‹ Œuvres de Georges Chastellain (volume 3)Chapitre 31 sur 54 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Pour cauM que en pluflieun haates htstoifes »

Et au taUoau des humaineB mémoifoi^

Maintes cfaoieB du temps jadis passées

Sont plusieufs fois prises et réoitées

En divers temps et lieux diversement

Et par divers oeutraiiw eutendemeàl»

Huy en un lieu trop ou peu ampliées»

Demain à terme ou trop tost oubliées,

Ou trop parfond ou trop peu entendues»

Ou trop ou peu à leur devoir rendues»

Trop éobremeut eftlevées les unes»

Et les autres par ateuglea fortunes

Décorées de gloire oultre desserte

Par voix mouvant de raison non in^peftè»

■ Pabliéed^apràslems. 120delaBibl.LaurentiezlnedeFlorenoe,colhtiOImô sar le ms. 1717 f . fr. de la Bibl. imp. de Paris. Ce mê. donne poar titre à oetle composition i « Les ÉpIt^iHes de HeeUw, fils de Priam, roj de Troye, et de Achiles, fils de Péleus, roy des Myra^rdoins^ et est eontenn an procès de cestuy traité les complaintes d'iceulx chetaliers, présent Alexandre le Grant. » On lit dans le ms. de Flonnce : « Cy i^vés s'ensieyent les épytaphes de Heotor et AohiUes, ensemble le procès de eolx deux, dont Alexandre le Grani est le senl Juge. »

Becueillies souvent les plus ombreuses, Les moins de prix, les plus infamieuses ',.

Et laissées comme songes ou fables Les plus dignes et les plus lamentables, Que tout le monde en son considérer Devroit douloir, larmoyer, souspirer, Tourner ses yeux, son esbat et son rire * Pour en ouir réciter ou escrire ', Comme à présent d^une haute matière Prise en un yiel très-longtain cymetière M'a la tendreur esmue et pressée D'en rafreschir la plainte délaissée, Et de la mettre eti face^ des haulx hommes , Des rois du monde et des princes preudonunes, A voix piteuse enrumée en ses termes, Avecq yeulx tous encombrés de lermes :

C'est la pburable, amère et doulereuse Mort de Hector, de Troye vallereuae S Si villement * et à honte inférée, Et par main noble et haute procurée Encontre honneur d'anoblie nature Et contre estât de royal géniture, Lequel pour lors que Dieu le souffroit vivre, Estoit celuy, que toute histoire et livre.

Sur tous les bons du monde, recommande.

Et dont la bouche à en parler amende, Yray escarboucle et hautesse florie D'aspreur humaine et de chevalerie.

De los, de pris, d'aspresse^ et de vaillance.

Ififlmetueu9€t, ms. de Paris.

* On Ut dans le ms. de Paris: Tourner son Jeu, son esbat et ion rire. ' Deeeripre, ms. de Paris.

* Btla remettre èe faces, ms. de Paris.

* Malheureuse, ms. de Paris.

* FaiWmment, ms. de Paris.

^ D*aigr.eur, ms. de Paris.

ITHECrOR. 469

Et où jamais peur n*eut, ne deffaillance , Lasche vouloir, ne vil meschant ouvrage Ne prit logis, n'entrée en son courage.

Plus ce sembloit * fils d*un dieu immortel Que d*aucun roy, tant fust-il gprand ou bel, Pour les valeurs qui en luy reluisoiept * Et au surplus du monde suffisoient.

Sy fut, hélas ! si felle sa fortune Qu'en jeunes jours et en senestre lune, Luy, le vainqueur d'effort tant ' redoubtable Fu dévaincu par meurtre détestable Et prosterné vilainement es prés.

Dont si grant grief et si grant perte après Oncques le siècle en nul temps ^ ne reçut.

Quant si haut corps en fin si povre' chut; De qui, combien que llieure * en soit passée Et que du corps pièça est trèspassée Sa cuisant playe et sa douleur très-dure, Pour tant n est pas de sa longue laidure Sa dolente ftme avant ses jours périe.

Ne de salut, ne d'honneur regarie, Âins se domaine et lime en pleurs ses fers Et tranmet cry du limbe des enfers Vers tous les rois et princes pour vengeance Du cas commis en telle deffaillance.

Et les semont à voix très-lamenteuse De r^arder sou histoire piteuse * Et de jeter dehors de leur registre

* Mieux resumbloit, ma. de Paris.

' Qu'en luff seul luisaient, ms. de Florence. ' Tout, ma. de Florence.

* En eaçe, ms. de Florence.

* Bn si basse fin, ms. de Paris.

* VfBuivre, ms. de Florence.

* Le regretter cette histoire piteuse, ms. de Paris.

170 LA œiPLAiirrE

La main de qui si vilain coup peut ystre; Car puisqu'il faut porter son finement, Il ne luy est d'espoir de vengement»

Ne d'autre bien dont homme soit donneur, Fors qu'en oe monde on le prive d'honneur Et que bien il soit effacé du livre.

Là où les bons* sont députés à vivre.

Comme à présent dessoubs fig^ure vive En parler aigre et en forme plaintive Sera monstre soubs seule intention De provoquer vostre compassion En cas qui est à plaindre et à douloir Et non louer ce qu'est de nonchalloir.

Pour tant, o vous haulx princes et seigneurs. Et vous trestous en vertus les greigneurs.

Pour inciter' vos cœurs et vos entrailles, Ouvrez îcy volentives oreUles •, Et vous verres nouveau piteux mistère Fondé en pleur d'envieillie matière, Et qui en soy ou en cas son semblable Vous pourra estre et servant et valable Miroir de vivre et de juger doctrine.

De vertu règle et d'honneur discipline.

Sy y mettez vos bénignes ententes Et ne glosez mes rudesses patentes, Mais y cueillez le miel, s'il y peut estre.

Comme la mouche en rude fleur champastre ; Et prestement* je croy que vous orrez Une œuvre estraDge : or oyez et souffrez.

1 Auquel lespreuof, ma. de Paris.

> Pour rénover, ms. de Florence.

' Volontiers vos oreilles, ms. de Paris.

* Promptement, ms. de Paris.

D'HBCTOR. I7i

Comment Alexandre le Qrant, conquérant pays , passa par Troye , la grant cité deatmite, où il visita les aépaltares de Hector et Achiles*, et comment il Int leurs épitaphes dont la teneur 8*ensuyt ;

Cy-giflt Hector, rartiflce dea dieux, Le très-hautain comblé trésor des cieux, L^espouventable extennineur des Orieux , Des bons Teslitle et Taigle des mortieux '.

Cy-gist le tout plain pouvoir de natare, L*entier ressort de félioe adventure, Uexcès de grftœ et d'oeuvre en créature Du présent siècle et de saison future.

Cy*gist dlionneur le haut précieux thronne.

L'excellent siège où vertu se floronne, Le flun * des mœurs de noblesse couronne.

Et dont la terre et la mer s*avironne.

Cy-gist la fleur de vaUlanoe parfonde, Le bras armé du triomphe du monde Et qui plus porte en prouesse et faconde Qu'en tout le siècle au rémanent n'abonde.

Çy-gist de Troye iuTincible la vie,

Et puis sa mort, quant T&me en fu ravie,

De qui le titre et gloire desservie

Si des dieux non, ne peut estre assouvie.

> Vofez dans Plutaïque le récit de la visite d'Alexandre au tombeau d'Achille.

' MarHeux, mortels.

' Flun, fleuve, rivière, source. On lit dans le ms. de Paris : laJUur,

LA œHPLAINTE

Cy-gist la mort amère de Priant Et d'Hécuba ses cheveux destirant, De qui les voix vont en pleurs escriant Des morts Tabisme et les monts d'Orient.

Cy-gist le seul envié de fortune, Celuy en qui toute vertu fut une, Par quoy fortune en celée rancune L*a fait tomber soubs éclipse de lune.

Cy-gist Tobject de lliumaine pité.

Qui toute haute excellent royauté Semont, provoque à larmes de durté' Et à mémoire en toute éternité.

Comment Alexandre, soy émerveillant de la glorieuse épitaphe de Hector, vint à la tombe de Achiles; et commença à lire son tUtre. • Cy-gist reclos Âchiles le seigneur, L*aigre, le fort, fier lion batailleur, Tigre en estour, des Grieux tout le meilleur. Et des Troyens dur mortel travailleur.

Cy-gist ITiorrible espée (ouldroieuse.

Robuste bras, dextre victorieuse, Semblant crému, menace flamboyeuse, Mortel rencontre et touche furieuse.

Cy-gist des Grieux la promise victoire, Tout leur confort, leur attente de gloire, Leur destiné parfait de vieille histoire Pour renverser Troye en arsure noire.

À larmes de durté, alarmes qui seront durables.

y-gist des Grieux la terrible vengeance, contre-arrest de troyenne puissance, SL.e obier vengeur de la bonté et nuisance ^^ue fist Paris sur Grèce en arrogance.

dîy-gist reflProy du baut roy Priamus, ^Xli'abat d'orgueil de ses enfans crémus,

IK^e prostemeur sur les troyens palus

X)u fort Menon et du fier Troylus.

