TOI. VI
418 EXPOSITIOÎI
les circonstances et conditions des choses temporelles , qni besongnent d'autant de personnes diverses, comme les événemens sont sauvages et de diverses natures.
Escrivans,' dame, en louenge , où ils rafferment et «icouragènt les "bons en bon persévérer tous vivans , ou ils exaltent les esvanouis du siècle et les couronnent en renommée, lors quand ceux qui reprennent et détestent aigrement les fautes conçues, profitent souvent, et réduisent les délinquans de leuis vices , parce que nature raisonnable , souverainement en prince , doit affecter toujours, avecques haute régnatirà, claire renommée, ou la fin contredît à son contendre * .
Dame, doncques, contente-toj, te prie, de mon reepondre, et ne te griëve si les hommes usent de la vocation telle que ont de Dieu , et souverainement quand leur user n'est qu'en office honneste, en oeuvre profitable et utile, et conjoint à la vérité souveraine qui est Dieu, qui envoie ses instrumens en terre tels qu'il lui plaist, et comme il voit estre utile et expédient. Et te recorde, pour fin de mon conte : que comme le marteau est instrument ati fèvre diversement, à l'un pour rompre fer et le plauier par force et vigueur, à l'autre est instrument pour ouvrer en or et argent qui sont métaux précieux , là où le férir dessus est doux et amiable : pareillement est-il ainsi de
* Le Vénitien Laurent Justiniani, adressant au prinee de Galilée, à un descendant des Luslgnan, une vie de Cimon, fils de Miliiade, j Joignait ce noble éloge deVhistoire : « Sachez, 6 prinee 1 qii*il y a Hfenm « branches des lettres qui peuvent être Thonneur et romement des « hommes illustres, mais Thistoire est surtout utile à ceux qui, comme « TOUS, sont appelés à prendre part à de grandes choses. L'histoire en- « seigne aux grands comment ils doivent viTre^ et elle ne peut être ai « assez cultivée, ni assez méditée. C'est l'histoire qui est Taignillon de « la vertu, et combien sa mission n'est-elle pas féconde, quand elle •• s'adresse à des princes qu'anime déjà la passion de la gloire F •
rhunudn engin. En matières roides et rigoureuses,. il convient •férir dessus à ravenaut de leur nature pour les amollir ; et en celles qui sont douces et agréables aux sentemens , là volentiers se délite et j preste main décorative, pour encore les faire plus belles^et plus claires par son art, et que les autres, qui les regarderont après lui, puissent prendre délectation en son œuvre.
Et à tant je mets fin à ceste contention avec toy, et te dis adieu.
Lors comme les paroles estoient finées entre ces arguans à ma cause, et que je perçus aussy soudainement esvanouir tout, comme soudainement s'estoient venu apparoir à moy leurs personnages, alors, tout revenu à' moy et resvertué en mes esprits, commençai & rendre gr&ces à Dieu du fruit que tiré avoie de ma vision, et de la trèssaine ethonneste réparation que avoit fait Entendement sur mes escrits, dont hautement me tenoie joyeux. Mais, comme une chose encommencée si substancieusement comme ceste, et déduite par tels personnages comme droit-cy ont esté oys, ne devoit avoir que termination de mesme par aucune glorieuse issue, au point proprement où tous les autres s'estoient esvanouis et perdus, ne savoie où, advis m*estoit que de loin visse ouvrir unes courtines asurées, semées pleines de fleurs de lis d'or, là où estoit dedans la très-noble et très-humaine personne du roy, qui arrestéement contint ses yeux en ma très-povre personne, sans les en retraire. Donc moy doubtant que ce ne fist par aucun mistère, fust de malveillance ou d'autre couvert appétit, et que raison aussy me enseignoit que révérender dévoie la noble représentation de sa vive image, me laissai cheoir à genoux.
4i0 EXPOSITION
Et lors, par espoir de loi pouvoir attendrir le cœur» si mu Tavoit à rencontre de moy à l'aventure, ou de le pouvoir traire àbénigne ascont , ai envers autrui pouvoit avoir intention non profitable, fondairt larmes des yeux, avec gémissement de voix, commençai & crier en haut et à dire :
ORATION AU ROY
POUB FIN DR LIVBB.
