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Pour avoir la déclaration des hauts et puissants faits du très-haut et très-puissant duc Philippe de Bourgongne, il me semble séant de ramener à mémoire et par un court et en abrégé, les hautes et claires fortunes principales de son temps, la hautesse de sa vie et de son règne, ensemble la composition de sa forme et de sa physionomie, avecques
1 Ce texte a été collationné avec soin d'après un Ms. de Florence (Méd. Pal. 120), deux mss. de Paris (Bibl. imp. 5311 (Lamare 9837"), et Bibl. SWïeneviève L. f. 6.), et trois mss. de Bruxelles, les deux premiers nM 14839 et 21688 de la Bibl. de Bourgogne, le troisième appartenant à M. Molenschot.
Chastellain avait d'abord eu l'intention de faire figurer dans sa chronique ces portraits du duc Philippe et du duo Charles. On lit en effet dans le Ms. 21688 de Bruxelles, cette phrase tirée de la chronique : « Premiers que plus avant procéder en mon conte, ne que je entre en, « histoire du nouveau duc son fils, il m'a semblé séant de ramener à « mémoire icy et par un court recueil, leur hautes et clères fortunes. » Plus tard , il résolut d'en faire un travail distinct. Voyez tome V , p. 243.
la qualité de ses mœurs et de ses vertus, dont, après mort, comme de tous autres clairs hommes, on peut licitement parler et sans reprise. Et à ce faire m'ont ammonesté deux causes, dont Tune est que en mettant tel et si clair homme en sépulture l'on doit tistr# toute sa gloire en un ensemble, en faire drap et couverture de sa tombe, et les perles de sa splendeur mettre à son front par ostension sempiterne. Autre cause et seconde sy est que peut-estre tel pourroit avoir vu et oy ce que j'ay escript de luy par ses années, qui n'aura retenu et escript en sa mémoire ce qui $n est, l'tiurp coulé et mis en oubli par temps wtre deux, ou tel pourra voir l'histoire du fils, qui celle du père ne vit orjçquçs : par quoy, en tournant sçs yeux en yceste, pourra capter de la gloire du père la hautesse sommière. Ce duc Philippe doncques entra en règne en Tan de Jésus-Christ mil quatre cent dix-neuf, régnant en Borne souverain pasteur pape Martin; empereur, Sigiraond roy dç Bofcesuoe; roy en France, Charles VIe du nom; ea Apgjeterre, Henry, fils* de Henry de Lencastre, qui travailla Frouce. Cçstuy duc en son commencement eut maint dur affaire encontre les François pour la mort de oop père, et le para Dieu de victoire en bataille contre eux emprès Abbeville. Mena depuis ses guerres en France par capitaines, et par guerres qui luy survinrent es païs de mer çà bas, s'y employa en personne; et maint dur affaire et pénible eut en Hollande encontre madame Jacqueline, sa cousine, et encontre le duc de Glocestre, en Hayqau ; vainquit Anglois en bataille à Broussave ' ; conquit Hollande, Zellande et Frise, sur ses ennemis; se fit mambourg de Haynau et des pays dessusdits , non pas comnie
1 Brauwershaven.
DU DUC DE BOURGONGNE. 2i5
tyran conquéreur, mais comme vray hoir de la dame qui l'en vouloit estordre. En ce pendant, François etEscots travaillèrent Bourgongne; mirent siège à Crevant; et les Bourguignons, mis sus pour y obvier, convinrent en bataille contre eux; et y eut dure tuison et grande effusion de sang, et y obtinrent Bourguignons victoire, sous le nom de leur duc. En semblable en advînt au pays de Bar, là où le mareschal de Bourgongne vainquit en bataille Allemans et Lorrains et le duc Renier d'Anjou, duc de Bar et de Lorraine, qui y fut pris. À main forte tint le roy Charles toudis hors de la Loire ; et les François qui avoient saisy Bourgongne, une grande part en chassa dehors. Le duc de Bourbon, son se rouge, il humilia par armes, Tenvahy au plus fort de ses terres, le quit jusques à Belleville * par siège, la subjugua par force et fit toute la noblesse bourbonnoise croller sous sa crémeur. Devint mu de pitié depuis sur la couronne de Frapce * et sur l'affliction de ce royaume, entra en pacification avec le roy Charles, et le tira à amende honorable et profitable, ce qu'oncques plus n'advint; se deslia des Anglois par abso-
1 En 1434, les Bourguignons, repoussant une attaque dirigée contre leurs frontières par le duc de Bourbon, s'emparèrent du château de Belleville que défendait Jacques de Chabannes. Le duo de Bourbon se vit réduit à rendre hommage du château de Belleville au duc de Bourgogne.
* Philippe avait toutefois songé à ceindre lui-même la couronne de France. Voyez tome I", p. 72, note 3.
Plusieurs Mss. de la Bibi. de Bourgogne retracent ces projets ambitieux. L'auteur du mémoire n° 9949 rappelle au duc Philippe qu'il descend decChartamagne et que Hugues Capet ne toi qu'un usurpateur. Dans Je mémoire n° 9951, on se borne à établir qu'il peut revendiquer légitimement la Guyenne, la Champagne et la Brie, comme descendant de Marie de Champagne, femme de Baudouin de Constantinople, et de la comtesse de Flandre, Marguerite, fille de Philippe le. Long. On observe qu'à ce dernier titre ses droits sont supérieurs à ceux que revendiqua Edouard III.
lution, et se disposa et rendit léal François par conseil de nature ; conquit Paris et Saint-Denis sur les Anglois, et les rendit au roy Charles; fit de sa main, ennemie par avant en titre de vengeance , dèsoresmais serviteresse et léale amie, par recongnoissance de son devoir; vint à la duché de Brabant par succession d'hoirie ; Namur obtint par don des Flamens, mu toutesfois de son tronc.
