BRUXELLES
F. HEUSSNER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, M, Plie* Siiile-Colile, lî, I»aUgie de 11 Ctor.
Si des investigations plus nombreuses et plus difficiles ont précédé la publication du volume qije nous offrons aujourd'hui au lecteur, il voudra bien reconnaître que les pièces mises au jour pour la première fois méritaient cette tardive exhumation. C'est dans ce volume que nous verrons tour à tour Ghastellain adresser à la puissance de nobles conseils ou offrir au malheur d'éloquentes consolations, soit que la puissance se personnifie dans le fougueux Charles le Hardi, soit que la princesse ou le chevalier qu'il exhorte portent les noms également héroïques, également illustres de Marguerite d'Anjou et de Pierre de Brezé.
• Nous n'oserions affirmer que Thomas Bas in, qui eut aussi Pierre de Brezé pour ami, ait désigné Chastellain en parlant de cet homme sage dont il recherchait l'entretien à la cour de Bourgogne1 ; il ne suffit pas, pour que nous soyons porté à le croire, que Marot appelle notre chroniqueur le grave Chastellain et qu'un poëte du
• Th. Basin, éd. de M. Quicherat, t. IV, p. 29.
ti INTRODUCTION.
XVe siècle Tait placé à côté d'Alain Chartier1 dont l'âme généreuse ressemblait à tant de titres à la sienne ; mais il reste hors de doute que, loin de se mêler aux flatteurs qu'il méprisait et condamnait , il revendiqua constamment le privilège de faire entendre la vérité aux princes et aux grands. Ses courageuses remontrances sont parvenues jusqu'à nous : nous savons moins ce qu'il souffrit pour avoir osé les exprimer.
I. — Entrée du roy Loys en nouveau règne. Ce n'est plus Charles VII , le bon et grand roi Charles VII , comme l'appelaient ses contemporains, qui se place vis-à-vis de Philippe le Bon, son rival en sagesse et en prudence. Désorn^ais , l'astuce froide et perfide se trouvera aux prises avec la téméraire ardeur d'un esprit violent et irréfléchi, et Chastellain, qui avait salué dans l'avénement de Louis XI une ère de paix et de réconciliation, reconnut bientôt, selon la note jointe au manuscrit de Florence « que le fruit n'en ensievy point comme il eust « espéré. » Il faut remarquer dans ce traité un pompeux éloge de l'université de Paris.
II. — Déprécation pour messire Pierre de Brezé. Chastellain, douloureusement ému par la captivité de son illustre ami et par les dangers qui menacent sa vie, énu~ mère ses services et réclame en sa faveur les sympathies de tous ceux qui peuvent contribuer à le sauver. Rien n'est plus gracieux que la forme de ce traité; rien
1 Hé ! Chaetellain et maistre Alain Chartier,
Où estea-vous? Il me fust bien mestier Avoir de vous quelque bonne leçon.
Crétin, Poésies, p. 47.
INTRODUCTION. m
n'est plus vrai, ni plus touchant que le sentiment qui y domine. Chastellain , qui dans la composition précédente, espérait que Louis XI écouterait les conseils du duc Philippe, les invoque ici de nouveau en exposant quels sont les devoirs des rois.
III. — Épitaphe de tnessire Pierre de Brezè. On sait que Pierre de Brezé, rentré en grâce près de Louis XI, versa son sang pour lui à la bataille de Mont-1'Héry. Son épitaphe fut un dernier hommage rendu à sa mémoire par le chroniqueur qui avait raconté ses exploits.
IV. — Le Temple de Bocace. La duchesse de Bourbon disait, nous raconte Chastellain, que Marguerite d'Anjou avait droit à occuper la première place dans le livre des Nobles femmes malheureuses1. Chastellain avait développé cette pensée dans un chapitre de ses chroniques, ou il exprime toute son admiration pour elle. La reine d'Angleterre , qui supportait si dignement le poids d'une grande infortune , était de plus, selon Olivier de la Marche « une femme sachant et de c grand esprit. » Au moment oh elle avait quitté le duc de Bourgogne pour se retirer dans le duché de Bar", Chastellain crut devoir composer en son honneur un traité destiné à faire suite au célèbre ouvrage de Boccace. C'est un des meilleurs qu'il ait écrits, et parfois il s'y élève à une grande éloquence. Peut-être songea-t-il à le compléter plus tard, car parlant ailleurs des malheurs du duc de Savoie, il ajoute que sans doute Boccace, s'il avait vécu de son temps, n'eût pas manqué
1 Voy. t. IV, p. 307.
1 Voy. t. IV, p. 332.
wi INTRODUCTION.