O très-chrestien roy des Frans, très-noble et très-excellent roy Charles , que tant ont vu hommes en afflicticm dure, tant cîrcui à tous lez d'impugnation «inemie, qui condxdt toutesvoies tousjours et non relenqui de la main de Dieu, as vaincu tout et suppédité par vertu, as ttiumphé sur la moqueresse fortune en constuice, et tirant fruit de ton vertueux persévérer en labeur , es monté glorieux et tout sage en la sublimité de la roue , là où te regarde par admiration confuse celle qui te soloit faire la moue jadis, en desrision costumière! 0 très-glorieux roy doncques, roy esmerveillable et prodigieux, roy plein de mistères et de divines ostentions, que sens ne parataignent, ne entendemens à comprendre suf&sent ! ici preste bénignes oreilles, droit-cy atoume tes royales clémences, et qui congnois toutes précieuses fleurs croistre sur estocq humble, dévale doncques ta précieuse nobilité un peu envers ma personne, qui suis, comme le poulieul ' de la terre, tout povre, et toy le précieux cèdre de Lyban, là où convenience ne peut avoir aucune, proportion nulle, ne confor-
* Ce mot manque dans les glossaires.
mité, sinon d'autant que ta hautesse se pourra humilier envers ma basseur et me prendre en grâce non digne.
0 le soleil des princes , ciel reluisant sur les mortels hommes, plein de dyaprure céleste, plein de glorieuse impression divine, plein d'exaltation de fortune, plein de faveur et de dilection de nature, qui tout le précieux de son contenir rue à tes pieds, tout l'abscons, de son cloistre te présente en service, et non ayant riens autre que or précieux et gemmes en dignité emprës toy, les estime non comparables!
O perle des roys, roy très-clair et luisant, roy juste par succession légitime, mais plus roy encore par dignité de personne, qui as en toy mœurs et conditions royales, et vertus à régalité requises, et par lesquelles non-seulement ta personne , mais les hautesses et dignités du haut nom de roy sont décorées! Roy très-humain, roy trèsexpert et prudent, roy exalté plus par vertus que par fortune, roy régissant et régnant, roy que non nom seulement mais fait glorifie : moy ton très-humble orateur, serviteur indigne et scabeau de tes pieds, requérant gr&ce et merci , miséricorde et clémence, non pas seulement de pardon, mais debening ascout, à vue déclinée en terre, aujourd'hui, à genoux révérons et mains jointes, à voix souspirant et alarmes missives, viens ^aourer ta face* viens rouver ta bénignité intériore, viens exclamer et requérir ta toute humble débonnaireté et bénivolence ,. laquelle, par gr&ce, non par mérir, mais par noblesse de bonté propre je exore que me soit donnée !
N'es-tu l'exemple des vertus humaines? n'es-tu le coffre de toutes mœurs et conditions nobles? n'es^tu la balance du vrai poids et équité du monde? sy es, voirl Donc, sans ce que tu soies Testoile des roys très-claive, sy
422 EXPOSniON
es-tu la roche inexpugnable éxlssj et invincible que redoubte fortune, que fortune craint et frémit de aherdre ; commaquî vaincue est en ta vertu, matée et ruée à l'envers; et rompue confusément et froissée entre tes mains, s*èst rendue à ton sceptre ancien et fa abandonné clef et eschielle de sa roue.
O rqy très-noble et clément, roy de ciri bonté et vertu tant se sont perçu d'hommes, tant se sont sentu et expéri* mente diverses créatures, roy proprement insécuteur de divine condition qui est miséricorde et bénignité, modestie et clémence, espargne de sang et tardivité à fureur : par peur aucune qui m'est prise que ne puisse avoir offensé ton regard, commu aucunement tes royales entrailles t pour icelles, si ainsy estoit, remettre en leur paix,, pour à toy exhiber gloire et laudations condignes, pour procurer au monde salut et transquiUité, et à moy propre justification libéralement ascoutéè, après l'exposition de mon livre droit-cy que Entendement a fait dn tout et en tout, je m'en viens mettre en tes mains, je m'en viens rendre en ta correction et chastoy; et qyi, par prendre peut-estre mes paroles plus aigres que je ne les ay pensées, as pu avoir sang altéré de toute la corrosiveté d'icelles , j'expète miséricorde , protestant devant Dieu et toy, que riens n'ay dit et escript que à intention de bien, à affection de salut et de paix , et par condoléance de l'austère marastre fortune d'aujourd'hui , qui toy et mon maistre, ton humble frère et parent , ton léal vrai cordial serviteur et ami, tient et a mis en question, en frivoles et murmures ensemble, et en froideurs et daiàpnables diffidences, de quoy les expectations du monde sont de mauvais espoir, et à moy causes de mon aigre eserire.