<Z!y-gi8t celuy qui près par impossible ^ dévaincu le victeur invincible, Xe bras du monde en sa fureur visible, Xe plus à craindre et le moins agressible.

<3y-gist celuy soubs qui force et maistrie, La fleur du monde est faillie et périe.

Orgueil soubmis, morte cbevalerie, Fierté conquise et prouesse tarie.

Cy-gist celuy, dont la main dévora Le noble Hector et de mort enferra Le plus vaillant qui oncq fu, ne sera :

Qui veut s'en rie, et pleure qui vouldra.

Bxelamation d'Alexandre sur la gloire de Hector et de Acbiles, désirant le demy tiltre dudit Achiles pour la victoire qu'il avoit obtenue sur ledit Hector.

étemelle et très-merveOlable puissance des dieux, incomprise en tes voyes et en tes faits non investigable, qui entre les corps que tu gouvernes , tu fais les uns semblables à ta nature, et les autres, ce semble, infélices et non assortables à riens, que diray-je, moy le traverseur

174 LA œMPLÂiNTE

de la terre, le vieil attempteur des diverses fortunes, l'expéditeur des œuvres loingtaines et espandues gloires, l'inquisiteur des monstres et des ysles occultes, que diray-je, que pourray-je penser, désormais moy, misérable roy ? En quoy pourray-je ficher mon espérance, en quoy salut, en quoy mérite, en quoy félicité, en quoy dignité aucune de , ; mémoire, après ces deux haulx reluisans hommes, qui en

I leurs tiltres contiennent la gloire, dont l'entier monde se

vouldroit parer par convoit'? 0! les dieux immortels! et où est l'exclamation propre qui leur fust à tramettre'? Ne où est le mode qui pust souffrir à louer et amirer ces I deux hommes, ces deux corps, ces deux chevaliers, dont

j l'ombre vault estre et la painture menace, tous deux

{ morts plus redoutables en famé, que les récents bras

' d'aujourd'huy en faits? ! et que les dieux ne m'asseurent

i de tel tiltre et à l'issue de mon estre, et de telle à demy

i gloire, souverainement d'Achiles, qui, sur la couronne

I chevallereuse du monde , a obtenu par mort le derrain

triomphe! Vive sa gloire, croisse sa renommée! Et sans déprimer la hautesse et sublimité du Troyen , intronisée soit son ymage emprèsles dieux!

La glorification que Alexandre donne au Taillant Grégeois Achiles, comme victorieux sur Hector.

Achiles, royale géniture, Chevalier preux, né de bonne adventure, Précieux corps, solempnel nourreture.

Choix immortel, souhait d'extrême gloire;

* Àprèz ces deux glorieux et hauts chevaliers qui seuls remirent en leurs titres ce dont Vunivers et entier monde se pare, ms. de Paris. ' Qui soit propice de leur transmettre, ms. de Paris.

# D*HEGTOR. 175

Bras triomphal paré de la painture, Plus grant que fist oncq mortel créature.

Et dont ton chief et ta royal vesture Besplent plus der que le soleil en voirre;

temisseur de toute vieille histoire, Uaigle des roys \ bruit d*étemel mémoire, Trésor des preux, prodige de victoire.

Corps reluisant par fortune et nature ' ;

Vers toy couché en ceste tombe noire, Te viens oflfrir révérence notoire Et exaucier ton nom non transitoire.

Mais étemel par mérie droiture.

^ «omplainte que fait Hector, le âls aisné de Troye, de sa mort ^^"^lainement procurée par Achiles ; et comment il semont les princes ^^3 monde à garder son droit et honneur, touchant sa mort glo-

Je fus Hector, le fils aisné de Troye, Jadis salut, seul protecteur et joye De mon très-haut glorieux parentage, Lequel, pour lors que de fer je m'armoye Et que branler je fis Tespée moye, Fléau dompteur des Grieux je me clamoye Et le rabat de tout leur vieil outrage.

Parents, cités, subgës je deffendoye.

Mes ennemis de mort dure offendoye.

Et pour un g^rief dix doubles leur rendoye Par propre main et par propre courage; Donc, pour les faits qu'en droiture exploitoye

* i9«9#fv rof al, ma. de Paris.

^ On Ut dans le ms. de Paris : Sur tous le plu* ewullent en nature.

LA œUPLAINTE

Et au plus beau de mon eage où j*estoye, Fortune, alors que moins je la doubtoye.

Transmit sur moy vilain mortel oultrage.

Jadis, alors que j^estois empereur

De Tost troyen et certain répareur

De vieille perte et de fresche ruyne.

Et qu'entre Grieux, comme un lyon coureur

A gueulle ouverte et de proye quéreur,

Je me monstroye invaincu conquéreur.

Bras furieux et redoubtable eschine,

Lors n'estoit nul si haut adventureur,

Qui regardant ma naturelle aigreur

Pust ou osast attendre ma fureur.

Ne le trenchant de mon espée fine.

Or est faillie en moy ceste terreur.

Celle jadis espouventable horreur ;

Et est changé mon estre et ma crueur

En pleurs, en plaints et en voix fémenine.

Hamois luisant, tranchant espée clëre.

Force, vitesse, aigreur, fière manière, Tout est tourné en plaintive nature.

Lance jadis de mille hommes meurtrière Par un seul jour est devenue fougière, Et corps horrible en bataille rangière, Plourant ymage et dolente peinture.

Selle orguilleuse est devenue bière ; Cheval brûlant, amattie litière ; Dextre jadis comme fouldre légière Las! sy est cheue en terre et pourriture*; Et pour tous biens du temps de cy derrière M'est seul remèse une âme prisonnière,

> On lit dans le ms. de Florence : Sst jà tergoir de plours et defrolure.

D*H£GTOR. 177

Criant aux dieux vengeance droiturière Soubs larmoyant parfonde sépulture.

Ma vieille plaie et ma mort inférée,

Jadis tant fort en Troye souspirée

Par main destorse et en ptour débattue

Pour estre arrière en frais yeux' remirée fit de rechief plainte et considérée, Requiert que soit de nouveau replorée fit par pité nouvelle ramentue ; Car la façon d*honneur vitupérée, Comment ma mort a esté procurée', "Vilainement par derrière serrée' X^ar main encor de royaulté vestue, Si cent mille ans le monde avoit durée, 8y en devroit douleur estre tirée iEt entre rois et princes regrettée* , Si prince au monde en honneur s*esvertue'.

X^our tant, 6 vous très-baults princes et rois.

Qui par devoir de vos naturels droits

Devez honneur maintenir et ensuivre,

ï:t en tous lieux et en tous les endroits, A qui qu'il tourne à honte toutesfois, Tous les haulx faits et les humains exploits Peser au doy et à la juste livre :

Vers vous je viens à lamenteuse voix', Non regardant aux titres de vos loix,

^n ta lieuas, ms. de Paris.

On Ut dans le ms. de Paris : S$t, quant i*aguet elle est interminée, -enferrée, me. de Paris.

Proférée, ms. de Florence.

Diotys de Crète, qui joaissait d'une haute autorité au xv* sièdo, ^^Pporte qu*AcbiUe tua Hector par trahison.

* On Ut dans le ms. de Paris : Sff erye à voue à lamentable vaia. Toa. TI. 12

in

Ou 8i christionf ou princes payennofB*, Fors ' au bon sens que nature vous livre; Et vous requiers à ceste extrême fois Qu'en devisant d*Achiles le Grégeois Yeulliez garder la hautesse et le pois De mon honneur» non pas de mon revivre.

Et vous le haut trésor de pité tendre, Sourgeon de qui fleuve de pleur s*engendre, Fémenins cœurs, recuis demy en flamme, le foyer * de charitable cendre.

Vers vous me viens et présenter et rendre, Les bras ouverts, les jointes mains estendre, Pour esmouvoir vos yeux que je réclame ; Car pour llionneur de vous autres défendre.

L'on m'a vu corps et bachinets pourfendre, Mes bras forcher, mes propres mains estendre \ Dardant aigreur comprise en vostre blasme ' : Sy vous supply que cy vueilliez entendre, Car viel murtry, frais pleurs me convient prendre; Sy remets sur vous tout mon doux attendre, Llionneur du corps et le regret de TAme.

Comment Hector, parlant à Alexandre, rincite de non donner si grant faveur au tiltre de la tombe de Acbiles, mais que souverainement il veuille avoir regard à raison et honneur.

Alexandre, roy convoiteujr de gloire, d'honneur ambitieux et depuis naguières le visiteur de nos titres, qui t'a meu, toy, qui es le juge des hommes et la balance des

* On lit dans le ms. de Paris : Ne si chrestiens, Ju^s ou papennçis.

* àfais, ms. de Paris.

' Sou$pir, ms. de Paris.

* Mes propres veines fendre, ms. deFlorenœ.

