les natures tyranniques le deviennent lorsqu'elles sont opprimées. Les serviteurs de la vérité ont beaucoup espéré d'elle , et lui ont accordé leur protection. Fasse le ciel qu'ils n'aient point à s'en repentir!
— Vous jugez mal une princesse intéressante et
malheureuse, monsieur le comte, et peut-être connais sez-vous mal ses affaires. Quant à moi, je les ignore...
— Ne mentez pas inutilement, Gonsuelo. Vous avez soupe avec elle la nuit dernière, et je puis vous dire toutes les circonstances. »
Ici le comte de SaintrGermain rapporta les moindres détails du souper de la veille, depuis les discours de la princesse et de madame de Kleist jusqu'à la parure qu'elles portaient, le menu du repas, la rencontre de la balayeuse , etc. Il ne s'arrêta pas là , et raconta de même la visite que le roi avait faite le matin à notre héroïne, les paroles échangées entre eux, la canne levée sur Gonsuelo , les menaces et le repentir de Frédéric, tout, jusqu'aux moindres gestes et à l'expression des physionomies , comme s'il eût assisté à cette scène. 11 termina en disant :
« Et vous avez eu grand tort, naïve et généreuse enfant , de vous laisser prendre à ces retours d'amitié et de bonté que le roi sait avoir dans l'occasion. Vous vous en repentirez. Le tigre royal vous fera sentir ses ongles , à moins que vous n'acceptiez une protection plus efficace et plus honorable, une protection vraiment paternelle et toute-puissante , qui ne se bornera pas aux étroites limites du marquisat de Brandebourg, mais qui planera sur vous , sur toute la surface de la terre , et qui vous suivrait jusque dans les déserts du nouveau monde.
— Je ne sache que Dieu , répondit Gonsuelo , qui puisse exercer une telle protection , et qui veuille l'étendre jusque sur un être aussi insignifiant que moi. Si je cours quelque danger ici , c'est en lui que je mets mon espoir. Je me méfierais de toute autre sollicitude dont je ne connaîtrais ni les moyens ni les motifs.
— La méfiance sied mal aux grandes âmes, reprit le comte ; et c'est parce que madame de Rudolstadt est une grande âme, qu'elle a droit à la protection des véritables serviteurs de Dieu. Voilà donc le seul motif de celle qui vous est offerte. Quant à ses moyens, ils sont immenses, et diffèrent autant par leur puissance et leur moralité de ceux que possèdent les rois et les princes, que la cause de Dieu diffère, par sa sublimité, de celle des despotes et des glorieux de ce monde. Si vous n'avez d'amour et de confiance que dans la justice divine, vous êtes forcée de reconnaître son action dans les hommes de bien et d'intelligence, qui sont ici-bas les ministres de sa volonté et les exécuteurs de sa loi suprême. Redresser les torts, protéger les faibles, réprimer la tyrannie, encourager et récompenser la vertu, répandre les principes de la morale, conser\'er le dépôt sacré de l'honneur, telle a été de tout temps la mission d'une phalange illustre et vénérable, qui, sous divers noms et diverses formes, s'est perpétuée depuis l'origine des sociétés jusqu'à nos jours. Voyez les lois grossières et antihumaines qui régissent les nations, voyez les préjugés et les erreurs des hommes, voyez partout les traces monstrueuses de la barbarie I
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Comment conceTries-vous que, dans un monde si mal géré par Tignorance de$ masses et la perfidie des gouvernements, il pût éclore quelques vertus et circuler quelques doctrines vraies? Cela est, pourtant, eton voit des lis sans tache, des fleurs sans souillure, des âmes comme la vôtre, comme celle d*Albert, croître et briller sur la fange terrestre. Mais croyez-vous qu'elles pussent conserver leur parfum, se préserver des morsures immondes des reptiles, et résister aux orages, si elles n'étaient soutenues et préservées par des forces secourables, par des mains amies? Croyez-vous qu'Albert, cet homme sublime, étranger à toutes les turpitudes vulgaires, supérieur à l'humanité jusqu'à paraître insensé aux profanes, ait puisé en lui seul toute sa grandeur et toute sa foi? Croyez-vous qu'il fûit un fait isolé dans l'univers, et qu'il ne se soit jamais retrempé à un foyer de sympathie et d'espérance? Et vous-même, pensez-vous que vous seriez ce que vous êtes, si le sou£Ele divin n'eût passé de l'esprit d'Albert dans le FÔtre ? Mais maintenant que vous voilà séparée de lui, jetée dans une sphère indigne de vous, exposée à tous les périls, à toutes les séductions, fille de théâtre, confidente d'une princesse amoureuse, et réputée maîtresse d'un roi usé par la débauche et glacé par Fcgoïsme, espérez-vous conserver la pureté immaculée de votre candeur primitive, si les ailes mystérieuses des archanges ne s'étendent sur vous comme une égide céleste? Prenez-y garde, Consuelo; ce n'est pas en vous-même, en vous seule du moins, que vous puiserez la force dont vous avez besoin. La prudence même dont vous vous vantez sera facilement déjouée par les ruses de l'esprit de malice qui erre dans les ténèbres auprès de votre chevet virginal. Apprenez donc à respecter la sainte milice, l'invisible armée de la foi qui déjà forme un rempart autour de vous. On ne vousdemande ni engagements, ni services ; on vous ordonne seulement d'être docile et confiante quand vous sentirez les effets inattendus de l'adoption bienfaisante. Je vous en ai dit assez. C'est à vous de réfléchir mûrement à mes paroles; et lorsque le temps viendra, lorsque vous verrez des prodiges s'accomplir autour de vous, ressouvenez-vous que tout est possible à ceux qui croient et qui travaillent en commun , à ceux qui sont égaux et libres ; oui, à ceux-là, rien n'est impossible pour récompenser le mérite ; et si le vôtre s'élevait assez haut pour obtenir d'eux un prix sublime, sachez qu'ils pourraient même ressusciter Albert et vous le rendre. »
Ayant ainsi parlé d'un ton animé par une conviction enthousiaste, le domino rouge se leva, et, sans attendre la réponse de Consuelo, il s'inclina devant elle et sortit de la loge, où elle resta quelques instants immobile et comme perdue dans d'étranges rêveries.