Donc, et afin que tu pardonnes à ma fragilité, congnoiases
aussy la bonté de ton léal humble parent, et à toy-mesme tu profites et vailles en honneur et salut, quérant union et concorde entre toy et mon nou^rrisseur, transquillité par le univers siècle, en rudes et mal assis termes viens exorer ta bonté, implorer ta gr&ce et clémence, et suadant paix et retour de ton ire , présenter à ton oye aucune en moy conception fructueuse.
0 très-humain prince! et s*il te plaist que présentement ouvrir puisse mon estomac, et que je monstre révéramment à tes yeux ce qui s'y cœuvre, sire , tu y percevras douleur justement causée, et intention bonne et honneste tendant à fin utile. Donc, pour toy attraire bénivolent envers moy, et toy donner à entendre la vérité de ma cause, copunent pie suis mu et enaigri ainsi, non pas envers toy, mais envers tout autre à qui il touc}ie, sire, mon premier mouvement sy fut : que un jour passé, à mes yeux intériores se présenta en mon estude mon maistre le duc, lequel tout vestu de ses armes, mais d'un manteau long tout noir où estoient tissus dedans multitude de larmes avecques lettres d'or qui disoient : Etenim sedetunt prin^ cipes, et adverstcm me loquebantur; servus autem tuus eaercebatur in justificationibus tuis \
Lequel, comme ainsi vestu s'estoit monstre devant moy et que le regardasse ententivement , ne me donnai garde que soudainement le vis cheoir à genoux. Donc, esmerveillié de la cause, et devant qui ce fist, surlevai les yeux un peu. Et me sembloit que de loin visse ta noble personne laquelle il révérendoit , et du doy touchant la lettre du manteau par embas, te monstroit la clause qui vers toy s'adressoit, répandant larmes abcmdammentavecrostension.
* Pio/m, cxviii,23.
Et moy, prestement privé de ceste vision mentale et glosant snr l'entendement d'icelle que je compris , et me sembloit piteux en mistère» commençai à plorer aussj par compassion du cas, de qui je tiroie douleur touchant Tune part , et de l'autre grant joye pour son fructueux donner entendre. Car me signifioit la clause première, haynes et machinations mauvaises à rencontre de ton noble parent, en pleine congrégation des princes : dont, avec autres choses précédentes beaucoup que j'avoie recueillies, je ne pouvoie riens traire fors noises et débas, rumeurs et tribulations misérables renouvelées arrière en ton royaume , que tu si glorieusement avoies purifié. Sy m*en estoit la conjecture finablement désespoir, et Texpectation non autre que de mourir en tribulation povre, comme je fus né. A quoi veullant prévenir par remonstrance, j'en ai un peu vuidié trop légièrement ce que j'en avoie en courage, où toutesvoies la fin de l'intention doit parer Tardant aigreur du procéder.
La seconde clause, sire, qui me donnoit joye et m'èstoit fondement très-seur d'un noble édifice , icelle certes je attribuoie à toy, comme j'avoie vu qu'en icelle s'estoit humilié envers toy la personne de mon maistre , qui non content de toy monstrer la lettre une avec son courage, la séella des larmes de ses yeux pour t'en monstrer l'origine ; car lui qui avoit fons véritable, cœur noble et léal, comme prince qui recongnoit Dieu et soy-mesme, qui aime juste opération et fuit bl&me, dolant de la charge et malignité de ses hayneux , devant tes pieds se laissa cheoir humble ; et veullant, comme devant son juge et seigneur, remonstrer leur tort, se prononcia; et disoit : S$rfms ann tem tuus eaercebatur in justijkationibus tuis. Sire , ton serviteur humble a esté toujours net envers toy, ne s'est
en riens desvoié en ton contraire , mais s'est embesongné toujours vertueusement en ce qui te doit estre agréable et à lui juste. Donc , de l'interprétation que je y conçus , avec la réalité que je congnois estre ainsi, ensemble et que mes yeux Tirent ceste humilité cordiale, et voient tous les jours, je l'ai mis second fondement de mon œuvre dont l'indignation m'a esté causée.