Défié de l'empereur Sigismond, luy manda que luymesme Kroit quérir avant en son empire pour le garder de peine de venir vers luy. Cest empereur mort, fut adopté à l'empire et le refusa. A la seconde fois après, l'autre empereur mort, qui estoit d'Austriche, le refusa arrière; et la tierce fois le refusa encore du temps de Frédéric le Tiers ; non bien voulu, conquit Luxembourg et tout le pays sur Lancelot, roy de Hongrie ; toute TArdenne mit en sa subjection, Liège en compression de son orgueil, plusieurs fois, et tous les Allemans, ses confins entre la Meuse et le Rhin, à révérence et à crainte; refusa la seigneurie de Milan par transport; autretel fit-il de la seigneurie de Gennes, et en pareil de la seigneurie et transport de Metz en Lorraine ; et tout ce fit à cause et à sens de prud'homme, parce qu'à autres ses parens n'en vouloit faire tort.
Pour évader des Anglois et de leur ordre, mit sus le sien propre, la Toison d'or; le fonda en honneur et en netteté de chevalerie et en destruction de vilains cas, à ceux qui en seroient; le fit dédier et confirmer par le Saint Père Eugène; le mit et le monta jusques es royalles maisons et jusques aux grands ducs et comtes du sang de France, et mesmes par les Allemagnes. Vint devers luy Frédéric, empereur, à Besançon : le conjouit hautement et l'honora de grans dons; racheta de prison le duc d'Orléans; quitta
au roy Renier sa rançon gratis; parvola toute la mer Majore à son navire ; fit aux Mores redoubter ses voiles, et par ses ancres trembler les terres payennes; sauva Rhodes et la délivra de son obsession ; édifia l'église de Nazaret *; en la sainte cité de Hiérusalem et en la Terre-Sainte fit de moult beaux bénéfices; fit de grans secours etprestances sur les frontières des payons; adhéroit tousjours au Saint- Siège de Rome, et quelque tribulation qu'au pape pouvoit courir sus, tousjours il maintint sa querelle ; pour nulle ennemisté, ne faveur oncques il n'en fleschit l'œil; ne pour concile , ne pour roy , ne pour cardinal , ne pour frère, ne pour parent, oncques ne se trouva desmu ; maintint luy seul en son estât Eugène; tous les autres papes après avoit comme pères ; le béatifièrent par paroles et le glorifièrent par œuvres; le recommandoient champion de l'Église et l'escu du Saint-Siège. De paix il usoit en grandes chères, et de guerre en opportunité de causes | ne mouvoit guerres que consulté ; et ne vexa nulluy, sinon constraint. De toute chrestienté les voyageurs se rendoient en sa maison; y vinrent faire armes et los quérir de toutes nations; trouvèrent furnisons & toutes emprises, et y furent tous accomplis; et de multitude qui y sont comparus en divers temps, oncques un n'en partit à refus. Avoit le parement des chevaliers du monde emprès luy, les corps exquis de ce royaume, et entre mille autres d'ailleurs les plus voyables; n'avoit mieux accompagné de luy, ne si bien en la terre; tenoit le salut de France en sa clef et la tranquillité d'Occident en sa main.
1 On lit ailleurs que le duc Philippe fit reconstruire l'église de Bethléem. A sa mort, son cœur fut porté à Jérusalem. Jean Germain rapporte que le duc Philippe fit bâtir les églises de Bethléem et de Notre-Dame du Mont-Sion.
Vainquit les Gantois en plusieurs batailles; las mena j usques h leur derrain , et humiliés les reçut à mercy ; entra en Utrecht & main ferrée ' , et par les portes, à triomphe de bannière; mit le siège à De venter, puis en revint; reçut l'héritier de France et le nourrit cinq ans. Et attendit de grandes menaces et dangers; ne s'en esmut oncques et survesquit * tout ; mit le roy Loys paisible en son royaume ; luy mit la couronne en chef et le mena à Paris à triomphe; promut luy seul le roy Edouard à la couronne d'Angleterre, et & son moyen le fit seoir en royal throsne. Fit mainte diligence, et plus que nul, pour le secours de la foy ; alla vers l'empereur h celle cause ; y envoya ses ambassadeurs à grands frais ; sollicita les esliseurs et les rois chrestiens; envoya & Mantoue son neveu, le duc de Clèves, et là fut assis en son nom au banc des rois; se mit en toute offre1 envers Dieu et l'Église, et de quoy otycques en bon vouloir ne tira fruit.
En fin de ses jours entra division en sa maison par menues causes , et s'adonnèrent aucuns à mauvais arts pour fin mauvaise; mais tout il entretint par sens ; tout il intérina par prudence et froideur. Tint les piliers de sa maison en estât, et le comble de son édifice sans ruine. Fut point, en ses derniers jours, du roy Loys de France, et à tort fut molesté de l'orgueil des Liégeois, tout en un temps ; ne s'esmut de l'un, ni de l'autre, et se chevit du tout, non bougeant de Brusselles ; vainquit les Liégeois en bataille à Montenacq, et son fils se maintint en France à gloire très-claire. En son dernier an mit à ruine l'orgueilleuse Dinant; la prit en sept jours; fut arse et fondamentalement mise & néant4; fit les Liégeois par ce renoncer
1 Var : Bn main forte. 1 Var : Survainquit. * Var : Bn tout office. * Var : à ruyne.
au roy de France, dont Tannée après se resmurent à leur confusion, que ce duc ne vit point, pour mort qui le prit en fin de l'an, à telle et à tant de gloire que j'ay escrit.