Ne songeant plus qu'à se retirer, Consuelo descendit enfin, et rencontra dans les corridors deux masquesqui l'accostèrent, et dont l'un lui dit à voix basse :
<f Méfie-toi du comte de Saint-Germain. »
Elle crut reconnaître la voix d'Uberti Porporino, son camarade, et le saisit parla manche de son domino en lui disant :
« Qui est le comte de Saint-Germain? je ne le connais pas. D
Mais l'autre masque, sans chercher à déguiser sa VOIX, que Consuelo reconnut aussitôt pour celle du jeune Benda,le mélancolique violoniste, lui pritl'autre main en lui disant :
« Méfie-toi des aventures et des aventuriers. »
Et ils passèrent outre assez précipitamment, comme s'ils eussent voulu éviter ses questions.
Consuelo s'étonna d'être si facilement reconnue après s'être donné tant de soins pour se bien déguiser; en conséquence, elle se hâta pour sortir. Mais elle vit bientôt qu'elle était observée et suivie par un masque qu'à sa démarche et à sa taille elle crut reconnaître pour M. de Pœlnitz , le directeur des théâtres royaux et le chambellan du rot. Elle n'en douta plus lorsqu'il lui adressa la jparole, quelque soin qu'il prit pour changer son organe et sa prononciation. Il lui tint des discours oiseux, auxquels elle ne répondit pas, car elle vit bien qu'il désirait la faire parler. Elle réussità se débarrasser delui, et traversa la salle, afin de le dérouter s'il songeait à la suivre encore. Il y avait foule, et eUe eut beaucoup de peine à gagner la sortie. En ce moment, elle se retourna pour s'assurer qu'elle n'était point remarquée, et fut assez surprise de voir, dans un coin, Pœlnitz, ayant l'air de causer confidemment avec le domino rouge qu'elle supposait être le comte de Saint-Germain. Elle ignorait que Pœlnitz l'eût connu en France; et, craignant quelque trahison de la part de V aventurier, elle rentra chez elle dévorée d'inquiétude, non pas tant pour elle-même que pour la princesse, dont elle venait de livrer le secret, malgré elle, à un homme fort suspect.
A son réveil, le lendemain, elle trouva une couronne de roses blanches suspendue au-dessus de sa tête, au crucifix qui lui venait de sa mère, et dont elle ne s'était jamais séparée. Elle remarqua en même temps que la branche de cyprès qui, depuis une certaine soirée de triomphe à Vienne, où elle lui avait été jetée sur le théâtre par une main inconnue , n'avait jamais cessé d'orner le crucifix, avait disparu. Elle la chercha en vain de tous oôtés.Il semblait qu'en posant à la place cette fraîche et riante couronne, on eût enlevé à dessein ce lugubre trophée. Sa suivante ne put lui dire comment ni à queUe heure cette substi-
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tution avait été opérée. Elle prétendait n'avoir pas quitté la maison la veille, et n'avoir ouvert à personne. Elle n*avait pas remarqué, en préparant le lit de sa maîtresse, si la couronne y était déjà. En un mot, elle était si ingénument étonnée de celte circonstance, qu'il était difficile de suspecter sa bonne foi. Cette fille avait Tàme fort désintéressée ; Consuelo en avait eu plus d'une preuve, et le seul défaut qu'elle lui connût, c'étaitune grande démangeaison de parler,et de prendre sa maîtresse pour confidente de toutes ses billevesées. Elle n'eût pas manqué cette occasion pour la fatiguer d'un long récit et des plus fastidieux détails , si elle eût pu lui apprendre quelque chose. Elle ne fit que se lancer dans des commentaires à perte de vue sur la mystérieuse galanterie de cette couronne; et Consuelo en fut bientôt si ennuyée qu'elle la pria de ne pas s'en inquiéter davantage et de la laisser tranquille. Restée seule , eUe examina la courorme avec le plus grand soin. Les fleurs étaient aussi fraîches que si on les eût cueillies un instant auparavant, et aussi parfumées que si l'on n'eût pas été en plein hiver. Consuelo soupira amèrement en songeant qu'il n'y avait guère d'aussi belles roses dans cette saison que dans les serres des résidences royales, et que sa soubrette pourrait bien avoir eu raison en attribuant cet hommage au roi. « H ne savait pourtant pas combien je tenais à mon cyprès, pensa-t-eUe; pourquoi me l'aurait-il fait enlever? N'importe; quelle que soit la main qui a' commis cette profanation, maudite soitellel » Mais comme la Porporina jetait avec chagrin cette couronne loin d'efie, elle en vit tomber une petite bande de parchemin qu'elle ramassa, et sur laquelle elle lut ces mots d'une écriture inconnue :