* Comparant vostre èlasme, ms. de Paris.

régions estranges, de sentencier mon honneur^ inconsult soubs autruy splendeur, qui ignores peut-estre les faveurs et les secrets d'ambedeux? roy Alexandre, ne prises-tu autrement l'honneur de ton semblable, et ne crains-tu à inférer lésion à un fils de roy, Taisné de la progénie troyenne , glorifié des dieux , solemnisé du monde et des hommes, que tu, ce semble, soubs pollue lecture, légièrement escripte, déprimes, courbes sa hauteur et enverses son siège? roy sobrement instruit, peu informé des causes occultes qui doivent ou affecter ou retirer les courages, retourne à la nature de ton sang et à la hautesse de ton devoir. Car certes, si en un roy tfaffiert créance légière, moins luy fiert hastiveté en sentence inconsulte, en honneur souverainement, qui plus est de grant pois au perdeur, que au fol juge sa faute. Beau sire, entens à raison et à propre honneur, et ne te souffre légièrement desvoyer sur rapport des yeux, car souvent l'on voit Tescorce du bois en fleur, dont la mouelle par dedans est pourrie.

Comment Hector, continaant son propos, ftdt remontrance à Alexandre que Achiles le taa par aguet et non par yaillanoe.

Tu es un roy, De qui Tarroy Et le convoy A fait effroy

Par l'univers monde, je croy, Et as, soubs le divin octroy , ' Mais ' ton employ, Tout ton reploy,

> Jfaif, à l'avenir, désormais.

ISO LA œMPLAINTE

Ta foy, ta loy,

Ta faim» ta soy,

Fust en guerre, fust en requoy,

A maintenir Thonneur de toy :

Raison pour quoy

Chacun en soy

En craint le ploy :

Sy fay-je moy,

Mais si mon malheur

Et si ma lueur

Soubs feinte couleur,

Soubs stille abuseur,

Poly en faveur, ^

Souffre aucune erreur *

Par quelqu'un, mon opprimeur

Ou peut^stre intérineur ",

Fust-il empereur

Roy ou conquéreur,

Hideux rencontreur,

Mortel en fureur,

S'il est procureur

D'aucune vilaine aigreur,

Mal fait qui en est couvreur.

Et quoyque douleur

Me soit et tristeut,

Cause de langueur.

Fondement de pleur»

> On lit dans le m0.de Paris:

Mais si mon mall\6ar Bt si ma lueur Soubs feinte couleur, Sous titre abuseur, Souffre aucune erreur.

' IfUérinewr, exécuteur; peutétre intermineur ou inUrimtwr, qui met à mort.

D'estre tresbuscheur, Peut-estre par mon malheur Ou par main d*autruy valeur, Comme on est tout sceur, Qui est fruit et fleur Meilleur sur meilleur, Toutesfoys n'ay peur Qu'en telle hauteur Mon murtrier, non mon victeur, Doive affoiblir mon honneur.

Sy te supply, gentil roy, et advise Qu'en tout honneur, dont tu fais ta devise, Mon corps oocis désormais ne réprimes ; Car là où sont les mérites ou crimes, Parra en hrief par leur couleur divise :

À qui il touche, y prenne garde et vise.

La forme de llionneste excuse d*Alezandre envers Hector, touchant llionneur par lay ezibé à son intérimeur Aohiles.

Hector vassal, le cœur tu me tourmentes, Quant si sur moy tu te plains et lamentes Et me mets sus qu'en légîerté récline, Autruy fessours et toy je te décline , Quant peu j'avance ou prise ton histoire Et d'autruy los fais esbruire la gloire :

Certes que non, jamais ne le pensay, Ne contre toy tel mal n'encommençay ; Car trop congnoy toy et ton origine Et les haulx faits de toy qu'on ymagine, Le roy des preux et des bons l'escarboucle, Où jamais main que toy ne mit la boucle, Voire au regard, si vray je le reoors.

m LA COMPLAINTE

De fier courage et de valeur de corps, Non pas en fait d'aventureuse queste; Mais je fexcède en gloire de conqueste; Car suis froisseur des régions par sommes, Et toy dompteur et le videur des hommes, Vainquant en aigre et en propre vertu, |i||î Et moy en ost bien armé et vestu.

Or est ainsy que moy jadis quéreur De seigneurie, et d'estre Tempereur Tant des pays que des hauts cœurs humains Et d^avoir tout rentier monde en mes mains, Bien est-il vray qu'ainsy que je passoye Vers Âchiles, sur sa tombe lisoye Comment sa main en prouesse parfonde Avoit versé tout le meilleur du monde.

Avec plusieurs grans mots parant ton titre ' Qui autre part ne sont mis en registre, 'I Et combien que tous les recors des livres

Et les hauts faits de tes bras à délivres M'ont toujours fait et le croire et savoir Que de toy oncq ne fu meilleur pour voir, Ce non obstant' pour cause que la lettre Te racontoit* failly et occis estre Par Achiles, ton fort intérempteur.

Je luy donnay * la gloire et la hauteur.

Non pas pour cas que oncques je te hatese.

Ne qu*à ta gloire aucun mal je voulsisse, Mais pour le los qui en sault et redcmde D'avoir le bras sur Vaigle et fleur du monde. Donc, plus verroye en toy haut los esbruire,

* On lit dans le ms. de Paris : Avec pluêUurs autres grans mois et titres,

* Toutesvoies^ ms. de Florence.

* Te corrompait, mB. de ?tffiB.

* J*en désiray, ms. de Florence.

FHEGTOK. 485

Plus me ferait mon titre en moy reluire ^

Ainsi, Hector, d'Achiles Tëpitaphe,

Qui que Teflcript, ne qui y mit la graphe,

II dit de toy tant de los et le preuve

Qu'impossible est que désir ne se meuve,

£t qu'on n'adhère à hautesse de cœur

Par ton los propre à ton sépult vainqueur,

Xequel, par toy si très-haut honnorer,

IFait plus et plus et plus fort désirer

Xe bruit qu'il s'est attribué à soy,

Pour ce qu'il semble estre vainqueur de toy;

£t toy qui sçais par vue et par histoire

<2u'en tout mon temps, j'ay quis gloire sur gloire ,

Si j'ay trouvé titre aucun glorieux,

Ne puis-je avoir le désir curieux

De souhaidier un semblable à ma touche

Sans déroger à nul à qui il touche?

Certes, sy fay, je le puis et doy faire.

Ne fut jadis le très-puissant roy Daire

Par moy conquis et soubmis à ma loy.

Qui mieux valloit en tous endroits que moy,

Mais toutesfois, qui que s'en rie ou pleure,

Pire ou meilleur, la gloire m'en demeure,

Et ne luy fait qui que soit aucun blasme,

Qui de mon lez va désirant la famé.

Non fay-je moy k toy, que bien l'entendes ; \

Car en tous temps et en toutes légendes,

Plus est victoire en oeuvre diffieille,

Tant plus victeur est digne de haut stille.

Certes trop est grant chose de victoire ;

Car le vaincu plus a en luy de gldie,

On lit dans le ms. de Paeis.

Donc, plus voH-on en toy haut los esbraire, Bt plas de fait ton titre et nom reluire.

Plus le vainqueur en honneur glorifie Et sa vertu de valeur florifie.

Yecy le cas pour quoy je m'y ad(mne :

S*il y a mal, honneur le me pardonne.

Comment Hector, content de Texcuse d'Alexandre, l'advertit de la mode de son Interminement précipité par son ennemy Aohiles.

Alexandre, empereur très-gentil.

Encore un peu d'alégeance m'est-il, Quant devers moy si doulcement t'excuses.

Et de parlera aussi aimables uses ; Car peur assez certainement j'avoye Que d'arg^umens tu me tinsses la voye Pour ta raison encontre moy débattre Et pour mon los ou fouUer ou abattre.

Or m'ont esté les dieux si favorables Que tes parlers ne sont fora qu'agréables.

Et parles bien comme Alexandre en vie; Mais maintenant, quant l'âme t'est ravie Et envera nous es enfera descendu.

Tu as bien sçu, appris et entendu Que d'Achiles le coup qu'il fist en moy A esté fait en grant blasme de soy.

Car toy et moy et aussy ma partie Sommes au lieu où à droit de partie Est vérité pour chascune et chascun.

Sans espargner non plus l'autre que l'un.

Déal toy vivant, quant en gros tu lisoyes Les vere parés, dont mort tu me disoyes Par Achiles, sans mention plus claire.

Certes je dis, et fust du fils au père.

L'honneur de cil qui l'autre a pu occire.

Semble estre à l'œil trop plus digne d'eslire ;

Sfais cil qui mit les yers sur le tombeau, C3éla le laid et n'y mit que le beau, 3^ar quoy ton sens en fut par faulx déçu, St moy j'en suis à le souffrir enchu

ISe mon honneur, quant me cuides vaincu

<2u'onques ne fus dliomme qui ait vescu.

Xe cas est tel, car comme j'entendis

^ Patrodus qu'à la mort je rendis,

Ciydant ravir sa despouille garnie,

*Yint Achiles remply de félonnie

2t me férit par derrière le dos,

ZDont mort souffris et luy honteux deslos.

liais si cela se peut nommer victoire.