Comme doncques j'ai touché droit-cy et escrit les articles de sa fortune, et par lesquels il reluit en glorieux titres divers» reste à réciter un peu de ses conditions, de . ses mœurs et naturelles vertus maintes. Et pour le perpétuer autant qu'il pourra plaire à Dieu, [en] sa composition corporelle, laquelle je relève droit-cy, et [en] la viveté de sa face : de stature il eetoit moyennement haut homme, corporellement » h la mesure de sa hauteur, et en tons ses membres, bras et jambes, trait à linge1 sans excès; estoit gent en corsage plus qu'autre , droit comme un jonc, fort d'eschine et de bras, et de bonne croisure; avoit le col à la proportion du corps, maigre main et sec pied; et avoit {dus en os qu'en charnure, veines grosses et pleines de sang; portoit le visage de ses pères de séante longueur; bran de couleur et estaiat; nez non aquilin, mais long; plein front et ample, non calve ; chevelure entre blond et noir» couliee* et unie ; barbe et sourcils de mesme aux crins; mais avoit gros sourcils et houssus et dont les crins se dressoient comme cornes en son ire; portoit bouche en juste compas ; lèvres grosses et colorées ; les yeux vairs, de fiera inspection telle fois, mais coustumièrement amiables; te dedans de son cœur se monstroit par son vis; et correspondoient toutes ses mœurs à la tournure de sa face. Avoit une identité de son dedans & son dehors; et jugeoit son visage de ses mœurs, et ses mœurs tesmoignoient de sa physionomie ; n'y avoit qui desmentist l'un l'autre, ne visage courage, ne courage le semblant; tout
1 Trait à linge, plutôt maigre que gras. 1 Coulice, lisse?
y estoit à la nature de l'homme, le visage à jugement de nobles mœurs, et les conditions à dignité de noble prince. Ne séoit & homme, fors & empereur ou roy, porter telle effigie que luy, telle image, ne telle figure. Son semblant seulement le jugeoit empereur ; et valoit de porter couronne, seulement sur les grâces de nature ; se monstroit en terre entre les princes comme une estoile au ciel; et parloit son viaire, ce sembloit, disant : « Je suis prince, c et suis donné singulier à singulier homme1. » Se faisoit regarder par admiration, non pour sa beauté, mais pour son semblant : nul prince n'avoit lieu emprèsluy. En une estable sy eust-il esté ainsy comme une image en un temple : en chambre et en salle, tout d'un parement. Ne porta rien en son privé qu'il ne reporta en publique ; n'avoit mutation en luy d'aucunes mœurs, en clos, ne en couvert : son entre-gent estoit de prince toudis, et son esseuler de grand homme. Où que son corps fust, n'en quel lieu, tousjours estoit-il en sa clarté à l'exigent de l'heure; en joyeuseté, de singulière manière; et en paroles, de mesure à point. Avoit ce don de Dieu en son aspect, que oncques nul qui ennemy luy fust, ne le regarda, qui ne s'en contentast; souvent et maintefois a esté prouvé cecy. Estoit grave en son marcher, bel en contènemen^ et de grand port; peu assis et longuement sus bout; se vestoit cointement, mais en riche arroy, et en chacune mutation de temps muoit ses habillements avec les hommes ; à pied estoit rade, et à cheval très-adroit ; aimoit l'arc et s'en ay doit très-bien, et à la paume estoit habile2; tout lepassetempsde
1 Cf. ci-dessus t. II, p. 368.
* Je Tay souvent vea ( sy ont plusieurs ) coucher & deux heures après mynuit et estre levé à six heures au matin, et jamais n'estoit oyseux qu'il ne stacupast en estudes des livres ou de tirer de Tare ou pour exercice en quelque esbattement honneste ou au conseil de
son dehors sy estoitle déduit delà chasse, et tout & force et à grands frais; estait long en son manger, et le mieux servi des vivans ' ; modeste à table et net en attouchemens ; taisant, regardoit les gens, et regardant, se feignoit parler & eux; ne parloit où qu'il fust, sinon & cause; et n'y avoit nul vuide en sa parole ; parloit en moyen ton, ne oncques pour passion ne le fit plus haut; estoit bénigne en ascout, égal à toutes gens et bénigne en respondre; tard à promettre, et plus encore à ire ; mais esmu, c'estoit un eqnemy. N' avoit nuls sermens en bouche, ne nuls vils mots in usage, nulles injures envers autruy, ned'autruy honte aucune ramentevance ; des bons parloit par faveur, et des mauvais par compassion ; traitable estoit et débonnaire à servir, coy en toutes ses manières et long en ses affaires; estoit commun en plus noble manière que commune, et amy en plus singulière mode que bonne : mesme qui peu en proffitoient, ses serviteurs se louoient de luy autant que les greigneurs. Se monstroit estre né en ce monde, ce sembloit, pour estre aimé; aimoit de bonne amour; là où il s'asseoit, complaisoit volontiers; du faisable faisoit promesse, et du difficile suspense; envis refusoit rien, et donnoit à terme et à poids. Oncques, je cuide, menterie ne luy partit des lèvres ; et estoit son scel sa bouche, et son dire lettriage ; léal comme or fin, et entier comme un œuf.
haultes choses, quant le cas le requéroit. Guill. Filastre [Hist. de la Toison d'or).
1 Homme aussi ne le peut justement arguer de gourmandise ou gloutonnie, car souvent il laissoit les perdrix pour un jambon de Mayence ou quelque pièce de bœuf salé, et si on argue de bancquets, je respons que gloutonnie ne le mouvoit, mais une bénigne curialité et courtoysie, dont il estoit plein tant que pour plaire je confesse que aucune fois il se grevoitau corps, mais gloutonnie ne le faisoit. Guill. Filastre [Hist. de la Toison d'or).