« Toute noble action mérite une récompense, et la seule récompense digne des grandes âmes , c'est l'hommage des âmes sympathiques. Que le cyprès disparaisse de ton chevet, généreuse scBur, et que ces fleurs ceignent ta tète, ne fût-ce qu'un instant. C'est ton diadème de fiancée , c'est le gage de ton étemel hymen avec la vertu, et celui de ton admission à la communion des vrais croyants. »
Consuelo , stupéfaite , examina longtemps ces caractères, où son imagination s'efibrçait en vain de saisir quelque vague ressemblance avec l'écriture du comte Albert. Malgré la méfiance que lui inspirait l'espèce d'initiation à laquelle on semblait la convier, malgré la répulsion qu'elle éprouvait pour les promesses de la magie, alors si répandue en Allemagne et dans toute l'Europe philosophique , enfin malgré les avertissements que ses amis lui avaient donnés de se tenir sur ses gardes , les dernières paroles du domino rouge et les expressions de ce bUlet anonyme enflammaient son imagination de cette curiosité riante qu'on pourrait appeler plutôt une attente poétique. Sans trop savoir pourquoi , eUe obéissait à l'injonction affectueuse de ses amis inconnus. Elle posa la cou-
ronne sur ses cheveux épars, et fixa ses yeux sur une glace comme si elle se fût attendue k voir apparaître derrière elle une ombre chérie.
Elle fut tirée de sa rêverie par un coup de sonnette sec et brusque qui la fit tressaillir, et on vint l'avertir que M. de Buddenbrock avait un mot k lui dire suM&Kîhamp. Ce mot fut prononcé avec toute l'arrogance que l'aide de camp du roi mettait dans ses manières et dans son langage, lorsqu'il n'était plus sous les yeux de son maître.
« Mademoiselle, dit-il, lorsqu'elle l'eut rejoint dans le salon, vous allez me suivre tout de suite chez le roi. Dépèchez-vous, le roi n'attend pas.
— Je n'irai pas chez le roi en pantoufles et en robe de chambre, répondit la Porporina.
— Je vous donne cinq minutes pour vous habiller décemment, » reprit Buddenbrock en tirant sa montrie, et en lui faisant signe de rentrer dans sa chambre.
Consuelo, effrayée, mais résolue d'assumer sur sa tôte tous les dangers et tous les malheurs qui pourraient menacer la princesse et le baron de Trenck, s'habilla en moins de temps qu'on ne lui en avait donné, et reparut devant Buddenbrock avec une tranquillité apparente. Celui-ci avait vu au roi un air irrité, en donnant l'ordre 'd'amener la délinquante, et l'ire royale avait passé aussitôt en lui, sans qu'il sût de quoi il s'agissait Mais en trouvant Consuelo si calme, il se rappela que le roi avait un grand faible pour cette fille : il se dit qu'elle pourrait bien sortir victorieuse de la lutte qui allait s'engager, et lui garder rancune de ses mauvais traitements. Il jugea donc à propos de redevenir humble avec elle , pensant qu'il serait toujours temps de l'accabler lorsque sa disgrâce serait consommée. U lui offrit la main avec une courtoisie gauche et guindée, pour la faire monter dans la voiture qu'il avait amenée; et, prenant un air judicieux et fin :
« Voilà, mademoiselle, lui dit-il en s'asseyant visà-vis d'eUe, le chapeau à la^main, une nuignifique matinée d'hiver!
— • Certainement, M. le baron, répondit Consuelo d'un air moqueur, le temps est magnifique pour faire une promenade hors des murs. »
En parlant ainsi, Consuelo pensait avec un enjouement stoïque qu'eUe pourrait bien passer en effet le reste de cette magnifique journée sur la route de quelque forteresse. Mais Buddenbrock, qui ne concevait pas la sérénité d'une résignation hénuque, crut qu'elle le menaçait de le faire disgracier et enfermer si elle triomphait de l'épreuve orageuse qu'elle allait affronter. U pâlit, s'efforça d'être agréable, n'en put venir à bout, et resta soucieux et décontenancé, se demandant avec angoisse en quoi il avait pu déplaire à la Porporina.
Consuelo fîit introduite dans un cabinet, dont elle eut le loisir d'admirer l'ameublement couleur de rose,
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lanéy éniUé par les petits chiois qui s'y vautraient sans cesse, saupoudré de tabac, eu un mot très-malpropre. Le roi n'y était pas encore, mais elle enfen(yt sa Toix dans la chambre voisine , et c'était une affreuse voix lorsqu'elle était en colère :
« Je vous dis que je ferai un exemple de ces caoaflles, et que je purgerai la Prusse de cette vermine qui la ronge depuis trop longtemps! criaitril en faisant craquer ses bottes, comme s'il eût arpenté l'appartement avec agitation.