C'est donc grant los que de vil œuvre voire.

Alexandre, à toy je le raconte,

Car je sçay bien que tel deslos, ne honte,

Feusses voulu procurer, ne acquerre

Pour un mont d'or plus grant que n'est la terre :

Par quoy tant plus m'est-il fort desplaisant

Quant tu jadis alloyes eslisant ,

Mal informé, cuidant avoir bon heur,

Un titre feint contraire à vray honneur.

Ce qu'en ton cœur ne se fust jamais chu,

Ce m'est advis *, si bien tu l'eusses sçu ;

Car en un cœur de roy doit estre hide.

Non pas certes* nom de lasche homicide.

Dont il s'ensieut en tout bon sein ' remort

Pour coup féru, ne pour regue mort;

La main férant n'est de moy vainqueresse ,

Ne moy occis, ne suy mort en paresse;

Ains aussi plein suis de gloire tout mors

Que je fus onc, ayant la vie au corps ;

' Comme je erof, ma. de Paris.

* Chercher, ms. de Paris.

* Sanç, ma, ôeVBxiB.

186 LÀ GOHPLâINTE

Et ce te Toeil prouyer par ma droiture Et par exemple et par viye figure ".

Comment Hector, par exemple d'Antipaier, monstre à Alexandre que Achiles ne doibt ayoir gloire snr Iny , non plus qne ioellny Antipater sar Alexandre, et qne si Antipater a esté traistre à Alezandie, Achiles a esté murtrier de Hector.

Te souviengne Alexandre comment, après toute la terre avoir esté fléchie soubs toy et réduite à la crémeur de ton sceptre, Antipater , ton espéré amy, te fit par ses fils Cassandre et lolle empoisonner en Babylonne*, et que luy, un cautelleux vieillart, te fit cheoir à l'envers sans glaive, que milles tourbes de raddes jouvents* oncques ne purent expugner par force. Donc, si Achiles prent gloire sur moy de son coup , par semblable raison Antipater te précédera * en gloire par sa poison, et sera de toy vainqueur; un traistre, et de moy, un murtrier. 0! et comme mal sonne (aux dieux n'en desplaise!) que gloire de telle hauteur et telle splendeur soit ternie soubs telle main , ne que le lasche courage d'un proditeur* obtienne triomphe sur gloire de roy ! Et quant au roy Daire que tu allègues, certes, Alexandre, si les dieux jadis t'en ont donné le dessus, aussy te donnèrent-ils le conseil bien d'en ouvrer, quant par maintes exhibitions

' On lit dans le ms. de Paris :

Et ce veax bien monitrer tant par droiture Que par exemple du fait la vraye Ûgure.

Il est évident que le dernier vers a été mal transcrit.

» Voye% Arrien. Vil, 7, et Qulnte-Curce, X, 28.

* Jouvents, jeunes gens.

* Te passera, ms. de Florence.

* fi'un traistre, ms. de Florence.

de courtoisie par toy h lu j coustumièrement démontrées tu doubloyes et redoubloyes ta louange, et te monstroyes, contre nature d'ennemisté, courtois et bénigne à ton ennemy. Et où est ores le cœur, tant soit noble, qui telle œuvre congnue ne devroit révéler et ramener à dignité de mémoire ce qui procède de si noble racine? Certes , si Âchilee m'eust espargné seulement d'une heure% peutestre que à tousjours mais il eust son honneur sauvé. Or m'a-il abbattu par crisme, ce qu'il craignoit non pouvoir fiiire par sa valeur, et par ce il en a noircy son honneur, et le mien non pas décru, fors seulement en tant que la vie m'est par luy précipitée d'avant mes jours. roy Alexandre doucques, ces choses considérées, entens à ton honneur et au mien; et si tu as erré par le faux record d'un simple titre de sépulture, sy te réduis à la voix d'un fils de roy, vray relateur. '

Or m'est advis, si honneur repose en terre, Que par tous droits et d'armes et de guerre, Moy, tout occis, doy resplendir en gloire, Et luy qu'on cuyde avoir sur moy victoire, Ke peut jamais des bons la grâce acquerre, Ou tout le moude est aveugle et sy erre.

Comment Alexandre, continuant son excuse vers Hector, luy impètre que Achlles vienne par devant eux soy justifier de son crisme.

noble Hector, jadis la perle de Troye et le miroer étemel de prouesse, jà ne plaise aux dieux que je par mes argumens te puisse vaincre, pour cuyder embellir ma cause par répliques sur toy, que les dieux, les livres et les

' iVmy hewre, ms. de Paris.

188 LA G0MPLAII9TE

humaines mémoires si haultement solempmsent, et que moy-mesme par nature de royal courage te doy et vueil ]i autoriser aussy sur tous autres. Hector, si jadis le titre

de ton ennemy, forgé peut-estre par faveur, m'a donné légière affection mal causée, maintenant mieux instruit de la matière, me condamne d'erreur; et pour rapaisement de courage , et aussy pour continuer ta gloire, laquelle, après tant dehaulx et vallereux* faits, dont tu reluys et resplendis, par ma seule bouche n'a pu recoToir lésion, moy du palais* de nos enfers suis content de moy révoquer en terre et d'envoyer publiquement la protestation de mon tort, pourvu toutesfois que Achiles premièrement, en qui chevallerie et haultesse de sang royal res- I plendissent bien amples, viendra icy devant nous deux

soy justifier, s'il peut, de ce en quoy tu le blasmes. Car V ainsy pourra estre que, présentes les parties, ou que ton

cœur s'amollira vers luy par ses excuses, ou que ta gloire sera redoublée par son recongnoistre. Il prit jadis comme toy royale naissance et nourreture enfantine en gyron de royne. Sy est ton honneur et ta haute louenge, que tu le mettes en offre de le recevoir en ses excuses et autres quelsconques allégations qu'il voudra proposer, car si du cas qui est commis en toy, tu fais à doloir, aussy se fait à plaindre Âchiles, quant il s'est soullié de tel mesprendre*.

> Vietorieuœ,mB.ûePtLfÏB,

* Yar : des pales^ des limites, oa bien : des palus, des marais, des rives.

* On lit dans le ms. de Paris : Car s*il fait à donloir que faulte si horrible soit en soy commise, aussi se fait-il à plaindre que un si renommé chevalier soit ordoyé de tel crime.

D*H£CTOR. i89

loy répliqne Hector.

Combien que de toutes lésions inférées, ceUes d'honneur souverainement et de mort sont non pardonnables, toutesvoies, pournon refuser équité à nulluy, et aussy pour mieux esclaircir d'entre nous deul la matière, Alexandre, je m'accorde volontairement à ce que tu me requiers et demandes.

La complainte que fait Achiles pour son reprochable exploit, priant anx roys et aux princes qa*ll leur plaise de le supporter.

Si la pitié de ma douleur très-tendre Dieu me souffrist que cœur la pust comprendre, En soulageant ma très-dolente charge, Espoir m'est bien d*en faire roches fendre, Et non pas cœurs, mais ces pierres espandre En feu, en flamme, et convertir et rendre, Noyé en pleurs, tout le monde en son large.

Donc, si mon heur se pouvoit estendre Que ciel ou terre ou homme pust comprendre Le demy mal qu*au cœur me convient prendre Soubs le couvert d'une ombroyeuse targe.

Certes les dieux, mon corps couché en cendre, Auroient bien garni ^ d*un si haut attendre.

D'un grant salut et d un haut entreprendre, Après nager en si amère barge.

Qui veut ses yeux en mon estre mirer Et à grant pois de sens considérer Du présent &it* ma dolente manière.

Pour semblant triste ou pour cris proférer,

^ Muni, ms. de Paris.

* Heu, ma. de Florence.

490 LA œifPLAINTE

Certes ne doit en soy nul ammirer,

Penser aussy, cuidier, ne espérer,

Fors que ce soit à cause non légière.

•Tay les yeux prests à tendrement plorer,

Le cœur enclin à plaindre et souspirer,

La main prochaine à cheveux destirés,

La voix tremblant, comme au vent la fougière;

Et me duit mieux moy-mesme martirer,

Destordre mains, visages déchirer,

Gémir, frémir, voire désespérer

De mon malheur que faire meilleur chière.

excellente haute chevalerie, .

Rois, princes, ducs, toute autre seigneurie*, A qui nature a mis grans biens en œuvre.

Vers vous me tourne à triste voix marrie.

Non par cuidier d'œuvre envers vous mérie, Mais soubs espoir de la vertu florie Qui au trésor de royal sang se cœuvre.

nobles cœurs en vaillance nourrie*.

En qui pitié ne peut estre périe, Honneur esteint, ne raison attarie', Veuillez vers moy vos courages esmeuvre ; Car moy gisant desoubs terre pourrie.

Fils d'un haut roy et de royne chérie, Voy à tousjours ma famé estre murtrie.

Si devers vous grâce je ne recouvre.

Par nom jadis Achiles fus nommé.

Fier, courageux, chevalier renommé,

■ Saronnie, ms. de Paris.