N'y avoit différence de son dire et faire, for» du temps entre deux; estoit humble aux humbles, et fier et felle aux orgueilleux ; révérend à tous princes ; et les divers en divers degrés honoroit au condigne. L'honneur du monde se reposoit en luy, et le sçavoir de tout appartenir, en sa poitrine; aimoit paix et union entre ses gens; des séditieux ne tenoit compte , et de ceux à gros ploy prit rapproche. Tournoyoit et joustoit en sa vertu; Continuent festes et grands assemblemens ; fut large et libéral en dons, et donnait au prix de l'homme. Avoit fort l'oeil dur les vaillans, et à ceux de grand nom faisoit feste; luy* mesme estoit la perle des vaillans et l'estoile de chevalerie, ne onoques peur ne luy entra en veine, Estoit courtois à tous hommes , affable aux petits et aux grands, et aux femmes surtout. Tousjours estoit un cm manière, tel au vespref comme au matin ; non mu pour joye, ne pour effiroy troublé; constant en tout eùvoy de fortune, et asseur en tout péril; servoit Dieu et le craignoit; fort dévot à Nostre-Dame ; observoit jeusnes ordinaires; donnoit grandes aumosnes, et en secret. Becueilloit estrangers et les honoroit, et en toutes nations fit ses largesses. Par diverses villes se «communiquoit avec les bourgeois; se réclinoit en leurs maisons, recréant ; humain en tous lieux et en tous cas bénigne et doux; à tout temps avoit sens propre, et à toutes gens propres manières : sage en conseil, froid en conclure, dur à rompre en propos, et ferme en son promettre. Souffroit longuement et dissimuloit ; vqjroit son maint dommage, et le céloit par pute bonté de non vouloir ses gens reprendre ; oneques nul ne destitua de son office, ne oneques à nul serviteur en son estât ne fit honte; se fioit en chascun, et chascun en don estât souffroit faire son preu; ne daignoit en basses choses
tourner son haut courage ; son corps et ses biens, tout commettoit en autruy mains ; s'attendoh de ses affaires eh main commise et à la conscience de ses prochains ; reputoit chacun porter telle foy comme luy-mesme, et eatre tel envers luy, comme luy envers les siens.
Avoit trésor, mais ne le congnoissoit ; de son amas ne voulut oncques riens voir, ne argent manier, .n'en sçavoif nombre; se délectoit en pierreries dont il en avoit le plus de la terre, et s'en paroit volontiers et diversement en divers temps; réputoit basse chose et vile or et argent, mais pierrerie précieuse estoffe, et à ceste cause y tourna-il son cœur. Aimoit montures et les nourrissoit plus belles qu oncques roy. Oncques nul si riche en armes que hiy, ne plus fier d'encontre & espée traite. Vaillant pins qu'homme et plus mortel que nul glaive; victorieux de nature, et par constellation invincible ; champs et hommes à tons lez luy tenoient lieu ; aimoit plus honneur que itt vie, bonne, grâce que couronne en chief. Fuyoit louange et vaine gloire, mais & bien faire estoit prompt; requis, pardonnoit volontiers ; piteux estoit et prest à miséricorde, et clément après ire. Aimoit ses parens, et tout ce qui estoit de don sang eslevoit ; et portoit & merveilles constances et sommes.
Afin toutefois que je ne semble flatteur, avoit des vices en luy, comme oncques irai si parfait, fors Dieu, là oh ù n'y eust faute; négligent estoit et nonchallant de tontes ses affaires, ce qui tournoit à grand playe à ses pays et subjects, en fait de justice, en fait de finances, en fait de marchandises et en fait de diverses iniquités, qui à telle cause peuvent sourdre et avoir cours , ffiesmes [porter] rompture et ruyne en sa maison. Mais le parement et Texcusation sur ceci est, car il cuidoit que ceux qui son
fait gouvemoient, en fissent et disposassent à l'honneur de Dieu, toudis, et au bien du peuple. Mais la réplique y est : que ceste fiance n'excuse point, car prince doit entendre luy-mesme et congnoistre ses affaires. Ergo, ceste fiance tient de vertu en partie, et luy mou voit de bien; et se tient de vice, en tant qu'elle est trop ample et sans règle. Avoit aussi en luy le vice de la chair; estoit durement lubrique et fraisle en cest endroit ; à souhait de ses yeux complaisoità son cœur, et au convoit.de son cœur multiplioit ses délits. Ce qu'il en vouloit, luy venoit, et ce qu'il en désiroit, s offroit ; répudioit par argu en son derrain la noble et sainte dame, sa femme, sainte chrestienne et dévote, chaste, grande aumosnière , et en quoy je ne mets nulle excuse pour luy, sinon que son grand courage ne se pouvoit rompre envers elle en son pris argu, dont je remets à Dieu la cause. Avoit encore un défaut en luy, qu'il ne regarda point également ses nobles hommes en leur dignité et prix ; par espécial en ses vieux jours donnoit aux moins dignes, et aux mieux vaillans telles fois point ; et souffroit l'approche des moins utiles en reboutement de ceux à fruit. Mais le parement contre cecy sy est : que tousjours en approchant ses vieux jours, plus et plus s'esseuloit, et à danger y pouvoit-on ajoindre1; et lors ceux qui avoient l'entrée vers luy et l'avoient en main, et à peu de gens le manioient* et s'en aydoient, le flattoient, luy complaisoient, luy demandoient et ostoient, tenoient les autres dehors l'huis et eux tousjours se tenoient près. Ergo, la malice est devers eux, et l'excuse devers le noble vieillart. Avoit de condition encore, qu'en chambre se tenoit clos souvent avec valets, et s'en indignoient nobles
» Var : Attaindre.
* Var : Le mainoicnt.
hommes. Le parement de cecy est honneste et juste ; car luy, le plus honneste du monde, le fit, ce maintiens-je, par honnesteté de courage : il avoit aucunes fois des accidens pour lesquels il s'esseuloit, et desquels aux valets, non aux nobles gens, il appartenoit le congnoistre ; se fust esvergondé devant les nobles, ce qu'il ne faisoit de sa privauté en basse main, car oncques de nobles hommes ne se souffrit oster soulier. Aussy en sa solitude valets ne l'eussent osé travailler, mais aux nobles il luy eust fallu complaire * ; car les honoroit de singulier honneur et amour.
Alloit tard à messe et hors de heure : fit célébrer deux heures après midy, voire trois souvent1; et en ceste manière de faire, il excéda toute observance chrestienne. En moy ne gît nul parement, ne excuse de ceci, que j'osasse mettre avant : j'en laisse le jugement à Dieu. En avoit toutesfois obtenu dispense du pape par causes données à entendre : d'en user à Testant ou au large compète à luy seul, et à luy seul en est d'en respondre. Il a esté glorieux au monde, béat et plein de bénédiction en terre, clair et reftdgent en fortune, riche de tout honneur, et le plus haut en renommée qui fust en longs ans. Tous roys de son temps l'ont
1 Var : Il eustfailîy de complaire.
1 Qui donc l'arguera de négligence, arguera que plusieurs l'ont blasmé qu'il venoit tard à la messe en luy imputant à négligence. Quant ils orront ce que le mouvoit, ils le tiendront pour excusé, car pour ce que ses gens le veoient tant begnin et outre mesure libéral, ils se enhardiseoient de le presser et solliciter, les uns pour avoir offices, les autres pour promotions, les autres pour avoir dons, les autres pour recommander leurs affaires ou en justice ou en grâce, et souvent tant le travailloient que pour aucun repos il se tenoit enclos longuement sans venir à sa messe, car dès qu'il venoit en publicq, riens du jour n'estoit sien. Guill. Filastbb (Hist. de la Toison d'or).