— Et Votre Majesté rendra un grand service à la raison et à la Prusse, répondit son interlocuteur; mais ce n'est pas un motif pour qu'une femme...
^ Si, c'est un motif, mon cher Voltaire.. Vous ne savez donc pas que les pires intrigues et les plus infernales machinations édosent dans ces petites cerveUefr4à?
^- Une femme, sire, une femme...
^~ Eh bien, quand vous le répéterez encore une foisi Vous aimez les femmes, vous! vous avez eu le malheur de vivre sous l'empire d'un cotillon, et vous ne savez pas qu'il faut les traiter conmie des soldats, comme des esclaves, quand elles s'ingèrent dans les affidres sérieuses.
— Mais Votre Majesté ne peut croire qu'il y ait rien de s^ieux dans toute cette affaire? Ce sont des calmants et des douches qu'il faudrait employer avec les fabricants de miracles et adeptes du grand œuvre.
— Vous ne savez de quoi vous parlez, M. de Voltaire ! ^ je vous disais , moi , que ce pauvre la Mettrie a été empoisonné?
— Comme le sera quiconque mangera plus que son estomac ne peut contenir et digérer. Une indigestion est un empoisonnement.
^ Je vousdis, moi, que ce n'est pas sa gourmandise seulement qui l'a tué. On lui a fait manger un pâté d'aigle , en lui disant que c'était du faisan.
— L'aigle prussienne est fort meurtrière , je le sais ; mais c'est avec la foudre, et non avec le poison, qu'elle frappe.
— Bien, bien! épargnez-vous les métaphores. Je gagerais cent contre un que c'estun empoisonnement. La Mettrie avait donné dans leurs extravagances, le pauvre diable , et il racontait à qui voulait l'entendre , moitié sérieusement, moitié en se moquant , qu'on lui avait fait voir des revenants et des démons. l\% avaient frappé de folie cet esprit si incrédule et si l^per. Mais, comme il avait abandonné Trenck, après avoir été son ami, ils l'ont châtié à leur manière. A mon tour, je les châtierai , moi I et ils s'en souviendront. Quant à ceux qui veulent, à l'abri de ces supercheries infâmes, tramer des conspirations et déjouer la vigilance des lois... v
Ici le roi poussa la porte , qui était restée légèrement entr'ouverte , et Consuelo n'entendit plus rien. Au bout d'un quart d'heure d'attente et d'angoisse ,
elle vit enfin paraître le terrible Frédéric, affreusement vieilli et enlaidi par la colère. Il ferma toutes les portes avec soin, sans la regarder et sans lui parler; et quand il revint vers elle, il avait dans les yeux quelque chose de si diabolique, qu'elle crut un instant qu'il avait dessein de l'étrangler. Elle savait que, dans ses accès de fureur, il retrouvait, comme malgré lui, les faroucheslnstincts.de son père, et qu'il ne se faisait pas faute de meurtrir les jambes de ses fonctionnaires publics à coups de botte, lorsqu'il était mécontent de leur conduite. La Mettrie riait de ces lâches brutalités, et assurait que cet exercice était excellent pour la goutte, dont le roi était prématurément attaqué. Mais la Mettrie ne devait plus ni faire rire le roi ni rire à ses dépens. Jeune , alerte ,• gras et fleuri, il était mort, deux jours auparavant, à la suite d'un excès de table ; et je ne sais quelle sombre fantaisie suggérait au roi le soupçon dans lequel il se complaisait, d'attribuer sa mort tantôt à la haine des jésuites, tantôt aux machinations des sorciers à la mode. Frédéric lui-même était, sans se l'avouer, sous le coup de cette vague et puérile terreur que les sciences oocidtes inspiraient à toute l'AUemagne.
« Écoutez-moi bien, vous! dit-il à Consuelo, en la foudroyant de son regard. Vous êtes démasquée , vous êtes perdue ; vous n'aver qu'un moyen de vous sauver, c'est de tout confesser à l'instant même, sans détour, sans restriction, »
Et comme Consuelo s'apprêtait à répondre :
« A genoux , malheureuse , à genoux I s'écria-t-il en lui montrant le parquet : ce n'est pas debout que vous pouvez faire de pareils aveux. Vous devriez être déjà le front dans la poussière. A genoux 1 vous dis-je, ou je né vous écoute pas.
— Comme je n'ai absolument rien à vous dire, répondit Consuelo d'un ton glacial, vous n'avez pas à m'écouter ; et quant à me mettre à genoux, c'est ce que vous n'obtiendrez jamais de moi. »
Le roi songea pendant un instant à renverser par terre et à fouler aux pieds cette fille insensée. Consuelo regarda involontairement les mains de Frédéric qui s'étendaient vers elle convulsivement, et il lui sembla voir ses ongles s'allonger et sortir de ses doigts comme ceux des chats au moment de s'élancer sur leur proie. Mais les griffes royales rentrèrent aussitôt. Frédéric, au milieu de ses petitesses, avait trop de grandeur dans l'esprit , pour ne pas admirer le courage chez les autres. Il sourit en affectant un mépris qu'il était loin d'éprouver.