0 très-clément roy! souflfre, te prie, que maintenant, en délaissant la cause de mes ruineux escrits de piëça, je te remonstre la cause de mon venir droit-cy et de mon humble et clamoreux parler de si loin, qui ne voy que ta figure comme en un miroir. Sire, te plairà-il de livrer ascout, ne de prester yeux à l'affection d'un si povre homme que moy? Tourne doncques droit-cy ton humilité, et te rabaisse à entendre ce que ardeur d'amour et prononce.
Sire, la cause de mon clamer droit-cy, sy est paix affectée, et guerre à l'autre lez que je redoubte. Donc, comme paix est une félicité commune en quoy Dieu se sert et se glorifie, le monde prend salut et repos, le bien public se augmente, et le privé se multiplie; par contraire, guerre est la goule et le gonfle de l'ennemi, qui humaine salut absorbist en son ventre , le monde désordonné et desrigle, félicité désempare, chrestienté mène à perdition, et toute stabilité terrienne démolit et renverse.
Sire, qui est plus expert au monde de ses conditions que toy ? Qui est-il qui en est plus sage que ta personne , qui né en la grippe de sa malédiction toute horrible, y as parera dedans, plein de haulx jours, premier qu'en trouver vuidange, là où les assais d'adversité mainte, lesimpugnations d'austère fortune marastre, te ont fait le plus haut sage roy, le plus expert esvertué prince, le plus purifié en la foraaise d'examination aspre, qui oncques nasqui
426 EXPOSITKMI
guëres, et buvant le yln d'amertume, tout jeu, [et] paiit de douleur encendré de mérauoolie, tout viel, aprièmes 63 parvenu au goust délitable et à saveur nourrissant digestive. Donc, recordant les inquiétudes passées, les douleurs et afflictions juvéniles , maintenant tu trouves repos, maintenant tu trouves sola&et quoyeté, et te savoure mieux une heure de vivre, que tout l'eage passé. Pourquoy? certes, par le rendage de paix que Dieu t*a transmise et que tu vertueusement en grand labeur «t soin as procurée.
0 tu roy, doncques , glorifié hautement en compression d'infortune , que mordant guerre t*a procuré, et par laquelle, en toy desveloppant dlcelle, tu es devenu vertueux champion par en avoir obtenu victoire, ne te semble-il que le rentrer arrière en champ clos contre elle te pourroit causer péril et faire apparoir moult d'infortunes bien & craindre? non pas tant seulement en ta personne, mais en tout l'univers que tu as en garde, et lequel en luite et championnage de quarante ans, le vent au visage, tu as mené enfin en terre de promission, en transquillité de vie et de labeur , et en obtention de la grftce de Dieu et de paix, qui maintenant arrière, toy scient, ce semble, branle et vaucre en péril, et pend à un fil de soie non torse, en périlleuse aventure.
0 tu, roy noble et humain , ô tu roy tant précisément expert des misères du monde , 6 tu qui par adversité tant es devenu sage, par diligence et sollicitude tant es devenu glorieux, et oncques n'exposas vertu nulle, ne vigueur que à intention de paix obtenir : maintenant quand tu l'as embrassée, ne la dois-tu tenir estrainte? ne la dois-tu tenir jointe à tes flans et prochaine , et non souflâir edoDgier de ta garde celle qui est proufitable et salutaire à tout l'univers siècle?
Siie, tu es le plus esprouvé chevalin des vivans ; tu es le plus expérimenté en lice estroite, qui oncques çaindi espée; battue jeunesse fa fait grave en haulx jours, et meurté de jours graves te redonne espoventement des batures passées. Doncques, quand sens est en toy par âpresure, et nous Ty véons et sentons par expérience, et que la vérité est telle qu*en sens et vertu seule tu règnes et florîs, tu es monté et glorifié jusqu'aux nues, ne veux-tu, en ce par quoy tu es monté en prospérité, persévérer constamment et en ferme proupos, de peur de non redescendre?
0 non plaise à Dieu, sire, qu'en ce tu failles i n'avienne jamais que non cbalant tu cecy ignores, et que tu, qui es si glorieux roy eagié , tant décoré de précieuses gemmes esquisesytu offusques celle splendeur glorieuse par aucune povreté de passions, que tu, en vertu dont tu es plein, âds vaincre et dompter, et monstrer que, qui as sçu vaincre et surmonter légions d'hommes, as bien sçu vaincre aussy et triompher sur tes passions propres.
