‹ Œuvres de Georges Chastellain (volume 4)Chapitre 4 sur 42 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Et prena en gré ce que autre ne peut estre ; Tel qu'il a plu à Dieu me faire nestre, Tel me souffla, et qui veut, tel m'accepte ;

D'art m*e8t sobresse et de soienœ acquise, Et n'ay trésor d'escole, ne chevance Dont, si richesse estoit en moy requise, Fust quelque peu précieuse ou exquise.

Si riens y a, nature le m'avance :

La preuve en gist en claire appercevance Par le dehors dont mon engin se pare, Lors qu'art luy fault et de moy se sépare.

Seul un point a qui m'est riche et féconde

Et qui haut heur me donne et valitude,

C'est qu'en mes mains j'ay le miroir du monde,

Duquel ce peu que j'ay d'art et faconde,

Ce tout je puise en sa béatitude ;

Car tant y a de gloire à plénitude,

D'honneur, d'exemple et de haute légende,

Que veulle ou non, il faut que j'en amende.

J'ay, oultre ce, naturelle ferveur

Vers les sachans que sciences nourrissent ;

Mais, oultre mode, ay-je amour et faveur Vers eux en qui mœurs et vertus flourissent ; Car quant beautés et richesses périssent, En vertu seule ay choisi ma custode :

Donc, si j'ay bien, sy n'est-ce d'autre mode. J'ay cœur tout humble et aux bons ser viable, Corps à l'emploi d'amour rétributive ; J'ay léauté constant et permanable Vers mon amy pour mort non séparable»

J'ay œil qui oncq vit ta claire personne Mais j'ay un cœur qui te dépaint en marbre.

Les vers de Chastellain furent l'objet d'une vive admiration qui s'adressait à la fois à son cœur et à son talent, à l'homme et au poêle. Montferrant et Robertet

*n INTRODUCTION.

le proclamaient le nourrisson de l'Hélicon, l'émule d'Amphion et d'Orphée, l'astre qui éblouissait la terre * par la splendeur de ses rayons1. Ici encore, pour porter

un jugement plus complet sur notre chroniqueur, nous rechercherons quelle valeur offrait le témoignage de ceux qui le louaient si haut. Le seigneur de Montferrant était Antoine de Vergy, fils de Charles de Vergy, sénéchal de Bourgogne, et de Claude de la Trémouille. 11 ayait épousé une fille de Thibaud de Neufchâtel. Olivier de la Marche dit du seigneur de .M ontferrant « qu'il fut plus large et abandonné de ses biens « qu'homme de son temps et ne plaindoit nulle dé- « pense, » et il ne faut pas oublier que selon les moralistes du xve siècle, il était permis d'être « abandonné » et il était surtout honorable d'être « large » lorsqu'il s'agissait d'encourager les lettres et les arts. Le seigneur de Montferrant occupait un rang si élevé que le duc de Bourgogne songea à faire épouser à sa fille unique son illustre pupille Jacques de Bourbon. Jean Robertet fut, d'après son épitaphe, secrétaire de trois rois de France et de trois ducs de Bourbon.

Molinet adressant assez longtemps après une épître à Florimond Robertet, fils de maître Jean Robertet, oii il l'appelait

Chef-d'œuvre exquis, ecintilant Florimond, Soleil luisant, offrant asur et throsne,

ajoutait que son père avait été le vrai fils de dame

1 Voy. la lettre de Robertet, p. 180.

INTRODUCTION. un

Rhétorique, alors qu'il avait partagé avec Chastellaio la palme de l'art de bien dire :

George mon maistre, et ton excellent père, En temps prospère, eurent los authentique De bien dicter, qui sur tous arts impère '.

Florimond Robertet était l'an de ces « serviteurs fort a gracieux et bien entendus2 » qui accompagnèrent en 1502 les comtes de Montpensier et de Vendôme envoyés comme otages à Valenciennes , et il logea avec eux à la Salle le Comte où Chastellain avait passé les dernières années de sa vie. Florimond Robertet a laissé des mémoires qui sont restés inédits. Un autre neveu de Jean Robertet, nommé aussi Florimond, fut un personnage considérable. Il devint trésorier de France et secrétaire des finanças ; il accompagna Charles VIII à Naples , et Robert de la Marck dit de lui : « C'estoit « l'homme le mieux entendu que je pense avoir vu et de « meilleur esprit, qui s'est mêlé des affaires de France « et qui en a eu la totale charge et a eu cet heur qu'il « s'y est merveilleusement porté. » Bouchet lui dédia le panégyrique de Louis de la Trémouille en rappelant que personne plus que lui n'avait contribué à faire proclamer Louis XII le père du peuple et en le saluant lui-même du titre pompeux de père d éloquence et de prince de rhétorique française. On voit que les douze dames de rhétorique qui habitaient à Bruges avaient porté bonheur aux Robertet.