« Malheureuse enfant ! dit-il d'un air de pitié , ils ont réussi à faire de toi une fanatique. Mais écoute! les moments sont précieux. Tu peux encore racheter ta vie; dans cinq minutes il sera trop tard. Je te les donne , ces cinq minutes , mets-les à profit. Décidetoi à tout révéler, ou bien prépare-toi à mourir.
— J'y suis toute préparée , répondit Consuelo ,
indignée d'une menace qu'elle jugeait irréalisable et mise en avant pour Teffrâyer.
— Taisez-vous et faites vos réflexions, » dit le roi, en s'asseyant devant son bureau et en ouvrant un livre avec une affectation de tranquillité qui ne cachait pas entièrement une émotion pénible et profonde.
Consuelo, tout en se rappelant comme M. de Buddenbrock avait singé grotesquement le roi, en lui donnant aussi , montre en main , cinq minutes pour s'habiller , prit le parti de mettre , comme on le lui prescrivait, le temps à profit pour se tracer un plan de conduite. Elle sentait que ce qu'elle devait le plus éviter, c'était l'interrogatoire habile et pénétrant dont le roi allait l'envelopper comme d'un filet. Qui pouvait se flatter de déjouer un pareil juge criminel? Elle risquait de tomber dans ses pièges, et de perdre la princesse en croyant la sauver. Elle prit donc la généreuse résolution de ne pas chercher à se justifier, de ne pas même demander de quoi on l'accusait , et d'irriter le juge par son audace , jusqu'à ce qu'il eût prononcé sans lumière et sans équité sa sentence ab irato. Dix minutes se passèrent sans que le roi levât les yeux de dessus son livre. Peut-être voulait-il lui donner le temps de se raviser; peut-être sa lecture avait-elle réussi à l'absorber.
« Avez-vous pris votre parti? dit-il en posant enfin le livre, et en croisant ses jambes, le coude appuyé sur la table,
— Je n'ai point de parti à prendre, répondit Consuelo. Je suis sous l'empire de l'injustice et de la violence, n ne me reste qu'à en subir les inconvénients.
— Est-ce moi que vous taxez de violence et d'injustice?
— Si ce n'est vous, c'est le pouvoir absolu que vous exercez , qui corrompt votre âme , et qui égare votre jugement.
— Fort bien : c'est vous qui vous posez en juge de ma conduite, et vous oubliez que vous n'avez que peu d'instants pour vous racheter de la mort.
— Vous n'avez pas le droit de disposer de ma vie; je ne suis pas votre sujette, et si vous violez le droit des gens, tant pis pour vous. Quant à moi, j'aime mieux mourir que de vivre un jour de plus sous vos lois.
— Vous me haïssez ingéhumenti dit le roi , qui semblait pénétrer le dessein de Consuelo , et qui le faisait échouer en s'armant d'un sang-froid méprisant. Je>ois que vous avez été à bonne école, et ce rôle de vierge Spartiate, que vous jouez si bien, accuse vos complices, et révèle leur conduite plus que vous ne pensez. Mais vous connaissez mal le droit des gens et les lois humaines. Tout souverain a le droit de faire péqr quiconque vient dans ses Étals conspirer contre }ui.
— Moi, je conspire? s'écria Consuelo, emportée par la conscience de la vérité; et Irop indignée pour
se disculper, elle haussa les épaules et tourna le dos comme pour s'en aller sans trop savoir ce qu'elle faisait.
— Où aUez-vous? dit le nû, frappé de son air de candeur irrésistible.
— Je vais en prison, à l'échafaud, où bon vous semblera , pourvu que je sois dispensée d'entendre cette absurde accusation.
— Vous êtes fort en colère , reprit le roi avec un rire sardonique , voulez- vous que je vous dise pourquoi? C'est que vous êtes venue ici avec la résolution de vous draper en Romaine devant moi , el que vous voyez que votre comédie me sert de divertissement. Rien n'^ mortifiant, surtout pour une actrice, comme de ne pas faire d'effet dans un rôle. »
Consuelo , dédaignant de répondre , se croisa les bras et regarda fixement le roi avec une assurance qui faillit le déconcerter. Pour échapper à la colère qui se réveillait en lui , il fut forcé de rompre le silence et de revenir à ses railleriesaccablantes, espérant toujours qu'il irriterait l'accusée , et que pour se défendre elle perdrait sa réserve et sa méfiance.
« Oui , dit-il, comme s'il eût répondu au langage muet de cette physionomie altière , je sais fort bien qu'on vous a fait accroire que j'étais amoureux de vous et que vous pensez pouvoir me braver impunément. Tout cela serait fort comique , si des personnes auxquelles je tiens un peu plus qu'à vous n'étaient en cause dans l'affaire. Exaltée par la vanité de jouer une belle scène , vous devriez pourtant savoir que les confidents subalternes sont toujours sacrifiés par ceux qui les emploient. Aussi n'est-ce pas ceux-là que je compte châtier : ils me tiennent de trop près pour que je puisse les punir autrement qu'en vous châtiant sévèrement vous-même, sous leurs yeux. C'est à vous de voir si vous devez subir ce malheur pour des personnes qui ont trahi vos intérêts , et qui ont mis tout le mal sur le compte de votre zèle indiscret et ambitieux.