0 roy excellent, et s'il loist clorre un œil devait ta majesté excelse, s'il loist non regarder d'icelui ta haute dignité radieuse, et l'autre ouvrir envers ta personne comme mortel honune, et te semble-il à autrui pouvoir inférer guerre et observer propre paix? et quand l'occasion aucunement y pourroit estre juste, que la production en peut estre salutaire aux jours où tu es parvenu , qui es déjà venu à eage bien avant , et plus encore près de soleil abscons celui en qui tu te troubles? nenny voirl il ne t'est possible, et encore moins portable à ta raison, que présentement, quand tu vois l'Église de Dieu désolée vaucrer et mendier en emprunt , la foy estre impugnée de main vile,icelle prévaloir sur le divin peuple, m^iacer la religion chrestienne criant sur toy et pleurant comme
posteau de son attente, et tu, endurci en cœur, fuyant Tàp* partenir de ta vocation, et obéissant tout à volonté irense encontre ton propre sang , encontre ton humble cordial serviteur et ami, qui mesme se veut exposer en ton deffaut en ce que propre dusses entreprendre, tu resmusses guerre, tu renouvelasses tribulation passée, tu renchargeasses mortalité sur plaie endormie, et que tu, qui es la tresmontaine des chrestiens , le ciel immobile des roys et des princes, spectacle de paix et de bonnes mœurs , et as purifié ton centre de toutes ténèbres , décoré icelui glorieusement de félicité, tu arrière mettant le monde en desvoy, et toy propre en affliction personnelle pour frivoles , pour questions non bonnestes , pour passions vicieuses, pour privées causes et rancunes, tu consentiroies le fait de Dieu estre oublié, sa foy estre non dialue, chrestienté non reconfortée, la chose publique non réduite à ordre, et povreté et tribulation humaine non estre mise en estime! 0 non plaise à Dieu, non plaise au roy de lassus, que tu, oublieux de tant de gr&ce reçue et reve« leux en la grâce de ta félicité, tu te refasses d'un roy de paix, d'un roy possesseur de salut acquise, d'un roy conduit jusques ici du bras divin, plein de gloire et de clarté, un roy infélice, plein de malédiction et de mauvaise issue! Tu par cy-devant domptas fortune par sens ; tu la vainquis par diligence ; tu la mis à tes pieds par courage ; et Dieu joint avec toy, tu déboutas guerre hors de tes mettes , par main chevalereuse. Sy ne voudroies mie rentrer, j'espoire, en quoy tu es né, et ne voudroies prendre issue en ce où tu pris doloureux commencement.
Tu nasquis en guerre et tribulation, et tu ne contends mie à rentrer en celui eage. Tu pris commencement de règne en pestilence, et tu ne désires mie à vuidier par
celui destroit, ne prendre issue» quand rapprochement du dernier jour de tout homme, la povreté aussy d'apesandie vieillesse, pour félicité souveraine ne demande que transquillité de courage, paix et repos de conscience, pour percogiter les mésus de jeunesse, et pour sov pouvoir en son compte rendre où il se convient traire.
Donc, ce qui plus doit donner peur aux princes, parfonde et longue frémison en leur àme, c'est en examinant bien et au net leur vocation, si icelle ont exposée en vanité et privée gloire, ou en l'exaltation de la gloire de Dieu et de l'utilité commune.
Que feroie-je longue persuasion à celui qui a bénigne esprit, oreilles flexibles et débonnaires, nature toute pleine de bonnes mœurs? Seulement, si tu crains Dieu et si tu quiers sa gloire, si tu quiers propre salut et celui du monde, paix seule doncques t'est nécessaire, paix est ta rédemption, paix est le giron de ton repos, et ce en quoj Dieu veut que tu le serves, que tu exposes tes vertus et valeurs, et les autres chrestiens tu avoies et amesures en tes exemples.* Donc, comme paix est une chose divine, àtoy glorieuse et salutaire, guerre aussy est production de l'ennemi, douloureuse confonderesse de tout le monde, à laquelle, quand tu luy donras voie et la mouveras contre celui que l'on craint, tu la mouveras contre un dont honneur une fois et nature te donront remors , et lequel, quand tu lauroies submis par amie fortune , tu auroies obscurci largement du plus beau de ta gloire. Car est le plus beau perle de ta couronne, le plus léal de ta progénie, le plus humble envers toy de tout le siècle , et aussy net chevalier et preud'homme qu'il en est nul en la terre chrestienne.