1 Mb. 1717 (ancien 7686.) Bibl. imp. de Paris. 1 Ckron. de Molinct, V, 203.

ht INTRODUCTION.

VI. — Recollectùm des merveilles. Cette chronique rimée, qui résume dans un style vif et rapide les événements du second tiers du xve siècle, paraît avoir été fort populaire. De là, des variantes nombreuses et parfois assez opposées dans l'appréciation des faits contemporains.

VII. — Le Lyon rampant. Ces strophes auraient peu fixé l'attention, si Ton n'y rencontrait une énergique allusion à l'araignée qui distillait son venin pour perdre le noble lion.

VIII. — Déclaration de tous les hauts faits et glorieuses adventures du duc Philippe de Bourgongne. Ce qui ajoute beaucoup d'intérêt à ce travail, c'est que le portrait du prince qui n'est plus est suivi de celui du duc Charles vivant. Chastellain affirme qu'il a tracé le premier, grâce à son séjour à la cour de Bourgogne , le second « par « inspection secrète et bien profonde. »

IX. — La Mort du duc Philippe. Charles le Hardi se rendit au mois de mars 4 468 à Valenciennes, et ce fut sans doute alors qu'on y représenta en sa présence le mystère de la Mort du duc Philippe que Chastellain avait composé dès le mois de novembre précédent1. Le poëte y chante l'éclat du règne du duc Philippe, mais la mort ne respecte ni la puissance, ni la gloire, et comme le dit le poëte dans des vers qui rappellent ceux d'Horace, elle frappe tour à tour

Le prinœ en son haut régner Et le povre en son moissonner :

Tons deux flnent soubs une loy.

• Voy** p. 255.

INTRODUCTION. »t

Les habitants de Valenciennes admirèrent peut-être le mystère, mais ils ne se félicitèrent guère de la venue du duc, car il exigea, comme don de joyeux avènement, une somme de cent mille livres tournois « qu'envis luy accordèrent1. »

X. — Bhythmes sur le trespas du bon duc Philippe. Pièces qui n'ont d'autre mérite que de rappeler la reconnaissance et la douleur du poëte.

XI. — Advertissement au duc Charles. Charles le Hardi, n'étant encore que comte de Charolais, avait été soutenu dans ses griefs et dans ses plaintes par les députés de ces riches provinces qui constituaient la partie la plus importante de la domination bourguignonne. 11 avait formé le projet de reconnaître spécialement l'appui qu'il avait trouvé dans la commune de Gand, en lui rendant ses anciennes franchises mutilées par la paix de Gavre. On sait comment l'émeute de la Sain t-Lié vin , émeute imprudente et funeste, vint substituer à la gratitude et à l'affection une inimitié aussi vive que profonde, et Charles avait à peine succédé depuis quelques semaines au duc Philippe, qu'il se montrait plus hostile aux communes flamandes que ne l'avait jamais été son père.

Tandis que Philippe de Commines se demandait pourquoi Dieu conservait cette ville de Gand, si peu utile puisqu'elle n'était pas, comme Bruges, un lieu de grand recueil de marchandises, Chastellain consacrait ses jours et ses nuits à la rédaction d'un mémoire où il s'efforçait de calmer l'irritation du nouveau duc de Bourgogne et de lui faire accepter, au nom de son expérience et du

1 Voyt* tome V, p. 375.

ni INTRODUCTION.

dévouement le plus éclairé r des conseils qui, s'ils sont rarement accueillis par ceux à qui ils s'adressent, ont

A du moins, dans tous les temps, honoré le courage de

4 ceux qui osent les offrir.

Au mois de juillet 4467, au moment même où les députés de Gand cherchaient à faire agréer au duc Charles d'humbles excuses, un serviteur de Chastellain, nommé Jean Chenebaut, lai apportait un livret rédigé par son maître, qui valut au messager soixante sous pour son vin. Ce livret ne peut être que Y A avertissement au duc Charles1.

Qu'on n'oublie pas que le duc Charles de Bourgogne était, comme nous l'apprend Chastellain lui-même : « chaud en sa cause, bouillant en son mettre avant, dur « en opinion, aigre en son vouloir, périlleux en cour- « roux1, » et ceci élèvera plus haut le zèle de l'historien qui devançait le langage de la postérité quand, s'adressant au fils du grand duc de l'Occident qu'il comparait à David, il formait le vœu que son héritier s'appelât Salomon et non pas Roboam. Non-seulement Chastellain y définit une fois de plus, avec une grande élévation de pensées, les devoirs des princes; mais il fait succéder à ces théories l'appréciation de ce qu'exigent et les temps et les mœurs. C'est à ce point de vue qu'il prenait la défense des institutions de son pays, et qu'il plaçait la grandeur du prince dans la liberté et dans la prospérité de ses peuples.