* On Ut dans le ms. de Florence : vaillant corps , o kaulUsse nourrie.

* Amoindrie, ms.de Paris.

D*H£CTOR. 194

L'un des meilleurs du temps d'icelluy eage Puissant de corps, de taille bien formé.

Où Dieu sembloit n*aYoir riens espargné, Riens mis d'oubli, n'aucun biens desprimé Ne en vertu, ne en hautain courage.

Comme un lion, comme un tigre animé.

Car, quant j'estois à cheval et armé £t que ma main tint son acier limé.

J'en ay fait maint haut et terrible ouvrage, Respandu sang, bras et teste semé Parmy les champs où je me suis ramé S Et tant qu'en fin les voix m'ont reclamé Llionneur des Grecs et des Troyens l'oultrage.

Orans et haubc dons m'avoit donné nature ;

Aussy les dieux dont je fus nourreture,

De leurs faveurs largement me partirent.

Et fus taillé par semblant de droiture

D'estre une fois reluisant créature

Et l'un des haulx en gloire d'escripture,

Dont oncques mains en chroniques escriprent '.

Or a esté telle mon adventure

Que par malheur, jadis d'une pointure

En mon honneur je commis fourfaiture.

Par quoy les haulx de gloire me retirent

Et m'ont forsçaint d'une telle ceinture

Que j'en maudis ma réal géniture,

Mon lieu, mon nom, mon estre et ma facture,

Ne qu'onques mais mes mains le desservirent.

Fureur de sang, amertume' de rage, Enfelonny, injurié courage,

\ *««^, porté, dirigé.

-^fi livres eteripvirent, ms. de Paris.

^poBtume, ms. de Paris.

192 LA œMPLAlNTE

Advis troublé, par nature esmue, Pbr leur cuisant impétueux orage, M'ont fait commettre un chaleureux oultrage Et oublier dlionneur le haut parage, . Dont la clarté m*est à terre eschue :

J'ay fait, bien sçay, un piteux vasselage, Fort rabaissié ma gloire et mon estage, Et n'avint oncq au siècle tel dommage Que de ta chose en ce point eschue ; Mais qu'en diray-je en mon propre avantage, Fors que je suis du troncq et parentage Du vicieux humain povre lignage, ^* Dont la foiblesse est en tous lieux conçue?

Si la fureur non à temps refrénée

A ma raison forclose et formenée

Par force à faire œuvre si despiteuse.

Quant la fureur a esté terminée,

Et que raison m'a esté ramenée,

J'en ay souffert douleuV si attainée '

Qu'oncque puis n'eus vie déliteuse*.

J'en ay ma main de faulte condempnée,

Mon bras maudit, ma face déclinée.

Et par douleur de l'aigre destinée

Et de ma gloire a tousjours mais boiteuse.

J'en ay sur moy la sentence donnée,

En démonstrant à ma dure journée

Qu'en royal sang, n'en créature née.

Ne doit manoir œuvre impugnée honteuse.

Le noble Hector, fleur d'honneur, l'oultrepasse Qui en valeur et en vertu surpasse

1 Si (Uiainée, ^vire.

' Délit€Ui€, douce, pleine de plaisir.

Ii*aigreur, Faspresse et la fierté du monde, £t qui tout seul tant de prouesse embrasse, Autant de gloire et de haut los atasse, Comme le siècle en son trésor amasse Jusqu'à quérir le parfont de sa bonde, Sien sçay qu'en plainte et en diure menasse Sa voix me charge et sa douleur me trasse Ht en aigreur il quiert, il prie et chasse Qu'honneur me froisse et gloire me confonde; ^ais soubs Toctroy des dieux que je pourchasse, J'en pense à rompre aucunement la chasse, <3uant j'en verray le lieu propre et espace, Xà où faudra que de tout je responde.

3^our tant en yous, o seigneurs S je respire;

lAon mal, mon grief, vous envoyé et souspire ',

Comme à sensible entendant ' baronnie.

fii j'ay le tort devers moy et le pire,

3Pour tant en vous ^ ne me vueilliez despire';

Car j'ay tiré de royaume et d'empire,

€om vous, jadis naissance et progénie.

Sang me conseille et nature me tire

De mettre en vous ma playe et mon martire.

X'un noble cœur, volentiers l'autre attire ;

Dieu a noblesse en celle forme unie.

Si donc en moy riens se trouve à redire.

Veuillez un peu de mon support escripre.

Et vous ferez, pour à honneur suffire,

Ce qu'appartient à royale maisnie.

^ ^eri vous, hauts princes, ms. de Paris.

^^ ^u lit daDs le ms. de Paris : Bi vous envojfs le grUf dont Je souS"

-attendant, ms. de Paris.

Sn tout, ms. de Florence.

^ lkspire,méi^tiaBT,

TOH. n. i3

194 LA œMPLÂTNTE

Comment iiezandre incite Achiles woj excoaer vers Hector^ etooomient Achiles, après plusieurs diflcultés, 8*7 accorde.

Fils de Péleus, 6 Achiles, p&rtj du très-haat lignage magnifié, dont les dieux ont fait naistre singulières vertus, mais, en forlignant de tes pères par ta jadis débridée fureur, forclos maintenant de nostre siège des preux : icy te viens rendre spectacle de nos yeux, et en réparement de ton honneur, si tu peux, informe et contente les haulx hommes, lesquels, en doulousant la playe du Troyen, complaignent aussy la faute de ton honneur. Faire le dois, car aucunes fois cause non justifiée porte condempnation plus que desservie. Pour tant parle à Hector. Tu es le fils du roy Péleus et de la royne Thétis : recongnois od tu dois et te justifie où tu peux ; et qui as le monde esmu contre toy par fait, fay qu'en satisfaisant à partie, tu regaignes par beau parler'. Hector n'est encore desmu de sa noble nature de jadis. Vif, il fut raisonnable, et mort tu le trouveras humain. Procure ton pardon, en offrant honneur là od tu as inféré vilonnie. Certes, en ce faisant, tu acquerras gloire et vaincras ton ennemy, et qui plus est, tu mettras fin éternelle à un débat jà trop longuement duré entre vous deux.

ACHILES.

Certes, Alexandre, bon fait à croire, que au germain de Jason*, Achiles, moult poise la mort du Troyen, com-

* On lit dans le ms. de Paris : Car toi qui par ion fait as esmu U monde contre toy, tu dois tant faire qu'en sati^aisant h partie, tu U rapaises par beau parler,

* Eson, père de Jason, était frère de Péléas que ChasteUain confond avec Pelée, père d'Achille.

bien qu'entre les siens progéniteurs et les miens, oncques n'y eut guaires d'amour, par quoy si encore la hayne y dure en nostre endroit, ce n'est que de nature, Sy sçay bien toutesvoies que la paix y 'seroit bien séant, et que par la droiture des dieux la mort requiert estre réconciliée, souverainement yceste procurée par moy ; mais, moy recongnoissant mon meschief et mon mésadvenu malheur, dont mille fois plus fay estime de la manière que du fait, ne sçay, Alexandre, si après si griève et criminelle œuvre ', me doy offrir à si griefment offendu prince.

ALBXANDBB.

Certes ouy.

ACHILES.

Et ne sera, penses-tu, sa playe rafreschie soubs la vue ^ de son întérimeur?

ALEXAKDBB.

Khje cure de ce. J'ay obtenu de luy, que en l'honneur de royale dignité que tu as blessée, puisque mort ne peut estre remise à vivre, que tu viengnes à réparement, là où droit d'honneur le te souffrera rendre ; car de la mort, qui procède de guerre, ne fait-il poids, pour ce que une fois le convenoit cheoir par toy ou par autre, mais d'estre occis sur aguet, seulement luy cuist.

ACHILES*

Or te seuffre, Alexandre, un petit, et je y vais.

* Après si çrandement scandalisée œuvre, ms. de Paris.

* Fenue, ms. de Paris.

ALBXANDBB.

Et je te seray moyen et avançeur de ta paix.

Comment Acbiles, devant le siège des preux, présent Alexandre, fkit ses ezcases à Hector en eondempnant sa fkute ; et comment Hector, réconciliant Achiles, le renvoyé à paix.

glorieux excellent Hector ! aigre bras, oultre estime chevallereux, de qui tant et tant de fois ay voulu attempter, mais ne pus oncques tolérer les vertus, victeur invincible par nul chevalier , mais prosterné aventureusement par victoire non claire \ soubs espoir que tu à ceste heure ne différasses un peu de ta mort, donne aucun oubli à ta douleur, cesse à ton ire, et souffrance à ton ennemy. Je Achiles mespris, viens vers toy essayer si recongnoissance de ma faute pourroit réparer Toffence de ta hauteur, et si titre dlionneste excuse en ton endroit voudroit ombroyer la honte d'un fils de roy.

BBCTÔR.

Parle.

ACHILES.