Donc, et si tu autrement crois, c'est pitié; et qui autre-
ment te rapporte, oe lui est faute. Car, quel est envers Dieu, est envers roy; et ne fait à croire que qui est exemple d'humilité 'envers tout le monde, que envers toy son souverain sire, le chief de sa gloire et splendeur, dust enrudir en mœurs, dust abastardir en condition noble, et soy monstrer pervers contre jugement de raison saine.
Hélas I sire, moult povre chose est que la vie de l'homme, quand exposée n'est en vertu ; et moult est chose recommandable aussy, quand déduite est, par bien faire, à fin fructueuse. Sy n'est pas tant félicité , régner austërement sur les hommes, comme est immortalité de haut titre, parattaindre à l'affection de leurs cœurs, laquelle ne se peut conquérir par force, posé encore que les corps constraintement se supploient à tirannie.
L'amour, sire, des courages* est la richesse des princes; et débonnaire tractance de subjet^ c'est ce qui renforce seigneurie. Or est tout clair ton royaume, ton thrône purifié ; tout y est tranquille et paisible, ce qui à toy et à autrui peut donner béatitude; et ce qui à mes yeux a esté royaume de malédiction , cité de l'ennemi misérable, est royaume de félicité maintenant, cité de Dieu glorieuse, par la paix que tu y as mise et par la guerre que tu en as deschassée par main forte. Donc ne reste mie fors que division arrière n y rentre par tes deffaulx, et qu'en avancement de salut propre et commune, en exaucement de la gloire de Dieu , par tes prudences et vertus, tu l'en tiennes fourclose. Car est chose vraie : qu'en union et amour avec tes suppos, il t'est plus expédient d'entendre en ton dehors, qu'en esvertuant force encontre toy-mesme, revigorer tes ennemis, mesmes quand ton bras belliqueux, ta main triumphante est requise maintenant en cas plus nécessaire,
t Des courages^ des cœurs.
en œuvre plus méritoire et de plus grand fruit, qu'en soy enaigrir en questions privées» en querelles et chétivetés non honnestes, de chrétien à autre, de parent à parent, de seigneur à subjet, par Tattisement de l'ennemi, qui le monde parvole et pertrasce, et encheme la rondeur chre&tienne ; dont, ô tu hélas ! as les miroirs qui te doivent non seulement commouvoir les entrailles , mais fondre toute ton àme et tes pensemens en larmes de compassion piteuses, par volonté d'y remédier, comme celui dont les progéniteurs nobles d'icy devant en œuvre pareille ont acquis ce très-glorieux sublime titre, comme d'estre nommé le TrèsOhrestien roy, non pas en confliction certes de chrestien contre chrestien, non pas en exposement de force par ardeur de convoitise, mais en estre bras deffendeur de l'Église, invadeur de ses ennemis, ezpugnateur de ses hérésies , permainteneur de sa liberté, et répareur véritable et protecteur de la généralité chrestîenne.
0 roy françois, roy glorieux si tu le sçais entendre, roy bienheuré si tu le veux recongnoistre ! 6 que tu me coustes larmes aujourd'hui ! que tu me donnes pointures et douleurs! que tu m'envoies angoisses et passions intériores, quand tout plein de dilection envers toy, plein de tes haulx et glorieux faits et vertus, plein de tes mœurs et de tes nobles conditions fructueuses, dignes assez pour estre second Auguste, nouvel César triumphant sur le monde , autre Charlemaine victorieux, je frémis à rencontre de ce que je crains que tu n'attemptes, et que de main propre injurieuse h toy-mesme, tu ne dérompes ce glorieux dyadème qui te circuist et te préfère, si tu y pardures, sur le thrône des roys.