Lorsque Chastellain, dans un autre passage de son

1 Voy. t. 1» Introduction, p. xxxm.

» Pty.p.229.

INTRODUCTION. ivu

mémoire, exposait au duc les périls de l'ambition, il ne portait pas un jugement moins profond sur l'avenir qu'il redoutait. S'il ne devait pas être témoin du désastre de Nancy et de l'accomplissement de ses sombres prophéties, il vit toutefois avant de mourir le siège de Neuss et les mesures violentes du duc contre les communes de Flandre. Combien de fois ne se représentèrent pas alors à son esprit les paroles qu'il avait adressées en 1 467 au duc de Bourgogne : « 0 ! non plaise à Dieu que ce glo- « rieux édifice de si longue main fabriqué et parfait, tu « n'ayes plus chier que ta vie ! Tes pères, hélas ! l'ont « cuidié édifier sempi terne, et tu, si Dieu plaist, ne « frustreras point leur haute expectation , par petit y « entendre. »

Charles le Hardi avait été ce Roboam « en cuy mains « tout se dissipa et rompit par confusion. » t

XJI. — Souhaits au duc Charles. Là aussi se remarque la préoccupation de Chastellain qui dans YAdvertissemerU a déjà dénoncé les fallacieux ennemis « lesquels s'as- « saierontenla personne du duc, » et le poëte souhaite à son maître :

harnois si fin Sur qui nul glaive, ne venin, Puist avoir force, ne vertu,.

XIII. — Le Livre de Paix. Au moment ou la guerre allait éclater entre le roi de France et le duc de Bourgogne, on a appris que les deux princes se sont réconciliés à Péronne et que Louis XI a solennellement juré de renoncer désormais à toute jalousie. Chastellain, dans ce traité écrit à la hâte et parfois assez diffus, se

xTiu INTRODUCTION.

réjouit de ce rapprochement inattendu, sans cacher toutefois les inquiétudes et les doutes qui agitent son esprit.

XIV. — La Paix de Pèronne. Ce mystère a également pour objet de célébrer l'union du roi de France et du duc de Bourgogne, et, sans rien affirmer, on peut y rattacher une hypothèse qui en doublerait l'intérêt. Les historiens ont négligé de faire remarquer que Louis XI ne se dirigea pas immédiatement de Péronne vers Liège, et qu'il alla, tandis que s'assemblaient les hommes d'armes bourguignons, faire une visite à la duchesse de Bourgogne, soit à Aire, soit au château dHesdin. Ne serait-ce pas là et en présence des deux rivaux, alliés pendant un jour à la suite d'une scène de menaces et de violences, qu'aurait été représenté ce mystère? Il est vivement à regretter que cette partie de la chronique de Ghastellain soit perdue et que Philippe de Gommines ait été si sobre de souvenirs et d'impressions personnelles. 11 eût été utile de nous apprendre si, comme nous le supposons, Louis et Charles, assis au même rang, entendirent des personnages qui remplissaient leur rôle, s'interroger tour à tour sur la sincérité de leur amitié.

Un faux Louis XI disait au panetier ou à l'échanson qui usurpait pou» une heure le manteau fleurdelisé du duc de Bourgogne :

Or, Charles, que nous direz-vous?

Comment tous va de vous à nous?

Le cœur vous est-il bien à paix?

Charles, je suis vray vostre amy

INTRODUCTION. m

Et par l'ampoule saint Rémy, Jamais autre ne tous seray.

Après quelques pompeuses protestations, le duc de Bourgogne répondait :

Ne sçay après qu'en avenra Ne qu'en sera.

Mais ces protestations mêmes ne devaient avoir leur effet qu'aussi longtemps que le roi resterait

Entier, certain et à cœur vray, Sans gard-arrière et sans hahay.

Que se passait- il au même moment entre les deux princes? Louis XI, rapporte Commines, disait au duc que « s il avoit affaire de luy, il ne l'espargnast point, » et le duc ne « s'accordoit » à ce que le roi lui demandait qu'en se montrant a tousjours un petit murmurant. »

XV. — Louenge au duc. Charles. Lorsque Charles le Hardi rentra en 4 469 dans la ville de G and, accompagné de ses hommes d'armes qui portaient autour de lui neuf mille torches, tout s'inclinait devant lui. Le roi de France respectait encore les engagements qui lui avaient été imposés ; l'archiduc d'Autriche lui proposait la cession de l'Alsace et des contrées que baigne le Rhin jusqu'aux montagnes de la Suisse; le roi de Bohême ne lui offrait rien moins que la couronne impériale. Ce petit poëme marque l'époque oh Charles atteignit le faîte de sa puissance.

XVI. — Le Prince. La paix est rompue; toutes les promesses du roi sont restées stériles, et sa haine

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