Hector, doncques pour titre, je te ramembre comment les f elles et adverses fortunes du temps jadis entre les tiens et les miens haulx progéniteurs, ont nourry longues et diverses rancunes, ësquelles plusieurs de nos plus haulx et des plus chers parens à deux lez adonc sont succombés par glaive, et sont venus les nobles et glorieux

> Par une infime main deeldchée, xns. de Paris*

ITHECTOR. «97

lignages çà et là à désertion, à ruyne et à fin confuse, comme par toy et par moy appert, qui y sommes exterminés , et aussy par la ruyne de nos propres régions et cités desracinées de parentage. Hector, tu sçais comment les tiens furent premiers injurieurs de mes prochains, et que moy obligé par nature à mon sang, me suis exposé constraint vengeur de leur querelle , laquelle chose exercitant à mon pouvoir et en soustenant les faits à la roideur de mes espaulles, les dieux, peut-estre en faveur des Grieux ou par envie de ta gloire, ont voulu abréger tes jours, et ont ta mort, dont il mepoise moult, terminée entre mes mains, certes à honnorable et juste titre, si Texécution en fust honneste. Mais, parce que ta hautesse, et non pas sans cause, se douleuse de moy et allègue double mort estre en toy redoublée, dont l'une est naturelle, et l'autre intoUérable, 6 Hector, icy te prie, espargne ton ennemy et souffre un petit, s'il est possible, de ta fureur; car, toy occiant Patroclus, mon très-amé, trèschier et cordial parent S logé au trésor de mes entrailles, en l'espargne de mes amours et de mes faveurs, ', certes fureur tellement m'esboullist, le sang aveugla mes yeux et me incita à vengeance, que sans regard de toy, ne qui tu fusses, ne où tu fusses, ne comment tu fusses tourné ou à face ou à dos, je te envahy, et de mon malheur et de ta propre infélicité, non pas par ma vaillance, ne par ma chevalleTie,mais par rage de cœur furieux, te renversay mort. Hector , très-noble Troyen, ceste mienne fureur desréglée et desbridée, ne peut-elle porter ceste excuse, ne peut-

> Mom triiHiiméetmHn, et mon très<her e^ cordial et trèi<her parent, DM. dePulB.

* Au eafrei de met /ateure et de met intHnsèques peneéee, ma. de Pvif.

elle soiistenir ce fardeau , ceste œuvre cominise et ceste mort perpétrée en ennemîsté de guerre', en mortalité de bataille, là où à un chascun, convient ou prendre mort par autruy ou la inférer & autre. noble Hector, si tu ne pardon^es à la fureur, pardonne au moins à la loy invincible d'amour et à la faveur consolidée avec mon trèscher parent et amy Patroclus, que tu occis, voyant mes yeux, et lequel je vengeay, ne sçay comment, à vue estainte, de main aveugle, duite, non d'un chevalier, mais d'un furieu;^ démoniacle' et hors de sens. Tu es mesmes çeluy qui congnois comme amour lie, et comme fureur enflammée en cœur injurié ne peut estre résistable. Donc, et si je suis ton occiseur d'adventure, pour tant, que pas ne Tay fait à la valeur de mon corps, et que ne me veux attribuer à gloire, tu aussy tant plus y doibs reffraindre ton yre. Car peut estre que toi-mesmes m'eusses intérimé, si tu eusses apperçu ma venue, et m*eust fureur mené à mon cymentière, là où fortune infélice par moy te prépara le tien. noble et vertueux chevalier, et quantes fois ayje essayé la force de ta main, et quantesfois me suis-je présenté en front à la fureur de ton espée, que je toutesfois tout le meilleur des Grecs et le dompteur des autres Troyens, oncques ne pus endurer ton chapplis M Donc, si t'ay esté ton ennemy à occasion de juste querelle, et que mort t'a esté aveuglement inférée par ma main, pourquoy céleroye-je ta gloire? Pourquoy ne ramenteroye-je ta chevalerie, ta h^ute prouesse , ta non pareille vaillance soubs qui et à qui, constraint de le confesser, je ployé Teschine, j'encline le chef, et te donne et exhibe lieu de révé-

*■ Sn injustice de guerre, ma. de Paris.

' Démaniade, insensé.

• Chapplis, combat singulier. Voyez tome 1% pp. 225 et 319.

D^HËCTOR. i99

rence avec tout honneur? vaillant Hector si ma main s'est opprobriée en ta mort, au moins par avant icelle honte, luy demeure la gloire de t'avoir osé impugner souvent, toucher ton heaume, provocquer ton yre et enaigrir ton courage sur moy, dont les armes congnoissoye trop foibles contre les tiennes : sy en pryse mon bras et en glorifie ma valeur, ne fust le coup survenu, dont malheureuse fortune, ennemie de mon honneur, m'a fait le pouFchafi; Hector, ce ne fut pas ma main, qui te enversa mort, ce ne fut pas aussi la lance' du fils au roy Péleus , mais ce fut la malheurée et confuse fortune d'Achiles forlingné, lequel, s'il eust obtenu sur toy honorable victoire, se renommast glorieux fils de roy, où maintenant, comme déshonnoré victeur, ne se ose réputer .que à demy povre chevalier, si ce n'est toutesfois que ta grâce, 6 Hector, dispenses paisiblement sur ma faute, et que ta hautesse considère les humaines passions, qui les hommes, en diverses natures, en divers cas et en divers temps, fréquentement molestent et desvoyent, et que nulle vertu n'est baillée si claire de nature qu'elle ne puisse branler ou estre ternie par infestation de senestre fortune. Hector, entens doncques à ta gloire, et reçois ma louenge, que je, non par adulation ou par flatterie, mais par mérie droiture, profère à ton appartenir. Bapaise ton ire; pardonne ce qui est irréparable, et seuffre à œluy qui sa honte ne oœuvre, recouvrement de quelque peu de son honneur, et quelque peu de support honnorable, à son los non grevable, quant tu en es requis. Sy te prie, ô Hector, en ta hautesse de fils de roy, pardonne à un autretel , ton mesfaiseur.

' râpée, ms. de Florence.

ALBXANDBE.

Hector, oyez les excuses de Achiles, qui certes sont naturelles et humaines, et vu que de son douloureux meschief il se soubmet à ta mercj et si à ton honneur, certes que par loy d'honneur et de nature , tu luy dois pardonner.

Achiles, attendu que en repentance de ton cas, tu recongnois ta faute, et considéré qu'en titre de haut homme nulle vertu n est greigneur, ne de tel los, comme d'oser pardonner grant injure, en nature et courage de fils de roy je te pardonne. Et ignorant tous mesfaits passés, et pour tes autres chevaleries maintes dont bien suis expert, il plaise aux dieux te donner siège emprès nous, et moy en recouvrement de ton los je le te accorde, et va en paix.

CONCLUSION DB L AOTBUB.

Seigneurs royaulx, et vous tous nobles hommes,

A qui les los et les gloires sont prosmes

Et les records que Ton escrit en livr©,

A un chascun, selon son estre et vivre,

Içy vous est baillé vielle matière.

Cas d'un grant poix et d'un très-haut mystère,

Du quel, qui bien le veut en soy comprendre,

Grant bien, grand fruit en peut tirer et prendre.

Sy lui doibt bien savourer et luy plaire

Et à ses yeux Tavoir pour exemplaire ^

' On lit dans le nu. de Paris : Cest un mfrouer de trè^-nobU eaem^ plaire.

D*H£GTOR. 20!

Et pour miroir d'un noble contenir' Pour en honneur vivre et vertu tenir.

Car plus sera Thomme de haut estage, Plus digne en terre et de haut* parentage, Plus en fortune, et plus noble en nature, Plus enrichy de grâce ou d'aventure.

Tant plus luy peut servir en advertence Et plus donner d'effet et de sentence.

Entendez bien : la chose sy est telle; Car grant estât, ne haute parentelle', Quant de ses droits devoirs noblesse abuse, Ce n'est pas cas sur quoy doit prendre excuse'; Ains d'autant plus se rabaisse en sa faute Que plus appert et glorieuse et haute*, Et n'est si haut glorieux nom, ne titre, Que par le ray d'un vicieux esclistre Foulé ne soit et à terre abattu Et retiré du siège de vertu, Sur quoy honneur couronne les parfaits :

Vueille ou non vueille, il en sera sy faits.

Seigneurs, pensez à ce que cy j'expose; Car vray honneur est une digne chose % Qui si petit ne prend de vitupère Qu'incontinent la tache n'y appère ; Par quoy plus est précieuse en couleur.

Quant l'orde' y est*, plus doit estre douleur.

Ce vers manque dans le ms. de Paris. Il est remplacé, une ligne Wub iMW^ par le vers suivant :

Chascun de vous mette peine à retenir.

* J)e plus grant, ma. de VsaïB,

* De haute, ms. de Paris.

* Jhnt te peut prendre excuse, ms. de Paris.

* On lit dans le ms de Paris : Quant plus appert sa gloire estrehaute.

* Sose, ms. de Paris.

^ Varie, la souiUnre.

* Quant orde elle est,ma. de l?saia.

202 LÀ COMPLAINTE FHËGTOR.

Vous en avez exemple de mémoire Pour à jamais, en la présente hystoire.

Sy prye à Dieu qu'elle soit bien voulue; Prenea^n gré : George vous en salue.