Louis XI avait aussi réclamé près du pape le privilège de pouvoir faire célébrer la messe après midi.
TOM. fil. 15
préféré en titre devant eux ; les deux l'ont magnifié de leurs grâces, et les hommes Font sollemnisé en ses vertus. Orient et Occident, à la croisure du ciel, tout souffloit en ses voiles ; tout aspiroit et tournoit en ses acquiescences \ Son dehors apparoit tout bon : son dedans pend en divin secret, et Dieu seul en peut juger et congnoistre. Clair est toutesfois et manifeste que sa claire singulière fortune luy estoit venue de singulier don de Dieu, et ses claires singulières vertus maintes luy ont esté données par singulière grâce. Donc, après les avoir conférées à tel homme, et à si grand nombre quant au corps, pitié seroit si l'âme en avoit carence par abus en ce monde. Non plaise à Dieu : j'en invoque par déprécation sa pectorale miséricorde. Terre ne suffirait à complaindre , ne nature d'homme à pleurer telle perdition de telle âme et de tel prince, et dont l'enfer n'est digne assez, ne bon pour le loger. O Dieu qui Trajan tiras d'enfer de trois cens ans pour une seule œuvre juste, n'y souffre descendre cestuy, te prie, en tant de bontés maintefois redoublées1.
(Icy, après que T acteur a fait mention du père mort, en semblable parle du fils vivant et commençant en son régne.)
Or ay descrit le père mort et fait revivre en autruy papier, et par emprunt en autruy clarté l'ay ramené
é • Va»; Assistances.
1 II aérait intéressant de comparer à cet éloge dm duo Philippe, le traité : De virtutibus ducis Philippi, composé par Jean Germain, évéque da Chftlona (mas. de la Bibl. imp. de Paris, 4850, et de la Bibl. de Bourgogne, 4128), et un antre discours écrit par nn légat dn pape, qui est conservé à la Bibl. imp. de Vienne (Lambecius, t. II, p. 356). Voyez aussi Pontus Heu ter us, IV, 19.
au trosne du fils, pour honorer l'un l'autre. Par avant sa mort, dilection m'a pu donner abus, et me peut avoir amour esté cause souvent de parler plus que à mesure. Si en ce j'ai erré par cy-devant en son histoire, trop à luy donné et à autruy tollu, je m'en reprens. Par temps cy-après, de sa clarté je feray à point; je retondray le superflu, et au jugement dé ma raison et de son condigne lui donray siège. Le corps en a esté clair; l'âme est hors de ma congnoissance. Mais parce que j'ay congnu la personne en vie, la mort de luy m'a fait relever sa gloire droit-cy escripte. Sy l'ay assis droit-cy au trosne de son fils, et en la marge de sa splendeur, clair avec clair, clair fils avec glorieux père. Pour parement d'ambedeux, ce sera grand honneur au fils, qui grand est, d'avoir le parement de si grand homme au commencement de son livre, et devra bien tendre aux fins de mesme, dont le commencement est si noble. Comme doncques le père m'a esté en cœur, et qu'au fils qui est une mesme chose, je dois le pareil, et non moins ay assis mes yeux en luy qu'en son père jadis, et le porte escript en mon courage et sa viveté totale en mon entendement, et le désire à servir et à luy valoir, et de mon arbre et de mon temps luy apprester fruit, comme qui m'est fondement désormais et matière de mes labeurs, miroir de mes conceptions et spéculatives, et qui, en équité de service fait et à faire, encore me doit vie et entretenement, recongnoissance et provision pour mes vieux jours, m'a semblé honneste, que plus est, nécessaire, de le peindre droit-cy emprès son père, tout vif, et du tout et du peu que j'ay de congnoissance de sa noble personne, de le mettre sur le banc du père par ostension sempiterne.
Grandes causes et justes concourent à cecy , et lesquelles
m LES HAUTS FAITS
esmeuvent ma plume; car pourrait cy-après venir le temps que légères bouches et venimeuses s assayeroient démordre en luy, parce que chascun, à la qualité de son courage, peut avoir diverses inclinations et mœurs. Donc, si en telles et sifaites ne plaisent à toutes gens, plaisent toutefois à Dieu, qui les congnoit bonnes. Pour ceste cause et que je sens matière droit-cy de labeur digne, et que je désire obvier à ce qui est de danger, et mettre vérité avant par preuve, louer l'homme en ce qu'il a de bon et l'excuser en accusation fausse , je mettray droit-cy les conditions et mœurs de ce duc Charles, la forme et viveté de son viaire, ses vertus et naturelles inclinations, et les concordances et différences de son père et luy en vertus et en vices. Donc, si les recommandations sont plus qu'au mérir, c'est contre mon cuidier; et si l'excusement en est plus qu'au vray, sy cuidé-je avoir bien fait. J'ai appris du père par longue nourriture, et du fils par inspection secrète et bien profonde.