0 comme peur m'est que celle clarté ne se contourne en ténèbres ; que celle radieuse glorification parobtenue
ne redescende en estât infélice : que impossible est toutesvoies, sinon par donner voie à division, place à envie en dedans ton clos, dont fait se pourroit sourdre, guerre y rentrer et renaistre, et toy et autrui faire encourir en fin reprocbable et confuse. Donc, conune de la fin se trait le titre de l'homme, et que les titres volontiers ensièvent les mœurs, tu qui auroies en disposition pour estre exalté avec les preux, par tes vues et passions volontaires malheuréement seroies devenu abjection et pied choulé des nobles. 0 n*es-tu celui qui représentes en terre l'image de Dieu, et qui ensievir dois au plus près du possible ses conditions? Oy voir! Doncques, si tu es ymage de celui qui est bonté souveraine, donne doncques ce qui divin est, et tes mœurs les conforme avec ton estât ; donne paix à toy propre ; donne salut et soulagement au monde qui sous toy res^ pire; et qui as guerre enchâssée pour fin de paix, entretiens icelle aussy pour fin de béatitude. Car est paix la damière expectation de félicité; c'est l'exultation souveraine des angels; c'est le solas et consolation des hommes; c'est le repos de la terre, la seule envie de fortune, et qui seule tient en estre et en vertu toute la construction de l'œuvre divine.
0 doncques , qui as icelle en ta possession , et qui par si longue labeur l'as acquise et parobtenue, ne la dois-tu craindre à reperdre? ne la dois-tu tenir clause et estrainte entre tes mains , quand par icelle , tant que tu la tendras chière, tu surpasses les roys de nul ans, tu survoles les princes de l'univers siècle, et tant plus et plus hautement, comme les fortunes en jeune eage plus et plus te ont esté basses?
Sire, s'il te plaist l'entendre, amour vraie engendre peur, et dilection vers aucune personne cause soin en
Tamant. Donc, je puis dire que amour aucune envers toy me donne soin de ton estât, et que la peur que j'ay de ton mescheoir, me procède d'amour, tant par congnoissance que j'ay de ta royale glorieuse dignité à qui nul ne se acompare, comme par nourriture que j'ay prise sous ton ombrage en longue habitude avec ta chevalerie, là où mon heur a esté ample outre mon mérir , et ma fortune lai^ et amie sur mon appartenance. Sy m*en restent encore les impressions jadis conçues; et me causent amou* reuses souvenances souvent les fréquentations que je y ai prises, quoyque imputé m*est d'avoir aigrement parlé, d'avoir mis termes avant, farcis de venin, qui ne l'ai fait toutesvoies sciemment, ne à ce voulu contendre. Donc, s'il peut ou doit estre ainsi tourné, sy m'est-il parti de cœur adolu, d'estomac pressé en mérancolie sur les choses que je véoie, 1& où cuidant parler en équité entre frère et frère, entre père et enfant, entre amant et aimé, sans regarder conditions, ne personnes, dignités, ne précédences, qui plus, ne qui moins, je me suis eslargi peut-estre et eschauffé en mes paroles ; et quérant fin bonne, qui est paix, par aigres remonstrances j'ay esvidié mes passions à l'oye des princes, comme à mortels hommes, tans tpucher oncques toutesvoies à ta hautesse royale, ne à la glorieuse inviolée clarté de ta personne, fors à iceux seulement en général qui parçonniers en ceste présente action, froids et hayneux, te distraient les oreilles de bénigne ascout, et te fourvoyent à l'aventure et destoument de bonne œuvre. Donc, marri en cœur, je crie contre eux, priant Dieu, ou qu'il les révoque temprèment de leur erreur et envie, ou qu'il fasse punition publique de leur démérite ; car n'est à maintenir en cœur de roy perversité nulle, malice à hon-
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neur royal contraire, comme celui mesmes maintenant dont ta te desfies , et qui est ei vertueux et si noble en l'enfonsure, qu*il ne youdroit avoir pensement envers toy, que tel qu'il vouldroit avoir son léal serviteur ou fils envers lui, jà*6oi1rce que moult de diffidences s'y entre-trouvent, par rinstinction de Tennemi, qui impugne ta félicité et la sienne, et ne contend que à rompre le neu entre toy et lui, pour ambedeux perdre, et ce qui en deppend, qui froids maintenant et pleins de rumeurs par malignes personnes, dussiez estre féablement conjoins en amour et idilection charitables, Tun comme roy envers son très-cher parent humble, et l'autre comme serviteur, léal mainteneur de sa querelle envers son souverain sire , par sup- •ploiement de Tun^ envers l'autre, selon Teschéance des fortunes et des opportunités auxquelles il convient appropriet les afifaired, par considération que besoin fait que une main tousjours lave l'autre, et que le moins suffisant, en autrui perfection et humanité, se parfasse et emprunte, quand par telle accommodation, par telle amiable et libérale prestance de l'un à l'autre , le monde dès oncques se gouverne et pardure. 0 roy singulier! et quelle cause dehayne m'est-il, si je deffends celui que, toy seul réservé, je congnois la perle das princes régnans, le réceptacle des gloires et des grâces de Dieu , le coffre de léauté et de prend'hommie, l'espargne des honneurs et des chevaleries du monde, que toy-mesmes dois contempler, que tu propre dois honorer et chérir, quand du tronc de ton précieux arbre est partie plante si glorifiée que ton thrône mesme en résplend.