— Sire, répondit Consuelo, je ne sais pas ce que vous voulez dire ; n^s la manière dont vous parlez des confidents et de ceux qui les emploient me fait frémir pour vous.
— C'est-à-dire?...
— C'est-à-dire que vous me donneriez à penser que, dans un temps où vous étiez la première victime de la tyrannie, vous auriez livré le major Katt à l'inquisition paternelle. »
Le roi devint pâle comme la mort. Tout le monde sait qu'après une tentative de fuite en Angleterre dans sa jeunesse , il avait vu trancher la tête de son confident par les ordres de son père. Enfermé dans une prison , il avait été conduit et tenu de force devant la fenêtre, pour voir couler le sang de son ami sur l'échafaud. Cette scène horrible, dont il était aussi innocent que possible , avait fait sur lui une épou-
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fantable impression. Mais il est dans la destinée des princes de suivre rexemple du despotisme, même quand ils en ont le plus cruellement souffert. L'esprit de Frédéric s'était assombri dans le malheur, et, à la suite d'une jeunesse enchaînée et douloureuse, il était monté sur le trône plein des principes et des préjugés de l'autorité absolue. Aucun reproche ne pouvait être plus sanglant que celui que feignait de lui adresser Consuelo pour lui rappeler ses anciennes infortunes et lui faire sentir son injustice présente. Il en fut frappé jusqu'au cœur; mais l'effet de la blessure fut aussi peu salutaire à son âme endurcie que le supplice du major Katt l'avait été jadis. Il se leva, ei dit d'une voix altérée r
« C'est assez, vous pouvez vous retirer. »
n sonna, et durant le peu de secondes qui s'écoulèrent avant l'arrivée de ses gens, il rouvrit son livre et feignit de s'y replonger. Mais un tremblement nerveux agitait sa main et faisait crier la feuille qu'il s'efforçait de retourner.
Un valet entra , le roi lui fit un signe , et Consuelo fut emmenée dans une autre pièce. Une des petites levrettes du roi qui n'avait cessé de la regarder en remuant la queue, et de gambader autour d'elle pour provoquer ses caresses , se mit en devoir de la suivre ; et le roi, qui n'avait d'entrailles paternelles que pour ces petits animaux, fut forcé de rappeler Mopsule, au moment où elle franchissait la porte sur les traces de la condamnée. Le roi avait la manie, non dénuée de raison peut-être, de croire ses chiens doués d'une espèce de divination instinctive des sentiments de ceux qui l'approchaient. Il prenait de la méfiance lorsqu'il les voyait s'obstiner à faire mauvais accueil à certaines gens, et au contraire il se persuadait qu'il pouvait compter sur les personnes que ses chiens caressaient volontiers. Malgré son agitation intérieure , la sympathie bien marquée de Mopside pour la Porporina ne lui avait pas échappé, et lorsqu'elle revint vers lui en baissant la tête d'un air de tristesse et de regret, il û^appa sur la table en se disant à lui-même et en pensant à Consuelo :
c Et pourtant elle n'a pas de mauvaises intentions contre moil
— Votre Majesté m'a fait demander? dit Buddenbrock en se présentant à une autre porte.
— Nonl dit le roi, indigné de l'empressement avec lequel le courtisan venait s'abattre sur sa proie; sortez, je vous sonnerai. »
Blessé d'être traité comme un valet , Buddenbrock sortit, et pendant quelques instants que le roi passa à méditer, Consuelo fut gardée à vue dans la salle des Gobelins. Enfin, la sonnette se fit entendre, et l'aide de caiiq> mortifié n'en fut pas moins prompt à s*éUiieer vers son maître. Le roi paraissait adouci et coounonicatif.
« Buddenbrock, dit-il, cette fille est un admirable
caractère! A Rome, elle eût mérité le triomphe, le char à huit chevaux et les couronnes de chêne! Fais atteler une chaise de poste, conduis-la toi-même hors de la ville, et mets^la sous bonne escorte sur la route de Spandav^, pour y être enfermée et soumise au régime des prisonniers d'État, non le plus doux, tu m'entends?
— Oui , sire.