de rappeler tout ce qu'il avait souffert \ Quelques années à peine s'étaient écoulées lorsque le chancelier (TOriole, s'occupant de ces princes dont Marguerite d'Anjou vaincue avait salué la puissance, de ces fiers chevaliers qu'elle avait vus briller à la cour de Bourgogne, vint à son tour proposer t de faire un nouveau livre d'aucuns « nobles malheureux depuis la fin de celui de Boccace. » Or quels noms portaient ces nobles malheureux? C'étaient non-seulement le chancelier Hugonet et le sire de Humbercourt qui tombèrent sous le glaive du bourreau ; c'étaient aussi les deux ducs de Bourgogne, Charles dont un sombre mystère voile ta fin prématurée, et Philippe lui-môme « à qui son fils osta l'autorité. » Autres exemples des vanités de la fortune que Chastellain n'eût osé ni approfondir, ni prévoir 1
V. — Les douze Dames de rhétorique. Nous nous bornerons à quelques extraits des lettres qui sont jointes au poëme des Douze Dames de rhétorique. Il nous a paru qu'en reproduisant en entier celles de Chastellain, il suffisait d'emprunter aux autres les passages qui se rapportent plus directement à notre auteur. Il n'est pas sans intérêt toutefois d'entrer, ici dans quelques détails sur les circonstances qui donnèrent lieu à cet ouvrage et sur sa composition.
Charles, duc de Bourbon, avait épousé Agnès de Bourgogne, sœur du duc Philippe. Son fils le duc Jean II avouait lui-même à Chastellain que « tout ce que avoit « de solas, de joye et de réfection, c'estoit la vue, la
1 Foy.t.V,p. 40.
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<( hantise et la fréquentation de son oncle1, » et on le vit notamment lai témoigner ces sentiments de tendre affection lorsqu'il le rencontra à Avesnes aussitôt après la mort de Charles VII. L'année suivante, la duchesse de Bourbon se rendit à Bruges oii on la reçut avec grand honneur*. Le plus jeune de ses fils, nommé Jacques comme plusieurs de ses ancêtres, « estoit, dit Chastel- « lain, de Thostel et de la nourriture du duc de Bour- « gongne.» 11 avait été élevé à Bruges ; il y termina ses jours et y fut enseveli. Jacques de Bourbon avait eu pendant sa jeunesse pour gouverneur le seigneur de Montferrant qui aimait les lettres et qui se lia d'amitié avec Chastellain. C'est à Montferrant que s'adresse un conseiller du duc de Bourbon, nommé maître Jean Robertet, en le priant de le mettre en relation avec Chastellain qui vivait alors dans la retraite à Valenciennes, et bientôt après, sous les auspices de Montferrant, Robertet vient réclamer en prose et en vers, en latin et en français, la bienveillance de l'indiciaire du duc de Bourgogne, dont il espère quelque pièce de poésie. Chastellain s'en exaise, mais le seigneur de Montferrant ne se décourage point. 11 feint que douze muses ou douze fées qu'il nomme les Dames de rhétorique, lui sont apparues à Bruges dans un verger par un beau jour de mai et lui ont ordonné de gourmander la paresse du
1 Tome V, p. 89.
1 La relation de l'entrée de la duchesse de Bourbon à Bruges nous a été conservée dans le ms. de la Bibl. imp. de Paris, f. fr. 3887. Cest en yain que nous y avons cherché quelque mention de Robertet : il est toutefois probable qu'il assista aux fêtes données à la duchesse de Bourbon.
z INTRODUCTION.
chroniqueur. 11 fait plus : grâce à la coopération d une dame qu'il ne nomme point, il écrit un poème allégorique ou chaque dame de rhétorique prend tour à tour la parole pour exposer ses mérites et ses services. Chastellain, cédant au charme de cette fiction poétique, se résout à faire parvenir à Robertet une longue épître en vers ou il se peint lui-môme avec une franchise qui ne manque ni de noblesse, ni de dignité :
Le neud estroit de l'amitié humaine Ne gist, bien scès, en parole venteuse; Ains gist en cœur de haut noble demaine.
Peu m'est ton loa, mais ton cœur m'est grant chose,
De qui les mots d'affection procèdent ;
Ne m'est pour tant esoout à vaine glose,
Sinon au point où la vertu gist close,
Par qui deux cœurs à s'entr'aimer concèdent.
Quel dono puis-je estre ou quelle me duit famé En genre humain, qui tant suis peu de chose, Qui tant suy gros, rude et obscur en lame Que à peine est-il qui si povre se clame, Ne où tant vraye ignorance repose ?
Certes, quant tout je regarde et propose, Et pense à l'arbre, au fruit et à & fueille, Sobre est le los que j'y attends et cueille.
J'ay 8oing en cœur, mais non mérancolie, Beaucoup soussy sans ennuieux encombre; J'ay coy semblant sans tristeur qui me lye, Là où fierté, sans vice de folie, Tient de vertu, et d'honneur prend son ombre ;
J'ay ce que j'ay, j'ay chose moult petite; Hais quel qu'en soit le possès, ne le mestre, Sans estre ingrat, j'en doy gloire et débite ; Et, povre ou riche, au moins je m'y délite