0 cœur plein de prtidence ! 6 noble royal nature pleine de humanité! c'est d'icelui dont je puis dire : Susciians à terra inopem, et de stercofe erigen$ panperem^ nt eoUocei
eum cum pHndpibus populi iui\ Il m*a Auscité de terre povrd homme, et de porreté et ordure m'a fait eourdi^ en haut pour me loger avec les princes de son peuple; lequel, jà-soitK^e que clair assez soye de génération, et que moult noble et vertueux ventre me répandi en main de matrone, ne fust toutesvoies de la grâce de Dieu et de lui, qui povre nasquis et petit en comparaison pour attaindre à si haut que d'avoir un tel maistre, que d'avoir habitude et congnoissanoe de sa noble personne, et de le congnoistre en fons et en mœurs , ne fusse parvenu jamais 16 où je suis, là où j'ai obtenu en ses yeux grâce et bénivolence, outre mon mérir, outre mon valoir et appartenir, et par quoy je suis tenu , tant par btoéfice reçu , comme par certainement congnoistre sa noble nature, de l'extoUer eft louer, de le défendre et parer, et de le proférer et juger tel qu'il est et que je le cognois, et comme je Tose bien certifier et conclure non estre autre.
Roy très-prudent, donne soin, te prie, et disposement à la crémeur de Dieu ; donne voie à toute noble condition royale ; donne lieu à vertu ; résiste à passion fragile; et qui par vertu et haut sens as obtenu gloire, par vertu aussy et bon persévérer tiens serve fortune, et ne te soit riens désormais ceste povreté présente, ceste malheurée suspection venue entre toy et ton humble parent; ne te soient riens cestes douloureuses matières eslevées, non utiles, non nécessaires , non honnestes , ains ruineuses et confuses, dampnables et infamieuses. Tu as Dieti en objet et sa foy sainte ; tu as l'ennemi de la chrestienne religion, invadeur de l'ÉgUse; tu as la corne des infidèles dressée en ton front ; tu as desriglement en l'univers siècle ; tu as
« Pm/«j, cxii, 7, 8.
clameurs à tous lez de la perversité du inonde que tu dois rigler, que tu dois restraindre et corriger, que tu dois exempler et mettre à mesure, et non toj adonner à basses choses petites, à propres privées affections particulières par si^ ne par quia^ dont la fin, où qu elle tourne , ne pourra ^tre honneste, et moins encore à Dieu agréable.
Parfay doncques ton temps, glorieux roy! par£aj-le en gloire; parfay-le en béatitude et en crémeur de Dieu; parfay-le en bénignité et clémence ; parfay-le en prudence et compassion sur humaine salut! Et si passion aucune de courroux peut ou doit avoir voie en toy envers aucunnuy , je requiers doncques que ce soit en ma très-povre et très-petite personne, non utile à riens, non d'aucune prestance à la chose publique, et non digne d'aucune recommandation. Car icelle libéralement je paroffire à tes ^plaisirs ; et baissant le col à Texploit de ton ire, si ton cœur y est, je prosterne le corps sous ton glaive, requérant toutesvoies miséricorde, à laquelle je me recommande, en laquelle je me confie et repose. Et finablement me subordonne et dispose à ta très-humaine bonté et royale noblesse, qui, d'autant, comme le ciel est plus haut que la terre et l'occident lointain du levant, d'autant a-il distance entre ta noble nature et la mienne , d'autant a-il différement entre ta perfection et ma povreté, d'autant lointaineté entre ta glorieuse vertu et mon vice, lequel j'ose bien submettre à ta correction, priant mercy, et par humbles prières damoreuses exorer Dieu pour ta bonne vie et salut