-^ aLJ H C^ "

LE MIROER

Vous, nobles gens de tous estais divers, Vivans, régnans par le monde univers; Vous tous, seigneurs et nation gentille, Qui, en Tabit de nostre foy couvers, Portez les corps afublés et couvers, Les chiefs luysans, les titres descouvers, Les haulx possès et la gloire fertille, Icy livrez vos esperits ouvers ; Donnez entente et escout à mes vers ; Soyez benings, non rudes et pervers; Rendez-vous sains à ma doctrine utille, Durtés et froids vous rendent les yvers, Et le printemps, fleurs, fruite et arbres vers; Donc, qui amez honneur, non le revers, Prestez-y sens et oreille subtille.

Le temps de huy vous évoque et escrie ; Honneur semont et noblesse vous prie

■ Pablié diaprés le manuscrit 120 de la bibUofhèqne Lanrentienne, à Florence, ooUationné sar le manuscrit 91688 de la bibliothèque de Booigogne et le mannaortt 783 de la Bibl. royale de hàf^e.

204 LB MmOM

Que içy yenllez songneusement entendre.

Et qu*en saison diseteuse et tairie, Vostre vertu naturelle fleurie.

Se boute avant et s'espannisse et rie, Comme un bourjon soubs la rosée tendre; Car, là où est fertilité périe, Salut forclose et povreté nourrie, Yig^e féconde est plus de près chérie.

Et tant en est plus précieux Tattendre :

Ainsy est buy, noble chevalerie.

Besoing s'attent à vostre seigneurie.

Et vous requiert, par foy de vostre hoirie.

Qu'en luy vouliez cœurs et désirs estendre.

Dieu, entre ceux de lliumaine nature.

Souvent vous crée excellens en facture.

Et singuliers en toute grâce exquise ; Vous baille corps de plaisant compassure.

Richesse, argent, vigoreuse membrure.

Cœur ennobly, spécieuse figure.

Vertu naïve en propres faits acquise ; Vous fiedt les cœurs enflambés en ardure.

Hardis et fiers en toute chose dure, Souffrans et forts en chaud et en froidure.

Et non tost mus pour offenoe surquise.

Sy fault entendre, et sy est bien droiture.

Que tels hauts biens, à si comble mesure, Ne sont infus en nulle créature Sinon à fin singulière requise.

Le soleil fit pour le siècle esdairer.

Pour embellir son venure et décorer, Et pour servant estre à Thomme et propice; Les peuples fit naistre pour labourer»

Planter jardins, terre fendre et arer^ Harchans, bourgeois, pour en sens procurer Durable estât et honneste police ; Prélats et clercs pour TÉglise honnorer.

Pour dévots estre et en foy aouvrer, Pour paix prescher et pour yray proférer :

Chascun en charge et poix de son office.

Mais vous, s'en vous est sain considérer, Vos faits, Tos mœurs, il veut faire mirer.

Et vos beaux corps des autres préférer, Par vertu sourdre et maintenir justice.

Du mois de may la garnison jolie, Ce sont verdeurs et mainte fleur polie.

Odeur, beauté campestre, aromatique.

Vergers garnis de rose et d'ancolie, L& où les cœurs, wis' de mélancolie.

Cueillent la joye en larmes amollie, Soubs la douceur de ramage musique; Hais le trésor et richesse embellie De qui la terre a longuement faillie, Et dont à dur plus est morte 6t pâlie.

Ce sont vertus et honneste publique.

Qui en vos cœurs, au bon fons multiplie, Doivent jeter mainte fleur accomplie Et, en monstrant leur nature anoblie.

Parer le monde et la foy catholique.

Besoing m^astraint et charité conseille, . Qu'envers vous crie et que vous je resveille Vos cosurs, vos yeux, vos esperits nobiles, Et,qu'en faisant longue estudie et veille,

* iiftff (de tffWfe), labourer.

» Fa, vides, libres.

206 LE MIRCffiR

P&r grand ardeur je m^essaye et trayeille D'en vous mouvoir vostre ententive oreille, Vos clers et haulx entendemens habiles :

Par quoy, s'en vous a veine qui sommeille, Je vous prie donc d'en susciter la treille, Et que le coeur s'expose et appareille A enfonser ses mémoires labiles, Et, qu'en notant mainte estrange merveille, Dont aujourd'huy le monde s'esmerveilte, Et dont en moy hideur ne prend merveille, Yeuilliez doubter conséquences mobiles.

Ouvrez vos yeux, espardez vos lumières.

Notez l'envoy des drues messagières, En plusieurs lieux sur les terres transmises. Et dont la bide et les menaces fières Doivent donner horreurs très-encombrières Parce que sont divines oficières, Et de sa main créées et commises.

Le roy Sathan, le prince des fumières, N'a-il essours ses tentes et bannières?

Ne sont à luy et à ses mains meurtrières Grand part du monde et régions soubmises?

Certes sy sont, les preuves sont légiôres.

Et les raisons si clères et entières Que je crains fort près estre de nos bières Les uns longtemps escriptes et promises*

Voyez les cas qui en couvert se pondent, Qui, à tous lez, ensemble correspondent, Et tout à plours contendent à ruyne; Voyez les maux qui par le siècle habondent, Qui, tout à un, se addonnent et accordent, Tout sur un point leur concurrence fondent Et dont le chief est des enfers royne.

Voyez, notez les cités qui se fondât»

Lee régions que fortunes confondent, Les haulx divins manoirs qui se deffondent Et viennent tous de grand pluye à pluyne.

Quant est à moy, je ne scay où redondent Les hideux cas qui en mes yeux s'absoondent ; Mais si pour nous les yeux Dieu correspondent, Je n'y voy riens que doideur et bruyne.

Tournes vos yeux ou mettez vos candeUes Vers Orient où sont les infidelles, Qui, de repos vos vies désasseurent. Vers Nort, vers West, où autres gens crudelles, Tendent aussy à vous les faire telles, Et en la foy de leurs dieux sans tutelles.

Promettent mort et douleur vous asseurent.

Boys, princes, ducs, puissances temporelles, Tout partout sont remplis de querelles, D*orgueil, d*ayr, d'envies corporelles ; Tous en Tun Fautre à destruire labourent.

Tendent à fins, ne savent mesmes quelles.

Fors à malheur et hontes éternelles, Quant n'ont les cœurs et vertus naturelles D'entendre au bien, quant les ca& y occeurent.

Quel espoir ay-je au sainti royal thronne, France jadis la ferme championne De nostre foy, sainte et victorieuse, Dont la très-haut resplendissant couronne, Donuoit au siècle en tant qu'il avironne, Soûlas, refuge, amour, justice bonne, Transquil régner et vie glorieuse?

Or aujourdliuy malice y esperonne.

Envie y cœurt, discordance y fleuronne ; Et, n'y a pas tant de nourrins en Bonne

SOS LE MIROER

Qa*il y a mains de vices curieuses.

Pftr quoy, quant voy le mal qui y foisonne, Bt que vertu se part et dessaisonne, A peu conclus et à peu je raisonne Qu*il ne s'en traye attente furieuse.

Tous pensemens ne sont pas bons à dire.

Et n'est besoin de tout mettre et escripre, Et dont paour fait prendre conjectures; Mais quant mes yeux sur tout le monde tire Sur France, Espaingne, Italie, Empire, Sy n'apperçoy-je où je me tourne et vire.

Que verge preste ou réaies battures.

Tout et partout gouvernement s'empire ; Vertu languit, félicité souspire.

Honneur s'estraint, nature trait au pire, Noblesse enfouie et temist ses natures, Foy affoiblit, justice se retire.

Raison s'endort, pitié souffre martire, Dont je voy riens, si tant vous peut suffire, Que paour grant de dures aventures.

Racine aucune ont tous avénemens.

Principes tous et tous commencemens Ont une fin certaine terminée, Jà soit ainsy que par vrais jugemens Les humains cœurs, ne les entendemens.

Ne peuvent prendre, en leur conçoivemens, Le temps précis sur quoy est ordonnée; Mais, par plusieurs longs conjecturemens.

Par haubc regards, par experts sentemens, Par maints divers subtils disposemens.

Voit-on bien sourdre une dure estrivée, Dont par re^d à aucuns fondemens, L'œil juge bien tendre à déclinemens

Fftys, citéSi terres et tenemens, Ou estre près de fin exterminée.

Les Orients jadis tant redoubtables, Les Grecs si haulx, si forts, si réputables.

Si pleins d'engin et de sollicitude, ITonlril perdu leurs fers espoentables, Leur bault régner, leurs glorieuses tables, Leurs haulx palais, contournés en estables.

Serfs aujourdliuy à vile multitude?

Quant donc si haulx royalmes et notables, Si nobles gens en tous fais racontables, Sont deyenus à fin si lamentables Par leur orgueil ou autre ingratitude, Pourquoy seront nos duretés estables.

Nos corps asseurs, nos fortunes traitables, Là où sont tant de maux insupportables Que gloire en fuit, sy fait béatitude?