En tandis doncques que j'ay la plume du père en main et que le fils est mortel comme le père, je le veux droit-cy descrire et peindre pour tout temps futur et présent; et en parleray comme en temps passé, qui servira & tousjours. Ce duc Charles estoit un prince non si haut que le père; mais estoit corpulent, bien croisé et bien formé; fort de bras et d'eschine; un peu grossettes espaules, et baissoit en avant; portoit bonnes jambes et grosses cuisses, longue main et gent pied ; n'avoit en luy rien trop de chair, ne peu d'ossemens; mais avoit corps alègre et léger, et bien disposé à toute force et travail ; avoit tournure de visage un peu plus ronde que le père, mais estoit de clair brun; avoit les yeux vairs et rians, et angéliquement clairs, lesquels quand il musoit pensant,
il sembloit que le père y fust dedans tout vif; avoit la bouche du père grossette et vermeille : le nez traittis, et brune barbe ; portoit un vif teint, clair brun, beau front et noire chevelure espaisse et houssue, blanc col et bien assis, et en marchant regardoit vers terre ; n'estoit point tout si droit que son père; mais bel prince estoit, et de belle présentation. Avoit faconde ; telle fois fut en commencement de sa raison empesché à la bouter dehors; mais mis en train fut très-éloquent. Avoit beau son l et clair, sinon en musique, dont il avoit l'art ; estoit sage et discret en son parler, orné et compassé en ses raisons beaucoup plus que le père; parloit de grand sens et parfont, et continuoit longuement au besoin; estoit chaud néantmoins en sa cause, et bouillant en son mettre avant; dur en opinion, mais preud'homme et juste; en conseil estoit agu, subtil et tost concevant. Entendoit à autruy raison et louoit les bonnes; et telle fois les siennes conclurent tout. Entendoit fort à son affaire ; estoit actif et laborieux par trop et plus qu'il ne séoit à tel prince \ soir et matin toudis en conseil, toudis en soin d'aucun grand cas, ou en finances ou en fait de guerre ou en provision du bien public. Perdoit peu d'heures, et travailloit fort gens : mesme soy se travailloit par oultrage1. Aimoit fort ses serviteurs ; estoit commun assez avec eux ; bon à servir et de bonne nature , mais aigre en son vouloir, et telle fois agu en ses mots. Estoit de long souvenir et de
1 Var : Ton.
* Magnanimité luy modérera la témérité que par entreprendre désordonnément ou contre raison luy pourroit survenir et embellira sa vertu par labeur et diligence qui lui seront choses familières, car labeur et travail sont ses délices et ses voluptés. Guill. Filastre (Hist. de la Toison d'or).
8 Par oultrage, avec excès.
grant retenance '; congnoisseur d'amis et d'ennemis pour rendre en temps; en courroux estoit périlleux, et en amour t de bon espoir; et différoit vengeance telle fois par soy remordre. En tous cas, sens ouvroit1 en luy; mais I chaleur naturelle l'impugna fort, et perçut-on la lutte en
luy souvent de nature et de sens pour obtenir lieu , mais sens maistrioit. Naturellement, il estoit bien doué de sens et de beaucoup de nobles mœurs, estoit léal et entier homme; véritable et ferme en son dire; aimoit honneur et craignoit Dieu; estoit dévot à la Vierge Marie; observent jeunes; donnoit largement aumosnes; crémoit la mort et la courte vie. Comme grand prince qu'il fust, sy considôroit-il ce monde transitoire, et sa haute domination et gloire rien estre que vanité et poignie de vent ; vouloit toutefois maintenir le sien et le tenir aux ongles; ne craignoit effort d'hommes, ne le fer de nul roy ; estoit fier et de haut courage; asseur en péril, sans peur et sans hide; et si oneques Hector fut vaillant devant Troyes, cestuy l'estôit autant. N'estait rien moindre du père en vaillance, ne en hardement, lequel toutefois fut clamé le meilleur chevalier du monde en son temps; cestuy l'ensuivit tout près; menoientl'un l'autre en main par égal; estoit, ce sembloit, né en fer, tant laimoit; se délectoit en armes et en champs floris de harnois; ne surquéroit nulluy toutesfois, mais constraint il entendoit à l'œuvre. Il aimoit fort l'arc et le jeu des échecs ; jouoit à sort et à l'argent; courroit à barres et hantoit musique; visoit fort au sien et aimoit profit bon ami à ses amis, mais tenoit fort, et en contraire du père, se délectoit plus en argent qu'en
1 Var : Sstoit retenti/ de mémoire et de long souvenir. 1 Var : Dominoit.
pierrerie. Estoit coint toutefois en sa vesture , et volontiers riche; vivoit plus chastement que communément les princes ne font, qui pleins sont de volupté. Sy estoit-il fort et puissant toutefois de nature, mais se rompit par vertu et par crémeur de Dieu, et estoit seigneur de aoi-mesme. Buvoit peu de vin; sy l'aimoit-il naturellement, mais par grant sens le laissa, pour ce qu'il luy engendra fièvre. Sy but de l'eau colorée de vin pourattemprer sa colère, car durement estoit chaud. N'estait enclin à nulles mollesses, ne lascivetés ; estoit tout à labeur et àdur, et trop & sens et à peine, à l'heure encore de mon escrire; mais, comme en autre cas son sens toudis a dominé sur luy jusques à pré* sent, espoir m'est qu'en allant avant en son rogne, son sens aussi mettra modification en telles labeurs qui ne luy sont séantes1.
1 II est assez intéressant do comparer à co portrait celui que nous a laissé Olivier de la Marche :
« Je n'en parie pas par ouyr dire, no par rapports ; mais comme celuy qui ay esté nourry avecques luy dès son enfance, tant au service du bon duo son père comme de luy, je toucheray et parleray de sa nourriture, de ses mœurs, conditions et usances.