— Attends un peu I Tu monteras dans la voiture avec elle pour traverser la ville, et tu l'eflrayeras par tes discours. Il sera bon de lui donner à penser qu'elle va être livrée au bourreau et fouettée à tous les carrefours de la ville , comme cela se pratiquait du temps du roi mon père. Mais, tout en lui faisant ces conteslà , tu te souviendras que tu ne dois pas déranger un cheveu de sa tête, et tu mettras ton gant pour lui offrir la main. Va, et apprends, en admirant son dévouement stoïque, comment on doit se conduire envers ceux qui vous honorent de leur confiance. Cela ne te fera point de mal. »
Consuelo fut rcconduitechez elle dans la même voiture qui l'avait amenée au palais. Deux factionnaires furent posés devant chaque porte de son appartement, dans l'intérieur de la maison, et M. de Buddenbrock lui donna, montre en main, suivant son habitude imitée de la rigide ponctualité du maître , une heure pour faire ses préparatifs, non sans l'avertir que ses paquets seraient soumis k l'examen des employés de la forteresse qu'elle allait habiter. En rentrant dans sa chambre, elle trouva tous ses effets dans un désordre pittoresque. Pendant sa conférence avec le roi, des agents de la police secrète étaient venus, par ordre, forcer toutes les serrures et s'emparer de tous les papiers. Consuelo, qui ne possédait, en fait d'écritures, que delamusique,éprouvaquelquechagrinen pensant qu'elle ne reverrait peut-être jamais ses précieux et chers auteurs, la seule richesse qu'elle eût amassée dans sa vie. Elle regretta beaucoup moins quelques bijoux, qui lui avaient été donnés par divers grands personnages à Vienne et à Berlin, comme récompense de ses soirées de chant. On les lui prenait, sous prétexte qu'ils pouvaient contenir des baguesà poison ou des emblèmes séditieux. Le roi n'en sut jamais rien, et Consuelo ne les revit jamais. Les employés aux basses œuvres de Frédéric se livraient sans pudeur à ces honnêtes spéculations, étant peu payés d'ailleurs, et sachant que le roi aimait mieux fermer les yeux sur leurs rapines que d'augmenter leurs salaires.
Le premier regard de Consuelo fut pour son cru-
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
cifix; et voyant qu'on n'avait pas songé à le saisir, sans doute à cause de son peu de valeur, elle le décrocha bien vite et le mit dans sa poche. Elle vit la couronne de roses flétrie et gisante sur le plancher; pi^s, en la ramassant pour l'examiner, elle remarqua avec effroi que la bande de parchemin qui contenait de mystérieux encouragements n'y était plus attachée. C'était la seule preuve qu'on pût avoir contre elle de sa complicité avec une prétendue conspiration : mais à combien de commentaires pouvait donner lieu ce faible indice! Tout en le cherchant avec anxiété, elle porta la main à sa poche et l'y trouva. Elle l'y avait mis machinalement au moment où Buddenbrock était venu la chercher une heure auparavant.
Rassurée sur ce point, et sachant bien que l'on ne trouverait rien dans ses papiers qui pût compromettre qui que ce fût, elle se hâta de rassembler les effets nécessaires à un éloignement dont elle ne se dissimulait pas la durée possible. Elle n'avait personne pour l'aider, car on avait arrêté sa servante pour l'interroger ; et, au milieu de ses costumes arrachés des armoires et jetés en désordre sur tous les meubles, elle avait, outre le trouble que lui causait sa situation, quelque peine à se reconnaître. Tout à coup le bruk d'un objet sonore, tombant au nplieu de sa thambré, attira son attention; c'était un gros clou qui traversait un mince billet.
Le style était loconique :
a Yoidez-vous fuir? Montres-vous à la fenêtre. Dans trois^ minutes vous serez en sûreté. »
Le premier mouvement de Consuelo fut de courir à la fenêtre. Mais elle s'arrêta à moitié chemin; car elle pensa que sa fuite, au cas qu'elle pût l'effectuer, serait comme l'aveu de sa culpabilité, et un tel aveu, en pareil cas, fait toujours supposer des complices.
« princesse Amélie I pensa-t-elle, s'il est vrai que vous m'ayez trahie, moi, je ne vous trahirai pas! Je payerai ma dette envers Trenck. R m'a sauvé la vie ; s'il le faut, je la perdrai pour lui.
Ranimée par cette idée généreuse, elle acheva son paquet avec beaucoup de présence d'esprit, et se trouva prête lorsque Buddenbrock vint la prendre pour partir. Elle lui trouva l'air encore plus hj-pocrite et plus méchant que 4e coutume. A la fois rampant et rogue, Buddenbrock était jaloux des sympathies de son maître, comme les vieux chiens qui mordent tous les amis de la maison. H avait été blessé de la leçon que le roi lui avait donnée, tout en le chargeant de faire souffrir la victime, et il ne demandait qu'à s'en venger sur elle.
« Vous me voyez tout en peine, mademoiselle, lui dit-il , d'avoir k exécuter des ordres aussi rigoureux. n y avait bien longtemps qu'on n'avait vu à Berlin pareille chose... Non, cela ne s'était pas vu depuis le temps du roi Frédéric-Guillaume, l'auguste père de Sa Majesté régnante. Ce fut un cruel exemple de la
sévérité de nos lois, et du pouvoir terrible de nos princes. Je m'en souviendrai toute ma vie.
— De quel exemple voulez-vous parler, monsieur? dit Consuelo qui commençait à croire qu'on en voulait à sa vie.
— D'aucun en particulier, reprit Buddenbrock; je voulais parler du règne de Frédéric-Guillaume qui fut, d'un bout à l'autre, un exemple de fermeté à ne jamais l'oublier. Dans ce temps-là, on ne respectait ni âge ni sexe, quand on pensait avoir une faute grave à punir. Je me souviens d'une jeune personne fort joue, fort bien née et fort aimable, qui, pour avoir reçu quelquefois la visite d'un auguste personnage contre le gré du roi, fut livrée au bourreau et chassée de la ville après avoir été battue de verges.