Mettez en tout vos seings et estudies :

A dure mort vont longues maladies, .

Et roide fièvre et foiblesse piteuse. Divins escrits et autres prophéties.

De vérité, non de fables, farsies.

Malgré nos cœurs à testes endurchies.

Prendront leur fin ou douce ou despiteuse.

En vos mains sont toutes les monarchies.

Le seul règ^e sur toutes girarchies, Le dos ultime où terres sont saisies.

Le derrain sceptre emprès force doubteuse.

Sy en seront les premières ravies, S'attendre peut fortune à ses envies ; Mais n'y a mais pour le salut des vies , Fors que Dieu doinst sa grÂce respiteuse.

foa. Ti. 14

210 LE MIROER

noble gent, noble exoellent royame,

Ce qu'envers vous Mnay me tourne et dame

Et vous adresse aigres raisons pointues,

Ce ne fait pas désir qui vous diffame.

Ne qui vous quiert à rabaisser en famé,

Mais yray amour, qui me point et affi&me

Pour tousjours voir vos gloires ramentues.

Le cœur vous sert, ma nature vous ame;

Yostre honneur quiers, tristeur m*est vostre blâme ;

En vostre los vous offre corps et âme ;

Par mes mains sont vos loenges vestues

De pourpre et d*or et de perline flamme,

D*odeur sentant plus précieux que basme ,

Et tant que mort me sépare et entame,

Par moy seront vos pointes combattues.

Mon désir n'est qu'à faire remonstrance

A vous, très-haulx nobles hommes de France,

De vostre los et étemel durée.

Et de vous mettre en vostre souvenance

Le vray debvoir, la haute appartenance.

Qu'en mœurs, vertus et autre oontenance

Vous duit et siet par nature espurée ;

Car là où Dieu met de biens habondance.

Beauté de corps, gracieuse accointance.

Si vertu noble y est en deffaillanœ.

Bien doit tel faute estre endroit soy plorée.

Ains veut nature et loy par son usance.

Que un noble corps soit noble en congnoissance,

Cler en vertu et plein de reluysance,

Ou sa vie est non à droit naturée.

Non, vos beaux corps resplendent et reluysent. En la hauteur des titres qui vous duisent.

Sur quoy tel fois nature est présumée ;

Ains les beaux noms qui, sans firuits se déduisent, Et follement se portent et conduisent, Ce sont iceux qui mesmes vous séduisent Et font avoir bastarde renommée.

Mœurs et vertus les baulx titres construisent, Taches, viltés leurs dignités .destruisent; Là où les faits et hautain titre nuysent.

Très-sobre y doit la gloire estre estimée ; Mais où les faits que les nobles produisent, Sont de semblable aux cœurs où ils se puisent, Et qui d'honneur tous leurs désirs en duisent. Là est noblesse entière et consommée.

Ne seulement en vostre roide espée, Ne en vertu de vaillance attemprée, Gist tout le fait, ne le fort de vostre ordre, Ains la plus part et la plus haut rampée Et dont salut en peut grigner grippée, Gist en clarté de mœurs non encoulpée Et en tel vie où peuple n*a que mordre ; Car, noble gent d'ordure enveloppée.

De vice empaint, de vice .occupée.

Comme un oiseau prend l'autre à la pipée.

Un dissolu en fait cent mille estordre Et fait vertu toute estre dissipée.

Perdre salut, foy estre décopée, Honneur fuitif, vergongne estre estoupée, Et grâce Dieu d'ensus le monde estordre.

Se à rose ardant duit odeur précieuse, A fleur en may beauté délicieuse, Clarté au ciel, et vérité au livre ; Se à rubis, perle ou gemme précieuse Duit vertu digne et garde curieuse ; Plaisant maintien à dame gracieuseï

SH LE MIROER

A beau parler, beau stile qui enivre; Si grand los duit* à terre fructueuse, Chierté à herbe utile et valueuse '; A chief royal, couroone somptueuse, .A beau faucon, esle* vite et délivre :

Encore à vous, noblesse copieuse, n vous duit mieux, par loy substantieuse Et par nature et gloire ambitieuse, Avoir vertu, vergongne et noble vivre.

Pourpre couleur, ne peinture azurée, Cristalin ciel, ne resplendeur dorée.

Ne sont si beaulx qu*un haut noble courage.

Nature aussy, qui tant est décorée De chier trésor et de haulx dons parée, Au plus parfait de sa gonde estorée, N*eust eu si cher, si précieux ouvrage.

La terre en soy en es^ plus honorée, La foy s*en sent plus riche, et bien eurée, La court céleste, la toute énamourée; Dieu y prent los, tranquillité, ombrage.

Salut en prend longue estable durée; Paix, noureçon; vertu, foy asseurée; Honneur, haut siège et gloire désirée; Et ciel et terre en font feste et parage.

quel malheur et quelle douleur dure Quant «un haut nom s*embrouillit en ordure, Et du vrai cours de son droit se dévoyé.

Et sa très-noble et excellente nature Meffait ternit de blasme et de laidure ; Sa souvent riche et florissant verdure

* Duii, eonyient.

■ Var : Vertueuse,

• £sle, aUe.

Oaste en méeuB et en &ngeu8e yoye !

Certes, mal duit à toile créature D*avoir llionneur, la gloire et couverture D'un tel manteau, d*une telle parure Qui yeux déçoit et soy-mesme fourvoyé ; Ains devroit mieux celer sa géniture Et porter nom selon sa nourriture, Dont, s'il en est aucuns à Faventure, Dieu tout amende, et sa grftce y pourvoye !

Clercs et prélats, par doctrine et science, S'acquièrent ^eurs et fruits de sapience, Et, en tel rais, leurs chiefs reçoivent gloire Et leur donne-on en sièges préférence.

Voix en conseil, en quarfour révérence, Pour leur sçavoir et acquise apparence Et qu'en eux gist de sens le répertoire ; Mais vous, seigneurs, extraits d'autre semence. De qui les fons et noble conscience Sont, par nature et naïve excellence, Duits et constraints à venure ^ notoire, S'en vous a gloire ou g^nt magnificence, Honneur, bon los et vertueuse essence.

Cela vous fait nature estre en présence.

Qui de tels faits vous instruit la mémoire.

Soyez si faits que vo coeur vous donra Et que fortune à vostre eur suffira.

Nobles de nom ou nobles de noble œuvre; Hais par vous seuls, quant vertu y sera.

Si paix salut jamais au monde aura.

Par vostre cause et par vous adviendra, Et vos vertus en feront la recœuvre ;

> Var : A nohU œuvre.

su LE MIROËR

Et d'autre les, quant tout y languira Et tout y chorra et tout y branlera, Et que seurté ocBur d'homme ne sçaura.

Par vos deffauts, cela feres esmeuvre ; Et Dieu là haut sur vous se courcera, Fors que h droit le corps vous punira ; Peuple escriant en haut vous maudira Et de leur doy en feront la desoœuvre.

Par vous languit ou ressourt Sainte Église, Par vous possède ou elle perd franchise, Par vous resplend ou par vous est ternie ; Par vous font rois et princes haute emprise.

Par vous font-ils meschief que je desprise, Par vous leur vient ooustume bien apprise Ou par vous font honte à leur progénie ; Par vous justice est en haut siège assise.

Par vous droiture est équale et massise.

Par vous treuve-on stabilité rassise ; Par vous la terre est de salut garnie, Et au rebours, par vostre anéantise.

Par vos viltés dont vous faites cointise, Ciel, terre et mer où vous avez hantise, Tous sont infects de vostre vilennie.

Soyez, vous pry, vrais nobles et parfaits, Non pas par nom, mais vrais nobles par fiaits, Visans à Dieu et à tout noble affaire.

Dieu, pour miroer, vous a créés et faits.

Vous a donné honneur et cœurs et faits, Affin que ceux quy sont plus imparfaits, T puissent prendre exemple de bien faire, Vertu loable et excéllens biensfaita.

Ce sont les points dont vous serez reffaits.

Et dont au ciel vous serez satisfaits,

DES NOBLES HOMMES DE FRANCE. âl5

Et dont la terre en soy a plus affaire ; Pensez-y bien, ains que soyez meffaits, Ou, s*en vous a laidure ou meffaits, Purgez-les tost, aîns que soyez deffaits.

Ou Yostre honneur ne pouvez pas parfaire.

Si par soûlas en vous je m'entroublie.

Non par doctrine ou arrogant folie,

Mais par amour que je ne perds pour sommes,

A un chascun de pardon je supplie.

Ma plume est mal de riches mots emplie;

Pour le mal mis le chief encline et plie.

Le bien est tout à llionneur des preudhommes.

Donc, s'en moy semble avoir mélancolie

Sur France, appert, la région polie,

D*excus requiers, mais tant vous en deslie :

Dieu ne fit oncques deux Troyes, ne deux Romes,

Ne fera-il deux Frances, quant faillie

Sera la nostre, assez jà affoiblie.

Prenez en gré, mon œuvre est accomplie :

C'est un miroer pour françois nobles hommes.

m ^fiS N tr^ ^

Page 1