« Quant à ses conditions, je comménceray par le pire bout. Il estoit chaud, actif et dépit, et désiroit, en sa condition enfantine, à faire ses voulentés, à petites corrections : et toutefois il eut l'entendement et le sens si grand, qu'il résista à ses complétions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé plus doux, ne plus^ courtois de luy. Il ne juroit Dieu, ne nuls saints. Il avoit Dieu en grand crémeur et révérence. Il apprenoit à l'escole moult bien et retenoit , et s'appliquoit à lire et faire lire devant luy du commencement les joyeux contes et faits de Lancelot et de Gauvain et retenoit ce qu'il avoit ouy mieux qu'autre de son fige; et de sa nature désiroit passer la mer et les bateaux, sur toutes riens. <Son passe-temps estoit de voler à émerillons , et ch assoit moult volontiers quand il en pouvôit avoir lo congé. Il jouoit aux barres à la façon de Picardie, et escouoit les autres par terre et loing do lui ; et depuis, en fournissement de jours et do force, il fut tenu et nommé moult bon et puissant archer, et moult rude, fort et adroit joueur de barres. »
Avoit toutefois des points en luy, par lesquels diverses gens en divers regards le pourroient reprendre, souverainement François qui luy imputeroient l'alliance angloise, et ycelle luy voudroient tourner à charge, disans qu'en ce il se desnaturoit du tronc dont il estoit, en adhérant aux ennemis du saint * heu de sa naissance. Donc, pour l'excusation de cecy et pour le parer en son honneur de si grand cas, je prononce pour luy et dis manifestement : que c'est erreur, et que mesmes les François ont esté cause de ce en quoy l'accusent. Et que cecy vray soit, le ciel, la terre et tous les élémens, sans les hommes encore, le prouvent et crient ainsi ; et se trouvera escrit en la région de l'air mille ans cy-après : que François en ce temps ont quis les Anglois, leurs mortels ennemis et anciens dévoreurs, d'avoir leur amour, leur adjonction et confort, et à leur propre honte et foule et dommage, pour desfaire la très-noble maison de Bourgongne, et principalement pour mener ce jeusne prince à confusion, leur propre sang, leur propre frère et parent, le plus bel estor * de la couronne, par maudite envie. Cecy est vray et le temps le m'a rendu tel. Se taisent doncques François de ceste accusation, et je me tairay de la repreuve qui en vient d'eux. Leurs obliques voyes , et telles que Dieu congnoist, de long temps quises sur le père et sur le fils, ont donné au fils pauvre amorse d'y mettre grand amour; mais l'ont compellé et contraint forcéement1 d'entendre à soy et de quérir garant. Sy n'a-il rien fait toutesfois contre son honneur; rien en préjudice du noble royaume; ne rien en grief de la couronne des fleurs de lis , laquelle
1 Le mot saint a été efface dans le ms. de Florence. a Var : Bsiocq.
1 Var : Secrètement.
il honore et grandit et extolle jusques au ciel; et se répute heureux et tout honoré1 d'en estre issu : mais bien s'est fortifié contre ses ennemis, privées personnes, et en son corps deffendant et en particulière question, et en quoy raison et sain jugement l'avouent, qui le doit et qui le peut faire. Quand le temps fera ses ennemis retourner à recongnoissance de leur évident tort, sa conscience le fera revenir à l'ostension de son devoir. Il est prince chrestien ; il a Dieu en ses yeux, et équité en courage ; il a les fleurs de lis en son front, et en est tout surfondu ;*il ne monstreroit jamais son dedans contraire à son dehors; mais d'un aubergeon d'emprunt s'arme-1-on bien souvent, et laisse-1-on le sien sur la perche, à feinte, et toudis vient-on bien à temps pour le reprendre. L'alliance qu'il a faite, a esté forcée, et pour un mieux; la faveur qu'il y a eue, est naturelle; il en est du sang; mais de deux choses aymées, et de toutes deux bonnes, la meilleure fiert au cœur, et se pare-1-on d'icelle. On l'accuse aussi d'avarice et d'aymer argent, et d'estre plus tenant et clos que à luy ne appartient. Donc, du sens de sa propre houche, je veux faire le parement de ceste accusation, voire en l'équité du droit qu'il y peut avoir ; car ne pourroie louer, en nul si haut homme que luy, main close, qui est le vray contraire de principale perfection. Son argument estoit, (et accusoit soy-mesme) confessant que voire aymoit-il l'argent, et en fesoit danger pour les temps qu'il se veoit disposé d'avoir beaucoup d'affaires encontre François et autres tendans à sa foule. Donc, comme argent est le seul souverain moyen par lequel on se peut munir et garantir contre telles douhtes, soy mettre sus et s'essourdre deffendeur de son honneur, avoit gens
1 Var : Très-honoré.
d'armes & prompt et à tost : un denier en coffre vaut droit, sy se dit f, trois en iourse d'autruy. Et en prévient-on en temps à son meschief , et sy en sauve-1-on son honneur et son propre : ce que faire ne se pourroit, qui en serait sans en avoir , et qui en seroit en autruy danger. Par considération doncques de cecy, et qu'il estoit prince de courage fier et de haut cœur, et non appris de porter foule, ne de le vouloir, prisoit et louoit avoir argent et de le garder et tenir à cher , non pour le bien de luy seulement , mais pour le bien du grand fruit qui s'en peut traire en temps opportun. En cest endroit, sa considération fait à louer : son aymer argent est de vertu et de prix. Et n'est point tant à réputer avarice ceste manière de faire, comme claire et ouverte prudence sur le temps futur en fin honneste et utile. Naturellement l'ay-je vu autrefois et en moindre estât large et libéral; donnoit à double main et se délectoit en pouvoir donner; avec ce sçavoit qui avoit pour luy et dont jamais à la fin venir ne pourroit. En mutation doncques de seigneurie n'a point de mutation pour tant en la personne. Si nature luy bailla libéralité à son naistre, la hautesse de sa fortune ne luy doit tollir pour tant les grâces de sa nature ; mais le soin de ses grandes affaires en nouvel estât peut bien avoir restraint la voye du temps passé, où nature le vouloit traire.
Estoit aussi accusé de chaleur, vray est, mais sens dominent dessus ; et en hastiveté le disoit-on périlleux, mais sy n'estoit-ce qu'en espèce de bien. Aucuns aussi le disoient dur à ses gens en guerre et de peu d'espargne; mais ce fit-il en ensuivant le lieu, qui à dur et sans espargne de
1 Var : Ce dit-il.
corps se veut maintenir par les hommes. Et autres le disoient morte] pour peu de cas; mais c'estoit pourw faire observer ses édits. Ne donna peine toutesfois à autruy que luy-mesme ne prist pareille, n'attemptement de péril là où il ne fut au mesme. Menoit ses gens en vrai duc et en prince redoutable et en capitaine par effet ; les arrangeoit en bataille; les visitoit de bout à autre et les réconfortait; les apparloit bel et les induisoit à bien faire ; leur promit gloire et profit et soy-mesme mourir entre eux. De victoire il usoit courtoisement, et usoit plus de mercy que de cruauté après vaincre. Estoit tout propre et tout digne pour mener grand ost, et né, ce sembloit, pour tirer victoire de ses emprises : ne falloit fors que terre se présentait et titre pour emprendre, que tout ne ployast sous luy \ Par père et par mère, il estoit de belliqueux sang et de triomphal lieu, et de leurs deux hautes natures, la sienne tierce se tira non moindre.