— Je sais cette histoire, monsieur, répondil Consuelo partagée entre la terreur et l'indignation. La jeune personne était sage et pure. Tout son crime était d'avoir fait de la musique avec Sa Majesté aujourd'hui régnante, comme vous dites, et alors prince royal. Ce même Frédéric a-t-il donc si peu souffert des catastrophes attirées par lui sur la tête des autres, qu'A veuille maintenant m'épouvanter par la menace de quelque infamie semblable?
— Je ne le pense pas, signora. Sa Majesté ne fait rien que de grand et de juste; et c'est à vous de savoir si votre innocence vous meta l'abri de sa colère. Je voudrais le croire; cependant j'ai vu tout à l'heure le roi irrité comme cela ne lui était peut-être jamais arrivé. R s'est écrié qu'il avait tort de vouloir régner avec indulgence, et que jamais, du vivant de son père, une femme n'eût montré l'audace que vous affidiiez. Enfin quelques autres paroles de Sa Majesté me font craindre pour vous quelque peine avilissante, j'ignore laquelle... Je ne veux pas le pressentir. Mon rôle, en ceci, est fort pénible; et si, à la porte de la ville, il se trouvait que le roi eût donné des ordres contraires à ceux que j'ai reçus de vous conduire immédiatement à Spandaw, je me hâterais de m'éloigner, la dignité de mes fonctions ne me permettant pas d'assister... »
M. de Buddenbrock, voyant que l'effet était produit, et que la malheureuse Consuelo était près de s'évanouir, s'arrêta. En cet instant elle faillit se repentir de son dévouement, et ne put s'empêcher d'invoquer, dans son cœur, ses protecteurs inconnus. Mais comme elle fixait d'un œil hagard les traits de Buddenbrock, elle y trouva l'hésitation du mensonge, et commença à se rassurer. Son cœur battit pourtant à lui rompre la poitrine, lorsqu'un agent de police se présenta à la porte de Berlin pour échanger quelques mots avec M. de Buddenbrock. Pendant ce temps, un des grenadiers qui l'accompagnaient achevai s'approcha de la portière opposée, et lui dit rapidement et à demi-voix: « Soyez tranquille, signora, il y aurait bien du sang de ver.<é avant qu'on vous fit aucun mal. » Dans son trouble, Consuelo ne distingua pas les traits
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de cet ami ineonna, qui s'éloigna aussitôt. La voiture prit, au grand galop, la route de la forteresse; et au bout d'une heure, la Pdrporina fut incarcérée dans le château de Spandaw avec toutes les formalités d'usage, ou plutôt avec le peu de formalités dont un pouvoir absolu a besoin pour procéder.
Cette citadelle, réputée alors inexpugnable, est bâtie au milieu d'un étang formé par le confluent de la Havel et de la Sprée. La journée était devenue sombre et brumeuse; et Consuelo, ayant accompli son sacrifice, ressentit cet épuisement apathique qui suit les actes d'énergie et d'enthousiasme. Elle se laissa donc conduire dans le triste domicile qu'on lui assignait, et sans rien regarder autour d'elle. Elle se sentait épuisée; et, bien qu'on fût à peine au milieu do jour, elle se jeta, tout habillée , sur son lit , et s'y endormit profondément. A la fatigue qu'elle éprouvait se joignait cette sorte de sécurité délicieuse dont une bonne conscience recueille les fruits ; et quoique son lit fût bien dur et bien étroit, elle y goûta le meilleur sommeil.
Depuis quelque temps, elle ne faisait plus que dormir k demi , lorsqu'elle entendit sonner minuit h l'horloge de la citadelle. La répercussion du son est si vive pour les oreilles musicales , qu'elle en fut éveillée tout à fait. En se soulevant sur son lit , elle comprit qu'elle était en prison , et qu'il fallait y passer la première nuit à réfléchir, puisqu'elle avait dormi tout le jour. La perspective d'une pareille insonmie dans l'inaction et l'obscurité n'était pas très-riante; elle se dit qu'il fallait s'y résigner et travailler tout de suite à s'y habituer. Elle s'étonnait de ne pas souffrir du froid , et s'applaudissait du moins de ne pas subir ce malaise physique qui paralyse la pensée. Le vent mugissait au dehors d'une façon lamentable, la pluie fouettait les vitres, et Consuelo n'apercevait par son étroite fenêtre , que le grillage serré se dessinant sur le bleu sombre et voilé d'une nuit uns étoiles.
La pauvre captive passa la première heure de ce sapfdiee tout à fait nouveau pour elle dans une grande lucidité d'esprit et dans des pensées pleines de logique, de raison et de philosophie. Mais peu à peu cette tension fatigua son cerveau, et la nuit commença à lui sembler lugubre. Ses réflexions positive? se changèrent en rêveries vagues et bizarres. Des images fiintastiques, des souvenirs pénibles, des appréhensimis effrayantes l'assaillirent, et eUe se trouva dans un état qui n'était ni la veille ni le sommeil, et où toutes ses idées prenaient une forme et semblaient flotter dans les ténèbres de sa cellule. Tantôt elle se croyait bur le théâtre, et elle chantait mentalement tout on rôle qui la fatiguait, et dont le souvenir l'obsédait, sans qu'elle pût s'en débarrasser; tantôt elle se voyait dans les mains du bourreau , les épaules nues, devant une foule stupide et curieuse,' et déchi-