Convint avec son père en vaillance, en fierté et on hautesse de cœur; convint avec luy en nature victorieuse en armes; convinrent ensemble en noble et eslevé courage, et en non souffrir nul tort ; convinrent en léauté et en vérité débouche, en preud'hommie et en mérite et netteté d'honneur, et en bon et naturel sens, tous deux tournés à bien ;
1 En Liège pareillement l'avez monstre quant de xxi bonnes villes fermées qui estaient au pays les avez contraints à abattre les murailles . Et au regard de la cité, telle, si grande et si puissante que chascun la congnoissoit et la scet, les espargnastes par vostre clémence une année ; et permistes icelle cité demourer entière par tel pacte que eulx-mesmes abbattroient leurs portes et leurs murs, comme il fut fait; mais pour ce que après par leur grant orgueil et fierté ne sceurent user de vostre bénignité et grâce, tant vous ont provoqué que la magnanimité de votre vertueux couraige vous a contraint les assaillir et les gagner par force et puissance d'assault et les réduire en costo misère que présentement la place monstre où Liège fut. Guill. Filastre (Hist. de la Toison d'or).
236 LES HAUTS faits du duc de bourgongne.
convinrent en servir et honorer Dieu curieusement, et à l'advenant des eages et des temps de l'un et de l'autre ; convinrent ensemble en toute bonnesteté et mœurs qui à prince séoient.
Différaient aussi en aucun cas, et dont la différence toutefois ne porte point de deslos. L'un estoit froid, et l'autre bouillant d'ardeur; l'un long et tardif à merveilles, l'autre actif et prompt; l'un négligent du sien, l'autre diligent et aspre. Différoient en leurs repas par long et par brief , et en diversité de convives en privé lieu ; différoient en volupté de la chair par plus et par moins, et en maniance d'argent par trop et par peu ; différoient en amours par cure et non cure, et en divers soûlas, qui humains sont; mais de tout ce qui estoit de perfection au père, de mesme se para le fils, et tant que de la clarté du fils, le père ne doit avoir honte. Eux deux s'entre-luisent ensemble, s'entre-grandissent, et clarifient1 l'un l'autre; s'entre-font mutuelle révérence et honneur; vont par égaux, main à main : et Dieu, s'il luy plaist, par égale bénédiction, sera leur conduiseur en sempi terne gloire. Amen.
1 Var : Glorifient
■TSTÈRE PAR MANIÈRE DE LAIHTATION.
LE 'CIEL
J'ay desfait ce que j'ay construit, Mais cy-apprès se refera.
LA TERBE.
J'ay reçu ce que j'ay produit :
De faire ainsy , ma nature a.
J'ay veillié l'arbre dont le fruit Cueillie jamais ne pourrira.
Et moy des bons j'essours le bruit Qui par tous siècles durera.
LA TBBBB.
Je fay à joye et doulceur naistre ; Mais au retour est la douleur.
LE CIBL.
Et je conforme l'humain estre De tout le bel de sa valeur.
LBS ANGES.
Je l'acompaigne et je l'adestre, Et le préserve de malheur.
Et moy là où l'amour doit estre, Je monstre l'œuvre et la chaleur.
Je porte preuve et tesmoingnage Du voyageur et de son oire.
Et je regarde à son ouvrage Pour en faire escript et mémoire.
LE CIEL
J'en enrichis le personnage De mainte vertu laudatoire.
LA TBBRB.
Et je difforme le visage
Et fay en nient tourner la gloire.
Je pleure un haut bien qui se pert , Et me complains que si peu dure.
LE CIEL
Et je ris quant j'ay recouvert Ce qui est de ma nourriture.
LA TEBEE.
Je me délitte à ventre ouvert De contourner en secq verdure.
LBS ÀNGK8.
Et moy du los que homme dessert, J'en porte au ciel la fioriture.
les hommes (à parluy).
Je suy en griefve angoisse dure Et en mortel annuy de cœur D'un mien parfont nouvel malheur A moy n'a gaires advenu, Et dont peu fault que devenu Ne suy en tristeur hors de sens , Pour la grant playe que j'y sens , Laquelle moy point, seul ne celle, Mais elle est toute universelle Et commune pour vérité A toute la cristienté Jusqu'au debout des Occidens :
Donc à vous, hautes nobles gens»
Je veul exposer la matère De ceste cause si amère.
Il est bien vray que moy, les hommes, En ce climat là où nous sommes, Du ciel jadis dont tout bien vole, Je vis descendre une fiole Resplendissant en bien, garnie
De très-précieuse pierrie
La plus que homme vit oncques mais.
Sur son dehors ruoit ses rais
Le haut soleil, divine ymage,
Par trop plus qu'en commun usage, .
Dont il fit naistre en son dedens
Divers précieux onguemens,
De quoy le monde et peuple aussy
A esté long temps enrichy.
Sy estoit ce vaissel assis
Sur un perron d'or fin massis,
En façon d'un banc et d'un thronne,
Pour à toute vivant personne
Y ruer le regart des yeux.
Par une attente d'aucun mieux
Se transportoit de lieu en lieu,
Et vis bien que la main de Dieu
Le conduisoit en tout son oire.
Or estoit ce vaissel de voirre
Pendant au ciel, ce me sembloit,
A un fillet qui le saingloit,
Par quoy appris que la fracture
En pendoit fort en adventure ;
Car quoyque riche fust et bel,
Sy estoit-il matériel
Et se pouvoit rompre et desfaire
Par le seul fillet luy fourtraire.
Du ciel prit distillation